Chapitre 6 : Le choix du Bras.

C'était une nuit de tempête de neige. Grunlek avait quitté depuis plusieurs heures la chaleur et le confort du château. Avec l'aide de Mark, le prince s'était échappé de la surveillance des gardes et de son père. Il lui avait laissé une carte où Mark pourrait le retrouver si le besoin était.

Grunlek avançait péniblement avec ses affaires dans la bourrasque de neige, de vent et de glace. La montagne était un dur ennemi. Un obstacle important à affronter, une épreuve de courage et d'endurance. Ses pas lourds s'enfonçaient dans le paysage blanc. Ses traces s'effaçaient au fur et à mesure de sa marche. Ses yeux se plissaient face aux flocons violents. Son champ de vision était faible. Le chemin était difficile à entreprendre. Le froid s'immisçait en dessous de son armure et de ses vêtements. Quand tout d'un coup, une chaleur brusque frôla son visage. Les flocons cessèrent de tomber autour de lui. Une sorte de Dôme le protégeait lui et une grande silhouette. De forme humanoïde. Pas un être qu'il avait l'habitude de voir. Il était emmitouflé dans une cape rouge. Son visage était masqué par une capuche rouge ne laissant apparaître aucun de ses traits.

« Êtes-vous perdu maître nain ? Voulez-vous un coup de main ? » demanda l'inconnu.

Grunlek resta sur ses gardes. Il ne connaissait pas cet individu au pouvoir impressionnant et destructeur. Légèrement inquiet, l'héritier reprit la marche comme si de rien n'était. Il passa au côté de l'inconnu.

« Je dois trouver la route par moi-même. J'ai tout le temps qu'il me faut. »

L'inconnu sourit mesquinement sous sa capuche. Il attrapa entre ses doigts fins sa barbe de dandy et siffla à l'encontre de Grunlek, quand il fut à ses côtés.

« Vous savez. Je pourrais vous offrir vos plus profonds désirs. Peut-être, la puissance, le courage, la force ou alors, le respect de votre peuple et de votre père. »

Grunlek s'écarta d'un bond, il n'aimait pas être manipulé, ni même voir ses pensées être découverte. Surtout de la part d'une personne qu'il ne connaissait ni d'Ève, ni d'Adam. Le prince tenta de garder son calme. Prêt à dégainer son arme si nécessaire. Il se sentait mal à l'aise face à cette personne. Son instinct lui disait de s'éloigner de lui le plus vite possible.

Curieusement, Grunlek se surprit à répondre à l'individu :

« Je vous remercie de votre proposition, mais il s'agit de mon épreuve. Je dois me débrouiller seul pour prouver ma valeur. Je dois réussir cette épreuve par moi-même, sinon, elle n'aurait aucun sens. »

L'inconnu tourna les talons pour observer le nain héritier marcher dans la neige. Il applaudit le courage de ce dernier. Même si dans sa voix une once de déception était perceptible.

« Très bien. Sachez juste que le col est plus visible de ce côté. » souffla-t-il en éclairant le chemin idéal pour se rendre chez l'alchimiste. « Je vous laisse gérer vos petites affaires. J'espère que dans un futur proche je pourrais vous revoir. Peut-être même que vous rencontrerez un de mes enfants. Sur ce, je vous souhaite un bon voyage, Prince Grunlek Von Krayn. »

A l'énoncé de son nom et de son titre, Grunlek se retourna pour apercevoir que l'individu avait disparu. Le prince hésita. Une multitude de questions défilèrent dans sa tête. Avant que la raison de son voyage ne lui revienne à l'esprit : retrouver l'alchimiste.

Avec l'aide des informations de cet inconnu, Grunlek ne mit que quelques heures pour se rendre à sa demeure. C'était au fond d'une caverne dans la montagne, qu'il habitait. Une immense porte à double battant était son premier accueil. Grunlek frappa délicatement sur cette dernière avant de voir apparaître un être comme lui. L'œil en métal. Un air malicieux et un nombre d'années pesant sur son visage.

