Rumplestiltskin se réveilla en sursaut au son des bips retentissant en écho de son téléphone. L'engin n'était pas dernier cri, mais ce n'était nullement nécessaire pour l'utilisation qu'il en avait.

- C'est prêt, énonça Belle en se saisissant de l'appareil sur la table de chevet.

Il avait régler l'alarme pour qu'elle coïncide avec le temps imparti qu'il fallait pour que la potion qu'il avait minutieusement préparée soit terminée.

Une décoction bien précise d'éléments naturels de ce monde mélangés à quelques ingrédients aux propriétés magiques de la Forêt Enchantée qu'il avait encore en réserve.

- C'est l'heure, confirma-t-il en se dessoudant du corps de la femme de sa vie.

Il espérait pour elle, de tout son c?ur, que leur théorie fonctionnerait afin qu'elle soit enfin délivrée de la Noirceur qui tentait de s'approprier son âme.

Le baiser d'amour véritable avait déjà prouvé sa valeur une fois pour eux. La Bête en lui l'avait combattu de toute sa rage. L'homme en lui l'avait encouragé. À ce moment-là, il avait besoin de ses pouvoirs pour retrouver son fils. Aujourd'hui, il croisait les doigts pour que celle qui avait su ranimer le palpitant qui battait à peine dans sa cage thoracique aie la force d'écraser le Démon qu'elle allait devoir affronter.

Il posa les yeux sur elle, qui avait quitté le lit, d'où elle l'avait rejoint. La terreur était peinte sur ses traits indigo et ses prunelles étaient plus dilatées que jamais sous le coup des émotions qui tempêtaient en elle. Les Ténèbres devaient rugir de plus belle à la trahison de leur hôte.

La jeune femme lui emboîta le pas quand il claudiqua jusqu'au chaudron qu'il avait placé dans le garde-manger, derrière une haute étagère. Plusieurs heures avaient été nécessaires pour que la potion soit parfaitement stable.

Il souleva le linge qui recouvrait l'onguent et retint son souffle. La couleur et la texture semblaient tout à fait adéquates.

Son c?ur tambourinait dans sa poitrine et ses paumes étaient soudain moites.

Il tenta de contrôler le tremblement de ses mains quand il plongea la spatule dans la crème, couleur cerise, pour en vérifier la consistance.

Un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres et il entendit son épouse hoqueté à ses côtés.

Avançant d'un pas, il l'attira à lui pour l'enlacer et la serrer tout contre lui.

- Tout ira bien, murmura-t-il. Tu peux le faire. Tu es ma princesse courageuse. Tu as déjà vaincu le Mal une fois. Tu vas le refaire.

La jeune femme puisa dans la chaleur de l'embrase de l'homme à qui elle souhaitait appartenir corps et âme, pour combattre la Noirceur. Non, elle ne les aurait pas. Elle dédicaçait ces parties d'elle à Rumple. Il était hors de question que qui que ce soit, ou quoi que ce soit d'autre, se les approprie. Elle pouvait sentir Lacey lutter pour sa survie.

- Si jamais, je te fais du mal ... entama-t-elle.

- Ça n'arrivera pas, affirma-t-il d'un ton qu'il voulait sans appel. Je tiendrai la dague.

- Mais si ça tourne mal... trembla-t-elle encore.

Les cris de fureur de sa Jumelle Diabolique résonnaient dans ses oreilles et le sang pulsait à ses tempes. Elle avait l'impression que sa tête était prise dans un étau.

- Je ne le permettrai pas, lui assura-t-il.

- Promis ?

- Promis.

- Je ne sais pas combien de temps je vais réussir à tenir, le prévint-elle.

Pour abréger ses tourments, Rumplestiltskin se saisit du poignard à la lame ciselée, engravée de son prénom, qui luisait dans la lumière de l'ampoule électrique éclairant la pièce sans fenêtre.

Il avait dissimulé l'arme ultime à portée de main pour l'instant fatidique.

Immédiatement, Belle ressentit l'oppression de sa paume se refermant sur sa gorge. Elle manquait soudainement d'oxygène et ses poumons brûlaient comme s'ils étaient remplis d'acide. Son sang se glaça dans ses veines, propageant une sensation de froid intense dans tout son corps. De la pointe de ses cheveux à l'extrémité des ongles de ses orteils, elle pouvait distinguer le lien la rattachant à l'artefact symbolique. Il était son maître et celui qui le maniait, la possédait. Elle ne pouvait plus exprimer aucune volonté propre. Seul comptait les désirs de son possesseur.

Elle tenta de déglutir quand Rumple étala la pommade bigarreau sur les lanières qui encerclaient ses poignets menus, mais son pharynx refusa de coopérer. Leurs c?urs battaient à tout rompre, comme des milliers de chevaux sauvages lancés au galop.

Lentement. Précautionneusement. L'ancien Mage badigeonna méticuleusement les bracelets inhibiteurs de manière à ce que le cuir absorbe la potion qu'il avait concoctée avec son savoir. Il pria un Dieu auquel il ne croyait pas pour que ses connaissances ne l'aient pas trahi.

Il en allait du futur de Belle et il ne pourrait jamais se pardonner une bévue qui lui coûterait son indépendance à jamais.

Au bout de plusieurs minutes et suite à des applications répétées de la mixture, la Ténébreuse perçut l'affaiblissement des forces qui l'isolaient de sa précieuse magie et, bientôt, l'amenuisement amplifia jusqu'à ce qu'elle puisse y avoir un accès considérable.

La Noirceur bondit sur la Princesse d'Avonlea pour l'envoyer au tapis mais l'ordre de Rumple cingla l'air comme un fouet à la seconde précise requise.

- Vade retro Tenebrae, exhorta-t-il en serrant le manche métallique plus que nécessaire.

Le Mal recula instantanément pour se tapir au fond de l'âme de son hôte, grondant de colère.

- Silentium, adjura-t-il et les voix qui importunaient et agressaient Belle furent contraintes de se taire.

La jeune femme n'aurait pas pu parler, elle non plus, si elle l'avait souhaité, mais elle n'en n'avait pas besoin pour que le plus compétent des sorciers qui soit – avec ou sans sa magie – comprenne qu'elle lui était reconnaissante du choix de ses injonctions.

Le Démon en elle lui était totalement soumis et n'avait d'autre choix que de s'exécuter.

Rumplestiltskin rassura fermement sa prise sur le manche métallique et s'attela à fragmenter prudemment les bracelets de cuir, sans entailler dessous la peau indigo de son épouse, pour en extraire ses fins poignets.

Subitement Belle sentit la pression sur sa trachée se resserrer. À tel point qu'elle avait l'impression de suffoquer.

Sans les entraves qui la tenaient à l'écart de la magie, celle-ci se réverbérait à présent à pleine puissance. Et si elle avait discerné le pouvoir de la dague sur elle précédemment, elle réalisait que ce n'était rien en comparaison de l'asservissement qu'elle identifiait présentement. Elle n'était qu'une poupée fantoche aux ordres de son Maître. Il n'était plus question de refouler les Ténèbres. Elle n'était qu'un pion sur un échiquier, rien de plus. La Noirceur était esclave du détenteur de l'artefact.