Dans lequel il sera question d'aller à l'onsen et de se retrouver dans une situation particulièrement gênante. Bonne lecture !


En attendant le retour d'Ochako, Izuku était en train d'admirer les travaux de calligraphie de Tsukiyo, qui étaient accrochés à un mur de la pièce, quand il se rappela qu'il avait quelque chose à demander à la vieille femme. Cette dernière, qui empilait du bois dans un coin, sifflotait un air traditionnel.

« Dites, madame, où se trouve la salle de bain ici ?

— On n'a pas vraiment de salle de bain. Cependant, on a un petit onsen, derrière la maison. Tu vois le petit cabanon accolé à la clôture ? C'est le vestiaire. Tu peux y aller si tu veux, ça m'étonnerait que le vieux soit allé se laver maintenant. Il y a déjà des serviettes sèches là-bas. »

Agréablement surpris, Izuku se leva et quitta la pièce. Il avait grande envie de se libérer de la sueur accumulée pendant qu'il coupait du bois, mais ne s'était pas imaginé pouvoir le faire dans une source thermale. Il enfila ses sandales de bois posées à l'entrée de la maison, et marcha le long du petit sentier pavé qui serpentait entre les arbres jusqu'à l'onsen.

« Il y a quelqu'un ? demanda-t-il à voix haute. »

Face à l'absence de réponse, il décréta qu'il pouvait entrer. C'était un vestibule simple, avec une rangée de casiers de chaque côté et une unique porte en face de l'entrée. Il en choisit un au hasard, prit la serviette blanche qui y était rangée et la remplaça par ses vêtements. La porte suivante menait non pas à l'extérieur mais sur la deuxième partie du vestibule, qui comportait quatre douchettes pour se rincer et se laver avant la baignade. Une fois propre, il quitta enfin le vestibule et arriva dans le bassin qui, à sa grande surprise, était unique et relativement petit (il ne faisait pas plus de cinq mètres dans sa plus grande largeur). Mais les fumerolles qui s'élevaient en formant de généreuses volutes au-dessus de l'eau l'attirèrent comme un aimant, et il eut à peine le temps de mettre sa serviette sur sa tête avant de se précipiter dans l'eau chaude.

Au même moment, Ochako enfilait ses sandales pour aller se promener un peu autour du domaine. Tsukiyo lui avait parlé d'un petit chemin qui longeait la forêt et permettait d'atteindre un point-de-vue encore plus spectaculaire que celui auquel Izuku l'avait emmenée la veille. Comme le soleil donnait assez vigoureusement, elle prit avec elle une wagasa simple posée dans un présentoir à l'entrée, et démarra sa randonnée.

Le paysage était magnifique. Entre la forêt et les champs, le domaine Yoshizawa se trouvait le long d'un chemin de randonnée qui aboutissait au pied du mont Iwate, et qui en chemin débouchait sur de majestueux panoramas. Il était de plus peu fréquenté, et Ochako ne croisa qu'un chien viverrin qui se reposait dans un buisson. La pente était relativement douce mais longue ; cela n'incommoda guère la jeune fille, qui se donna pour objectif de ne pas ralentir une seule fois. Seule avec elle-même, ses pensées vagabondèrent et vinrent très rapidement à errer autour de l'image d'Izuku qui flottait dans sa tête. Elle se repassa le film des événements depuis qu'elle avait rejoint le jeune homme au sommet de l'immeuble, à Tokyo.

« Il est dingue de toi ! » la voix de Mina résonna dans son esprit, claire comme de l'eau de roche.

« Tu sais qu'il n'y a pas que des notes sur ton individualité dans les pages qu'il te consacre dans son carnet, n'est-ce pas ? C'est Tenya qui l'a dit à Shōto qui me l'a dit… » celle de Momo.

« Un jour, on va vous enfermer tous les deux dans un cagibi et ne vous en laisser sortir que quand vous vous serez embrassés ! » la fois où Tōru lui avait dit ça, elle n'avait pas réussi à paraître aussi effrayée qu'elle l'aurait voulu. Elle avait même rougi un peu.

Avant qu'elle ne puisse ressasser une énième fois les conclusions auxquelles elle se raccrochait tant bien que mal pour garder la tête hors de l'eau (de l'acabit de « ces sentiments sont un obstacle pour devenir des héros »), elle se retourna après qu'un petit bruit ait attiré son attention.

Le chien viverrin la suivait.

