Dans lequel il sera question de nommer un animal sauvage et d'envoyer la mauvaise photo aux mauvaises personnes. Bonne lecture !


« Mugetsu ! Mugetsu ! Le vieux, ramène-toi ! »

Tsukiyo, debout dans l'encadrure de la porte, pestait contre son mari qui tardait à la rejoindre malgré ses appels répétés.

« Silence, vieille chouette ! Je vais aussi vite que je peux ! Qu'est-ce que t'es ennuyante, aujourd'hui ! rouspéta-t-il en se transportant jusqu'à l'entrée du minshuku, où son épouse l'attendait. »

Elle ne prêta pas attention à la critique, et désigna l'extérieur d'un geste du menton.

« Regarde un peu qui est-ce qui est allé à l'onsen ensemble ! Je t'en ficherai, moi, du "ce n'est pas ma petite amie", tiens ! clama-t-elle, d'une voix presque vibrante de fierté. Je savais bien qu'il lui tomberait dans les bras, à la petite, après que je l'ai faite toute belle ce matin ! »

De là où ils étaient, ils pouvaient en effet apercevoir Ochako et Izuku marcher côte à côte entre les arbres, en direction de la maison.

« J'ai l'impression qu'ils se donnent la main, affirma Mugetsu en plissant les yeux pour mieux voir.

— T'es myope comme une taupe, de toute faç… rétorqua sa femme, avant de reprendre en mettant sa main en visière. Attends voir, peut-être que t'as raison, tout compte fait ! »

La distance ne leur permit pas de voir clairement, et les cibles de leurs commérages se rapprochant, ils durent décamper et faire comme si de rien n'était.

« On va se promener ! annonça Ochako en entrant dans la maison, quelques minutes plus tard. On passe juste prendre quelques affaires.

— Et où comptez-vous aller, comme ça ? Demanda Tsukiyo.

— À l'endroit dont vous m'avez parlé tout à l'heure. »

À mi-chemin, ils tombèrent à nouveau sur le chien viverrin, qui les regarda passer depuis le couvert tout proche de la forêt. Il leur emboîta le pas dès qu'ils l'eurent dépassé, et les suivit en silence jusqu'au banc où ils s'arrêtèrent.

« C'est vraiment chouette, admit le jeune homme en regardant à la ronde depuis le sommet de la colline où ils se trouvaient. On voit même le pin d'hier soir, là-bas !

— Tu vois, je t'avais dit que ça en valait la peine, répondit la jeune fille en souriant chaleureusement.

— On fait la photo ici, alors ?

— Je pensais qu'avec un paysage aussi chouette, ça donnerait un bon résultat. Qu'en penses-tu ?

— J'en penses que je suis tout à fait d'accord. »

Le regard d'Izuku tomba sur le chien viverrin. Il avait remarqué que le petit animal les avait suivis en chemin, mais pensait qu'il était reparti à la forêt dès qu'ils s'étaient arrêtés.

— Dis, tu as vu ce petit gars ?

— Oui, il m'a déjà suivie tout à l'heure, quand je suis venue ici. Il est très docile, je suis sûre que tu peux arriver à le caresser ! »

Sur ces mots, Izuku s'agenouilla face au chien viverrin et lui tendit une main. L'animal la regarda, puis fixa le garçon de ses petits yeux qui semblaient si intelligents, et vint s'y frotter.

« On dirait quand même un chat…

— C'est marrant, je me suis dit exactement la même chose tout à l'heure ! »

Plus il fixait l'animal, et plus il percevait l'intelligence qui se cachait derrière ses petits yeux noisette, jusqu'à avoir l'impression que ce dernier comprenait précisément ce qui se passait entre lui et Ochako. Cela lui provoqua un long frisson dans le dos, tandis que l'animal lui rendait son regard avec intensité.

