Dans lequel il sera question de bûchettes, de kimonos et de textos gênants. Bonne lecture !


« Tsukiyo ! Viens voir, que j'te dis ! Viens voir !

— Arrête de hurler, Mugetsu ! Je n'suis pas sourde, je t'entends ! »

La vieille femme se hissa tant bien que mal au sommet de la colline, arc-boutée sur sa canne en bambou. Elle rejoignit son mari au pied du grand pin rouge qui surplombait leur domaine.

« Regarde c'que j'ai trouvé ! dit Mugetsu en pointant de sa propre canne une étrange silhouette posée au sol. Des campeurs. Tu crois qu'ils sont morts ? »

Affolée tant par l'insouciance de son mari que par la situation, Tsukiyo accourut auprès de la trouvaille de Mugetsu aussi vite que ses vieilles articulations le lui permirent. Il s'agissait d'un jeune couple étroitement enlacé, sous une couverture trempée de rosée.

« Les pauvres petits, ils doivent mourir de froid… »

Izuku laissa échapper un ronflement sonore, qui rassura Tsukiyo et Mugetsu sur son état de santé. Ochako bougea en retour, comme si elle avait été incommodée.

« File à la maison leur préparer du thé bien chaud et un paquet de couvertures bien épaisses, intima la vieille femme à son mari. »

La première chose qu'Ochako vit en se réveillant fut, par-dessus l'épaule d'Izuku, la silhouette d'un vieillard qui clopinait aussi vite qu'il le pouvait vers le bas de la colline. Étonnée, elle regarda autour d'elle et découvrit une vieille femme penchée vers eux, arborant un sourire bienveillant. C'était une petite dame au dos légèrement voûté, habillée simplement. Elle portait un kimono doublé pourpre avec sur chaque pan de la poitrine un mon représentant un pin rouge stylisé. Elle portait une hotte de roseaux tressés sur le dos et se maintenant sur une canne de bambou. Ses traits ridés faisaient penser à une vieille pomme, mais elle arborait un large sourire assez rassurant. Ses cheveux, blancs comme la neige, étaient serrés en un haut chignon derrière sa tête. Ochako se cramponna instinctivement à Izuku, ce qui eut pour effet de le réveiller.

« Vous voilà réveillés, mes chéris, dit la vieille femme en souriant encore plus. C'est un drôle d'endroit pour venir observer les étoiles en amoureux, vous ne pensez pas ?

— On n'est pas… protesta Ochako en rougissant.

— Levez-vous et suivez-moi, reprit la vieille femme en l'ignorant. Vous allez attraper un rhume, à rester ici par ce froid dans la rosée.

— Qui êtes-vous ? Demanda Izuku, encore à moitié endormi.

— Je m'appelle Tsukiyo Yoshizawa. J'habite en bas de cette colline avec mon mari Mugetsu. Nous sommes tombés sur vous pendant que nous faisions notre marche matinale. »

Izuku aida Ochako à se lever, puis se leva à son tour et mit la couverture sur les épaules de son amie.

« Je m'appelle Izuku Midoriya, et voici ma camarade de classe Ochako Uraraka. Nous sommes des étudiants de Yūei en permission.

— Midoriya, Midoriya… »

De toute évidence, le nom d'Izuku faisait travailler la mémoire de Tsukiyo, qui le regardait de pied en cap.

« Tu n'serais pas le fils du vieux Jirō, à tout hasard ? Jirō Midoriya ? »

Le visage d'Izuku s'illumina.

« Son petit-fils, madame. C'était le père de mon père.

— Alors tu es le fils d'Hisashi… Il y a longtemps qu'on ne l'a pas vu.

— Vous… le connaissez ?

— Si on le connaît ? Mon petit, ton grand-père était notre voisin. Tu n'es jamais venu en vacances dans la région quand tu étais petit ?

— Si, justement. Une ou deux fois, avec mon père. On était venus précisément ici pour voir le paysage, une fois.

