« Je ne toucherais pas au temps, mais puisque c'est mon rêve, je compte bien profiter des quelques heures qu'il nous reste avant de retourner me battre dans la vraie vie. Qu'en penses-tu ? » demanda-t-elle d'un air complice.
« Ça me va très bien. » répondit-il, alors que le soleil en un instant, laissait sa place à une voûte céleste étincelante surmontée d'une lune chatoyante.
« Si ma mémoire est bonne, il doit y avoir un petit coin avec un foyer pour un feu par là-bas. » dit-elle en désignant la gauche du petit lac qui reflétait la lune, paisible.
Alors qu'ils traversaient la vaste prairie, des nuées de lucioles multicolores s'envolaient, illuminant la nuit comme autant de minuscules feux d'artifices.
Derrière un buisson de genévrier en fleur, un petit cercle sablonneux, entouré de quelques troncs coupés en guise de bancs et comportant un anneau de pierres noircies en son centre, les attendait.
« J'ai toujours détesté la corvée de bois. » murmura Rosanna alors qu'une généreuse pile de bois coupé se matérialisait à côté du foyer.
Ils arrangèrent le combustible pour allumer le feu puis, lorsque ce fut fini, la jeune femme demanda à l'alien de se reculer de quelques mètres.
« J'ai toujours rêvé de voir ça. Je crois que c'est le bon moment. » dit-elle avec un grand sourire, les yeux brillants.
Un sinistre sifflement retentit, se muant en un grondement menaçant. Markus scruta, inquiet, les alentours, sans que rien d'anormal ne paraisse, jusqu'à ce qu'une gigantesque ombre le survole dans un souffle puissant.
Le wraith se baissa instinctivement, grondant, tandis que la jeune femme, les deux bras levés, hurlait de joie alors que l'ombre volante, d'un grand arc de cercle planant revenait vers eux, dans un bruit de tonnerre.
Avec horreur, il vit la gueule béante du monstre s'embraser, tandis qu'un gigantesque jet de feu bleuté frappait la petite pile de bois, qui s'enflamma instantanément. La créature fit un dernier cercle au dessus d'eux avant de disparaître par-delà la vaste montagne, son grondement roulant contre les parois vertigineuses, provoquant la chute de quelques pierres.
« C'était quoi ce monstre ? » demanda-t-il alors que la jeune femme, n'y tenant plus, frétillait de bonheur.
« C'était un dragon. J'ai toujours rêvé d'en voir un de près, et même si ce n'est qu'en rêve, je lui ai fait allumer notre feu ! » s'extasia-t-elle.
« Vous avez des monstres pareils sur Terre ? Je croyais que c'était un monde paisible ! » grommela-t-il en s'approchant du feu ronflant.
« Non, les dragons n'existent pas, du moins pas sur Terre. C'est une créature mythique terrienne, qui m'a fascinée depuis toute petite. J'ai toujours rêvé d'en rencontrer un. » expliqua-t-elle.
« Pourquoi avoir envie de rencontrer un tel monstre ? » demanda le wraith perplexe.
« Les dragons sont décrits comme puissants, dangereux et immortels. Ils sont très sages, et souvent orgueilleux. La plupart se contentent de rester dans leur grotte, amassant des trésors et terrifiant de pauvres paysans pour que ceux-ci lui offrent de jeunes vierges pures en sacrifice. Mais certains, touchés par le courage d'un mortel, ou par pure bonté, aident les humains, mettant leurs extraordinaires pouvoirs à leur service. » expliqua-t-elle avec émerveillement.
Markus la regarda un instant, perplexe, avant de se laisser tomber sur un tronc, l'air renfrogné.
« En somme, tu m'apprécies parce que je suis ce qui se rapproche le plus d'un dragon dans la réalité. » grommela-t-il.
L'artiste le fixa, à son tour perplexe puis elle éclata d'un grand rire qui lui valut un grondement vexé de son ami.
« Tu es jaloux d'une créature imaginaire ? » demanda-t-elle, hilare.
Fixant le lac d'un air fâché, le wraith gronda.