« Faisons la photo, dit-il en se redressant. »

Il sortit son téléphone portable de la manche de son kimono, et se retourna pour apprécier une nouvelle fois le paysage. Il en prit plusieurs photos avant de se tourner vers Ochako et de lui faire signe de venir avec lui. Il passa un bras derrière ses épaules pour la serrer contre lui, et brandit le téléphone légèrement au-dessus d'eux. Le cadrage demanda une légère rotation pour avoir le meilleur paysage possible, et il s'en fallut de peu que les deux jeunes gens se prennent l'un dans les pieds de l'autre. Après quelques ajustements, Izuku prit la photo. La photo qui allait faire parler tout le dortoir pendant les deux prochaines semaines. Sur le moment, cela ne leur importa guère : tous deux voulaient un souvenir de ce moment passé ensemble. Alors que le photographe s'apprêtait à consulter son œuvre, il sentit quelque chose contre son pied. C'était le chien viverrin qui se frottait à lui. Avec une idée derrière la tête, il regarda Ochako : à en juger par son expression, elle avait eu la même idée.

« Tu crois que…

— On peut toujours essayer, non ? »

Izuku n'eut aucun problème à prendre le tanuki dans ses bras, qui se laissa faire et alla même se jucher sur les épaules de son porteur. Il ne broncha pas quand celui-ci se pivota pour faire à nouveau dos au panorama. Cette fois-ci, Ochako se plaça juste devant Izuku, faisant des deux mains le signe de la victoire.

Ils prirent un grand nombre de photos : après avoir trié les doublons et les ratés, ils parvinrent à un total de vingt prises, qu'ils regardèrent un long moment avant de faire quoi que ce soit.

« J'aime beaucoup celle-là, dit Ochako lorsqu'ils visionnèrent une photo où ils s'étaient serrés l'un contre l'autre pour laisser voir le plus de paysage possible.

— Je préfère celle-ci, en ce qui me concerne, rétorqua Izuku en montrant celle qu'ils avaient faite avec le chien viverrin.

— Il faut aussi qu'on en choisisse une à envoyer à tout le monde, ajouta-t-elle en souriant. C'est pour ça qu'on avait décidé de prendre une photo, tu te rappelles ?

— Franchement, je ne sais pas laquelle je préférais envoyer, parmi le lot.

— Moi non plus… Et on ne va quand même pas leur envoyer vingt images ?

— On en choisit une au hasard et on l'envoie à tout le monde. Qu'est-ce que tu en dis ?

— C'est une bonne idée ! »

Après avoir tiré au sort l'heureuse élue, Izuku l'envoya à toute la classe en s'assurant plusieurs fois de n'avoir oublié personne.

Il reçut la première réponse avant même d'avoir remis son téléphone dans sa manche.

« Pourquoi est-ce que j'ai désactivé le mode avion, moi ? »

Il se souvint qu'il avait prévu de les envoyer aussitôt à Ochako. Puis il regarda la notification qui était apparue presque agressivement sur son écran.

Je vais te buter !

Sans regarder le nom de l'expéditeur, il savait déjà que le message venait de Minoru. Puis une autre vibration s'en prit à lui.

Mec, n'ose même pas revenir au dortoir après ça !

Il effaça les notifications et verrouilla son téléphone, décidé à se soucier le moins possible de ses camarades. Il allait avoir à supporter leur réaction dès le retour, alors autant profiter au maximum des derniers instants de calme.

« Deku ? Quelle photo as-tu envoyée ? lui demanda alors Ochako, le visage blême et les yeux écarquillés, en fixant l'écran de son propre téléphone.

— Euh, celle-là, pourquoi ? répondit-il en montrant le message contenant la photo. »

De toutes les photos qu'ils avaient prises, il avait fallu qu'ils envoient celle où ils avaient le plus l'air d'un couple. On y voyait Ochako au premier plan, faisant le signe de la victoire d'une main, et Izuku juste derrière elle, la tête au niveau de la sienne juste au-dessus de son épaule. Un bout de bras coupé par le cadrage suggérait qu'il la tenait par la taille, serrée contre lui. Tous les deux souriaient chaleureusement vers la caméra, vraisemblablement peu gênés par la grande proximité induite par leur pose.

« C'est bien ce que je pensais ! » s'alarma la jeune fille, qui comprenait mieux la nature des messages qu'elle venait de recevoir, de la part de Mina et Jirô.