— Mugetsu sera content de l'apprendre. Mais assez parlé, mes chéris. Vous allez attraper un rhume. »

Tandis qu'Izuku rassemblait leurs affaires, il vit Tsukiyo prendre Ochako par les épaules et commencer à descendre la colline avec elle. Il se hâta de ranger la couverture et de prendre son sac pour les rejoindre, après un dernier regard circulaire autour de lui. Le ciel à l'ouest était encore sombre, et d'épaisses écharpes de brume serpentaient en contrebas de la colline jusqu'à Morioka. Une poignée d'étoiles irréductibles brillaient toujours.

Tsukiyo et Mugetsu se révélèrent être les propriétaires d'un minshuku, un gîte traditionnel plus proche de la chambre d'hôtes que de l'auberge, niché contre la forêt au bas de la colline. Un petit autel dédié à une divinité locale marquait l'entrée de l'établissement, qui semblait n'avoir délaissé par la clientèle. Mugetsu, chauve et quasiment édenté, avait soixante-dix-sept ans. Né au début de l'ère des individualités, il avait vu beaucoup de choses qu'il aurait souhaité oublier. Il avait épousé Tsukiyo, son amie d'enfance, à l'âge de vingt-deux ans – elle en avait désormais soixante-seize. Ils avaient eu deux enfants qui étaient partis vivre en ville et qui revenaient les visiter plusieurs fois par an. Depuis plusieurs dizaines d'années, ils s'occupaient de maintenir les quelques chambres de leur minshuku, héritée du père de Tsukiyo. L'endroit n'était pas très touristique, mais cela ne les gênait pas. Ils étaient cependant très heureux de recevoir la visite d'un jeune couple.

« Mugetsu ! Mugetsu !

— J'arrive, vieille chouette ! »

Tsukiyo et ses invités se trouvaient dans l'entrée. Izuku avait commencé à grelotter, car ses vêtements étaient mouillés par la rosée matinale. Ochako aussi était mouillée, mais la couverture lui tenait chaud. Ils se déchaussèrent et montèrent sur le tatami. Leur hôtesse les mena jusqu'au salon, où une bouilloire sifflait au-dessus du feu. Quelques instants après, Mugetsu arriva par une porte latérale, les bras chargés d'épaisses couvertures.

« Ils sont trempés, va préparer des affaires sèches pour eux ! »

Mugetsu fit demi-tour en grommelant. Tsukiyo ramena plusieurs tasses qu'elle disposa sur la table basse autour de laquelle ils étaient assis, et servi le thé tandis que ses invités s'enveloppaient dans les couvertures sèches.

« Vous venez de Tokyo, alors, dit-elle en servant Ochako.

— Oui, répondit-elle. On a pris le Shinkansen pour Morioka hier soir.

— Et vous avez marché jusqu'ici ?

— Oui, je… je voulais lui faire voir le paysage de là-haut, bredouilla Izuku en fixant le tatami.

— Ce n'est pas une manière de traiter sa petite amie, le sermonna Tsukiyo.

— Mais on n'est pas…

— Désolé, mais on n'a pas de vêtements modernes ici, dit Mugetsu en entrant. »

Il portait deux kimonos soigneusement pliés.

« Ne vous en faites pas, nous n'avons pas l'intention de vous déranger très longtemps, déclara Ochako avec un sourire gêné.

— Billevesées ! S'exclama Tsukiyo. Vous devriez vous reposer au moins une nuit avant de repartir. Mon petit Midoriya, tu as l'air d'un mort-vivant. »

En effet, Midoriya avait dormi moins de deux heures, et ses yeux étaient soulignés d'impressionnantes cernes.

« Midoriya, que t'as dit ? Interrogea Mugetsu, en se penchant vers le jeune homme.

— C'est Izuku Midoriya, le fils d'Hisashi, déclara Tsukiyo. Apparemment, il est déjà venu en vacances à Morioka quand il était petit, chez son grand-père.

— Ce bon vieux Jirō… ton grand-père était un chic type. On en a fait de belles, lui et moi… »

Mugetsu soupira en se remémorant les innombrables soirées passées à la taverne avec Jirō dans leur jeunesse, laissant leurs femmes seules et inquiètes derrière eux.

