Ses pieds s'enfonçaient dans la neige. Elle s'infiltrait partout, mouillait ses vêtements et sa peau. Il y avait du verglas et du vent, un ciel aussi gris que les yeux de Susan Bones et une nuit presque perpétuelle. Le soliste était pourtant passé depuis longtemps. Les jours auraient dû rallonger…

Théodore n'avait jamais pleuré de toute sa vie.

Il n'en avait jamais ressenti le besoin ou l'envie.

Maintenant que c'était le cas, il priait son corps de se déchaîner et de lâcher prise. Il le suppliait de réagir et de ressentir ces choses sur lesquelles il était incapable de mettre des mots.

Théodore avait toujours eu une excellente mémoire. Il était capable de décrire avec précision des événements qu'il avait vécu lorsqu'il était enfant. Tout était net et précis. Il pouvait réciter de tête ce qu'une personne lui avait dit des années auparavant. Théodore n'oubliait rien. Le temps n'avait pas d'emprise sur lui. Il n'effaçait rien.

Pourtant, tout se mélangeait.

Théodore rêvait la nuit d'événements passés qui se se mêlaient à ce qu'il avait vécu dans sa journée. Puis, il se voyait vieillard, plus âgé, dans une solitude encore plus dévorante et noire que celle dans laquelle il se trouvait. D'autres fois, dans d'autres rêves, tout était, au contraire, plus lumineux et beaux. Il y avait des rires et des pleurs d'enfants. Il y avait un ciel gris, aussi gris que les yeux de Susan Bones.

Il faut toujours un hiver pour bercer un printemps.

OOO

Théodore avait commencé à fumer parce que le sorcier auprès duquel il achetait ses potions de sommeil n'en avait plus. Seules les potions, faisaient s'arrêter le carrousel des rêves étranges de Théodore.

On lui avait alors conseillé ce mélange d'herbes dont certaines fleurs se fumaient et provoquaient en lui un calme salvateur et plus que bienvenu. Cela faisait taire toutes les questions qui se bousculaient dans sa tête et les « Tu as tué Colin Crivey. Tu paieras. Meurtrier ».

En revanche, cela rendait le visage de ce pauvre garçon bien plus nette dans son esprit…

Il tira sur le mégot.

Sa propre voix se taisait petit à petit.

Son cœur battait plus calmement.

Ses membres devenaient gourds et fourmillaient.

Et les yeux de Colin Crivey l'accusaient de n'avoir rien fait pour le sauver.

OOO

Théodore décida de se terrer dans le bureau du dernier étage de la tour de l'aile ouest du Manoir des Nott.

Sur le plafond, il y avait un plafond peint, en coupole. Les constellations défilaient et brillaient, tournaient les unes vers les autres. Il se demanda si sa mère était à l'origine de cette décoration. Son prénom était inscrit partout. Gravé sur la porte en chêne, sur la plume de paon qui semblait encore neuve, sur les carnets qui sentaient encore le cuir

Il ne savait rien d'elle. Elle était morte prématurément lorsqu'il avait à peine cinq ans. Son père, n'avait jamais caché le fait qu'il n'y avait eu aucun sentiment entre sa femme et lui. Le mariage n'avait été pour les Nott, qu'un simple contrat permettant d'unir deux familles prestigieuses dont la somme serait un héritier.

Théodore ne savait rien de sa mère. De la maison qu'elle avait fréquenté à Poudlard, jusqu'à son nom de jeune fille. Ne figurait plus qu'une Etheldreda Nott sur les registres sorciers.

Comme si la mère de Théodore n'avait existé qu'au moment de son mariage avec un homme qu'elle n'aimait même pas.

Il n'avait pas fouillé les immenses bibliothèques qui grignotaient les constellations du plafond. Il n'avait pas non plus prêté la moindre attention au bureau qui trônait au centre de la pièce ou aux petits objets qui le jonchaient.

Il y avait tant de désordre et tant de vie ici… C'était comme si elle était suspendue, comme si la pièce avait été figée dans le temps après la mort de sa mère, et qu'elle avait simplement reprit vie après que Théodore l'ait rouverte.

Il s'endormit ici, le dos contre la porte, assis sur le parquet grinçant et poussiéreux d'un bureau dont il ne connaissait pas l'existence deux jours auparavant.

Il alluma une cigarette.

Il regarda la neige tomber.

Puis, il sombra dans un sommeil agité qui ne répara rien à son réveil.

OOO

— Théo ! Théo ! Merlin, Adrian, aide-moi à le relever !

— Il est juste défoncé Lisa, calme-toi ! Il fume des trucs vraiment pas recommandé, tu le sais !

— Que je me calme ? Que je me calme ?

Au ton de sa voix, Théodore savait que Lisa n'était pas prédisposée à écouter son petit-ami et dans nombre d'autres circonstances, cela l'aurait grandement amusé. Rien n'était plus divertissant que de voir Lisa Turpin envoyer paître Adrian Pucey.