« Excusez-moi de vous déranger. Je me nomme Grunlek Von Krayn et je viens pour… » commença l'héritier avant de se faire interrompre par l'alchimiste.

« Je sais déjà qui tu es prince. Je sais aussi pourquoi tu es venu. Ta mère m'avait envoyé un message il y a bien des années. Entre mon garçon. »

Grunlek remercia l'alchimiste et découvrit des merveilles à lui en couper le souffle.

Vu de l'extérieur, la maison au sein de la montagne aurait pu paraître petite et rabougrie. Il était, en effet, souvent compliqué d'y faire tenir des poutres et autres meubles pour contenir tout le nécessaire pour vivre. Au mieux, les maisons pouvaient contenir un étage.

Mais dans cet espace, une dizaine d'étages étaient visibles. Un escalier en colimaçon résidait au centre de cet édifice, les poutres en métal maintenaient fermement les différents paliers des étages, où se baladaient des robots. Des créations à la fois mécaniques et magiques, des potions, des livres étaient visibles de là où il se trouvait. Des éclats de lumières colorées emplissaient l'endroit et rendaient la pièce plus chaleureuse et confortable que son château.

« Veuillez vous asseoir mon enfant. » souffla l'alchimiste en proposant un fauteuil à son invité.

Grunlek cessa son émerveillement et partit en direction de son hôte, ce dernier lui proposa une boisson et de quoi se ravitailler. L'alchimiste s'installa dans un gros fauteuil de ferrailles et de soie pour observer l'héritier.

« Vous connaissiez bien ma mère ? » demanda le prince un peu intimidé.

« Oui. Nous étions proches. Comme pouvaient l'être deux amis. Nous avons grandi ensemble, jusqu'à ce qu'elle parte avec le roi. Je n'étais pas jaloux de son choix. Nous n'étions qu'amis. Mais, la vie semble être moins passionnante depuis qu'elle est partie. Cependant, tu n'es pas venue me voir pour cela. Tu es venu pour ton bras, n'est-ce pas. »

Grunlek hocha positivement de la tête.

« Ta mère m'a contacté dès ta naissance. Elle connaissait ma passion pour les sciences de la mécanique, mélangé à la magie des gemmes. Ma famille a beaucoup aidé des gens comme toi. Des souverains, des nobles, des individus à qui la nature leur a oublié un membre. Mon plus beau triomphe a été un cœur combinant mécanique et gemmes. »

« Vous pourrez m'aider alors ? Vous pouvez me rendre mon bras. »

L'alchimiste avala une grande gorgée de sa boisson. Il s'essuya doucement les moustaches, caressa sa barbe avant de questionner son patient.

« Pourquoi veux-tu ce bras ? Quel est ton objectif après l'avoir acquérit ? Ta mère m'a expliqué le contenu de cette lettre et je voudrais savoir ce que tu décides. La pose de ce bras sera extrêmement douloureuse, ta vie ne sera plus la même après cela. Des responsabilités énormes t'incomberont et je ne pourrais pas te promettre que ce dernier réagisse de manière tout à fait naturelle à tout jamais. Tu ne pourras plus faire marche arrière après cela. »

Grunlek posa son regard vers la boisson chaude qui lui était servi. Il s'imaginait avec ce bras puissant, l'emportant au-delà des montagnes vers un monde qu'il ne connaissait pas encore, un monde à découvrir. En même temps, une ombre obscurcit son tableau. Il devait faire un choix. La douleur n'était pas ce qui l'effrayait le plus, il la supporterait pour avoir le plaisir de goûter à cette ivresse que la vie lui a retirée. Mais que voulait-il réellement ? Partir de sa patrie ou rester auprès des siens, rester là, où sa mère est née, a vécu, à grandi, est morte.