« Je ne l'ai pas beaucoup connu, il est décédé quand j'avais cinq ans.

— C'est vrai. Le temps passe vite, quand même. T'as quel âge, maintenant ?

— Dix-sept ans.

— C'est un peu jeune, pour fuguer avec sa chérie. Et toi, ma petite, comment tu t'appelles ?

— Ochako Uraraka, et j'ai seize ans. »

Pour l'instant, ils avaient abandonné l'idée dissiper le quiproquo, et ne souhaitaient qu'une chose : enfiler des affaires sèches et se réchauffer.

« Ils viennent de l'académie des héros ! S'exclama Tsukiyo. Tu te rends compte ?

— Quels sont vos noms de héros ? J'ai p'têt entendu parler de vous.

— Deku.

— Uravity.

— 'Connais pas, affirma nonchalamment Mugetsu en buvant son thé d'une traite. »

Izuku et Ochako échangèrent un regard surpris.

Lorsque les tasses furent vidées, Tsukiyo emporta Ochako et un kimono avec elle, laissant Izuku aux soins de son mari.

« Alors c'est d'accord, vous passerez la nuit ici ? demanda-t-il en conduisant Izuku dans une chambre pour lui permettre de de changer.

— On a juste assez d'argent pour le billet de retour, et on ne voudrait pas vous ennuyer plus que nécessaire…

— Comme si j'allais faire payer le fiston d'Hisashi ! Ça nous ferait plaisir, d'avoir un peu de compagnie. Et puis, un minshuku, c'est un meilleur endroit que le sommet d'une colline pour passer du temps en amoureux. »

Izuku prit une profonde inspiration et déclara solennellement :

« Je ne sais pas ce qui vous fait dire ça, mais Ochako n'est pas ma petite amie. Nous sommes de simples camarades de classe. »

Les mots sonnèrent faux dans sa bouche, mais il ne s'en soucia guère. Mugetsu le regarda avec des yeux ronds.

« J'vous voyais déjà mariés, moi, jusqu'à temps que vous disiez votre âge. Alors j'vous ai imaginés fiancés. »

Izuku ne répondit rien, trop occupé à chasser de son esprit l'image d'Ochako en robe de mariée qui s'était spontanément imprimée derrière ses paupières.

« Bah, ça viendra. Une fille aussi mignonne, faut pas la laisser passer comme ça. Lève les bras, fiston, que je t'aide à enfiler ça. »

De leur côté, Tsukiyo et Ochako avaient tenu un discours similaire, à ceci près qu'Ochako, qui était consciente de ses sentiments, ne les dissimulait pas – même si les évoquer la plongeait dans une profonde gêne.

« Ravissante ! S'exclama l'aubergiste, après avoir passé une baguette décorée dans la coiffure d'Ochako. Tu vas le faire fondre, ce garçon ! »

Rouge comme une tomate, la jeune fille s'était laissé faire tandis que Tsukiyo l'avait non seulement habillée mais aussi coiffée pour s'accorder au vêtement.

« Alors comme ça, toi et le petit Izuku n'êtes pas… continua Tsukiyo, qui jugeait son œuvre d'un œil critique.

— Non ! l'interrompit vigoureusement Ochako.

— Eh bien, ma chérie, sache que j'ai hébergé des couples mariés moins proches l'un de l'autre que vous deux. »

La confidence, faite sur un ton en apparence innocent, déclencha un séisme dans la tête de la jeune fille. Elle se surprit à jeter un regard furtif à son annulaire gauche, y imaginant une alliance étincelante. Puis elle secoua la tête pour chasser ces pensées parasites.

« Ça va, ma chérie ? S'enquit Tsukiyo.