« Markus, tu es ridicule. Le dragon est tout droit sorti de mon imaginaire, alors que toi, tu es bien réel. Tu es actuellement vivant, endormi à côté de moi dans la cellule d'une gigantesque ruche qui traverse l'espace à toute vitesse ! Et tu es là, à bouder, dans un de mes rêves ! C'est absurde comme situation ! » gloussa-t-elle en s'asseyant à côté de lui.
« Je ne te fais pas penser à un dragon alors ? » demanda-t-il vaguement inquiet.
« Maintenant que tu m'as fait remarquer les similitudes, oui, mais je te jure que tu n'es pas mon ami pour cette raison, et que je t'apprécie mille fois plus que tout les dragons de l'univers ! » répondit-elle aussi sérieusement que possible.
Markus la fixa d'un air reconnaissant.
« Bon, et si on s'installait pour un petit pique-nique nocturne ? » déclara-t-elle, en se relevant d'un bond. « D'abord, un peu plus de confort. » dit-elle alors que de moelleuses peaux de rennes, quelques coussins, et de chaudes couvertures se matérialisaient, négligemment jetées sur le cercle de troncs entourant le feu.
« Ensuite d'autres vêtements. » poursuivit-elle, alors que son uniforme atlante crasseux se transformait en une longue robe d'été en lin beige. « Et ça vaut pour toi aussi. » ajouta-t-elle alors que le lourd manteau et les vêtements habituels du wraith disparaissaient, remplacés par un sarouel noir et une simple tunique de lin sombre.
« Je suis pieds nus ! » protesta Markus en observant sa nouvelle tenue avec surprise.
« Moi aussi, et promis, tu ne risques pas de marcher sur une abeille. » répondit-elle de bonne humeur. « On a le feu, les couvertures, pas de moustiques, que manque-t-il ? » énuméra-t-elle à voix haute tout en réfléchissant.
« Il me semble que le terme pique-nique implique de la nourriture non ? » demanda le wraith.
« C'est vrai ! » acquiesça Rosanna, matérialisant un panier de fruits, une grosse bouilloire en acier emplie de thé chaud, un poulet en train de rôtir sur le feu, du pain et quelques bouts de fromages.
Elle remplit deux tasses de thé brûlant, puis avec l'air minutieux d'un chat qui se couche, elle s'installa en tailleur sur une peau.
Markus observa son manège, puis vint s'installer à côté d'elle, prenant la tasse qu'elle lui tendait.
« Pourquoi je n'ai pas le droit d'avoir de chaussures ? » demanda-t-il, contemplant ses pieds désespérément nus.
« Parce qu'il faut que tu apprennes à te détendre, et qu'être pieds nus, ça détend ! » asséna-t-elle.
« Ils ne te dérangent pas ? » maugréa-t-il, comparant ses longs pieds griffus aux fines et délicates jambes de l'humaine.
« Non, pourquoi ils me dérangeraient ? Ils ne puent pas, pas ici en tout cas. » répondit-elle en souriant.
« Mes pieds sont tellement différents des tiens... » lâcha-t-il.
La jeune femme étendit une de ses jambes, collant la plante de son pied contre celle de son ami pour les comparer.
« Tu dois au moins faire du cinquante-six ! Ils sont immenses, et c'est sans compter les griffes ! Comment tu fais pour ne pas te casser les ongles dans tes bottes quand tu cours ? » demanda-t-elle contemplant son pied, dont la pointe du gros orteil arrivait à peine aux deux tiers de la plante de son ami.
« Les griffes des pieds sont beaucoup plus souples et élastiques que celles des mains. » expliqua-t-il.
L'artiste en Rosanna s'était réveillée, et elle s'était penchée en avant, détaillant avec sa fixité inquisitrice coutumière le pied de son ami toujours collé au sien.
« C'est fou, à part la couleur et les griffes, ils sont identiques aux pieds humains. » s'émerveilla-t-elle.
« Pourtant, ils ne ressemblent vraiment pas aux tiens. Tes pieds sont plus fins, leurs courbes plus douces et on n'y voit pas de veines. Et puis nos orteils n'ont pas du tout le même rapport de taille.» fit remarquer Markus en observant les deux membres.
