La poigne ferme de Giacometti la sortit de son sommeil tandis que des drones se déployaient dans la salle avec un grand bruit de claquement de bottes.

Elle se releva, observant le manège des gardes qui s'étaient mis par deux devant chacune des cages.

Un wraith râblé fit son entrée, précédant d'un air servile le commandant du vaisseau, qui passa devant chaque cage, l'air digne et noble, observant les détenus terrifiés avant de donner ses ordres au gardien qui ne cessait de multiplier les courbettes à chacun de ses mots, envoyant parfois un drone se saisir d'un prisonnier hurlant pour l'emmener vers une mort atroce.

Lorsqu'il arriva devant la cage où se trouvait Rosanna, il s'arrêta, un sourire carnassier aux lèvres.

« Mme Gady, j'espère que vous êtes bien installée en compagnie des vôtres. » susurra-t-il d'une voix doucereuse.

« La chambre est royale, Commandant. » répondit-elle sur le même ton, le fixant.

« J'en suis ravi. Sachez que sa Majesté a trouvé une mort parfaite pour vous, et les autres Atlantes. » ajouta-t-il sur le ton de la conversation.

Une onde de terreur parcourut les détenus, et malgré le frisson glacé qui la parcourut, Rosanna se força au calme absolu.

Le wraith sourit, embrassant du regard la foule hagarde enfermée devant lui. Il prit un instant pour savourer l'odeur de peur qui saturait les lieux, avant de braquer à nouveau son regard sur l'humaine.

« Savez-vous ce qu'il se passe lorsqu'un wraith est affamé ? » demanda-t-il, professoral.

« Il mange. » répondit-elle avec un air faussement détaché, glacée d'horreur.

« Exact. Votre... ami semble vous avoir manqué. Vous aurez tout le temps de le voir... » susurra-t-il en claquant des doigts.

Deux drones entrèrent dans la pièce, traînant un Markus en toujours aussi mauvais état jusque devant la porte.

«...Jusqu'à ce qu'il vous tue. Et je suis sûr que son... amour pour vous, vous offrira le loisir de l'observer dévorer tous vos amis... avant de s'occuper de vous » acheva le commandant avec un sourire triomphant tandis que les drones jetaient le wraith renégat dans la cellule.

Il y eut un mouvement de foule tandis que tous, excepté Rosanna reculaient le plus loin possible de l'entrée et de l'alien, sous le regard hilare du commandant.

Rosanna fusilla du regard l'officier, avant de s'approcher de la forme misérable qui tentait de se redresser au milieu de la pièce.

« Markus ? C'est moi, Rosanna. Tu me reconnais ? » demanda-t-elle doucement en s'accroupissant près de lui.

Le wraith se balança d'avant en arrière quelques instants, perdu dans sa folie.

«Ma lumineuse petite humaine ? » murmura-t-il d'une voix sans espoir, toujours recroquevillé.

« C'est ça, ta lumineuse petite humaine. Un peu en piteux état, mais c'est bien moi. » murmura-t-elle en s'approchant encore de lui.

« Je l'ai abandonnée... Je voulais pas... Je l'ai abandonnée. » grogna-t-il, fuyant son regard.

La jeune femme tendit doucement sa main, jusqu'à effleurer les longs doigts griffus - couverts de plaies et d'ecchymoses - de son ami.

L'alien tressaillit violemment à son contact, mais ne bougea pas.

« Je l'ai abandonnée... Je suis tout seul. » murmura-t-il pour lui.

La jeune femme se mordit les lèvres au sang, ravalant ses larmes.

« Tu n'es pas tout seul, jamais, mais il faut que tu m'aides. Markus, le lien, je sais que tu y as fait quelque chose. Aide-moi, s'il te plaît. » dit-elle d'un ton suppliant en lui tendant ses deux mains, paumes vers le haut.

L'alien les fixa longtemps, se balançant toujours d'avant en arrière, avant de poser ses propres mains dessus d'un geste hésitant.

Ils basculèrent.