— Oui ! Parfaitement bien ! »

Intriguée mais n'en montrant rien, la vieille femme mena son invitée jusqu'à la chambre que Mugetsu leur avait préparée, au rez-de-chaussée de l'établissement. C'était une chambre spacieuse mais simple, dans le plus pur style traditionnel : un kotatsu dans un coin, deux futon posés côte à côte dans un autre coin, et une magnifique estampe représentant un sentier de montagne parcouru par un groupe de voyageurs, avec une autre montagne embrumée en arrière-plan. Quelques bâtons d'encens et un brûloir étaient posés à proximité d'un petit autel domestique, sous l'estampe. Izuku était déjà là : arrivé une dizaine de minutes plus tôt, la fatigue l'avait assommé et il dormait dans une position improbable, en travers des futon, le kimono à moitié défait. Il poussait de réguliers ronflements, assez bruyants.

« Mugetsu a le même problème, chuchota Tsukiyo à l'oreille d'Ochako. J'ai un remède spécial pour ça… Extra efficace. Si tu veux, j'en mettrai quelques gouttes ni vu ni connu dans son bol, ce soir.

— Je… Comme vous voulez… bredouilla Ochako, qui venait de réaliser qu'elle allait devoir passer une autre nuit à proximité immédiate d'Izuku.

Izuku fut réveillé en fanfare aux alentours de midi. Il bondit de son futon et se redressa, encore à moitié endormi. Mugetsu se tenait devant lui, frappant une casserole avec une cuiller en bois.

« T'es saqué, gamin ! beugla le vieil homme. C'est pas trop tôt ! Y'a plus de cinq minutes que je raffûte comme un dingue ! Un peu plus et je me serais fait frotter les oreilles par Tsukiyo !

— Que… Qu'est-ce que…

— Allez, dépêche-toi ! On va aller couper du bois ! Les femmes font la cuisine, les hommes coupent du bois ! »

Izuku découvrit bien assez vite que par « on va aller couper du bois », Mugetsu voulait en réalité signifier « tu vas aller couper du bois pendant que je te regarderai faire en fumant le kiseru ». En effet, lorsqu'ils arrivèrent après quelques minutes de marche à l'endroit où le vieil homme avait l'habitude de couper le bois, une petite clairière en retrait de la maison, Izuku découvrit qu'il n'y avait qu'une seule hachette, plantée dans le billot. À peine arrivés, Mugetsu s'installa sur une souche posée au bord du découvert, et tira de la manche de son kimono une pipe longue et fine. Il l'alluma et tira plusieurs bouffées, avant de s'exclamer :

« Alors, qu'est-ce que tu attends, gamin ? Le bois va pas se couper tout seul ! »

Décontenancé, le jeune héros tira la hachette du bois et commença à rassembler quelques bûchettes. Il leva le bras en l'air, et une idée lui vint au moment d'abattre la hachette.

« Si j'utilisais un pour cent de mon pouvoir, je trancherais ces bûchettes comme du tofu… Mais All Might ne m'a pas transmis son pouvoir pour que je facilite la vie à un vieillard chauve. Je vais le faire avec ma propre force, ça me fera un bon entraînement. Si je découpe deux cents bûchettes, ça sera un bon palier de franchi. »

Sur ces mots, il fendit la bûchette en deux d'un coup net.

« Dis-moi, gamin, pourquoi exactement est-ce que tu es venu en haut de la colline la nuit dernière ? Pour voir du paysage, y'a de meilleurs endroits. Quitte à marcher, vous auriez pu pousser jusqu'au mont Iwate. »

Izuku s'interrompit dans sa tâche. La sueur lui dégoulinait sur le front, et il avait les épaules raides. Il épongea la transpiration d'un revers de manche et déclara :

« Parce que c'est un des derniers souvenirs que j'ai de mon grand-père. Il est décédé quelques mois après notre séjour chez lui. Il m'avait montré l'endroit un après-midi pendant que nous nous promenions tous les deux, et mon père m'y avait amené le soir même pour regarder la pluie d'étoiles filantes. C'est une vision que j'ai longtemps gardée, comme symbole d'une période tranquille de ma vie. Je voulais… Je voulais transmettre ça à Ochako. »

Mugetsu ne répondit pas. Il se contenta de tirer de longues bouffées de sa pipe, fixant son commis d'un air confiant.

« Allez, ça suffit, petit. T'as coupé assez de bois pour chauffer toute la baraque jusqu'à cet hiver ! »

« Je n'ai coupé que cent quatre-vingt-dix-sept bûchettes… » se lamenta le jeune homme.

