La reine Silla s'installa sur son trône, superbe, tandis que Rosanna sélectionnait parmi un matériel inadapté ce qui conviendrait le mieux pour son travail.

Elle s'installa ensuite en tailleur à même le sol, face à la reine, avant de fermer les yeux, se forçant à oublier sa situation catastrophique, le visage mutilé de Markus, et ses amis et collègues enfermés dans les geôles de la ruche. Avec violence, presque brutalité, elle força son esprit épuisé, blessé et amoindri à rayonner, dans cet état de transe qu'elle atteignait en créant.

Sans pitié, elle écarta de sa psyché toute pensée qui pouvait la distraire, peur, colère ou tristesse.

Lorsqu'elle se sentit fin prête, apaisée et concentrée, elle rouvrit les yeux, et le temps sembla ralentir tandis qu'elle capturait sous ses coups de crayons la grandeur d'une reine millénaire, majestueuse et implacable sur son trône vivant. Le crayon fixa dans le papier des siècles de cruauté, de guerre et de règne solitaire, reflétés dans les yeux glacés de la souveraine marmoréenne qui, immobile, posait pour une simple mortelle.

L'œuvre unique terminée, la jeune femme reposa son crayon en soupirant, le dos endolori.

Le commandant en second, qui s'était approché alors qu'elle dessinait, prit sans ménagement la petite feuille de papier pour l'amener à la reine.

Cette dernière contempla longtemps son portrait, un air de profonde incompréhension sur le visage.

« C'est impossible... » gronda-t-elle.

« Je n'ai pas menti, c'est telle que vous êtes pour moi. » souffla Rosanna, épuisée.

« Pourquoi ? » gronda la reine, frustrée.

« Je ne sais pas, c'est ainsi, simplement. » répondit l'artiste.

La reine se leva, et s'approchant de sa démarche féline de la jeune femme toujours assise, elle la domina de toute sa hauteur.

« Merci Mme Gady, pour cette... démonstration. Je n'ai pas encore trouvé de moyen suffisamment cruel pour vous tuer, aussi d'ici-là, vous retournez en cellule avec les vôtres. Ce sera ma récompense pour ceci... » grinça la reine d'un ton royal tandis que deux drones la saisissaient à bras-le-corps pour la traîner hors de la salle.

Les deux soldats la traînèrent jusqu'à un vaste hall, sur lequel s'ouvraient les portes grillagées d'une dizaine de grandes cellules, toutes identiques et remplies de prisonniers.

Après avoir fait reculer les détenus, ils la jetèrent dans une des cellules, où croupissaient déjà quelques prisonniers dont huit Atlantes, y compris le soldat Kang et Giacometti, qui se précipita pour la serrer dans ses bras.

« Tu es encore en vie ! Depuis ton message, plus rien, j'ai bien cru qu'ils t'avaient tuée ! » s'exclama la soldate.

« Markus est en vie. » murmura Rosanna à moitié sonnée, alors que l'information s'emparait d'elle.

« Quoi ? » demanda Milena, craignant d'avoir mal compris.

« Markus est ici, quelque part. Ils l'ont torturé mais il est en vie ! » répéta la jeune femme hébétée.

A chaque mot, elle semblait s'illuminer un peu plus.

« Je ne sentais plus sa présence depuis des mois, Milena ! Depuis qu'il est parti. J'ai cru qu'il était mort ! J'ai fini par m'en persuader, parce que c'était plus facile. Mais il est en vie ! » explosa-t-elle.

« Tu dois délirer, Rosanna ! » tenta de la calmer la guerrière.

« Tu ne comprends pas, nous sommes sur la ruche de Silla, la ruche à laquelle appartenait Markus. La reine est tellement vaniteuse, imbue d'elle-même ! Qu'un de ses traqueurs, un chien de chasse, l'ait trahie pour nous, ça la ronge, au plus profond de son âme putride ! » expliqua fiévreusement la jeune femme tandis que les survivants s'approchaient pour écouter ses paroles.

« Je ne comprends rien à ton histoire. » grommela Milena.

« Ce n'est pas important, Markus est vivant ! » murmura la jeune femme.

Ni les grommellements de plus en plus agacés de Giacometti, ni les pleurs du Dr Shelby -une jeune chimiste terrifiée, qui n'avait presque jamais mis les pieds hors de la cité avant la désastreuse mission sur la cité Lanthienne en ruines- ne parvinrent à entamer la joie fiévreuse de l'artiste.

Lorsque les autres prisonniers se lassèrent de l'interroger en vain, elle s'assit, et remontant ses jambes contre son ventre, elle se roula en boule, enfouissant sa tête dans ses bras croisés, afin de s'isoler un peu dans la cellule surpeuplée. Elle fit le vide dans sa tête, pour pouvoir réfléchir plus posément à tout ce qu'elle avait appris.