Félicitations !

Vous êtes trop mimis tous les deux !

« Oh, rien… Je viens de recevoir quelques messages, alors j'étais curieuse de voir ce que tu as envoyé, c'est tout ! »

Izuku, intrigué, tenta d'en savoir plus mais il ne parvint pas à glaner la moindre information. Le chien viverrin, toujours là, les regardait faire d'un œil qu'on aurait presque pu dire amusé ou attendri. Comme s'il se disait qu'Izuku et Ochako étaient les seuls à faire l'autruche quant à leur situation.

Ils restèrent là longtemps après avoir pris les photos, à simplement profiter du paysage et à discuter, assis l'un à côté de l'autre sur le banc. Le chien viverrin était venu se lover juste à côté d'Ochako, qui le caressait régulièrement.

« Dis-moi, Deku, où est-ce que tu aimerais le plus aller en vacances ? »

Izuku se gratta le menton dans un geste caricatural qui arracha un sourire à son amie.

« L'Europe. J'aimerais beaucoup y aller, et surtout rencontrer les héros européens. Visiter la France, le Royaume-Uni, l'Allemagne…

— C'est vrai qu'on ne parle que des héros japonais, chez nous. Tu penses qu'ils connaissent All Might ou Endeavour ?

— Aucune idée, et c'est une des raisons pour lesquelles je veux y aller. Peut-être que les héros n'ont pas du tout la même image là-bas ? Et toi, Uraraka, où est-ce que tu voudrais aller ?

— Je n'ai jamais voyagé hors du Japon. Je pense que j'aimerais bien aller à Okinawa.

— C'est toujours au Japon…

— Oui, mais c'est loin, et exotique, et tropical ! rétorqua-t-elle, l'air rêvasseur. J'aimerais bien visiter l'Australie aussi. L'opéra de Sydney, ce qu'il reste de la Grande Barrière, l'Uluru… et les kangourous ! »

Izuku grava ces informations dans sa mémoire. S'il avait eu son carnet à portée de main, il aurait été en train d'y consigner tout cela dans le chapitre, beaucoup plus long que les autres, qu'il lui dédiait.

« Eh bien, peut-être que la prochaine fois qu'on faussera compagnie à nos camarades, on prendra l'avion, déclara le jeune homme d'un ton optimiste, en regardant au loin.

— La… prochaine fois ? bredouilla Ochako, l'esprit troublé et les joues rouges. »

Cette escapade imprévue était pour elle un cadeau des dieux. Elle n'aurait même pas osé espérer que cela se reproduise. Et pourtant, Izuku lui-même venait de laisser entendre que ce n'était qu'un début. Ce n'était plus une simple étoile filante qui lui était tombée au creux des mains ; c'était l'intégralité de la Voie Lactée. Elle crut sentir quelque chose frémir dans son estomac, un sentiment autrefois familier qui s'était amoindri à mesure qu'elle s'était habituée à la présence du jeune homme auprès d'elle. Mais qui avait toujours le même effet euphorisant.

« Ben, oui, déclara Izuku en se tournant vers elle avec un regard parfaitement innocent. J'aime bien être avec toi, tu aimes bien être avec moi, et sans les autres on a la paix… Quoi de mieux ? »

En attendant la réponse de la jeune fille, une pensée lui traversa l'esprit.

« Je suis vraiment en train de parler à Uraraka comme ça, moi ? Qu'est-ce qu'il m'arrive ? »

Quelques mois plus tôt, il se serait évanoui pour moins que ça. Il aurait tremblé et transpiré rien que d'entendre sa voix au téléphone. Là, il était purement et simplement en train de parler de futurs voyages. Avec Ochako et elle seule.

Elle n'en pensait pas moins, de son côté. Il n'y a pas encore longtemps, elle se serait mise à flotter de manière incontrôlable à la simple idée de passer un week-end entier seule avec Izuku au minshuku. Et bien que la proposition de ce dernier de continuer les voyages l'avait fait rougir, elle l'envisageait d'une manière beaucoup plus positive et optimiste, presque impatiente. Prendre un peu de recul sur l'évolution de leur relation lui donna du baume au cœur.