Ils empilèrent dans de grandes hottes en roseau tressé la majeure partie du bois coupé. Izuku fut surpris de voir Mugetsu se lester de la plus remplie des deux, et la soulever sans problème. Il avait tout de même besoin de sa canne de bambou pour l'équilibre.

« Je vais vous aider, mons…

— Occupe-toi de ta hotte, fiston, lui répondit sèchement le vieillard en lui administrant un coup de canne sur le sommet du crâne. »

Confus, Izuku se chargea à son tour et ils entamèrent le trajet de retour jusqu'au minshuku.

Tsukiyo les attendait à l'entrée de la maison, les mains sur les hanches et la mine renfrognée. Ochako, l'air gêné, se tenait derrière elle.

« Eh bien ! C'est pas trop tôt ! Vous jouiez aux cartes, ou bien ? gronda-t-elle.

— Mes bras m'font mal, aujourd'hui ! Et il prend son temps pour couper, le fiston ! rétorqua Mugetsu en beuglant.

— Dis plutôt que t'as préféré te la couler douce pendant que le petit se tuait à la tâche, fainéant ingrat !

— Vieille chouette ! »

La dispute continua. Izuku, ne sachant plus où se mettre, se contenta d'imiter le maître des lieux et de déposer sa hotte au pied de la maison. Il croisa le regard d'Ochako, qui avait l'air de dire « elle ronchonne depuis que vous êtes partis », et parvint à se glisser derrière la maîtresse de maison pour la rejoindre. Il ne l'avait pas encore vue après son « relooking », et il crut pendant un instant devoir se pencher pour ramasser sa mâchoire. Il n'en fut heureusement rien et il parvint assez habilement – ce qui était inhabituel pour lui – à dissimuler son émoi. Il aurait été bien en peine de complimenter Ochako, aussi s'en abstint-il pour ne pas se retrouver en-dessous de la vérité. Et puis, il n'avait jamais été bon en compliments. Cependant, son air gêné en fut un pour Ochako puisqu'il la contamina.

« Qu'est-ce qu'il y a ? J'ai un bouton sur le nez ? dit-elle au bout d'un instant, pour briser le silence. »

Izuku devint écarlate. Il ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit, tandis qu'il désignait maladroitement la coiffure de son amie.

« Ça… Je… C'est joli… finit-il par bredouiller, désignant le chignon tenu par une aiguille ornée.

— C'est madame Tsukiyo qui me l'a fait ! répondit gaiement Ochako, dans une tentative désespérée de faire abstraction de la grande détresse d'Izuku. »

Ils ne s'étaient pas rendu compte que leurs hôtes avaient cessé de se chamailler, et les regardaient nostalgiquement.

« Tu devrais prendre exemple sur lui, le vieux.

— Et toi tu devrais essayer d'être comme elle, la vieille.

— Pardon ? demanda Izuku en se retournant.

— Non, rien, répondit Tsukiyo. Mettez-moi du bois dans le four, que je finisse de faire à manger. »

La matinée d'Ochako avait été semblable à celle d'Izuku. Une fois que Tsukiyo l'avait habillée, elles s'étaient installées dans le grand salon, portes ouvertes sur la forêt qui entourait la maison. Tsukiyo s'était adonnée à sa passion, la calligraphie, et sa jeune invitée l'avait regardé faire avec grand intérêt. Vers dix heures, la vieille femme décréta qu'il était grand temps d'aller faire un peu de ménage, et avait cédé face à l'insistance d'Ochako qui voulait à tout prix en faire le plus possible.

« Ma chérie, ne te gâche pas comme ça, laisse-moi faire… »

Mais s'il y avait bien une chose qu'Ochako ne supportait pas, c'était de rester derrière et de regarder en se tournant les pouces.

Quand le ménage fut fini, il fut temps de commencer à préparer le repas. Au même moment, Mugetsu émergea de sa sieste matinale pour aller réveiller Izuku. Il était midi.

