Je commence une suite de nouvelles, prenant place dans le même univers que au-delà des étoiles, mais n'ayant pas forcément leur place dans l'histoire principale.
Elles seront réunies sous le titre de Rumeurs stellaires, où chaque chapitre sera une nouvelle indépendante.
Vous pouvez déjà aller lire la première, chien fidèle.
Lorsqu'il reprit conscience, la première chose qu'il sentit fut la douleur lancinante dans tout son corps, puis la faim dévorante qui lui rongeait les entrailles depuis des jours, intensifiée par les longues régénérations que la torture imposait à son corps.
Le contact du sol dur et froid l'avait ankylosé et il était frigorifié, ses vêtements déchirés et rigidifiés de son sang ne le protégeant plus guère de l'atmosphère froide et humide de la ruche.
Mais malgré son inconfort, il se sentait en paix, presque heureux.
Il mit longtemps à en identifier la raison, qui se trouvait être blottie contre lui, le réchauffant un peu. Rosanna, profondément endormie, la tête appuyée contre son bras, semblait irradier d'une énergie paisible, profonde et lente, qu'il sentit aussi couler dans ses veines.
Il faillit se relever d'un bond, furieux qu'elle ait mis sa vie en danger pour lui, mais une petite voix en lui le retint. Il avait juré de ne plus tenter de la protéger contre son gré, et de toute évidence, s'il était toujours en vie, sans avoir tué personne, c'était grâce à elle, qui le maintenait à la limite de la rage de faim, grâce à ses dons de vie.
Il savait que ces instants de paix trop rares ne dureraient pas, et que Dô'mar reviendrait bientôt le chercher pour soulager sa colère à grand coups de poings et de pieds sur lui, durant ce qu'il appelait des « entretiens ».
Sa lumineuse humaine ! Elle l'avait impressionné par son courage et sa bravoure. Il ne restait plus trace de l'humaine pitoyable qui avait trouvé refuge sous une table alors que des terroristes s'en prenaient aux siens !
Avec un peu de tristesse, il songea que si elle était si dure en cet instant, c'était sans doute en partie à cause de sa fuite irréfléchie, et de ce en quoi il l'avait transformée en voulant la protéger.
Tout cela n'avait plus d'importance, ils étaient à nouveau réunis, et encore en vie, ce qui risquait de ne pas durer très longtemps !
Il choisit.
Se tournant doucement, il se colla contre elle, profitant de sa chaleur, et s'imprégnant de son odeur si pure et appétissante, malgré la souillure doucereuse de leurs sangs séchés sur ses vêtements.
D'une pensée, il se glissa dans le rêve inquiet de l'humaine, la guidant vers une prairie alpine paisible où il savait qu'ils pourraient passer un moment de simple bonheur hors du monde et de ses horreurs.
Milena n'arrivait pas à dormir, trop inquiète, trop emplie d'espoir suite à sa discussion avec son amie.
Après s'être tournée et retournée pendant près d'une heure, elle avait pris le parti de se lever pour aller silencieusement s'asseoir un peu plus loin.
Elle contempla la cellule et ses codétenus, les Atlantes sagement alignés dans un coin, les autres prisonniers couchés d'une manière plus disparate juste à côté et à l'opposé de la cellule -comme s'ils n'étaient pas les bienvenus- son amie blottie contre le wraith inconscient.
Ils évoquèrent à la guerrière deux chiens errants, pelotonnés l'un contre l'autre pour se réchauffer, unis dans l'adversité et la misère.
Elle soupira. Elle ne comprenait toujours pas cette relation si étrange et contre-nature qui unissait les deux êtres, mais il fallait qu'elle se rende à l'évidence, leur lien était réel, et ce compagnonnage improbable fonctionnait.
Avec philosophie, elle se dit qu'en un sens cela ne divergeait pas tant que cela des relations interraciales ou homosexuelles que les terriens avaient tant réprouvé durant des siècles, et qui étaient considérées comme normales à présent.
Alors qu'elle se plongeait avec nostalgie dans ses souvenirs terrestres, oublieuse de sa situation, le regard d'or du wraith la ramena brutalement à sa triste réalité.
Markus s'était réveillé, et il la fixait, perdu dans ses pensées. Après quelques instants d'immobilité, il se tourna, enlaçant la jeune femme toujours profondément endormie, tout en jetant un regard de défi à la guerrière. D'un hochement de tête, elle acquiesça.