« Eh bien, petit père, tu es perdu ? demanda-t-elle en s'agenouillant, attendrie. »

L'animal la fixa d'un regard intelligent, et s'approcha d'elle calmement. Elle tendit la main, à laquelle il se frotta sans montrer le moindre signe de peur. Puis il vint se frotter à ses genoux.

« Dis-moi, tu es sûr que tu es un tanuki ? Tu me fais drôlement penser à un chat ! »

L'animal leva les yeux vers elle, comme pour dire « et si ? ». Il continua de talonner la jeune fille lorsqu'elle se redressa et reprit sa marche.

« Faisons un bout de route ensemble, alors, dit-elle gaiement. »

Le chien viverrin la suivit de près jusqu'à ce qu'elle arrive au point de vue dont lui avait parlé Tsukiyo. Là, un banc et une table d'orientation permettaient de se reposer tout en admirant le paysage. Quand elle vint s'asseoir sur le banc, le chien sauta dessus juste à ses côtés et se roula en boule contre elle, quémandant sans en avoir l'air des caresses. De là où elle était, elle voyait le grand pin rouge au pied duquel elle avait passé la nuit avec Izuku. Lorsque le visage de son ami passa une nouvelle fois dans son esprit, le chien viverrin se leva et s'étira rapidement. Il sauta du banc et suivit le chemin en sens inverse.

— Où vas-tu ? Lui demanda Ochako en le suivant.

De toute évidence, elle n'avait pas très envie de perdre son nouvel ami. Il la ramena jusqu'à l'entrée du domaine Yoshizawa, et disparut dans le sous-bois aussi promptement qu'il était apparu. Essoufflée par le pas de course auquel elle avait suivi le petit animal, la jeune fille se sentit les jambes raides et le dos douloureux.

« C'est d'avoir dormi dans une drôle de position, ça ! » Songea-t-elle en regardant avec intérêt du côté du vestibule de l'onsen, qu'elle avait nettoyé le matin même.

Après une longue séance de détente pendant laquelle son esprit avait de trop nombreuses fois imaginé Ochako venant au bain sans savoir qu'il y était déjà, Izuku s'était astreint à une rude séance d'entraînement. Après avoir fait cinquante tours du bassin sur les mains, il s'était lancé dans un exercice d'apnée juste à l'endroit où la source, ornée d'une gueule de dragon sculptée, déversait son eau chaude dans le bassin. La chaleur, bien qu'intense, lui fournissait à la longue une sensation de bien-être et de décontraction extrêmes. Au fond du bassin, sur le dos et sous le tumulte de la source se déversant, il n'entendit pas la voix d'Ochako demander s'il y avait déjà quelqu'un. Lorsqu'il entendit la porte d'entrée du bain coulisser, il crut au bruit d'une branche frottant sur la palissade de bois, toute proche. Lorsqu'il entendit le bruit caractéristique de la surface de l'eau se brisant, il se figea. Il tourna la tête et vit une paire de jambes entrer dans l'eau, à l'autre bout de l'onsen. Il faillit s'étouffer mais parvint à se retenir.

« Bordel, ça m'apprendra à être aussi consciencieux… »

En effet, il n'y avait pas la moindre trace de sa présence dans l'onsen. Son casier était soigneusement fermé, la douche qu'il avait utilisée avait séché et il avait posé sa serviette juste derrière la tête du dragon-source – hors de vue de quiconque entrant dans le bassin. De plus, le trouble créé à la surface par l'eau se déversant empêchait de le voir, sauf à fixer fortuitement sa position exacte pendant plusieurs secondes. Son cœur se mit à battre la chamade et il sentit ses réserves d'oxygènes s'amoindrir de plus en plus rapidement. Ochako était désormais immergée jusqu'au cou dans le bassin. Il se maintint jusqu'à son extrême limite, et lutta pour ne pas paniquer. Il conçut une idée qu'il raffina encore et encore, jusqu'à parvenir au plan parfait pour s'extraire de l'eau, se saisir de sa serviette et s'en couvrir, le tout en un minimum de temps.