« Ce n'est pas une décision à prendre à la légère mon garçon. Tu as déjà fait un long voyage pour venir me voir. Repose-toi le temps qui faudra. Je suis patient. Après tout, le temps nous en avons à foison. »

Ainsi, le prince resta quelques jours dans l'antre de l'alchimiste à réfléchir. Ils étaient loin de toute civilisation, dans la neige et le froid. Un repos et une mise à l'épreuve quant au choix qu'il va décider. Il n'aimait pas agir seul. Grunlek préférait écouter les points de vue différents pour poser ses arguments et ensuite choisir. Il observait depuis la fenêtre de sa chambre le paysage extérieur et vit avec grand étonnement, ses frères d'armes. Ces derniers avaient fait le chemin pour se rendre auprès de l'alchimiste, sans nul doute après un ordre du roi.

L'alchimiste avait, semble-t-il, prévu également cette arrivée après les quelques jours de réflexion de l'héritier, il avait déjà préparé des boissons pour ces derniers, dressé la table et préparé de quoi se sustenter. Une fois les invités accueilli, il laissa les amis discuter entre eux, pendant qu'il préparait quelques affaires.

« Je suppose que c'est mon père qui vous envoie. » souffla Grunlek après avoir accueilli ses amis.

« Oui. Il souhaite et je le cite que : ''tu arrêtes tes enfantillages et revient au palais pour préparer sa succession. '' » répondit Vorm sans aucune once de violence dans sa voix.

Larkr était ébloui par les merveilles technologiques et magiques de ce lieu, ou plutôt, son esprit s'enivrait à l'idée de la puissance qu'il pouvait acquérir avec l'aide de toutes ses inventions. Knerl n'était pas en reste, fouillant du regard l'endroit.

« Je sais que cela est compliqué à comprendre mes amis. Et je ne parle pas de frères d'armes. Pas de prince, ni de royaume. Mais je souhaite respecter les dernières volontés de ma mère »

« Qu'est-ce qui te pousse à quitter cet endroit ? » s'énerva Larkr « Tu as tout ce que n'importe quel nain souhaite : un royaume, un foyer, de l'or et de l'argent et surtout des amis. Pourquoi cherches-tu à explorer ce monde qui ne nous reconnaît pas en tant qu'être vivant ? »

La demande surprit Grunlek, Lars n'était pas du genre à demander des détails. Le prince pouvait lire dans le regard de ce dernier de la colère et de l'envie. Il comprenait ce sentiment. Lars jalousait le statut de Grunlek et souhaitait prendre sa place.

« Désolé, mais je continuerai mon chemin. J'ai quelque chose à découvrir dans ce monde extérieur, justement pour rendre notre royaume plus prospère. Je ne peux pas assurer un avenir à notre peuple, si je n'identifie pas ce qu'il y a en dehors. Comment pourrais-je le protéger des menaces extérieures en restant assis sur un trône. Ce n'est pas ma vision du monde. Ce n'est pas comme cela que je souhaite régner. »

« C'est de la folie ! » surenchérit Knerl.

« C'est son choix. »

Tous les regards se tournèrent vers Mark. Certains étaient révoltés, comme Knerl et Larkr, Grunlek et Vorm étaient à la fois interrogateurs et surpris.

« Je ne parle pas en tant que frère d'armes. Je parle en tant qu'ami. Je comprends son envie de partir et de parcourir ces terres. »

« Tu es conscient que si tu quittes ce royaume. Tu n'auras sûrement plus aucun moyen de revenir au trône. Qu'une guerre civile pourrait éclater. Et que le peuple n'aura plus de roi. » Insista Vorm.

Gunlek releva les yeux vers lui, on pouvait y lire toute sa détermination et sa volonté de partir. La peur était également présente, mais le prince l'acceptait volontiers comme compagne de voyage.

« Oui. J'ai choisi mon chemin. » souffla Grunlek.

Sur ces paroles, la décision de l'héritier fut irrévocable. Ses frères d'armes partirent, non sans un pincement de cœur pour Mark, afin d'avertir le roi de la nouvelle. L'alchimiste qui avait tout entendu de la discussion s'approcha de Grunlek.

