Rumple referma la porte du chalet et poussa un profond soupir alors que son petit-fils rejoignait sa mère adoptive et son amant pour regagner le c?ur de Storybrooke.

- Est-ce que ça va ? s'inquiéta son épouse.

Il se tourna vers elle et lui fit un petit signe de tête positif qui ne la convainc guère.

Après une rapide collation, dégustée à la cuisine dans une ambiance quelque peu étrange, elle avait pris sur elle de lancer la conversation sur un sujet qu'elle savait avoir en commun avec l'adolescent.

Les livres étaient une valeur sure et sauve à ce stade.

Quelques questions bien placées sur ses dernières lectures suffirent à détendre un peu leur visiteur inattendu et, finalement, l'antiquaire qui avait également un penchant pour la littérature.

La conversation roula sur le sujet, brisant la glace entre les protagonistes. Moment qu'elle avait pensé opportun pour s'effacer et les laisser en tête-à-tête.

Deux heures, ce n'était pas grand-chose pour tisser des liens mais, elle avait eu bon espoir que ce ne soit que le début d'une relation plus profonde entre grand-père et petit-fils.

Visiblement, il y avait encore pas mal de chemin à faire, à en juger par la réaction de Rumplestiltskin.

- Je n'ai pas pu découvrir les réels motifs de sa venue, confia-t-il, un peu contrit.

- Il veut mieux te connaître, déclara-t-elle avec évidence.

Le regard que lui jeta son mari lui transperça la c?ur. Celui qui hurlait que pareille chose était totalement inenvisageable. Pas quand il s'agissait de sa personne. Par ce que d'aucun – jamais – ne s'était présenté devant lui dans le seul but de simplement passer du temps avec lui.

Il y avait toujours – toujours – un motif ultérieur.

Même Belle ne l'aurait pas approché si les conditions n'avaient pas été ce qu'elles étaient quand ils s'étaient rencontrés dans la Forêt Enchantée. Si elle avait accepté de le suivre « librement », c'était parce qu'elle avait choisi de se sacrifier pour le bien-être de son peuple.

Et avant qu'il ne soit la Bête, aucun n'avait jamais décidé de perdre son temps avec lui. Chaque personne avec qui il avait été en contact, l'était par la force des choses.

Son père s'était retrouvé avec un mouflet sur les bras dont il s'était débarrassé dès qu'il en avait eu la possibilité.

Les s?urs fileuses avaient eu pitié de lui et avaient fait contre mauvaise fortune, bon c?ur.

Il n'avait pas eu plus d'amis lorsqu'il était hébergé dans un foyer stable que pendant les premières années d'errances de son enfance. Quand Malcolm était obligé de quitter chaque village l'un après l'autre suite à ses larcins, de peur d'être écroué au fond d'un cachot, et l'entraînait à sa suite. Précisément, parce qu'un enfant si rachitique attirait toujours la compassion – parfois même la miséricorde – des passants, quand ils restaient assis à tendre la main au milieu des détritus non loin des étals des marchands. La tâche du gamin malingre était assez facile. Il lui suffisait de rester prostré pendant que son père apostrophait les clients potentiels en plaidant la cause de son fils pour quelques piécettes qui lui permettraient d'offrir un peu de nourriture à l'enfant chétif, en inanition.

Bien entendu, dès que la monnaie touchait la paume de son père, il n'était nullement question de faire bombance ou ripaille. Ni même de manger à sa faim. La plus grande partie de leur « économies » étaient « réinvestie » dans son arnaque du lendemain ou dilapidée dans la bière et autres tord-boyaux à la taverne du coin, selon la richesse du jour. Seuls quelques sous étaient réservés pour caler quelque peu l'estomac de Rumplestiltskin – la plus part du temps pris en pitié par l'aubergiste ou sa femme - et c'était toujours avec le ventre quasiment vide qu'il s'endormait sur la paillasse que son père lui allouait pour passer la nuit. Son paternel répondant invariablement à ses plaintes enfantines, que les grondements de son système digestif sous-alimenté ne seraient qu'un plus pour éveiller la charité et soutirer l'argent des pigeons qui passeraient à leur portée le lendemain.

Malheureusement pour lui, le garçonnet grandissait, attisant de moins en moins l'indulgence, et devenait un fardeau sans plus aucun apport en retour pour le malandrin. Après avoir fait le tour de nombres de hameaux alentours, les villageois ne montraient plus à présent que du mépris pour les deux « associés ».