Ochako frissonna de plaisir lorsqu'elle testa du bout des orteils l'eau de l'onsen, qui était juste à la bonne température. Elle plia la serviette derrière laquelle elle s'était cachée, la posa sur ses cheveux maintenus en chignon au sommet de sa tête et entra tout doucement, laissant les remous de la source lécher sa peau centimètre par centimètre. Une fois la première jambe dans le bain, elle y mit la deuxième avec beaucoup moins de cérémonie, provoquant un clapotis sonore. Lorsqu'elle fut immergée jusqu'aux épaules, elle se crut un instant au paradis, et laissa échapper un soupir de contentement. Adossée contre le rebord, elle sentit ses paupières s'alourdir, et se laissa aller pour quelques minutes de repos bien mérité. Rien ne la préparait à ce qui allait se passer d'un instant à l'autre, à quelques mètres seulement d'elle. Alors qu'elle s'apprêtait à somnoler à nouveau, elle vit quelque chose bouger sous la surface près de la source, tout au bout du bassin. Puis la surface se gonfla, et se brisa une fraction de seconde plus tard. Izuku sortit de nulle part, la peau rougie par la chaleur de l'eau. Nu comme un ver. L'air lui manquant terriblement, il prit une inspiration très bruyante au moment où elle poussa un cri de surprise.

« Deku ! Qu'est-ce que tu fais ici ?! J'ai pourtant demandé s'il avait du monde ! Je suis désolée ! C'est le tanuki qui m'a jeté un sort ! »

Le jeune homme ne répondit que lorsqu'il eut pris possession de sa serviette et l'eut mise sur sa tête. Ochako oublia un instant la surprise qui avait fait exploser son cœur dans sa poitrine : dos à elle, Izuku se penchait vers l'avant pour attraper sa serviette. L'eau lui arrivait juste au niveau des fesses, soulignant ses muscles saillants et trempés. Son cœur bondit une nouvelle fois, mais d'une manière très différente.

« Je faisais de l'apnée pour m'entraîner, finit par déclarer Izuku lorsqu'il eut complété son plan. »

Il se tenait aussi loin que possible de son amie, mais cela ne suffisait pas à l'empêcher d'être mort de honte et de gêne. Rarement avait-il autant souhaité d'être gommé de la réalité sans autre forme de procès.

« Je suis désolé, j'aurais dû te prévenir… Euh, au f-fait, ces messages, ça a donné quoi ? »

Il cherchait le moindre prétexte pour détendre l'atmosphère, et se jetait sur la moindre occasion d'établir une conversation normale. Ochako le regarda pendant quelques secondes, sans trop savoir comment elle devait réagir. Puis elle décida d'essayer de rester le plus possible maîtresse d'elle-même et de ne pas causer un incident, bien que cela lui demanda un immense effort mental (notamment pour conserver ses yeux au-dessus des épaules d'Izuku). Elle prit une grande inspiration comme pour rassembler son courage, et déballer son sac.

« Comme je m'y… m'y attendais, on s'est fait littéralement bombarder par les autres. Messages et appels manqués. J'ai reçu pratiquement trois cents messages, et je n'ai pas compté les appels !

— Fallait s'en douter, on a filé à l'anglaise après tout. J'espère qu'ils ne s'inquiètent pas trop, tu les as prévenus du coup ?

— Non, je… ne savais pas quoi dire… »

Ochako rougit, et ce n'était pas à cause du bain. Toutes les filles de la classe avaient interprété cette quasi-fugue comme une preuve indiscutable et incontestable du fait que leur relation avait dépassé le cadre purement amical. Et elle n'arrivait pas à se retirer de la tête qu'elles avaient, en quelque sorte, raison.

« Ah, et toi aussi tu as été criblé de messages, Midoriya. Rien que Minoru t'en a envoyé dans les cinq cents. »

Le cœur d'Izuku cessa de battre et sa conscience explosa. Il se mit à transpirer abondamment.

« Elle a allumé mon téléphone. Alors elle a vu mon fond d'écran. Mais si Minoru m'a vraiment spammé à ce point, peut-être que les notifications ont… Mais elle n'a pas pu tout voir, il a fallu qu'elle entre mon code. Elle connaît mon code ?! Attends voir, c'est juste "All Might", c'est pas comme celui que j'avais avant… Mais si elle a déverrouillé mon téléphone et accédé à ma messagerie, elle a forcément vu que mon fond d'écran est une photo d'elle ! Et si elle a ouvert la messagerie, elle a vu le surnom que je lui ai donné ! Les mecs, j'espère que vous m'avez bien pourri ma boîte de réception et qu'elle n'a pas pensé à faire défiler la liste ! Mais attends voir, si elle m'en parle, c'est qu'elle n'a rien remarqué… Ou alors que ça ne l'a pas dérangée… »

Une fraction de seconde plus tard, il redevint lui-même.

