Belle observait son mari, endormi, la tête posée sur son sein gauche, son corps enchevêtré au sien. Les lignes de son visage étaient moins creusées et sa posture plus relaxées dans son sommeil. Ses songes semblaient paisibles et elle était un peu rasséréné à son sujet. Il prétendait que le son des battements de son c?ur l'aidait à trouver le sommeil et elle le croyait sur parole car l'inverse était vrai également, même si elle avait des besoins bien moindres que ceux des simples mortels.
Les derniers jours avaient été, pour le moins, rudes.
La visite d'Henry avait fait remonter des sentiments enfouis au plus profond de lui. Ceux qu'il essayait d'oublier pour continuer à vivre au jour le jour.
Il était absolument inconcevable pour lui que son petit-fils puisse avoir réellement envie de développer une relation saine avec lui.
Et même s'il avait apprécié le temps passé avec le jeune homme, il avait gardé bien à l'esprit cette notion. Évitant soigneusement les sujets trop personnels, susceptibles de dévoiler leurs cartes ou faiblesses.
L'adolescent en rappelait bien entendu un autre à Rumplestiltskin. Celui qu'il avait perdu plusieurs siècles au par avant. Celui qu'il n'avait eu de cesse de retrouver. Déplaçant des montagnes – des royaumes entiers – pour accomplir sa tâche. Tout ça pour le perdre à nouveau, à peine réunis.
Heureusement, il avait eu l'occasion de faire la paix avec Bae, si ce n'était de profiter d'un peu de temps l'un avec l'autre dans des corps différents. Sans ça, Belle n'osait pas imaginer ce qu'il serait advenu de Rumple. Il lui avait relaté à demi-mots l'étrange cohabitation qu'ils avaient expérimenter après sa résurrection. À trois dans une seule enveloppe charnelle, pas étonnant qu'il ait frisé la démence, emprisonnés dans la cage de Zelena. La disparition de son fils l'avait laissé seul avec la Noirceur, sous le joug de la Méchante Sorcière de l'Ouest, et la mort dans l'âme.
La venue de son petit-fils avait provoqué un chambardement des tourments intérieurs qu'il camouflait de son mieux au quotidien et ravivé des souffrances latentes, rouvrant des plaies non cicatrisées – le seraient-elles jamais ? - ce qui l'avait drainé émotionnellement, même s'il n'en n'avait rien laissé paraître tant qu'il était là. Cependant, une fois seul à seul, le désarroi et l'anxiété que la présence du jeune garçon avait suscités et que son grand-père avait réprimés étaient remontés à la surface.
Son épouse avait été plus qu'émue de constater qu'il ne rejetait pas le réconfort qu'elle tentait de lui procurer. Il ne s'était pas enfermé dans sa tour d'ivoire, comme à son habitude. Au contraire, il s'était raccroché à elle et – pour la toute première fois, peut-être – s'était complètement laissé flancher, sa garde totalement baissée. Il l'avait autorisée à lui porter secours. Il s'était abandonné à elle, lui permettant d'être là pour lui quand il en avait besoin.
Évidemment, Les Ténèbres ne s'étaient pas privées pour lui chuchoter que c'était le moment idéal pour profiter de sa faiblesse.
Si elle l'avait fait, elle était certaine que leur union serait reconsommée à l'heure actuelle. La chose n'avait pas été aisée à juguler pour Belle. Lacey conjurant sans arrêt des images émoustillantes qui la maintenaient dans un état de frustration sexuelle hors du commun. La luxure n'avait jamais été spécifiquement un de ses péchés, mais elle était loin d'être prude. De plus, sa Jumelle Diabolique s'y entendait pour lui rappeler toutes les choses que Rumple était apte à faire avec ses doigts agiles. Il n'était pas seulement un virtuose chevronné au rouet. Et sa langue n'avait pas que le don de jouer avec les mots. Sans omettre d'autres parties de son anatomie. Les sensations qu'il parvenait à faire naître et vibrer dans son corps la laissaient toujours pantoise ... et pantelante.
Mais elle résistait vaillamment à la tentation. Ils s'étaient promis de tenir bon jusqu'à ce qu'elle soit redevenue elle et elle seule, et elle n'avait aucune intention de revenir sur leur accord préalable. C'était une manière pour lui de s'assurer qu'il s'agissait bien de sa Belle aux commandes et elle ne lui donnerait aucune occasion de douter de ça aussi.
De plus, Rumple, lui, était focalisé sur tout autre chose. Bien qu'il soit boulimique de ses caresses et de ses attentions en cette période de détresse affective, il n'avait pas outrepassé les limites qu'ils s'étaient fixés.
Il était persuadé que son petit-fils était en mission pour sa famille – celle des Héros, la seule qui comptait vraiment – et qu'ils suspectaient quelque chose à propos de leur plan pour l'affranchir de la Malédiction.
Bien qu'aucune menace ne soit venue confirmer cette hypothèse, ils avaient redoubler d'efforts dans leur projet de contourner le fonctionnement des bracelets de cuir inhibiteurs.