« Sais-tu cuisiner ? Demanda Tsukiyo. »

Ochako, trop occupée à regarder la porte du couloir dans l'espoir d'y voir passer son ami, répondit au bout de longues secondes.

« Euh, juste un peu…

— Alors je vais t'apprendre quelques astuces. Il aime quelque chose en particulier, ton… ami ?

— Le katsudon, répondit-elle du tac au tac.

— J'en ai préparé l'autre jour, il doit me rester juste de quoi en faire.

— C'est bien chanceux !

—C'est le petit Midoriya qui est chanceux, oui. Se faire préparer son plat préféré par sa chérie, il en faut pas beaucoup plus pour combler un homme.

— M-mais… j'ignore la recette, et… et puis Izuku ne…

— Tes parents n'étaient pas encore nés que je régalais déjà tous les clients de mon auberge, ma chérie. Je vais t'apprendre, tu vas voir. Il va te tomber dans les bras, après un tel délice. La cuisine, il n'y a rien de plus efficace pour ensorceler un homme !

Ochako eut bien du mal à se concentrer et à chasser de sa tête le visage souriant d'Izuku, tandis que Tsukiyo lui inculquait les arcanes secrètes de l'art culinaire.

« On manque de bois ! Ils font quoi, ces deux tire-au-flanc, ils jouent aux cartes ? finit par grommeler la vieille femme. C'est bientôt fini, et y'a presque une heure qu'ils sont partis ! »

— Je peux aller les ch… »

Au même moment, un sifflotement familier vint chatouiller les oreilles de Tsukiyo, qui se précipita à l'extérieur et se campa devant la porte les mains sur les hanches.

Lorsque le plat principal fut apporté à table, les yeux d'Izuku s'illuminèrent : quatre énormes bols de katsudon fumant, tous plus appétissants les uns que les autres. Tsukiyo tendit le sien au jeune homme avec un sourire. Il eut à peine le temps de dire bon appétit qu'il se régalait déjà.

« Encore ! Grommela Mugetsu, en examinant le contenu de son bol. On en a déjà mangé y'a trois jours ! »

D'un geste digne d'une kunoichi, Tsukiyo tira de la manche de son kimono un éventail replié, en asséna un coup sec au sommet du crâne de son mari tout en lui intimant de se taire, et se rassit en rangeant l'arme improvisée.

« Ch'est délicieux, articula Izuku, la bouche pleine de riz et de porc et les yeux humides de bonheur. M'dame Tsukiyo, vous êtes une vraie chef !

— Oh, mais je n'ai rien fait de spécial, tu sais. C'est la petite Ochako qui a tout fait. Je l'ai juste un peu aidée, voilà tout, répliqua humblement la maîtresse de maison.

Izuku avala avec difficulté sa bouchée, mais parvint à dire en souriant et en gardant son calme :

« Je ne savais pas que tu étais si bonne cuisinière, Uraraka ! »

Ce fut au tour de la jeune fille de se retrouver plongée dans l'embarras.

« On n'a pas besoin de cuisiner, à l'internat, alors…

— C'est une idée à exploiter. On s'était tous pas trop mal débrouillées lors du camp d'entraînement, non ? Et avec le talent de pâtissier de Rikido… Je lui en parlerai quand on rentrera ! »

Après le repas, Mugetsu s'isola dans sa chambre pour une nouvelle sieste. Tsukiyo se leva pour débarrasser la table, laissant seuls les deux jeunes gens. Lesquels se regardèrent à la dérobée pendant plusieurs minutes avant de commencer à parler comme des personnes normales.

« Pour être franc, je ne pensais pas du tout que notre petite escapade se déroulerait comme ça, expliqua Izuku en se grattant l'arrière de la tête, l'air désolé.

— Ça me plaît beaucoup, tu sais, répondit Ochako avec une expression sincère. C'est vrai que ça fait du bien, de se déconnecter du monde.

— J'y pense, les autres ne se sont pas trop inquiétés ? J'ai mis mon téléphone en mode avion quand on a pris le train, alors je ne sais pas trop ce qu'il en est. »

Elle le regarda alors avec de grands yeux ronds, comme si elle venait de se faire frapper par la foudre.