— Cinq… Cinq cents messages de Minoru ?

— Je n'ai pas compté, mais je crois que c'est ça. Kaminari, Kirishima et Īda t'en ont également envoyé un paquet. »

Izuku se représenta les visages menaçants de Minoru, Denki et Eijirō, prêts à l'écorcher vif pour avoir osé approcher une fille de la classe. Puis un reflet de lunettes les chassa et il vit Tenya le sermonnant avec une vigueur effrayante, multipliant les gestes de bras.

« Il faudrait quand même qu'on leur dise quelque chose. C'est un coup à ce qu'ils envoient un héros après nous, si ce n'est pas déjà le cas. Et puis, c'est vrai que ça ne se fait pas, d'avoir mis les bouts comme ça, sans prévenir.

— Qu'est-ce que tu veux leur dire ? demanda-t-elle en s'enfonçant dans l'eau jusqu'au nez, l'air gêné.

— Hmm, je ne sais pas non plus, à vrai dire… On ne peut pas juste leur envoyer un texto de groupe en disant « Salut c'est nous, on a décidé de partir à l'improviste dans la préfecture d'Iwate pour un petit week-end entre amis ! Désolé de ne pas vous avoir prévenus ! On sera de retour à Yūei demain soir ! », n'est-ce pas ?

Pour toute réponse, la jeune fille souffla quelques bulles par le nez, et se concentra dessus. C'est alors qu'une idée traversa l'esprit d'Izuku. Une idée qu'il estima absolument géniale.

« Je sais ! triompha-t-il ! On va leur envoyer une photo !

— Une… photo ? Du minshuku ?

— Non, une photo de nous deux en kimono ! Tu ne trouves pas que ça serait cool ? Un peu comme une carte postale ! Et puis ça nous ferait un souvenir, en plus. »

Il ne fallut pas longtemps à Ochako pour imaginer l'émoi qu'une telle photo sèmerait dans le dortoir féminin.

« Je… Je ne suis pas sûre que…

— Allez, c'est la meilleure solution pour s'épargner un long message d'explications ! »

Il faillit ajouter « et puis tu es si jolie en kimono » mais réussit à s'en empêcher juste avant que les mots ne franchissent ses lèvres. La situation était déjà bien assez embarrassante comme ça.

« Tu déclencherais l'ire de Minoru et des autres, en faisant ça.

— Si Minoru m'a vraiment envoyé cinq cents messages, je pense que je ne suis plus à ça près.

— Bon… Admettons qu'on leur envoie une photo… Je crois que je sais où est-ce qu'on pourrait la prendre.

— Ah, j'ai hâte d'y être, alors ! se réjouit-il. »

Finalement, la situation ne dérapa pas comme ils le redoutaient : Ochako ne s'enfuit pas en hurlant et Izuku ne s'évanouit pas. Ils avaient fini par se rapprocher, tout en maintenant entre eux une distance de sécurité de deux mètres pour prévenir toute observation fortuite. Et le jeune homme considérait déjà cela comme un pur miracle. Si on lui avait dit, six mois plus tôt, qu'il serait amené à partager un onsen avec la fille qui l'empêchait de dormir tant elle hantait son esprit, il se serait aussitôt évanoui. Mais, une fois la première gêne passée – et il fut assez ardu d'y survivre – l'ambiance se détendit et ils s'amusèrent presque comme si de rien n'était. Après tout, il était normal pour deux jeunes Japonais de se rendre aux bains publics ensemble, quoique la mixité se faisait de plus en plus rare. Ces deux-là étaient tout simplement beaucoup trop timides.

Et désespérément amoureux l'un de l'autre.

C'était probablement la raison pour laquelle ils s'entendaient si bien. Leurs sentiments arrivaient à maturation, après une année d'amitié à Yūei, et ils s'apportaient mutuellement un sentiment de confort indicible qu'ils ne ressentaient qu'à proximité l'un de l'autre. Il leur arrivait encore d'être gênés quand ils se trouvaient tous les deux seuls au même endroit, mais ce n'était guère plus qu'un vestige des premiers mois à Yūei. Ils pouvaient passer de longues heures côte à côte sans rien dire mais sans pour autant ressentir la moindre gêne. C'était d'ailleurs l'un des principaux avantages de la vie en communauté, à l'internat de l'académie. Ils n'avaient virtuellement pas de contraintes pour passer du temps ensemble, et faisaient de leur mieux pour en tirer profit. Cela avait d'ailleurs amplifié les rumeurs ces dernières semaines, après que certains de leurs camarades les aient surpris seuls tous les deux dans la salle commune, tard le soir ; et ce à plusieurs reprises. Bien qu'ils n'aient été occupés qu'à réviser ou à faire leurs devoirs ensembles, il n'en avait pas fallu plus au reste de la classe pour en tirer des conclusions, aidées par leur proximité.

