Giacometti, qui n'avait cessé de faire les cent pas depuis que Rosanna et Markus avaient été emmenés, se précipita à peine la porte de la cellule refermée sur eux.

Rosanna semblait indemne si ce n'était son air hagard, et les traces blanchâtres de larmes qui striaient ses joues. En revanche, Markus était dans un état lamentable, pire encore que la veille lorsqu'il avait été jeté dans la geôle.

Elle n'avait pas besoin d'être médecin pour voir qu'il avait sans doute la mâchoire ainsi qu'une pommette cassée, plusieurs côtes brisées, et un nombre incalculable de marques de coups sur tout le corps. Le plus atroce restait néanmoins les longs doigts de l'alien qui avaient été systématiquement brisés. La guerrière sentit un haut-le-cœur la secouer alors qu'elle contemplait le wraith. Elle n'avait vu qu'une seule fois de telles traces, en Afghanistan, sur le cadavre d'un informateur qui avait été capturé par des djihadistes. L'homme n'avait pas survécu à ses tortures, mais pour son plus grand malheur l'alien y résistait lui depuis des semaines.

Un bruit humide attira son attention sur Kang qui, plié en deux, vomissait dans un coin de la pièce, le teint crayeux.

« J'ai osé dire que c'était peut-être lui qui nous avait trahi ! » hoqueta-t-il horrifié entre deux spasmes.

« On l'a tous pensé. » grommela Giacometti avant de s'approcher du wraith effondré que Rosanna examinait précautionneusement, secouée de gros sanglots.

« Rosanna, il faut que l'on remette les os brisés, sinon ils risquent de mal se ressouder, ou dans tous les cas de lui demander beaucoup plus d'énergie pour régénérer. » dit-elle avec douceur mais fermeté.

L'artiste acquiesça en s'essuyant le nez dans sa manche.

« Je ne sais pas comment faire. » murmura-t-elle en levant des yeux désespérés vers la guerrière.

« Kang, Strauss, Ortega, venez ici. » ordonna-t-elle aux trois soldats, qui s'avancèrent livides. « Rosanna, maintiens-lui la tête, et essaies de trouver quelque chose à lui mettre dans la bouche, sinon il risque de se couper la langue en la mordant. Ortega, bras droit, Kang, bras gauche, Strauss les jambes. » ordonna-t-elle avant de se retourner vers les autres détenus.

« Y a-t-il un médecin parmi vous ? Non, ça aurait été trop beau. Heureusement que j'ai de bonnes notions en médecine urgentiste... » grommela-t-elle en remontant ses manches.

Pendant ce temps, Rosanna avait déchiré le bas de sa tunique, avant d'entortiller serré le tissu, et de le glisser dans la bouche de Markus à moitié inconscient, qui dût étouffer un hurlement de douleur au moment où elle touchait sa mâchoire brisée.

« Tout le monde est prêt ? Quoiqu'il se passe, ne lui lâchez pas la main, Ortega! » gronda-t-elle au soldat qui était assis de tout son poids sur la main droite brisée du wraith, qu'il avait emballée dans sa veste d'uniforme.

Rosanna, agenouillée, tenait fermement la tête de son ami sur ses genoux. Elle lui envoya par le lien une onde d'apaisement, qui se heurta au mur de douleur qui entourait l'esprit de Markus.

Giacometti s'agenouilla à son tour, et écartant sans ménagement le manteau du wraith, elle se mit à lui tâter le torse. Il gémit de douleur, avant de se cambrer de souffrance alors qu'elle appuyait fermement de ses paumes pour remettre en place une côte qui saillait anormalement. Il y eut un craquement humide, puis Markus retomba au sol, inerte, la respiration hachée.

La guerrière réitéra le geste par trois fois, alors que le wraith hurlait télépathiquement de toutes ses forces, saturant l'esprit de l'artiste qui se mit à saigner du nez.

« Rosanna, tu saignes, tout va bien ? » demanda Milena alors qu'elle se déplaçait vers la tête de l'alien pour examiner sa mâchoire.

« Markus hurle de douleur, c'est mentalement violent, mais je vais bien, occupe-toi de lui. » répondit-elle d'une petite voix, alors que l'alien qui avait compris ce qui l'attendait ensuite hochait faiblement la tête en signe de dénégation.

« Essayez de ne pas contracter vos muscles, Markus, ça augmenterait la douleur. » déclara la soldate en tâtant la mâchoire enflée de l'alien.