Rumple n'avait jamais eu de réponse quant à l'énigme de sa mère. Il supposait qu'elle était morte en couche ou qu'elle n'avait pas voulu de lui et que Malcolm l'avait gardé avec l'idée de tirer profit de la présence du bébé pour gonfler ses gains quotidiens. Aucune des deux possibilités ne réchauffait le c?ur du petit garçon. Était-il un assassin matricide, ou tellement laid et gringalet, que même sa génitrice n'avait pas souhaité s'occuper de lui et l'avait abandonné aux mains avides de son paternel ? Quelle que soit la réponse, il préférait ne pas y penser. Sauf quand la recette n'avait pas été assez fructueuse et que son père lui demandait de faire un petit effort pour paraître encore plus miséreux. Il laissait alors couler ses larmes pour apitoyer encore un peu plus les âmes sensibles.

Ses nourrices de fortune lui avait appris l'art du filage et du tissage et il fut le premier surpris d'avoir une quelconque prédisposition au rouet et encore plus que celle-ci soit estimée comme une qualité. Trouvant quelque réconfort dans la seule chose qui lui procurait un peu de reconnaissance, il s'était totalement dédicacé à cet art après son aventure désastreuse au Pays Imaginaire et le haricot magique que lui avaient confié les s?urs.

C'est de cette manière qu'il avait fait la connaissance de la fille du bûcheron. Partageant l'espace dans la ruelle pour vendre leurs matières premières, son étale face à celui de Milah, il n'aurait jamais rêvé l'intéresser. Elle était d'une beauté sauvage et il l'observait en silence depuis de nombreuses années. Identifiant d'emblée chez la fillette, qui s'était transformée en une jeune femme remarquablement bien de sa personne à l'adolescence, une douleur qui dansait dans ses prunelles anthracite malicieuses. Ce n'est que plus tard qu'il compris l'origine de celle-ci et la raison principale qui avait poussé sa première femme à jeter son dévolu sur lui. Il était tout l'opposé de ce que le père de Milah était. Possessif, entreprenant et insensible aux supplications de la gamine condamnée à subir ses assauts pendant que sa mère faisait semblant de regarder ailleurs.

Les fileuses vieillissantes qui l'avaient recueilli ne cessaient de vanter son don de tisserand et affirmaient qu'il avait le potentiel pour être un jour admis dans l'enceinte d'un château. Il n'en fallait pas plus au bûcheron pour consentir à donner la main de sa fille à l'âge requis.

D'autre part, Milah était la seule « amie » qu'il ait jamais eue. La proximité de leur stand avait contribué à faire naître une compréhension mutuelle entre les deux enfants blessés par la vie et une relation tendre en avait résulté.

C'était donc tout naturellement que l'idée d'échapper à ses tourments quotidiens avait germé dans leurs cerveaux comme une solution miracle pour eux deux.

Car quelle autre jeune fille, belle et saine de corps et d'esprit, pourrait jamais vouloir d'un homme au physique aussi ingrat comme mari ?

- Il veut mieux te connaître, réitéra fermement Belle. Ne serait-ce que pour apprendre des choses sur son propre père.

Rumplestiltskin acquiesça, le c?ur en miette au souvenir de son propre fils. Celui qu'il n'avait pas pu sauver. Celui qui avait été emporté par le vortex quand il s'était révélé incapable de le suivre dans le trou béant qui les aspirait vers un monde sans magie. Un monde où Bae escomptait retrouver le trouillard qui lui avait servi de père depuis sa naissance.

Aujourd'hui, il était délesté du poids de la Malédiction, mais son précieux petit garçon n'était plus là pour le voir. Il n'était peut-être pas redevenu le misérable pouilleux d'antan, mais il ne serait jamais non plus l'homme dont son fils aurait pu être fier.

Parler de Baelfire, même avec Henry, était quelque chose de pénible pour Rumple. De toutes les missions auxquelles il avait failli, c'était la plus affreuse, à ses yeux. Il avait échoué à sauver son enfant prodige.

Son silence dû alerter Belle car il sentit soudain ses mains sur ses hanches, puis ses bras se nouer autour de sa taille.

Sans dire un mot, il l'enlaça et enfuit son visage dans ses boucles brunes pour cacher les larmes qui menaçaient de déborder de ses cils.

Le jeune femme répondit à son embrase en l'enserrant un peu plus fort. Elle n'avait pas besoin de le voir pour savoir qu'il pleurait la perte de son fils. Zelena lui avait ôter ce qu'il avait de plus cher, la chair de sa chair, et l'avait privé du droit de lui faire ses adieux correctement. Elle savait la cicatrice toujours fraîche et douloureuse dans son c?ur de père. Il était toujours en deuil et le serait sans doute encore longtemps.

Après la mort de la Châtelaine d'Avonléa, elle avait été dévastée. Elle se sentait coupable. Coupable d'être en vie quand sa mère avait donné la sienne pour la protéger. Mais Maurice lui avait expliqué que Colette n'aurait pu supporter la perte de sa fille. La douce femme en serait certainement devenue folle de chagrin. Car il n'était pas dans l'ordre des choses pour un parent de survivre à son enfant. Et il n'existait pas non plus pire supplice.