Elle soupira à nouveau. Après tout son amie était majeure et vaccinée, ce n'était pas à elle de décider ce qui était bon pour elle ou pas. Elle eut un gloussement sardonique. Elle était presque jalouse de Rosanna, qui avait auprès d'elle quelqu'un qui se souciait vraiment de son sort. Peu importait que cette personne soit un dangereux prédateur alien, elle n'était pas seule, elle !
Songeuse, elle ne remarqua pas immédiatement l'enfant wraith qui s'était approché comme une ombre de la cellule, et qui désignait Rosanna, tout en émettant de petit sifflements suppliants à son attention.
Milena se releva et s'approcha doucement des barreaux, les mains écartées en signe de paix.
L'enfant se figea, la regardant d'un air apeuré.
« Milena. » dit doucement la guerrière en se désignant de la main.
L'enfant la fixa un instant puis désignant l'artiste il siffla « Rosanna. » avant de faire un geste indiquant qu'il attendait qu'elle la réveille.
La femme fit non de la tête, désignant la femme, puis mimant le sommeil.
L'enfant marmonna quelque chose dans sa langue, puis sortant de sa chemise un GDO, il le lui montra avant de pointer à nouveau l'artiste.
Milena à nouveau hocha négativement la tête, puis tendit la main.
L'enfant sembla hésiter un moment, puis d'un geste prudent, il déposa le boîtier dans la main tendue.
« Merci Tom. Ami Milena. » dit-elle en articulant soigneusement, ayant remarqué ces mots humains dans les discussions que Rosanna avait eu avec l'enfant.
L'enfant sembla s'illuminer, ses pupilles jaunes brillantes de bonheur.
« Milena ami ? » demanda-t-il avec enthousiasme.
Elle acquiesça en souriant, touchée par la simplicité sincère de l'enfant qui s'éloigna tout sourire après l'avoir saluée dans sa langue chuintante.
Elle cacha le boîtier sous son uniforme, avant de reprendre sa longue veille fiévreuse.
Rosanna était perdue dans une obscurité inquiétante, percée de lueurs rouges, d'où jaillissaient des visages verts railleurs, qui la dépassaient tels de petits missiles, émettant des rires hystériques.
Alors qu'elle tentait de s'enfuir de ce néant, courant avec des jambes qu'elle n'avait pas, elle découvrait tous ses amis, tous ses proches, écartelés par des chaînes invisibles, vidés de leurs forces vitales, alors qu'ils la suppliaient de la sauver.
Les momies desséchées, enfin libérées de leurs entraves se tournaient vers elle d'un même mouvement, tendant des doigts accusateurs, gémissant des imprécations et des promesses de vengeance. Elle leur hurlait qu'elle était innocente, qu'elle les sauverait tous si elle le pouvait, mais les cadavres, implacables, avançaient lentement vers elle, leurs bras tendus tels de mortelles serres.
Elle tentait à nouveau de fuir, et finissait par se perdre dans les couloirs déserts d'une ruche froide et humide, emplie de fantômes et de murmures.
Des bruits de bottes, puis les longues ombres vêtues de longs manteaux.
Elle fuyait toujours, mais à chaque couloir, derrière chaque porte, les mêmes silhouettes qui la pourchassaient encore et encore.
Alors que les grondements des prédateurs en chasse se rapprochaient, l'acculant dans un long couloir, Rosanna entraperçut, à moitié cachée derrière une toile organique, une petite porte basse, de bois sombre, usée par le temps et les intempéries.
Avec ferveur, elle se précipita dessus, arrachant par poignées la soie gluante qui l'obstruait, alors que les wraiths impitoyables surgissaient aux deux extrémités du couloir.
Paniquée, elle saisit le gros anneau de métal froid et le secoua de toutes ses forces, faisant trembler la porte dans ses gonds.
La panique monta en elle, alors que le commandant, gigantesque, emplissant tout l'espace du couloir, souriant largement, se rapprochait d'elle, main tendue, prêt à la vider de sa précieuse existence.
La porte céda enfin sous une dernière secousse, et elle se précipita à travers le battant, avant de le claquer de toute ses forces.
À bout de souffle, appuyée dos à la porte, Rosanna contempla, stupéfaite, le petit lac de montagne, l'à-pic, et la grande prairie entre les deux, ondulante sous le vent frais.