Il y eut un nouveau craquement immonde, suivi d'un hurlement, puis Markus tomba évanoui entre les mains de Rosanna.

« C'est bientôt fini. Au moins il ne sentira pas la suite : les doigts, il paraît que c'est le pire. » grommela la femme, alors que Kang s'écartait, afin qu'elle puisse redresser les doigts tordus dans des angles aberrants.

Lorsqu'ils eurent fini, le wraith était toujours inconscient et couvert de plaies et de bosses, mais au moins ses os étaient-ils tous dans une position normale.

Les trois soldats soulagés s'éloignèrent, alors que Milena serrait l'épaule de son amie avec compassion.

« On a fait de notre mieux, pour le reste c'est à lui de jouer. Repose-toi, tu en as aussi besoin. » lui conseilla-t-elle avant de la laisser seule, prostrée une fois encore sur son ami entre la vie et la mort.

La guerrière pria intérieurement pour que l'alien résiste -une fois encore- à la faim brûlante qui le tenaillait, retardant ainsi de quelques heures l'inévitable.

Rosanna s'essuya le visage dans sa tunique, contemplant -l'esprit vide- sa tunique maculée de taches rouges et vertes qui se mêlaient par endroits, avant de réaliser avec aversion qu'il s'agissait de son propre sang mélangé à celui de Markus.

Avec délicatesse, elle se déplaça sur le côté, posant la tête du wraith sur le coussin improvisé pour venir lui prendre la main.

Elle était tellement épuisée qu'elle se sentait au bord de l'évanouissement, mais avec un entêtement farouche, elle insuffla dans sa paume ce qui lui restait d'énergie, la plaquant conte le Schiithar de son ami. Rosanna avait maintenant suffisamment d'expérience dans le don d'énergie pour se rendre compte que ce qu'elle était capable de lui donner était à peine un mince goutte-à-goutte, là où un torrent aurait été nécessaire. Il lui fallait être plus résistante afin de pouvoir puiser plus profondément dans ses propres réserves ! Elle respira un grand coup, sachant déjà que Markus serait furieux lorsqu'il apprendrait ce qu'elle allait tenter de faire : puis, attrapant délicatement la main de son ami afin de ne pas toucher les doigts brisés, elle appuya doucement sur la paume jusqu'à faire sortir les crochets de leurs fourreaux musculaires, à la manière des griffes d'un chat.

Elle inspira un grand coup, puis pressa fermement sa main sur celle de son ami. Elle sentit les crochets transpercer sa peau, puis un instant plus tard, le monde sembla gagner en netteté, son cœur s'emballant désagréablement tandis que dans son cerveau soudain survolté, les idées filaient à toute vitesse, incongrues et éphémères.

Il lui fallut toute sa concentration pour poursuivre sa tâche. Elle concentra son énergie dans sa main, la projetant ensuite dans celle de son ami qui, sans vraiment drainer sa vie, absorbait avec force celle qu'elle lui transmettait.

Elle continua lorsque sa vue devint floue, et qu'une violente migraine la prit. Elle continua jusqu'à ce que sa conscience renonce et qu'elle sombre dans le néant.

Katyl regardait avec pitié la petite forme recroquevillée de la femme allongée tout à côté du wraith. Elle ne comprenait toujours pas ce qui poussait cette femme à un tel dévouement envers l'alien, mais elle avait été choquée de voir l'état misérable du wraith à son retour en cellule.

Malgré tout ce qu'elle avait pu voir ou faire au cours de sa courte, mais palpitante existence, elle n'avait jamais vu une telle application dans le sadisme.

Les autres Atlantes avaient aidé la femme à réduire les fractures du wraith, puis toujours aussi incompréhensible, la femme avait fait un don de vie à l'alien.

Elle ne savait pas comment cela était possible, mais la femme semblait n'avoir pas vieilli. Elle s'était effondrée, inconsciente et pâle, la respiration plus faible qu'un murmure, mais sans une ride de plus.

Et pourtant Katyl en était sûre, elle avait offert de sa force vitale au wraith, qui avait commencé à doucement régénérer, les plaies les moins graves s'effaçant rapidement.

Malgré cela, il devenait évident que le wraith était de plus en plus à bout de forces, et que ce n'était qu'une question de temps avant qu'il ne commence à les tuer.