« C'est normal, je suis une femme. Les femmes ont les pieds plus fins et plus arrondis que les hommes, dont on voit généralement mieux les veines et les os. Pour la forme des orteils, c'est aussi normal. Tu as ce qu'on appelle un pied romain avec les orteils à peu près à la même hauteur, alors que j'ai un pied égyptien, avec un fort dégradé de hauteur. Par contre j'avoue qu'avec mon bon quarante-deux de pointure, je suis plutôt habituée à avoir de « grands pieds », et là, on dirait de petits petons d'enfant ! » répondit-elle en agitant ses orteils.
« De grands pieds ? Ils sont minuscules ! » s'esclaffa Markus.
« Venant d'un mec qui fait plus de deux mètres, ça ne compte pas ! » répliqua-t-elle faisant mine de bouder.
« Ils sont très bien comme ils sont. » répondit-il avec un sourire.
« Les tiens aussi, le vert leur sied à merveille. » s'exclama-t-elle en riant.
Ils restèrent ainsi quelques secondes savourant la légèreté de l'instant.
« Markus, je peux te poser une question ? » demanda Rosanna en brisant le silence.
« Bien sûr. » répondit le wraith en se versant une seconde tasse de thé.
« J'ai remarqué que tu n'as aucun poil sur les mollets, comment ça se fait ? » demanda-t-elle.
« Je ne comprends pas... » répondit-il, perdu.
« Ben, les humains ont des poils sur tout le corps, presque invisibles à certains endroits, plus épais à d'autres, mais tu n'as même pas de duvet, alors je me demandais si c'était un oubli du rêve, si tu t'épiles, ou si c'est naturel. » expliqua l'artiste.
Il la fixa un sourcil relevé, semblant se demander si la question nécessitait vraiment une réponse.
« Je n'ai pas de poils naturellement. Pas davantage sur mes bras d'ailleurs. » dit-il, lui tendant son avant-bras en guise de preuve.
« Pourtant tu as un bouc et des cheveux, et certains wraiths ont une petite moustache, alors vous n'avez aucun poil corporel ou... ? » demanda-t-elle laissant sa phrase en suspens.
Markus verdit sensiblement, fixant sa tasse avec trop d'intérêt.
« Tu m'as déjà vue nu, tu connais la réponse. » maugréa-t-il.
« Je sais que tu n'as pas de poils sur le torse, ni sous les bras, pas plus que des sourcils, mais tu portait un caleçon à chaque fois... » répondit-elle, un sourire canaille aux lèvres.
« C'est privé ! Ça ne se fait pas de demander aux gens leur pilosité intime, Rosanna ! » gronda-t-il.
« Parce qu'étudier les zones de poils intimes des gens quand ils se baignent, ça se fait ? » répliqua-t-elle.
Markus verdit encore plus.
« Oui, nous avons des poils autour du... dans le caleçon ! » lâcha-t-il.
« Tu peux le dire, vous avez des poils pubiens ! De quelle couleur ? » poursuivit-elle, curieuse.
Le wraith la fixa d'un air choqué en feulant.
« Ce serait très drôle qu'ils soient roux flamboyant, mais je parierais sur le blanc. » déclara la jeune femme.
« Ils sont parfois gris clair. » grogna Markus en fixant à nouveau sa tasse.
« Et les tiens, blanc ou gris clair ? » demanda-t-elle tout sourire.
Il la fixa, scandalisé.
« D'accord, d'accord, je n'en saurais pas plus. C'est quand même hallucinant d'être aussi prude à presque huit cent ans ! »
« Ça ne se fait pas de partager ce genre de choses, c'est tout ! » gronda le wraith.
« Je trouve quand même ça ridicule. On s'est vu nus, ou quasi nus tous les deux, on a mêlé nos esprits au-delà du possible, on a partagé notre force vitale, mais on ne peut pas parler de poils pubiens ?! » s'agaça l'artiste.
Markus médita longuement ses paroles, grignotant distraitement une poire.
« Je ne suis pas très à l'aise avec ce genre de sujet, mais tu as raison sur le principe. » conclut-il.