Internet leur avait été d'un grand secours pour la traduction de plusieurs dialectes anciens et dans l'acquisition de certains ingrédients qu'ils leur auraient été pratiquement impossible à se procurer autrement.
Le petit monde de la toile offrait tout un panel de choses les plus hétéroclites les unes que les autres et le nombre de boutiques en ligne proposant des éléments « magiques » était tout simplement hallucinant. Dents de dragon, ailes de chauve-souris, côtoyaient la poudre de Perlimpinpin, le sang de licorne ou la bave de crapaud.
Évidemment, aucun de ceux-ci n'étaient réellement ce que les sites qui les vendaient prétendaient. Mais ce n'était pas ce genre de choses qu'ils traquaient. En maître de la magie, même sans ses pouvoirs, Rumplestiltskin avait appris à concocter des potions qui requéraient surtout des éléments naturels, qui, associés les uns aux autres, modifiaient leurs propriétés. Ainsi, nombre de plantes et herbes – parfois exotiques ou assez rares – composaient ses philtres et élixirs.
Les décoctions prenaient souvent plusieurs heures ou jours, voir semaines pour arriver à l'affinage souhaité. La patience était l'une des plus grandes vertus des alchimistes selon lui. Une dont Regina n'avait jamais su faire preuve et qui lui avait souvent causé des aléas pendant son apprentissage. Elle était trop brouillonne, alors que cet art demandait une minutie et une précision extrême. Qualité qui ne manquait pas, par contre, à Rumple qui s'escrimait depuis trois jours à obtenir l'onguent parfait qui devrait, théoriquement, atténuer momentanément les effets inhibiteurs des bracelets de cuir qu'elle portait aux poignets.
Il ne leur resterait alors plus qu'à utiliser la dague de la Ténébreuse pour les lacérer et les extraire afin que le pouvoir du baiser d'amour véritable puisse se révéler et annihiler la Noirceur qui la grignotait de l'intérieur.
La grande crainte actuelle de l'ancien Sorcier était que les Héros ne débarquent avant qu'ils n'aient réussi et qu'ils détruisent tout espoir de libération en les séparant.
Dove, toujours fidèle à son bienfaiteur, s'était chargé de récolter les commandes passées en ligne et livrées, non pas à l'une des adresses postales du couple qui étaient potentiellement surveillées, mais à celle de la maison située sur la colline qui dominait Storybrooke.
Le Chapelier Fou s'était fait plus que discret depuis la fin du Sort Noir mais il était celui qui avait libéré Belle et réuni les deux amoureux. De plus, il avait toujours une dette envers Rumplestiltskin.
Sans être vraiment amis, les deux hommes avaient eu l'occasion d'être associés par le passé, alors qu'ils partageaient la douleur identique de la perte d'un enfant. Une compréhension mutuelle tacite les liait par-delà les actes et le temps.
D'autre part, Jefferson haïssait les Héros et cela le plaçait directement du côté de l'ancien Mage Noir quand il devait choisir un camp.
Malgré tout, l'antiquaire était sur des charbons ardents, réticent à impliquer une autre personne dans leur petit secret. Anxieux qu'il ne leur explose à la figure. Et le temps ne pouvait passer assez rapidement à son goût.
Belle l'avait convaincu de prendre un peu de repos. La mixture qu'il avait soigneusement préparée devait reposer douze heures et il ne pouvait rien faire de plus.
Il avait passé les dernières quarante-huit heures à peser, proportionner, malaxer et incorporer lentement les ingrédients avec une dextérité et une concentration extrême. Bien qu'il soit pratiquement remis de son hypothermie et que les engelures de ses mains et de ses pieds aient quasiment disparues sans donner lieu à des complications, son épouse s'inquiétait de son probable état d'épuisement. Elle avait su argumenter, à juste titre, qu'il aurait besoin de toutes ses facultés à leurs plus hautes efficiences et qu'il était improductif qu'il reste là à regarder l'onguent épaissir dans le chaudron de cuivre caché au fond du garde-manger.
Il avait donc finalement accepté de s'allonger et elle s'était alitée à ses côtés, s'agrippant également à la perception de réconfort qu'à proximité de l'homme qu'elle aimait plus que tout faisait croître en elle. La fureur grandissante des Ténèbres et la frayeur exponentielle, qui se propageait dans chacune de ses cellules, proportionnellement au temps qui s'écoulait inexorablement, les rapprochant du moment tant redouté par la Noirceur, étaient contenues difficilement par la Princesse d'Avonlea.
La vue de son véritable amour assoupi tout contre elle contribuait à apaiser le tumulte des émotions qui surgissaient en elle et menaçaient de l'emporter loin de leur objectif. Elle bloquait de son mieux les images et les sensations avec lesquelles Lacey essayait de l'inonder.
Dans quelques heures, elle serait libre et les bras de Rumplestiltskin étaient le meilleur des remparts contre les agressions répétées des Ténèbres qui savaient leur dernière heure arrivée à grand pas.
