Lorsqu'elle eut suffisamment récupéré pour pouvoir à nouveau parler, Rosanna se tourna vers Markus, qui ne cessait de bredouiller des excuses depuis qu'il avait repris conscience. Elle le fixa droit dans les yeux, puis avec force et calme, le gifla trois fois, ponctuant chacun de ses coups d'une phrase.
« Ça c'est pour être parti, en me privant d'un choix qui aurait dû être le mien ! Ça, c'est pour le lien ! Et ça, c'est pour le don de vie, alors que tu es déjà mourant de faim ! »
Puis elle se jeta à son cou, des larmes de joie coulant sur ses joues.
« Tu es revenu, tu es vraiment revenu ! » murmurait-elle fiévreusement.
Malgré ses joues douloureuses, il ne put que la serrer encore contre lui, heureux de la présence si chaude et vivante de son humaine.
« Markus, je t'en prie, ramène-moi. » murmura-t-elle entre deux sanglots.
Perplexe, il la lâcha pour la fixer, l'air interrogateur.
« Rends-moi ce que tu m'as pris, je t'en prie Markus ! » le supplia-t-elle.
La conscience du wraith la toucha, avec douceur, les faisant basculer.
Elle sentit l'esprit de son ami s'emplir d'horreur et de regret lorsqu'il découvrit le monde gris, empli de rêves morts et d'espoirs vides, qu'était devenue sa psyché.
« C'est moi qui ai fait ça ?! » demanda-t-il avec désespoir.
« Tu as voulu me protéger de la plus extraordinaire rencontre de mon existence. Tu as voulu, pour que je ne risque pas d'être blessée, me priver du voyage d'une vie ! Rends-moi ce que tu m'as volé ! » le supplia-t-elle à nouveau.
Markus se concentra, tissant à son tour l'esprit de son amie, brodant les sentiments qu'il avait détruits, écartant les pans d'âme qui dissimulaient le lien, ce lien qui jamais n'avait disparu.
Lorsqu'il eut fini, l'esprit de la jeune femme était redevenu un lieu empli de lumière et d'idées éclatantes, de curiosité, de compassion et de bonté.
« Je ne peux pas tout réparer, pardonne-moi » dit-il, désignant les éclats d'innocence et de bonté, détruit par la violente folie que lui avaient infligés les wraiths de Silla.
« Ne t'inquiète pas, tu es à nouveau là, tout ira bien... » le consola-t-elle. « Mais, n'essaie plus jamais de me protéger contre mon gré ! » poursuivit-elle d'un ton sans réplique.
« Je t'en fais la promesse, ma précieuse humaine ! » jura-t-il.
Alors qu'ils étaient tous les deux en train de savourer leurs retrouvailles, s'emplissant de la présence de l'autre, qui leur avait manqué bien plus qu'ils n'en avaient eu conscience, un tremblement parcourut le lien qui les unissaient à nouveau.
Rosanna sentit l'esprit de Markus s'arque-bouter sous une puissante attaque. Son propre esprit fut comme arraché de son corps, avant de se retrouver, flottant dans un gigantesque néant polymorphe.
Ce fut l'Esprit de la ruche qu'elle découvrit, dans toute son horrible splendeur : dix milles âmes liées autour d'une seule et même conscience, malveillante et vaniteuse, centre de cette sombre galaxie. La ruche était là, écrasante de puissance, mais indifférente au drame qui se passait en son sein. Seul un esprit, imposant et cruel, se repaissait de sa terreur, la tenant ainsi, pauvre âme mortelle exposée au foisonnement des pensées immortelles de la ruche.
Rosanna concentra ses perceptions dessus. Elle reconnut l'aura du commandant, qui observait avec un amusement cruel les tentatives désespérées de l'humaine pour protéger son esprit.
« Alors, Mme Gady, insignifiante et misérable créature, la vision de l'Esprit de la ruche vous plaît-elle, vous qui aimez tant nous observer ? » siffla-t-il, doucereux.
Elle ne répondit pas, centrée sur elle-même, craignant de se dissoudre dans cette immense conscience collective, devenant une anonyme pensée parmi des millions d'éclats d'âme.
Elle perçut un hurlement de haine, si puissant qu'il troubla la gigantesque toile de pensées, laquelle ondoya comme un liquide, puis l'emprise du wraith sur son esprit diminua.
Un nouveau choc, et l'emprise diminua encore, alors qu'elle sentait la conscience de Markus se déployer, tel un ouragan de haine et de rage, la protégeant de la malveillance du commandant.