« On a fait un vrai bout de chemin, depuis le point de départ, j'imagine… »

« Il est bientôt six heures, annonça Izuku en consultant son téléphone (et en ignorant la masse de notifications sous laquelle croulait son écran de verrouillage). On devrait peut-être redescendre. »

Il y avait bientôt deux heures qu'ils avaient pris les photos, et ils n'avaient pas bougé du banc depuis. Le chien viverrin non plus, qui était désormais assoupi et lové sur les genoux d'Ochako.

« Je ne suis pas contre, mais il va falloir réveiller ce petit père d'abord…

— Ce petit père… Et si on lui trouvait un nom ?

— Un nom ? Bonne idée ! »

C'est ainsi qu'au lieu de prendre le chemin du domaine Yoshizawa, ils se retrouvèrent à improviser des noms pour un chien viverrin. Izuku découvrit assez rapidement, et à ses dépens, que non seulement Ochako débordait d'idées farfelues pour ça, mais qu'en plus elle s'y raccrochait mordicus et n'entendait pas changer d'avis aussi facilement.

« J'abandonne… va pour Shintarô… soupira le jeune homme, qui regrettait de voir ses idées jetées à l'oubli sans aucune autre forme de procès. »

Jubilante, Ochako prit le chien viverrin dans ses bras et le souleva en souriant, avant de le reposer quelques instants plus tard.

« Shintarô ! s'exclama-t-elle, comme pour célébrer une victoire. »

Izuku trouva son réconfort dans la joie de la jeune fille, qui lui réchauffait le cœur. Au point de le faire fondre. Lorsqu'elle se tourna vers lui en souriant, il détourna rapidement le regard, se sentant transpercé par une gêne irrationnelle. Les vieilles habitudes avaient la peau dure, décidément.

« Dis, tu penses qu'on pourrait l'adopter ? demanda-t-elle.

— Pardon ? L'adopter ? Mais c'est un animal sauvage ! Et où est-ce qu'on le mettrait, à l'internat ? Il crèverait d'ennui !

— Je pensais qu'on aurait pu le garder à tour de rôle et aller le promener ensemble dans le parc… Mais tu as sûrement raison, il doit avoir sa propre famille et ses amis dans cette forêt. On n'aura qu'à revenir le voir !

— C'est déjà une meilleure idée, déclara Izuku en souriant. »

Lorsqu'ils arrivèrent enfin au minshuku, il était près de dix-neuf heures et Tsukiyo terminait de préparer le repas. Mugetsu, assis dans un coin de la pièce, entretenait des outils agricoles qui, aux yeux d'Izuku, auraient très bien pu être issus d'un musée archéologique.

« On va aller désherber un peu demain matin, p'tit, dit le vieillard en les voyant entrer.

— Pas si vite, le vieux, jeta sa femme par-dessus son épaule. Vous comptez repartir à quelle heure, vous deux ? »

Les deux jeunes gens s'échangèrent un regard interrogatif.

« On… n'y a pas pensé, déclara Ochako. »

Après pourparlers, il fut décidé qu'ils quitteraient le minshuku à quatorze heures pour prendre le train à quinze heures, arrivant ainsi à Tokyo vers dix-sept heures et à Yūei en début de soirée. Le vieux couple avait tenté tant bien que mal de les convaincre de rester une nuit de plus et de partir lundi à la première heure, mais Ochako avait insisté pour repartir dès le lendemain, ce qui était la meilleure solution pour arriver à l'académie en temps et en heure.

« Au fait, vos amis ne s'inquiètent pas trop ? demanda Tsukiyo, en servant le repas, une soupe misō généreusement garnie.

— Si, un peu, avoua Izuku en dévorant du regard son bol. Mais on les a rassurés, ne vous en faites pas.

— Dis, si vous avez d'autres amis qui veulent respirer le bon air de la campagne, parlez-leur de nous, glissa Mugetsu entre deux cuillerées en arborant un sourire entendu. On est toujours prêt à accueillir les visiteurs.