« À la bonne heure ! » s'exclama joyeusement Rosanna en s'emparant du poulet cuit à point pour le découper en morceaux.
Ils mangèrent, Rosanna en profitant pour faire goûter à son ami les saveurs de son enfance, discutant de tout et de rien.
Après leur repas, ils s'étaient allongés sur une couverture à côté du feu mourant, Rosanna montrant les quelques constellations terrestres qu'elle connaissait à Markus.
« Là, l'espèce de carré au-dessus du grand sapin solitaire, c'est la constellation de Pégase. Quelque part au milieu de ce carré, il y a la galaxie de Pégase, presque invisible à l'œil nu. » expliqua-t-elle en désignant les astres.
« C'est tellement loin que c'en est presque irréel. » murmura le wraith.
« Oui, et le pire c'est qu'on est en quelque sorte en train de se regarder puisque on est en réalité dans cette lointaine galaxie. » souffla la jeune femme.
Le wraith eut un petit rire.
« C'est improbable que l'on se soit rencontré. Regarde la distance qui nous séparait ! Et pourtant on est là, ensemble. » murmura-t-il, prenant doucement la main que la jeune femme tendait toujours vers les étoiles.
« Au-delà des étoiles, par-delà le destin, par la volonté, vers l'avenir. » psalmodia-t-elle le fixant d'un regard souriant.
« Au-delà des étoiles, par-delà le destin, par la volonté, vers l'avenir. » répéta-t-il.
Rosanna baissa sa main, serrant toujours celle du wraith, et s'installa contre son torse.
« Demain, il faudra qu'on essaye de s'échapper. » souffla-t-elle.
« Comment ? Nous sommes prisonniers de cette cellule, et je suis trop faible pour tenter de m'attaquer aux gardes. Et même si nous pouvions sortir, nous serions coincés, à moins que nous ne fuyions que tous les deux... Chose que je sais que tu refuseras autant que moi. » murmura Markus.
« J'ai demandé à Tom de me ramener un GDO. J'ai un peu honte de l'exploiter ainsi, mais c'est notre meilleure chance de rentrer sur Atlantis. » répondit-elle.
« Il faudrait déjà que l'on sorte de la cellule, puis de la ruche. » grommela le wraith.
« Quelle est la capacité de stockage d'un Dart ? » demanda-t-elle.
« On peut dématérialiser cinquante personnes, pourquoi ? » répondit Markus, soudain inquiet.
« Tu es capable de piloter un Dart, tu pourrais donc tous nous emmener en sécurité par une porte des étoiles sur une autre planète. Une fois là-bas, tu n'auras qu'à tous nous rematérialiser, on compose le code avec le GDO et on rentre à pied à la maison ! » expliqua-t-elle.
« Rosanna, ton plan est plein de lacunes. Tout d'abord, il y a des Atlantes dans toutes les cellules, il faudra donc libérer les autres prisonniers, nous serons alors environ soixante. Personne ne voudra rester, ce sera un massacre pour gagner une place à bord du Dart! » dit-il avec tristesse.
« Je sais, nous sommes actuellement trop nombreux, mais malheureusement je sais que l'on ne s'en sortira pas tous, dix morts dans une telle mission de la dernière chance, ça me paraît tristement raisonnable comme chiffre... » lâcha la jeune femme, dégoûtée par sa stratégie.
« Tu as sans doute raison, mais il faut que le gamin nous ramène le GDO... » poursuit le wraith.
« Il ne m'a jamais fait faux bon jusqu'à maintenant, mais c'est la plus grosse variable de l'opération. » reconnut-elle.
« Rosanna, enfin, point le plus important, je suis actuellement en état de dénutrition avancée, j'utilise déjà mes dernières forces pour ne pas vous tuer. Je ne pourrais jamais combattre, et même si tout les marines se battent comme des démons, ils n'ont aucune chance ! Nous serons neutralisés avant d'avoir fait trois pas. » termina-t-il.
« Markus, fais-moi confiance. » murmura-t-elle, son regard rivé au sien alors que le rêve se brisait en mille éclats douloureusement brillants.