Un rire s'échappe d'entre ses lèvres qu'il sentit pâteuses et collées l'une à l'autre. Il déglutit faiblement et ouvrit les yeux. Lisa lui tapotait avec force les joues de ses mains, dont la droite tenait sa baguette.

— Théo, tu m'entends ? Morgane, mais qu'est-ce que tu as ?

Théodore se releva, prenant appui sur Lisa, qui flancha sous son poids. Adrian, les bras croisés sur sa poitrine et adossé au mur de pierre comme s'il allait s'écrouler sans lui, les regarda faire avec nonchalance.

— Ça fait plus d'une semaine que j'essaie de te joindre ! Tu ne répondais à aucun de mes hiboux ! Tour le monde se demande où tu es passé au Magenmagot et avec ces histoires de menace… Mince ! J'ai cru qu'il t'était arrivé quelque chose ! J'ai fouillé ta maison sans te trouver...

Il n'y avait que Lisa pour appeler un Manoir vieux de plusieurs siècles et lugubre comme l'hiver une « maison ».

— J'ai vu que la porte de la tour ouest était ouverte.

— Et tu as attendu que Pucey puisse venir pour voir si oui ou non mon cadavre y pourrissait, conclut-il.

— Tu croyais vraiment que j'allais la laisser venir ici toute seule alors que quelqu'un veut ta peau, Nott ? s'agaça Adrian.

Il changea de position et s'approcha juste assez de Lisa pour l'embrasser avant de partir et de les laisser seuls. Elle referma la porte derrière lui, qui se rouvrit toute de suite après, et Théodore relâcha tous ses muscles.

Avec Lisa, seulement avec Lisa, il pouvait baisser la garde.

— Quel est cet endroit ? demanda-t-elle. Valait-il le coup que tu t'y enfermes toute une semaine en me faisant croire que tu étais peut-être mort ?

Elle avait les larmes aux yeux et le nez rouge. Elle grelottait et Théodore trouva la force de traîner son corps jusqu'à l'un des fauteuils bleu nuit sur lequel reposait un châle richement brodé. Il le tendit à Lisa, qui l'accepta du bout des doigts.

— C'était une pièce qui devait appartenir à ma mère, murmura-t-il comme s'il s'agissait d'un secret. Je doute que mon père ait eu connaissance de son existence.

Théodore referma la porte, qui cette fois-ci, le resta. Lisa resserra les pans du châle autour de son corps. La laine bleu jurait avec les collants jaunes de son amie qui se mit à explorer les lieux.

— Ta mère était une inventrice, Théo, marmonna-t-elle.

Comme toi, pensa-t-il.

Il savait que ses yeux devaient briller d'admiration.

Il avait eu le temps de voir les plans de différents objets et artefacts magiques, quelques formules griffonnées d'une écriture élégante et fine, ainsi que plusieurs recettes de potions. D'un coup de baguette, il fit s'allumer un feu dans la cheminée. Le bois se mit à crépiter, et le ciel gris, dehors, parut moins froid et dense.

— Tu ne parles jamais d'elle, fit Lisa d'une voix encore plus basse.

C'était comme si parler plus fort violerait la quiétude et le sacré de ce bureau.

— Elle s'appelait Etheldreda.

— Comment était-elle ?

— Pétillante. Gentille. Maladroite. Un peu. Enfin je crois ? Inventive. Lâche. Ingénieuse Curieuse. Positive.

Lisa rougit. Théodore aussi. En vérité, malgré son excellente mémoire, il avait peu de souvenirs de sa mère. Mais il savait qu'elle était pétillante et gentille, car elle souriait tout le temps et attendait que Théodore s'endorme avant de quitter sa chambre, maladroite car elle avait souvent des bleus, inventive car elle transformait régulièrement un simple objet en un nouveau jouet pour son fils, lâche car elle abandonnait volontiers Théodore à son père lorsque celui-ci le réclamait, ingénieuse, curieuse et positive car elle était toujours en train de bidouiller des pièces aux formes bizarres, le tout, en chantonnant.

Il toussota, pour cacher sa gêne. Avouer à Lisa qu'elle lui avait toujours fait penser à sa mère était une chose qu'il n'était pas complètement prêt à faire.

— Elle était aussi triste et étrange également, termina-t-il. Il lui arrivait de disparaître des heures, des journées entières. Peut-être venait-elle ici…

Lisa poussa quelques dossiers, les yeux brillants. Théodore pouvait voir en elle l'inventrice qu'elle était, qui se nourrissait déjà des travaux de sa mère.

Après quelques instants, elle émit un hoquet de surprise.

Théodore se redressa et fronça les sourcils.

Sa meilleure-amie désigna sur le bureau un objet doré, qui brillait toujours. Théodore s'en approcha et s'il resta impassible pour la forme, il eut pourtant la sensation de faire un effort surhumain pour masquer les tremblements de son corps.