Ses pensées s'égarèrent rapidement, dérivant dans cet espace ténu entre le sommeil et la folie qui l'habitait depuis des semaines. Elle ne sortit de sa transe que bien plus tard, alors que le cycle de repos était bien entamé, et que la plupart des détenus dormaient.

Kang était venu la secouer, en lui désignant Tom, qui attendait l'air anxieux devant la grande grille.

Elle se précipita vers lui,

« Tom, il y a des gardes ! » murmura-t-elle en wraith.

« Ce sont des drones, ils ne bougeront pas, ils ont ordre de vous empêcher de sortir, et rien d'autre. » répondit l'enfant.

« Tu en es sûr ? » demanda-t-elle inquiète.

«Oui, tu me parles de la reine ? » demanda Tom, les yeux brillants.

Le soldat Kang, qui observait la scène en silence, ne put s'empêcher d'intervenir.

« Vous parlez leur langue ?! » s'étouffa-t-il

« Oui, je parle leur langue. Je vous expliquerais plus tard. » répondit-elle avant de se concentrer à nouveau sur le jeune wraith.

« Tu as pris beaucoup de risques pour moi, tu l'as mérité. La reine Silla est majestueuse, grande, et mince. Elle a un grand trône vivant, d'où partent des câbles qui la relient à la ruche. Elle a de très longs cheveux blancs, qu'elle porte avec des peignes d'argent, et d'autres coiffures très compliquées. Elle a une voix glaciale et méchante, qui fait très peur, et de grands yeux pleins de colère. On dirait qu'elle n'a jamais été heureuse, ni gentille. Et tous les wraiths s'aplatissent devant elle, même le commandant qui est très grand et très fort. » expliqua-t-elle avec simplicité et sincérité.

« Merci, j'espère que je la rencontrerais un jour. » murmura le petit wraith avec ferveur.

« Tom, tu fais partie de la ruche, et tu es presque immortel, tu as des centaines d'années pour la rencontrer, ne sois pas trop pressé. » lui conseilla la femme.

« C'est vrai, je veux devenir un grand guerrier avant ! Pour qu'elle soit fière de moi ! » s'exclama-t-il à mi-voix.

L'artiste sourit tristement face à l'endoctrinement atavique de l'alien si jeune.

« Tom, pourrais-tu transmettre un autre message pour moi ? » demanda-t-elle.

« Oui, bien sûr. » répondit l'enfant fièrement.

« Pourrais-tu retourner voir Markus et lui dire ceci : « Rosanna est là, il faut restaurer le lien ». » lui demanda-t-elle.

« Rosanna est là, il faut restaurer le lien. C'est facile. » répondit l'enfant avant de s'élancer vers la porte.

A mi-chemin, il s'arrêta, se retourna, et jetant un œil aux drones impassibles, lança un petit paquet à Rosanna à travers les barreaux, avant de s'en aller en courant.

La jeune femme le ramassa, tandis que Kang s'approchait d'elle.

« Qu'est-ce qui vient de se passer ? » demanda-t-il

« C'est Tom, un enfant wraith. Il est venu me parler quand j'étais enfermée dans la cellule du laboratoire. Depuis il m'aide. » répondit-elle.

« Il t'aide ?! » s'étrangla le soldat.

« Ce n'est qu'un gamin solitaire, maltraité par les siens. Il a suffi que je sois gentille avec lui pour qu'il soit prêt à faire tout ce que je lui demande, ou presque. » dit-elle en ouvrant le petit paquet de tissu, qui contenait de petites noix rougeâtres.

« C'est un wraith, il est dangereux ! » s'exclama Kang, réveillant quelques personnes.

« C'est un enfant, et c'est grâce à lui que j'ai pu vous envoyer un message, et que j'ai su que Markus était vivant ! » gronda-t-elle.

Le soldat se radoucit.

«Rosanna, as-tu envisagé que ce puisse être Markus qui nous a trahi ? » murmura-t-il.

« S'il l'a fait, ce n'était pas volontaire, crois-moi. Tu l'aurais vu, tu aurais compris. Ils l'ont atrocement torturé. » souffla-t-elle, retenant des larmes.

« D'accord, je te crois. » s'excusa le soldat, s'asseyant devant elle, peu désireux de s'attirer ses foudres. « C'est quoi ? » demanda-t-il pour changer de sujet, en désignant les fruits.

La jeune femme en attrapa un et le goûta.

« C'est des sortes de noix, mais elles ont un peu un goût d'olive. Tu en veux une ? » demanda-t-elle en tendant le sachet.

« Tu es sure que je peux ? » demanda le soldat, les yeux brillants de désir.

« Vas-y, on va partager ça en portions égales, comme ça tout le monde pourra en avoir un peu. » dit-elle en comptant les noix.

Les quelques noix que chacun reçut eurent un effet extraordinaire sur leur moral à tous, et c'est l'esprit beaucoup plus tranquille que les prisonniers de la cellule trois finirent leur nuit.