« Nous allons pouvoir commencer à poser votre nouveau bras. »

L'opération allait être effectuée durant la nuit. De nombreuses machines étaient à ses côtés, des tubes étaient présents pour aider le nain à supporter la perte de sang. Quelques masques étaient prêts pour permettre à Grunlek de supporter mieux la douleur. Le futur patient observa le bras mécanique qu'avait préparé l'alchimiste. Il y découvrit que ce dernier pourrait servir aussi bien à la défense qu'à l'attaque, qu'il pourra charger un bouclier, tout comme servir d'arme, qu'un grappin y était intégré et beaucoup d'autres choses. Un petit espace permettait d'y insérer les fameuses gemmes de pouvoirs. Ce genre de bijou à la fois précieux et puissant, il allait puiser dans leur énergie afin de maintenir ce bras en vie. Comme l'aurait fait le sang de son corps.

La nuit était tombée assez rapidement, Grunlek était déjà sur la table d'opération. L'alchimiste lui avait proposé de l'endormir complètement, mais le patient avait refusé. Il voulait être conscient, même s'il allait souffrir, même s'il avait peur, il voulait être conscient de ses propres responsabilités. Afin de ne pas gêner davantage son ami, Grunlek se fit attacher les bras et les pieds. Il demanda également un bâillon dans la bouche, afin d'étouffer les cris.

À la lueur des bougies et éclats métalliques, l'opération pouvait commencer.

C'était une longue et douloureuse nuit. La chaire était tranchée avec précision par l'alchimiste. Des bruits de ferrailles, de succions, de flammes tournoyaient dans la pièce. La sueur du front de Grunlek se mêlait avec la perte partielle de son sang, son corps se faisait happer par cet appel mécanique et magique.

La douleur était forte, intense, il manqua de peu de s'évanouir par cette dernière. Cependant, quand il se sentait faillir, il repensait à sa mère, aux berceuses qu'elle lui chantait à tout ce qui les avait unis, à sa lettre qui l'avait fait venir ici. Il se rappelait également des mots durs et sévères de son père, de son regard froid et distant, de ses comparaisons avec ses autres frères d'armes. Les mots tournoyaient dans son esprit. Cela l'empêchait de réfléchir aux gestes que l'alchimiste effectuait.

Un bruit de craquement d'os se fit brutalement entendre. Grunlek sentit quelque chose de froid pénétrer son épaule. Il poussa un gémissement puissant tandis qu'il sentait son côté être de plus en plus lourd, comme si on venait de lui insérer une masse sur son épaule. Il tourna ses yeux remplis de larmes vers le côté de l'alchimiste. Il vit le bras mécanique être enfin en lui; associé à lui. Le chirurgien ouvrit la petite fente encore vide, pour accueillir les gemmes.

« Je vais y insérer les gemmes. Tu vas surement t'évanouir. Ne t'inquiète pas, c'est juste pour la première fois. Ensuite, tu en auras l'habitude. Ne résiste pas. Laisse-toi aller. »

Tout doucement l'alchimiste posa les fameuses gemmes de pouvoir aux creux de cette fente. Soudain Grunlek sentit la masse s'animer, vivre et fusionner avec lui. Son esprit semblait assimiler le bras comme s'il avait toujours été là. Une douleur transperça son cerveau par le nombre d'informations entrantes. La puissance des gemmes eut comme conséquence de faire pousser un hurlement traversant les parois de cet antre.

De l'extérieur, entre la neige et le vent, l'inconnu était à nouveau présent. Il souriait en entendant les cris de Grunlek. Le golem venait de se réveiller. À ses pieds, un petit démon arriva, il tira sur le manteau rouge de l'inconnu, avant de demander dans une langue démoniaque :

« Maître Enoch ! Nous devons partir chercher d'autres servantes pour tenter de vous offrir des descendants. »

Enoch hocha légèrement la tête. Il donna un dernier coup d'œil vers l'antre avant de s'éclipser dans cette nuit noire.

A suivre...