L'esprit du wraith était un chaos de souffrance, d'une obscurité éblouissante, traversée de sombres éclairs de pure folie. La jeune femme, perdue dans cet enfer, chercha l'âme de son ami, cette entité primordiale, porteuse de l'essence de chaque individu, qu'il lui avait appris à protéger et à dissimuler au cœur de ses pensées. Son instinct la guida vers un minuscule point de lumière, brillant, presque invisible, au cœur de la tempête. Derrières ses dernières et maigres défenses, Markus protégeait la minuscule étincelle de son âme, lovée contre la racine du lien.

Elle s'en approcha, nourrissant la faible flamme de souvenirs communs, d'expériences partagées et d'intimité.

Se concentrant, elle appela en elle les milliards de fragments qui formaient Markus, les ordonnant à la vitesse de la pensée pour recomposer l'esprit déchiré de son ami.

Lorsque la psyché du wraith eut retrouvé à peu près l'aspect qu'elle lui avait toujours connu - un vaste néant obscur parcouru d'aurores boréales sublimes -, d'une vague de pure lumière, elle brisa les dernières défenses qui protégeaient l'âme de Markus.

La petite flamme vacilla, menaçant de s'éteindre, alors qu'elle l'appelait de toutes ses forces puis, en une explosion de lumière, l'âme se répandit dans l'esprit fragilisé, réparant les souvenirs brisés, tissant les émotions, se réappropriant chaque recoin de l'immense psyché centenaire.

Rosanna se protégea du cataclysme salutaire derrières ses propres barrières, observant un esprit qui, tel un phénix, renaissait de ses cendres. Lorsque le cataclysme s'apaisa, et qu'elle eut baissé ses défenses, elle sentit la présence douce et imposante de Markus.

« Tu es revenu. » dit-elle, émue.

« Non, tu m'as ramené, mon extraordinaire petite humaine. » lui répondit le wraith avec tendresse.

Une onde rouge ébranla l'esprit de Markus.

« Qu'est-ce que c'était ? » demanda la jeune femme, effrayée.

« Régénérer un esprit est encore plus délicat qu'un corps et je suis très affaibli. Il faut que tu partes. Veille sur moi, Rosanna. » murmura-t-il.

Elle revint, juste à temps pour rattraper Markus qui s'affaissa en avant, inconscient.

Le commandant, qui l'observait toujours, tourna les talons, l'air déçu.

Elle allongea le wraith au sol avec douceur, l'examinant.

Il était couvert de bleus et de plaies à moitié cicatrisées, mais ne semblait avoir aucune blessure grave. Sa respiration était extraordinairement lente et profonde, indiquant un état de stase presque total.

Rassurée, elle tenta de le traîner vers le fond de la cellule, mais elle fut incapable de déplacer la masse imposante de l'alien.

« Aidez-moi ! » supplia-t-elle, voyant qu'aucun des autres détenus ne bougeait. « Il est inconscient, et c'est Markus. Aidez-moi ! » poursuivit-elle, suppliante.

Giacometti finit par s'approcher d'elle, et à deux, elles parvinrent à déplacer l'alien inconscient de quelques mètres.

Une fois qu'il fut installé, la jeune femme réquisitionna la veste d'uniforme de la soldate pour confectionner un oreiller de fortune pour son ami, avant de s'asseoir à côté de lui, tournant le dos aux autres prisonniers.

Elle contempla le grand alien, qui, amaigri, flottait dans ses vêtements. Il portait toujours un t-shirt d'Atlantis, tellement déchiré et troué qu'il ne méritait plus le nom de vêtement, ainsi que son éternel manteau de cuir, lui aussi en piteux état, une manche à moitié arrachée, fendu, râpé et souillé.

Ses longs cheveux blancs, dont il prenait tant soin, n'étaient plus qu'une masse indistincte de nœuds crasseux qui lui retombaient sur le visage.

Elle sentit des larmes couler sur ses joues. Larmes de joie autant que de tristesse. Soulagement et désespoir mêlés. Sans plus chercher à les retenir, Rosanna pleura en silence, serrant dans ses mains celle de son ami qu'elle avait cru mort.

Elle resta ainsi longtemps, indifférente au monde alentour.

Petit à petit, suivant le rythme lent du cœur de Markus, elle laissait son énergie couler en lui, lui transmettant les maigres forces que la colère, la rage et la peur lui avaient laissée.

Elle finit par s'endormir ainsi, protectrice immobile de celui qui marchait sur la sombre voie entre la mort et la folie.