— On y pensera, promit Ochako en souriant. »

Comme c'était leur dernier dîner avant le départ, le vieil homme insista pour arroser le repas, et il parvint pour une fois à imposer sa volonté face à sa femme, qui n'était pas très amusée par cette idée. Il se leva et alla chercher une bouteille de saké dans sa réserve personnelle, que lui seul connaissait. Puis il ramena quatre coupes et servit ses convives.

« Ça, c'est du saké, les jeunes ! clama-t-il fièrement en versant une généreuse rasade à Izuku.

— Ne leur en verse pas trop ! gronda Tsukiyo, qui s'était également vu verser une coupe remplie à ras bord.

— Ta ta ta, le saké n'est pas une affaire de femmes, laisse-moi faire.

— Tu vas voir ce qui va être une affaire de femmes si tu continues à me parler comme ça ! s'exclama-t-elle, brandissant son éventail. »

Mugetsu se tut, et servit Ochako avant de se servir en dernier.

« Ce saké est sûrement plus vieux que vous deux réunis, dit-il en levant sa coupe pour en humer le contenu.

— Tu veux dire qu'il est plus vieux que toi, renchérit Tsukiyo.

— C'est p'têt vrai, concéda-t-il. C'est mon père qui me l'a offert quand j'ai marié cette… ma gentille petite femme.

— Ah ben tiens ! C'est nouveau, ça ! s'exclama-t-elle, avec une expression désabusée.

— On n'en a pas beaucoup bu, de celle-là, reprit imperturbablement Mugetsu. Quand nos deux gars se sont mariés, et quand Takumi a eu sa fille. »

A ces mots, Tsukiyo sortit de son kimono une photo qu'elle tendit à ses hôtes. On y voyait un jeune couple en vêtements traditionnels, dont la femme tenait dans ses bras un bébé qui défiait du regard l'objectif de l'appareil photo. L'homme avait une ressemblance frappante avec Mugetsu, si bien qu'avant que celui-ci ne prenne la parole, Izuku et Ochako crurent que cette photo le représentait avec Tsukiyo et un de leurs fils.

« C'est Takumi, notre fils aîné, dit-il en regardant à son tour la photo. Avec sa femme Tamako et leur fille Eriko. On a pris cette photo à son premier anniversaire. Elle a quel âge, maintenant ? J'm'en rappelle jamais…

— Trente-deux ans.

— Il vous ressemble énormément, avoua Izuku en désignant Takumi sur le cliché. J'ai cru que c'était vous plus jeune.

— Son frère a plus pris de Tsukiyo. Mais grâce à ça, quand ils étaient gamins, ils ne pouvaient pas faire la moindre bêtise sans qu'on soit au courant dans la journée. C'est l'avantage d'être connu dans tout le quartier, je suppose.

— Vous avez beaucoup de petits-enfants ? demanda Ochako.

— Cinq, déclara Tsukiyo. Et deux arrière-petits-enfants.

— Ils viennent vous voir ? »

La vieille femme soupira.

« Moins qu'avant… Enfin, Takumi vient nous voir chaque semaine, étant donné que c'est le seul à être resté avec sa famille dans la préfecture d'Iwate. Mais Ōichirō, son frère, est parti vivre à Tokyo. On le voit moins souvent. Pour ne pas dire presque jamais, en fait… »

Ochako regretta aussitôt d'avoir amené le sujet aussi naïvement, car elle voyait bien que Mugetsu et Tsukiyo se sentaient délaissés par leur progéniture, et que cela les blessait.

« Assez papoté : buvons ! déclara le vieil homme. Santé ! »

Le saké était très fort, et Izuku sentit très distinctement la brûlure lui descendre dans l'œsophage centimètre par centimètre, jusqu'à son estomac. Une puissante chaleur se répandit dans ses veines. Ochako, quant à elle, failli recracher sa gorgée tant le breuvage était fort. Mugetsu s'en resservait une coupe aussitôt qu'il eut vidé la sienne.