Réfugiée à l'orée de sa propre conscience, elle ne put que contempler le combat titanesque qui se déroulait devant elle. Les deux esprits s'écharpaient, engeance protéiforme et terrible, qui tels de gigantesques dragons, s'affrontait en une lutte aérienne, rapide et mortelle.
De plus en plus de consciences individuelles, perturbées par les retombées cacophoniques du combat, s'intéressaient à eux.
Rosanna, recroquevillée derrière ses boucliers, se faisait aussi petite que possible, priant pour être invisible.
« Pourquoi tu es là, Rosanna ? Les humains ne viennent jamais dans l'Esprit » lui demanda un esprit léger et curieux qu'elle mit quelques instant à identifier comme étant celui de Tom.
« J'ai été emmenée ici, et je n'arrive pas à retourner dans mon corps. Je suis perdue. » répondit-elle avec désespoir.
« Comment peux-tu te perdre ? Regarde, il suffit de faire comme ça. » répondit la conscience enfantine, s'emparant de l'âme de l'artiste, la retournant sur elle-même.
En un instant, elle se retrouva dans sa propre psyché, enfin à l'abri, bien que par le lien, les terribles assauts se faisaient encore sentir.
« Markus, je vais bien ! » transmit-elle de toutes ses forces par le lien.
Il sembla y répondre instantanément, se projetant à ses côtés, ombrageux et puissant.
« Je suis désolé que tu aies subi ça, ce doit être terrifiant pour toi de découvrir ainsi l'Esprit de la ruche... surtout une ruche ennemie » murmura-t-il, reprenant la forme paisible et obscure qu'elle lui connaissait.
« Maintenant ça va. Comment pouvez-vous supporter ça ? Être exposé en permanence, sans protection, sans intimité face à tous ? » demanda-t-elle.
« Nous naissons connectés à l'Esprit de la ruche, nous grandissons avec. Nous ne sommes jamais seuls, jamais abandonnés. Dans l'Esprit, aucune peine, aucune souffrance n'est insupportable. La ruche gomme tout, rendant le vide de l'éternité supportable » expliqua-t-il.
« Mais tu ne fais plus partie de la ruche, non ? » demanda-t-elle perdue.
« J'en ai été souvent coupé, lorsque je partais à l'autre bout de la galaxie pour mes chasses. Les premières années, j'ai cru mourir, tant le silence et la solitude me pesaient. Mais les siècles passant, je me suis habitué, goûtant la paix de l'isolement. J'ai fini par le préférer à tout ce bruit, cette tension permanente, qui m'empêchait de penser par moi-même. » répondit-il.
« C'est pour ça que tu as pu renier ta ruche ? » demanda Rosanna.
« En partie, ma lumineuse humaine, mais c'est bien toi, la principale raison. Tu m'as appris à tisser de vrais liens, choisis, bâtis volontairement, et non pas imposés et subis. Regarde-nous. C'est ainsi que des esprits devraient se rencontrer, communiquer et se lier. Pas en un tel magma informe, gouverné par une pensée égoïste et toute-puissante... » murmura-t-il avec chaleur.
Rosanna eut un petit rire.
« Markus, tu as fui, car ce lien qui nous unit et que tu as tenté de briser, m'a changée, mais t'es-tu écouté ? Il nous a changé tous les deux ! Tu es plus humain que bien des hommes ! Plus généreux, plus courageux, plus fidèle que bien des sages terriens ! » s'exclama-t-elle.
La conscience de Markus l'observait, interdite.
« Même le nom que tu as choisi de porter en est le signe ! Tu as choisi de conserver ton nom humain, rejetant ton nom wraith ! C'est vrai, je suis devenue plus dure, plus froide, plus cruelle sur bien des points. Mais si tu ne m'avais pas changée ainsi, je serais morte depuis des jours déjà, brisée par cette ruche ! Tu m'as forgée, telle que je suis aujourd'hui, si dure que j'ai résisté à plusieurs confrontations avec une reine ! Non, mieux : je n'y ai pas résisté, j'en suis sortie vainqueur ! »
Consciente de son exaltation, elle se recentra, s'apaisant un peu. Puis, elle déclara:
« Markus, sans toi, je ne suis rien qu'une misérable humaine, grise et terne, qui tente de comprendre un monde qui la dépasse ! »
« Et sans toi, je ne suis qu'un chien fou et perdu qui poursuit sans fin ses proies. » murmura le wraith, piteux.
« Alors, on reste ensemble, quoi qu'il arrive ? » demanda-t-elle.
« Quoi qu'il arrive ! » lui répondit-il.
Ils n'eurent pas besoin d'autres mots pour sceller leur promesse.
