CHAP II.
Fort heureusement pour sa petite unité, le chemin du retour se fit rapidement et sans encombres.
Il avait refermé la plus grosse blessure de la forgeronne avec son cosmos, ce qui leur permit de rentrer sans faire de pause prolongée.
Aiola se hâta jusqu'au temple du Grand Pope qui l'attendait, visiblement, car il le reçut presque immédiatement.
Le chevalier essaya de faire passer ce sentiment de malaise qui lui étreignait les boyaux à chaque fois qu'il voyait ce personnage. Le Grand Pope avait changé, depuis quelques années, mais il avait mis cela sur le compte de… la saison? La fatigue de ce dernier?
Il chassa rapidement ces idées de sa tête: ce n'était pas vraiment le moment de se poser des questions.
Il avait laissé les chevaliers de bronze et d'argent retourner dans leurs quartiers, et avait décidé de s'occuper de la partie "administrative".
Aiola rentra dans la grande salle dans laquelle le Grand Pope recevait. Il s'avança, et déposa le plus délicatement possible la forgeronne sur le tapis écarlate, puis, il mit genou à terre, et baissa la tête en signe de soumission.
La jamirienne, avalonienne...enfin, la fille se réveilla au contact avec le sol, visiblement désorientée.
"Grand Pope, je vous ramène la forgeronne avalonienne."
La voix du chevalier d'or atteignit les oreilles légèrement pointues de la jeune femme qui lui jeta un coup d'oeil rapide avant de les refermer tout de suite. Ho bon sang! La douleur revenait à son bon souvenir. Courbatures, blessures, fatigue, le tout était un cocktail assez mortel, et elle ne savait pas encore ce qu'on lui voulait...bien que quelque part, elle s'en doutait.
De son côté, le Seigneur du Sanctuaire détaillait avec attention cette masse quelque peu informe qu'on lui avait livré. Il fallait faire un véritable effort d'imagination pour voir, sous la crasse et le sang, un être humain là-dessous. Malgré tout, alors qu'elle soufflait fortement par le nez, la jeune femme fit un effort sur elle-même pour se redresser en position assise, maladroitement d'abord, puis plus rapidement. Elle ne pouvait faire plus, consciente de ses limites.
Elle détestait sa situation, elle rouvrit ses yeux qu'elle planta sur celui qui semblait diriger les opérations. Durant ce silence, Aiola put sentir qu'elle avait dégagé une faible dose de cosmos. Il lui fallut néanmoins quelques secondes pour se rendre compte qu'elle sondait les lieux et les personnes autour. En animal acculé, elle devait sans doutes étudier toutes les possibilités, ainsi que le danger que chacun devait représenter.
"Sacré contrôle pour une simple forgeronne..." se prit-il à penser en lui jetant un rapide regard.
Si au début, elle semblait calme, l'instinct du lion d'or comprit rapidement qu'elle était, à présent, furieuse.
Les yeux de la forgeronne étaient d'un brun des plus communs, mais ils brillaient d'une sorte d'intelligence vive qui ne pouvait pas laisser indifférent. Le reste de son visage était, lui aussi, la copie conforme de l'ancien bélier d'or. Aucun doute là-dessus. Ce vieux coquin de bélier avait bien joué son coup: il aurait put ramener sa fille au Sanctuaire cent fois, mais il avait tout mis en oeuvre pour cacher son existence, jusqu'à ce que lui, son successeur légitime, une quasi divinité, ne tombe sur son journal et ne découvre la vérité. Athéna avait été une complice des plus efficaces.
Ainsi donc, ce vieil homme avait obtenu une descendance à un âge plutôt avancé, une sorte de miracle qu'il mettait sur le compte d'un cadeau divin. D'après ce qu'il avait pu lire dans le dit journal, le sang jamirien avait la particularité de très mal se métisser. C'était en partie la raison du nombre très faible des naissances: les ventres d'humaines étaient un terreaux à la fertilité plus que médiocre pour ces gènes si spécifiques. L'extinction les guettait. Néanmoins, il semblait qu'il existait une race cousine à la leur: les Sidhes. Forgerons eux aussi, ils étaient dotés de pouvoirs inconnus de lui, ainsi qu'une prédisposition au contrôle du cosmos. Les Sidhes avaient, pour la plupart, chassé les sentiments trop forts mais, grâce à ce sacrifice, bénéficiaient d'une vie beaucoup plus longue, ce qui avait permit à leur population de maintenir une population à peine plus élevée que celle des Jamiriens.
Saga avait alors compris la manoeuvre d'Athéna en envoyant l'ancien bélier d'or sur les terres avalonniennes plusieurs fois: il fallait du sang neuf dans les lignées jamiriennes pour ne pas perdre l'art particulier, et ho combien essentiel qui faisait partie de leur héritage.
"Oanell" Finit par dire l'usurpateur d'une voix qui se voulait douce. "Ma fille, enfin!"
Ladite Oanell semblait avoir le souffle coupé. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose, s'abstint en se mordant la lèvre, se frotta les tempe d'une main tremblante.
"Ehm…" Prononça-t-elle avec sa voix craquelée par la fatigue.
"Réfléchis ma fille, réfléchis!" pensa-t-elle alors que le silence hébété de l'assemblée laissait place, peu à peu, à de timides chuchotements entre les convives. Son instinct lui criait de se méfier de cet homme qui se disait son père. Il ne l'était pas, son cosmos était totalement différent, et elle en était certaine. Mais une chose était certaine: il était dangereux, et haut placé, elle n'aurait pas le luxe de se rebeller, tout du moins pas de manière frontale… 15et le moindre faux pas lui serait très préjudiciable. Le confondre alors qu'elle ne jouissait d'aucune réputation au Sanctuaire, d'aucun appuis était un mouvement suicidaire. La meilleure option qui lui apparut fut de rentrer dans le jeu de cet homme, et de lui faire regretter d'avoir écopé d'une fille avec un caractère aussi fort que le sien.
Un sourire, que Aiola décrivit comme "facétieux", se dessina sur le visage de la jeune fille, alors qu'elle tendait une main vers son géniteur, les larmes aux yeux (d'épuisement, mais beaucoup l'ont interprété comme de l'émotion) .
"Papa! Tu en as mis du temps!"
Saga était soulagé, en son fort intérieur, d'avoir obtenu l'approbation de l'enfant "prodigue". Il savait, toujours grâce au journal, que Shion visitait aussi souvent que possible sa progéniture, et que cette dernière avait bénéficié de ses enseignements. Les nombreuses lettres et dessins qu'il gardait précieusement témoignaient d'une tendresse réciproque évidente, d'autant plus que l'enfant avait perdu sa mère très jeune.
Il se leva, marcha jusqu'à sa fille, se penchant légèrement, il serra sa main. Epuisée et blessée, elle ne tenait que grâce à l'adrénaline.
"Plus tard, mon agnelle. "
Le Grand Pope fit un geste de la main et des prêtresses arrivèrent pour l'emmener ailleurs, probablement pour recevoir des soins.
"Vous pouvez disposer, chevalier."
L'audition était terminée.