« Mon téléphone ! Où est-il !?

— Je l'ai rangé dans la petite pochette à l'avant du sac. Le sac est dans la chambre, contre le mur de la porte. »

Elle se leva et courut aussi vite qu'il était possible de le faire en kimono jusqu'à la chambre, ce qui donna un résultat assez comique. Il ne put s'empêcher de sourire en la regardant faire.

Ochako se rappelait en effet qu'en sortant du conbini à Morioka, Izuku lui avait demandé de mettre son téléphone portable dans le sac à dos qu'ils venaient d'acheter pour transporter les couvertures. Il en avait fait de même et ils avaient continué leur marche à travers la ville. Les mains tremblantes, elle fouilla la pochette et tomba sur un téléphone, qu'elle s'apprêtait à déverrouiller lorsqu'elle comprit que c'était celui d'Izuku. Elle le reposa et continua sa recherche ; il s'en était fallu de peu qu'elle découvre le fond d'écran du portable de son ami. C'était une photo d'elle, tout sourire, légendée des mots « bon courage Deku ! » qu'elle lui avait un jour envoyée avant un examen. Une fois son propre téléphone en main, elle appuya fébrilement sur le bouton de déverrouillage. Il y avait tellement de notifications qu'elle ne voyait même plus le visage déterminé du jeune homme aux cheveux verts qui constituait son propre fond d'écran. Elle entra son code, et consulta ses applications de messagerie. À priori, toutes ses amies avaient essayé sans relâche de la contacter : elle avait reçu cent dix-sept messages et quarante-sept appels manqués de Mina, quatre-vingt-deux messages et douze appels de Kyōka, cinquante-six messages de Tōru, vingt d'Asui et dix de Momo. À sa grande surprise, deux garçons l'avaient également contacté. Tenya lui avait envoyé cinq messages, tous remplis de points d'exclamation et de sermons sur le rôle des étudiants de Yūei. Yūga lui avait envoyé un seul et unique message, ne contenant que l'énigmatique phrase « Je le savais ! » suivie d'une ribambelle de points d'exclamation. Elle ne s'offrit pas le luxe de lire tous les messages de ses amies, mais la sélection qu'elle en lut lui fit monter le sang aux oreilles.

Alors comme ça on part en amoureux sans prévenir ? On s'inquiète, nous !

Réponds, Uraraka ! Midoriya t'a enlevée, ou bien ?

Īda vient de m'informer que Midoriya avait disparu lui aussi. Se pourrait-il que… ?

C'est trop romantique !

Ne faites pas de bêtises, tous les deux.

Dis, tu crois que je pourrais convaincre Denki d'en faire autant ?

« Maintenant, elles vont voir que j'ai vu leurs messages, mais je ne sais pas quoi leur répondre ! Qu'est-ce que je vais bien pouvoir leur dire ? Ah ! »

Une idée lui traversa l'esprit. Elle tenta tant bien que mal d'y résister, mais la curiosité était trop forte. Alors, elle reprit le téléphone d'Izuku et le déverrouilla. Le nombre de notifications l'empêcha de remarquer le fond d'écran, mais il y avait malheureusement un code à entrer pour accéder à l'interface. À l'instinct, elle entra les lettres « All Might » sur le clavier qui se présenta, et – sans surprise – l'interface se déploya avec un petit clic. Elle s'estima bien entourée quand elle vit un petit logo stipulant « 999+ » au-dessus de la messagerie d'Izuku. Minoru, Denki et Eijirō étaient les principaux bourreaux de sa boîte de réception, suivis de près par Tenya. En fin de classement, elle fut surprise de retrouver Shōto et Katsuki. La honte la rattrapa, et elle se dépêcha de verrouiller le téléphone d'Izuku et de le ranger là où elle l'avait pris. Pendant tout ce temps, elle n'avait pas remarqué une seule fois son visage en fond d'écran. Elle prit une profonde inspiration et rangea son téléphone, ignorant le message qu'elle venait de recevoir à l'instant.

« On va bien s'amuser pour expliquer tout ça aux autres… »