Il y avait longtemps qu'Ochako avait identifié et accepté ses sentiments pour Izuku. Elle avait même tenté, à une époque, de les réprimer et de les laisser derrière elle. Sans succès. Alors, elle s'y était abandonnée corps et âme. Peut-être était-ce une mauvaise décision ? Elle ne s'en souciait guère. Izuku lui avait fait découvrir, sans le vouloir, tellement de nouvelles sensations…

Izuku, de son côté, se faisait de moins en moins d'illusions sur ce qu'Ochako ressentait pour lui. Et à la vérité, il y avait eu dès le départ quelque chose chez elle qui faisait tressaillir son cœur à sa simple vue, que les autres filles n'avaient pas. Il appréciait beaucoup Mina, Momo et les autres – et, en tant que jeune homme en bonne santé, les trouvait toutes charmantes à leur manière – mais seule Ochako était capable de le faire trembler comme une feuille en se tenant près de lui. Seule Ochako lui faisait monter le sang à la tête par un simple sourire. Seule Ochako était capable de…

« Mes yeux ! Putain, mes yeux ! »

Il venait de se surprendre à essayer de reluquer la jeune fille du coin des yeux, sans tourner la tête. Heureusement, il n'avait rien réussi à voir qu'il n'était pas sensé voir.

« Minoru déteint sur moi, on dirait… »

Ochako se tourna vers lui, avec un regard inquiet. Elle avait remarqué que quelque chose le troublait.

« Ça va, Midoriya ? »

Il se tourna vers elle pour lui répondre. Il lui fallut faire appel à toute la force d'esprit de ses huit prédécesseurs pour ne pas exploser. À travers la surface troublée de l'eau, il parvenait à déceler les formes de son amie.

« Je… »

L'air vint à lui manquer, et sa bouche s'agita sans produire le moindre soin. Il était écarlate.

« On devrait peut-être… sortir… non… finit-il par bégayer.

— C'est vrai que ça fait presque une heure qu'on y est. »

Ils se regardèrent en chiens de faïence pendant quelques secondes, puis parlèrent en même temps.

« Je, euh… Sors la première !

— Tu peux sortir d'abord si tu veux !

— Vas-y la première !

— Non, toi d'abord !

— J'insiste ! Et je me retourne ! »

Ochako s'avoua vaincue. Elle s'extirpa promptement de l'eau chaude et s'enveloppa aussi rapidement dans sa serviette.

« Tu peux sortir maintenant.

— Euh, je… »

Izuku s'était imaginé attendre qu'elle soit de l'autre côté pour sortir, mais il ne savait que dire et que faire. Alors, il sortit à son tour. Le risque était de toute façon minime, puisque la grande serviette d'Ochako la couvrait des épaules aux genoux. La sienne, cependant, était juste assez grande pour qu'il se l'enroule autour des hanches.

L'esprit de la jeune fille se transforma en un incontrôlable bouillon de pensées confuses quand elle se rendit compte qu'elle pouvait se rincer l'œil tout son soûl sur le corps d'Izuku, dans le dos de ce dernier. Elle ne perdit pas une miette du spectacle du dos musculeux du jeune homme, et malgré l'intense culpabilité qui s'abattit sur elle alors qu'ils se dirigeaient vers le vestiaire, elle avait l'impression d'avoir approché physiquement une incarnation divine.

Izuku en pensait autant.

Et il n'avait vu que les jambes et les épaules de la jeune fille. Il n'était pas à douter que, s'il en avait vu plus, il aurait immédiatement succombé à un infarctus.

