Rumplestiltskin revenait de sa tournée d'inspection dans le c?ur de la ville de Storybrooke, les intestins noués.
Non pas par la petite escapade qu'il s'était permise dans les rues de la bourgade du Maine.
Non, la récolte des loyers n'avait pas du tout été ce qu'il avait envisagé.
Oscillant entre la crainte que les habitants n'aient plus du tout peur de lui et refusent donc de s'acquitter de leur dû – il tablait sur la présence silencieuse, mais impressionnante de Dove pour les convaincre de ne pas tenter de se soustraire à leurs engagements – et le malaise qu'il éprouverait certainement s'ils agissaient comme s'ils rencontraient le Diable en personne – le tisserand ne partageait pas le goût de la Noirceur pour le pouvoir et n'avait aucune envie d'épouvanter les enfants où leurs parents. Il connaissait trop bien les affres de ne pas être en mesure de prodiguer le nécessaire vital à sa progéniture - il avait été finalement surpris que les locataires, toujours prompts à quémander un rallonge de temps ou une diminution de charges par le passé, lui remettent le montant correcte sans rechigner ou se plaindre. En fait, il aurait eu tendance à dire qu'ils s'étaient même exécuté de bonne grâce.
Granny avait fait une remarque concernant les dégâts occasionnés à son établissement et Ruby, revenant des bois, lui avait rapidement expliqué que les agissements de l'ancien Ténébreux avaient été bien moins dévastateurs que ceux que son épouse avait infligés à la ville pendant sa brève déchéance sous l'influence de la Malédiction.
Les citoyens avaient, en quelques sorte, pris conscience de ce à quoi ils avaient échappés pendant les siècles où Rumplestiltskin régnait en Maître de la Terreur dans la Forêt Enchantée. Ils en étaient presque venus à regretter Gold et sa rigueur froide et calculatrice mais, Oh ! Combien réglementée, comparée à l'agressivité gratuite de la jeune femme qui semblait si posée et s'était révélée complètement indomptable. Elle frappait de manière totalement aléatoire, au gré de ses caprices et fantaisies, L'antiquaire était certes un requin qui cerclait sa proie quand il s'agissait de tractation. Stricte et procédurier. Mais l'ancienne bibliothécaire au sourire charmant, elle, n'avait établi aucune règle, ne concluait pas de marché et personne n'était à l'abri de sa soudaine malveillance. On ne pouvait jamais savoir comment se protéger de ses emportements, ni les éviter.
Certains avaient même avoué, à demi-mots, que s'ils n'avaient pas été si impatients de voir leurs rêves se réaliser via la magie plutôt que par le dur labeur, et avaient pris la peine de lire les petits caractères au bas de leurs contrats, ils se seraient épargné bien des déboires.
D'autres lui étaient quasiment reconnaissant d'avoir su endiguer la menace qui pesait sur leur tête telle une épée de Damoclès. La nouvelle de l'anéantissement de la Noirceur s'étant répandue comme une traînée de poudre dans les ruelles, grâce à Leroy en particulier, qui se prenait pour le crieur publique officiel de la petite ville du Maine.
Rumple en était resté comme deux ronds de flan. Jamais, au grand jamais, il n'aurait anticipé pareil revirement de situation.
Non, ce n'était pas l'accueil des habitants qui tenaillait son colon. C'était l'appréhension de se retrouver face à la femme qu'il aimait plus que tout.
Le matin, quand elle avait déguerpi en deux temps, trois mouvements de son lit, il avait été saisi de stupeur et incapable de réagir. Ce qu'il redoutait le plus avait fini par se produire. Il avait abusé de la situation dans un moment de faiblesse de la jeune femme qui ne voulait plus rien avoir affaire avec lui.
Il se détestait pour cet ultime outrage mais avait choisi, comme de coutume, de fuir plutôt que de faire face à ses responsabilités.
Revenant à ses sens, elle s'était empressée d'aller s'enfermer dans la chambre d'amis, puis s'était calfeutrée dans la salle de bain. Certainement pour se débarrasser des traces de leur coït.
Quand elle était apparue dans l'embrasure de la porte de la cuisine, il lui avait tendu une branche d'olivier sous la forme des pancakes qu'il avait cuisinés. Il connaissait les petits péchés de la Princesse d'Avonlea et la gourmandise en faisait partie. Elle avait accepté son geste et il avait filé sans demander son reste dans son bureau pour lui laisser l'espace personnel dont elle avait tant besoin et appeler Regina.
Elle devait être déboussolée.
Il l'avait été en se réveillant dans la grotte ou l'avait enchaîné Emma.
En moins de vingt minutes, toute la troupe des Gentils étaient à leur porte pour venir constater de visu que ce n'était pas une arnaque et permettre à la jeune femme de circuler librement.
Ensuite Maurice et ses amies, accompagnés du criquet à lunette, avaient tenu à venir se réjouir de la fin de sa sentence et de son retour parmi eux. Il ne pouvait pas le leur reprocher. Que du contraire, il était heureux qu'elle puisse compter sur des personnes de leur trempe. Aucun ne s'était laissé impressionné ou influencé par les forces de l'ordre de Storybrooke et ils avaient gagné son respect pour ça.
Le volant de la Cadillac glissa sous sa main droite, ravivant les blessures, pourtant plus si fraîches, de sa paume mais il ne sentit pas la brûlure que cela prodiguait. Aucune souffrance ne pouvait surpasser celle de son c?ur, désagrégé dans sa poitrine.
Maintenant, ils étaient arrivés à la croisée des chemins.
Maintenant, elle était redevenue elle-même.
Elle n'était plus la patiente apeurée que Jefferson avait libérée du sous-sol de la clinique. Vingt-huit années, pendant lesquelles elle avait été tout près de lui, alors qu'il la croyait perdue à tout jamais. Aujourd'hui elle était bien en vie, mais le résultat revenait au même. Il l'avait perdu pour toujours.
Son c?ur s'arrêta de battre une seconde et se serra à l'intérieur de sa poitrine quand il coupa le moteur et retira la clef du barillet de la Caddy. Prenant une grande inspiration, il tenta vainement de calmer les pulsations qui frappaient ses tempes et de dénouer la pelote que formaient ses nerfs.
Du pas du condamné, il s'apprêta à pénétrer dans les lieux qu'il avait quittés plus tôt dans la matinée.
Il était temps d'affronter la réalité et il le ferait en homme et non en poltron, comme il avait toujours été accoutumé à le faire.
Il lui était difficile de combattre ses habitudes mais aujourd'hui était un nouveau jour et il avait fini de se comporter en lâche. Il en avait plus qu'assez d'être le trouillard de service. Il ne vivrait plus en baissant les yeux Il avait réussi à se débarrasser de la Malédiction du Ténébreux à laquelle il avait tenu tête pendant trois cents ans. Il pouvait faire face à ce qui allait suivre.
Il ne se rendrait pas sans se battre. Il aimait Belle et il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas la perdre. Il avait perdu déjà bien trop de monde.
Si elle avait besoin de temps pour se retrouver, il lui en donnerait.
Ils pouvaient reprendre les choses au point de départ et y aller doucement.
La seule chose dont il avait besoin, c'est qu'elle lui accorde une toute dernière chance de lui démontrer qu'il pouvait être l'homme dont elle avait besoin pour la rendre heureuse.
Il passerait le reste de ses jours à tenter de lui apporter le bonheur.
Il fallait juste qu'il réussisse à la convaincre de lui en laisser l'occasion.