« Rosanna, tout va bien, tu es en sécurité. » tenta de l'apaiser Markus, alors qu'il s'approchait d'elle, sortant de l'ombre profonde de la forêt d'un pas tranquille, ses longs cheveux soyeux ondoyant dans la brise.
« Markus, aide-moi, ils vont arriver à la porte d'un instant à l'autre ! » le supplia-t-elle, paniquée.
« Quelle porte, Rosanna ? » demanda-t-il.
Elle se retourna, pour constater stupéfaite qu'elle se trouvait face à un grand sapin à l'écorce couverte de lichen gris et jaune.
« Mais, la porte... Il y avait une porte ! » balbutia-t-elle.
« Rosanna, c'est un rêve, c'est ton rêve ! Rappelle-toi, on est déjà venus ici. Tu contrôles tout ici, même l'écoulement du temps. Tu ne voulais pas qu'ils passent la porte, alors la porte a disparu. » expliqua-t-il doucement.
« C'est toi qui m'as amenée ici. Pourquoi ? » demanda-t-elle.
« C'est un lieu paisible, et beau, non ? » déclara-t-il en guise de réponse.
« Pourquoi m'avoir amenée ici, dans ces... souvenirs ? » insista la jeune femme.
« Ce ne sont pas des souvenirs, tu as construit cette réalité mentale à partir de tes souvenirs, mais c'est un monde imaginaire complet et indépendant, ma lumineuse humaine. » murmura-t-il, se baissant pour cueillir une fleur.
« Pourquoi m'avoir amenée ICI ? » répéta-t-elle d'un ton plus dur.
L'alien huma la fleur, puis la lâchant il se tourna vers elle, la fixant de ses yeux infiniment tristes dans lesquels, pour la première fois, elle lut le poids des siècles.
« Je n'ai nul autre endroit paisible, loin de la cruauté des miens, où t'emmener, Rosanna. Ce monde que tu as crée dans ton cœur est le dernier refuge qu'il soit pour nous deux. C'est le dernier endroit où nous pouvons être simplement ensemble. Ce lac, cette montagne et ces bois sont les seuls endroits qu'ils ne peuvent atteindre. Je t'en prie, ici, tu es telle une déesse omnipotente, profites de ce pouvoir qui est le tien. Dans quelques heures, nous seront probablement morts, mais si tu le désires, tu peux transformer ces heures en années, en siècles, en une éternité. Tu peux vivre ici toute ta vie, mille vies même, avoir tout ce que tu désires. Je ne peux rien t'offrir de plus, ma précieuse humaine. » déclara-t-il tristement.
Alors que son ami faisait sa sinistre déclaration, elle ne cessait de secouer la tête, en petits gestes de dénégation désespérés.
« Markus, je ne veux pas de ça ! Cet endroit est beau et calme. J'adore m'y réfugier, m'y ressourcer, mais ce n'est qu'un rêve, une illusion. Je ne veux pas vivre une illusion. Je veux vivre ma vraie vie, là-dehors, avec toi, et les autres. Je ne veux pas vivre mille ans de fiction, ni mourir dans quelques heures ! Je veux vivre jusqu'à ce que je sois tellement myope que je doive utiliser une loupe pour lire, et que j'aie plein de rides sur le cou comme une vieille torture grabataire ! Je veux adopter un autre chat, tout noir avec une tache blanche dans le cou ! Je veux encore manger de la tarte aux abricots de ma mère ! Je veux te montrer la Terre, mon pays natal, et le vrai lac où j'allais me baigner enfant ! Je veux tout ça et mille autres choses, et je me battrais jusqu'à mon dernier souffle pour les avoir. Je ne renoncerais jamais à ma vie, et je ne te laisserais pas non plus renoncer, mon précieux et étrange wraith ! » déclara-t-elle avec ferveur.
« Rosanna, surprenante Rosanna ! Chaque fois que je te pense à bout, tu trouves la force, le courage et l'énergie de bondir en avant, luttant toujours farouchement. Comment fais-tu, mon extraordinaire Rosanna ? » demanda-t-il impressionné.
« Sur Terre, il y a un proverbe qui dit que pour remonter à la surface, il faut d'abord atteindre le fond. Je suis experte en grands coups de pieds au fond pour mieux remonter. » dit-elle en souriant férocement.
Le wraith la fixa de son étrange regard, un sourire fier découvrant ses dents pointues.