Les deux jeunes gens s'essuyèrent et se changèrent dos à dos, chacun ayant pris un casier d'un côté différent du vestibule. L'ambiance était plus détendue que ce qu'ils prévoyaient. Vraiment, ce confort mutuel dépassait un peu plus leur entendement à chaque fois. Toute gêne n'était que passagère et superficielle. Ils avaient un peu de mal à réaliser qu'ils étaient nus et à quelques dizaines de centimètres seulement l'un de l'autre, mais cela se faisait tout seul. Ni l'un ni l'autre ne pouvait se l'expliquer.

« Dis, tu veux bien m'aider à serrer mon obi ? »

Ochako se débattait avec sa ceinture, après de relatives difficultés quant au kimono. Izuku, qui avait l'habitude d'en porter, avait beaucoup moins lutté et attendait déjà son amie depuis quelques instants.

« Bien sûr. »

Il s'approcha par derrière, et saisit les pans de la soierie brodée qu'elle lui présenta.

« Je vais faire de mon mieux, mais je ne suis pas très doué pour les nœuds féminins. »

À vrai dire, sa seule connaissance desdits nœuds lui venait de documentaires et de vidéos sur Internet, mais il pensait avoir plutôt bien mémorisé ce qu'il avait vu. Alors qu'il arrangeait les pans pour les nouer, il prit conscience de la proximité du corps de la jeune fille. Il lui aurait suffi de pencher légèrement la tête pour venir l'embrasser au creux du cou, juste sous les épaisses mèches châtaines qui retombaient le long de sa tête, libérées de toute contrainte. Il pouvait presque sentir comme un doux parfum monter de sa peau, qui lui semblait si douce. Il reprit le contrôle de son esprit au bout de quelques secondes, et se hâta de finir son œuvre pour s'extirper de l'influence de la jeune fille. Mais au moment de dire : « j'ai terminé ! », un câble se débrancha dans son esprit. Alors, il eut l'impression de se voir à la troisième personne et d'avoir perdu le contrôle de ses mouvements. Ses bras se nouèrent autour de la taille d'Ochako, et il l'étreignit tendrement par derrière. Il nicha son visage au creux de son cou, dont il effleura la peau du bout des lèvres.

Ochako ne comprenait pas vraiment ce qui lui arrivait. Dès que les bras d'Izuku l'avaient étreinte, son esprit s'était vidé et elle s'était tendue comme la corde d'un arc. Le contact entre ses lèvres et le creux de son cou fut éphémère, mais la bouleversa et la détendit. Un étrange frisson, quasiment électrique, la parcourut ; le bout des doigts lui picota.

« Merci d'être là, finit par dire son ami, comme pour normaliser l'étreinte. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. »

Surprise et tétanisée, elle parvint tout de même à assouplir l'étreinte et à se retourner vers Izuku.

« C'est ce que font les amis. Et puis moi aussi je suis contente de t'avoir. »

Elle lui rendit l'étreinte. Elle cessa à cet instant même d'être fébrile et anxieuse : serrer Izuku autant que lui la serrait était la chose la plus rassérénante qu'elle n'ait jamais faite. Elle pouvait presque sentir le rythme de son cœur à travers le tissu du kimono, même si c'était en réalité dû au fait qu'il battait la chamade. Le sien aussi, d'ailleurs, se déchaînait dans sa poitrine, mais Izuku n'avait pas le visage presque collé dessus. Tout était calme. Le câlin leur sembla durer une éternité.

Il n'avait duré en réalité que quelques secondes, après lesquelles tous deux s'étaient sentis si gênés qu'ils n'avaient pas souvenir de l'avoir déjà autant été.

« Je… Désolé… bredouilla Midoriya. »

Redevenu lui-même, il était mortifié de ce qu'il avait fait. Mais ne le regrettait pas complètement, toutefois. À dire vrai, il ne parvenait pas à éteindre les flammes d'une parcelle de son esprit qui lui intimait de recommencer. De prendre Ochako dans ses bras et de la serrer très fort contre lui.

« Ce n'est pas grave, lui répondit-elle avec un sourire gêné et les joues plus rouges qu'à l'accoutumée. »

Elle aussi ne pouvait réprimer ce désir de le faire encore une fois. De déceler les battements étouffés du cœur d'Izuku, sentir son souffle court et ses mains tremblantes. Elle vint à se dire que le tanuki lui avait vraiment joué un tour : la bonne vieille Ochako se serait écroulée au sol comme une poupée de chiffon à la simple idée de lui faire un câlin aussi serré.

« Retournons plutôt à l'intérieur, dit-elle avec un ton enjoué. Allons prendre nos téléphones pour prendre la photo. »