« Reprenez-en ! Ça désinfecte ! »

Il en reversa une coupe aux deux jeunes gens, sous le regard désapprobateur de sa femme.

Quand Izuku et Ochako allèrent se coucher, ils durent s'appuyer l'un sur l'autre pour ne pas s'étaler de tout leur long. Ils découvrirent que Mugetsu leur avait préparer des jinbei, des pyjamas traditionnels qui leur donneraient moins chaud que les kimonos qu'ils portaient. Ils se changèrent chacun leur tour dans la penderie puis, avant même de se dire bonne nuit, s'écroulèrent dans leurs futon respectifs. L'alcool et la fatigue avaient eu raison d'eux, et Izuku s'en félicita. Autrement, il aurait été bien ennuyé : il lui était strictement impossible de ne serait-ce que fermer les yeux s'il dormait dans la même pièce qu'une fille. Ses yeux se fermèrent quelques secondes après qu'il se soit glissé dans son futon, sans remarquer qu'Ochako le regardait depuis le sien, juste à côté de lui. N'ayant pas fini sa deuxième coupe de saké, elle était dans un meilleur état – mais surtout, elle ne parvenait pas à empêcher son cœur de battre la chamade. Izuku était là, étendu juste à côté d'elle, et il dormait paisiblement. Finalement, la fatigue la rattrapa bien assez vite, et elle s'endormit à son tour, en regardant Izuku.

Izuku émergea du sommeil peu après l'aube. L'air de la forêt résonnait encore du chant des oiseaux, et un rayon de lumière dorée pénétrait le feuillage pour traversa la fenêtre de leur chambre et s'abattre sur la cloison en papier blanc. Une confortable sensation de chaleur l'étreignait, si bien qu'il n'avait qu'une seule envie : se rendormir. Mais pour une raison qu'il ne saisissait pas, il ne put empêcher sa conscience d'arriver à l'éveil, comme un bouchon remontant inexorablement à la surface. Il se rendit compte que quelque chose gênait sa respiration, lui chatouillait le nez et le serrait assez fort – même s'il se rendit compte qu'il avait lui-même un bras passé au-dessus de ce qui le serrait. Pas encore assez réveillé pour en deviner la raison, il ouvrit les yeux et leva doucement la tête. Il découvrit une masse de cheveux châtain sur son torse. Son esprit s'éclaira comme si l'on ouvrait brusquement les rideaux d'une pièce, et il fit le lien avec toutes les sensations qu'il avait ressenties depuis le réveil. Durant la nuit, Ochako avait roulé de son futon vers le sien – qui, à sa décharge, étaient pratiquement collés l'un à l'autre – et avait pris place sur lui, terminant sa nuit en le serrant fort. C'était donc ça qui l'avait réveillé. Il rougit tellement que son visage le brûla, presque douloureusement, et son cœur s'emballa à un rythme qu'il n'atteignait en principe que lors des plus intenses entraînements. La finesse de l'étoffe lui permettait de ressentir parfaitement la chaleur corporelle d'Ochako, ainsi que…

Sa poitrine. Quand il comprit que le contact moelleux qu'il ressentait était en réalité la poitrine d'Ochako, il faillit s'évanouir tellement le sang lui monta à la tête. Il se rappela de l'incident avec Mei, son équipementière, lors duquel il s'était retrouvé en quasi face-à-face avec les arguments de cette dernière. Mais c'était juste un incident. Et puis, là où Mei était tout au plus une associée aux talents utiles, Ochako était sa plus proche et précieuse amie, à qui il tenait beaucoup… dans de nombreux sens du terme.

« J'aurais dû être vacciné, après ce qu'il s'est passé à l'onsen hier… »

Puis il réalisa que s'il s'était produit la même chose dans la source thermale, il aurait probablement fait un arrêt cardiaque sur-le-champ.

Ochako émergea du sommeil quelques minutes plus tard, comme si l'agitation d'Izuku l'avait réveillée. Elle remua doucement, puis redressa la tête et croisa le regard de son ami-matelas improvisé.

« Bonjour, Deku… marmonna-t-elle en baillant paisiblement. »