Nous nous dévisagions l'un l'autre, fixement, sans rien dire. « Ma mère m'a appris à ne pas parler aux gens que je ne connais pas. » C'était banal comme phrase venant d'une enfant de cet âge là. Et pourtant, Dieu que c'était lourd de sens. Dans la bouche de cette petite fille, cela signifiait clairement « Si je ne parle pas aux inconnus, il ne m'arrivera rien de mal. C'est maman qui me l'a dit. ». C'était innocent, et beau aussi.
-« Tu as froid non ? »
Elle ne me répondit pas, elle détourna simplement le regard. Je feins la bienveillance pour la rassurer
-« Haha, tu vas obéir à ta maman c'est ça ? C'est bien, il faut obéir à ses parents. Mais si tu tombes malade ta maman sera très triste. »
Elle ne me répondit toujours pas. A la place, elle s'était mise à regarder ses pieds, à peine couverts par des chaussures en toile déchirée.
Je soupirai d'exaspération. Puis enlevai mon bonnet et le mis sur sa tête, en faisant bien attention de couvrir ses oreilles.
Elle leva ses yeux vers moi. Son regard me demandait clairement le but de mon geste. Et, pour être tout à fait honnête, je ne savais pas moi-même pourquoi je faisais ça, et pourtant, je continuai en lui donnant mon écharpe, mes moufles, et même mon caban, qui lui tombait jusqu'aux pieds. Emmitouflée dans tous ces vêtements bien trop grands, elle avait vraiment l'air ridicule. Je lui tapotait gentiment le sommet du crâne, sans raison.
-« Alors, c'est pas mieux comme ça ? Miss-je-ne-parle-pas-aux-inconnus ? »
Pour la première fois, son visage souriait, et, pour être plus précis, il me souriait. Ce n'était pas grand-chose, et pourtant, un immense sentiment de satisfaction m'envahie, comme si j'avais rendu cette gamine heureuse pour la première fois depuis des jours, voir des semaines…
-« Bon, j'vais t'emmener jusqu'au poste de police, ils s'occuperont bien de toi et tu pourras bientôt revoir ta maman. D'accord ? »
Elle acquiesça silencieusement et me pris par la main, je me mis donc en route vers le poste de police le plus proche.
Au bout de quelques minutes de marches, la gamine trébucha et tomba sans que je puisse la rattraper en vol. Elle resta à terre un petit moment en se tenant la cheville et en pleurant.
-« Ca va p'tite ? Tu penses que tu peux encore marcher ? Le commissariat n'est pas loin. »
Les larmes aux yeux, elle fit non de la tête.
-« Rhalala il faut faire attention ou on met les pieds ! Ta mère ne te l'a pas appris ? »
J'attendis encore quelques instant, puis je soupirai, résigné. Je la soulevai et la posa sur mon dos.
-« Bon, bah visiblement on va faire le reste du trajet comme ça. Ça va aller ?
-Woui
-Ha ? Tu t'es décidé à me parler maintenant ?
-Noui…
-C'est oui ou c'est non ça ? »
Elle ne répondit rien. Bah, je suppose que je ne dois pas trop en attendre d'une petite fille comme ça.
Je me mis en marche, en faisant attention de ne pas trop faire de secousse. Au bout d'une centaine de mètres, je perçu une respiration lente et régulière sur ma nuque. Elle s'était endormie.
À quel point est elle fatiguée pour s'endormir sur mon dos ? Au bout de cent mètres à peine ?! Bah, sans doute le froid ou la peur qui l'ont exténuée…
N'empêche… qu'est ce qui m'a pris d'aider cette gamine ? Je la connais même pas ! C'est quoi mon problème ?! D'habitude j'en ai rien à carrer des problèmes des gens autours de moi alors pourquoi je suis venu en aide à cette pauvre cosette ?
Je n'eu pas la possibilité de me poser d'autres questions d'ordre existentielles, car j'aperçu le commissariat de police au bout de la rue.
Inconsciemment, j'accélérai le pas. Je ne voulais pas spécialement me débarrasser de cette petite fille. Mais je me sentais bizarre à ses côtés, de plus, la police ferait sans doute un meilleur travail que moi dans l'accueil de cette petite et la recherche de ses parents. En tout cas c'est ce que j'espérait…
Une fois devant la porte extérieure, menant à la cour du commissariat, j'appuyai sur la sonnette électronique, tout en vérifiant du coin de l'œil que la petite était encore endormie
J'attendis un petit moment, mais aucune réponse ne se fit entendre, j'appuyai donc une seconde fois sur le bouton, et mon appel fut encore sans réponse.
Légèrement irrité, je me mis à taper frénétiquement du bout du pied sur sol enneigé.
Après quelques longues secondes l'interphone fit un petit grésillement significatif que quelqu'un avait décroché à l'autre bout de la ligne. Une voix de femme avec un très fort accent étranger se fit entendre
-« le commissariat est fermé tous les jours de dix huit heures trente à sept heure du matin et de onze heures à quatorze heures, merci de revenir à des heures ou nous sommes disp…
-A…Attendez ! J'ai un problème vraiment important ! Vous devez m'aider !
-Ecoutez monsieur estimez vous heureux que j'ai eu la gentillesse de décrocher pour vous lire les horaires d'ouvertures qui sont pourtant devant votre nez, sur ce…
-Madame ! J'ai une petite fille avec moi ! Je ne la connais pas et elle a perdu ses parents, si j'étais arrivé trop tard elle aurait ou mourir d'hypothermie !
-Écoutez monsieur ce n'est pas notre problème, on est pas un refuge d'orphelin ici. Maintenant si vous le permettez je vais couper. Passez une bonne soirée monsieur…
-Allez vous faire foutre. »
*biip*
Je poussai un hurlement rageur et frappait du poing sur l'interphone.
Putain…
*bang*
Putain..
*bang*
Putain ! Putain ! Putain !
A chaque injure je frappait l'interphone avec le marteau de ma main. J'étais incapable de me calmer, le comportement de cette dame me donnait envie de vomir.
Voila pourquoi je déteste ces hypocrites de la fonction publique. Y'a rien qui les motives mis à part l'emploi stable et le pognon ! Gnagnagna la justice, gnagnagna le travail d'intérêt général, gnagnagna rendre services aux honnêtes citoyens… foutaises ! Foutaises ! Foutaises ! Tu parles de philanthropes ! Ils sont bien content de pouvoir dégainer comme des cow boy quand des personnes leurs cherchent la merde ! Rhaaa ils me rendent malade ! J'peux pas les blairer !
-« Mon…sieur ? »
La petite m'appelait dans sa torpeur…
-« pourquoi les policiers ne prennent pas soin de moi ? »
J'avais du mal à avaler la question, elle était tellement innocente, tellement pure de mauvais sentiments… je ne savais comment y répondre…
-« Je ne sais pas...»
Visiblement, je n'ai pas le choix... il faut que je te prenne avec moi...