C'était un prototype. L'un des premiers sûrement. Il avait cinq anneaux et non trois. L'objet semblait bien plus complexe que les exemplaires qui avaient été un temps en circulation sur le marché sorcier. Le sablier au centre de l'appareil, coincé entre les cinq anneaux d'or, était énorme, rempli d'une substance aqueuse verte, qui semblait aussi visqueuse que du magma.

— C'est un retourneur de temps.

— Posséder un tel objet est interdit sans licence. Tous les retourneurs de temps ont été détruits lors de la bataille du Ministère lorsque nous étions en cinquième année, marmonna Lisa. Depuis la chute du Seigneur des Ténèbres, en avoir un chez soit est un délit majeur sévérement puni.

Théodore s'en empara sans plus rien cacher de ses tremblements.

Sur l'un des anneaux était gravé un nom de famille.

Roulet-Bouley.

OOO

Théodore avait donné le châle de sa mère à Lisa, qui ne s'en séparait plus. Il était imprégné de son odeur et Théodore le préférait comme ça. Lorsqu'elle le serrait dans ses bras, il se sentait bien.

Il triturait le retourneur de temps que son amie regardait comme s'il s'agissait d'une bombe à retardement. Le cœur de Théodore l'était.

Il avait besoin de fumer.

Il avait besoin de se calmer.

Il avait besoin de faire taire les questions dans sa tête.

Mais il ne le ferait pas devant Lisa. Elle paniquerait. Elle lui confisquerait toutes ses herbes sans discuter et il le savait. Comme il savait qu'il n'était pas prêt à subir une dispute entre elle et lui.

Pelotonnées l'un contre l'autre devant la grande cheminée du salon des Nott, ils regardaient les flammes lécher les bûches.

— Éloïse Roulet-Bouley était une langue-de-plomb très réputée, fit Lisa.

— Je sais.

— Elle est morte suite à ses expériences sur les voyages dans le temps.

— Je sais.

— En 1899, Éloïse est victime d'une expérience de voyage dans le temps et se retrouve téléportée en 1402. Elle reste coincée cinq jours dans cette année et les malheureux qui croisent son chemin pendant cette période voient leur existence changée à tout jamais. À tel point que vingt-cinq de leurs descendants se volatilisent littéralement de leur présent, leur naissance ayant été subitement annulée dans leur passé.

— Je sais, répéta Théodore.

— À son retour, le corps d'Éloïse a vieilli de cinq siècles et elle succombe à ses blessures à l'Hôpital Ste Mangouste pour les maladies et blessures magiques.

— Je sais.

— C'est l'un des drames les plus horribles de toute l'Histoire de la magie Britannique, souffla-t-elle.

— Je sais.

Théodore s'était rendu au Ministère la veille. Il y avait croisé les yeux gris de Susan qui l'avaient sondé silencieusement attendant probablement une réponse à la question qu'elle lui avait posé quelques semaines auparavant. Il l'avait ignorée et entendue taper rageusement du pied.

Il s'était rendu dans la chambre des registres sorciers pour ne toujours trouver aucune mention de l'existence de sa mère avant son mariage.

Il n'y avait aucune Etheldreda

Il l'avait fait par acquis de conscience, évidemment. Théodore était quelqu'un de méticuleux et s'il y avait eu quelque chose à découvrir sur Etheldreda Nott, née le vingt-et-un décembre 1955, il l'aurait découverte depuis longtemps.

Alors il avait décidé de chercher dans l'arbre des Roulet-Bouley.

La famille avait grandement souffert de la catastrophe temporelle subie par Éloïse. Plusieurs de ses descendants avaient même été victimes de son ultime expérience et avaient été rayés de la généalogie des Roulet-Bouley. N'était resté qu'un certain Melchior Roulet-Bouley, né de père inconnu, qui avait ensuite eu, d'un mariage avec une héritière Rosier, six enfants qui avaient eux-mêmes eu des enfants... La famille s'éteignait en 1975 après la mort d'une certaine Isaura Roulet-Bouley, née un 21 juin 1995 et tristement décédée le 21 décembre à l'âge tragiquement trop jeune de vingt ans.

Théodore Nott ne croyait pas aux coïncidences. Isaura Roulet-Bouley et Etheldredra Nott partageaient la même date de mort et de naissance. Comme si la mère ne Théodore n'avait pu se résoudre a complètement changer d'identité…

— Tu crois vraiment que ta mère était la dernière des Roulet-Bouley ? lui demanda Lisa.

Théodore ne se contenait jamais de croire.

Pourtant, aujourd'hui, il savait enfin ce que l'intime conviction signifiait.

— Pourquoi aurait-elle fait une telle chose ? Les Roulet-Bouley avaient mauvaise réputation, la communauté magique n'a jamais pardonné à Éloïse son expérience ratée, et il se racontait qu'ils étaient tous complètement tarés et instables, mais tout de même…, marmonna Lisa.

Demain, il retournerait dans ce bureau pour y découvrir les secrets de sa mère, à défaut de comprendre ceux qui lui étaient propres.