Théodore aimait ce sentiment de désorientation, le fait qu'il ne puisse pas précisément se situer dans le temps ou dans l'espace. Ses sens étaient modifiés. Accrus ou amoindris.
Les couleurs avaient des sons.
Les sons avaient des odeurs.
Les odeurs avaient des textures.
Les textures avaient des couleurs.
L'orange était aiguë. L'aiguë sentait le caramel. Le caramel était rêche. Le rêche était jaune comme le pull que Lisa lui avait offert pour Noël.
Sa perception du monde était déformée.
Il n'aurait pas dû autant augmenter sa consommation.
Mais il n'avait plus d'appétit. Il sollicitait tellement sa mémoire, que tous ses souvenirs se confondaient. Sa mère devenait Lisa et elle sifflait constamment « come and get your love ». Son père portait les traits du Seigneur des Ténèbres. La marque perpétuelle sur son bras, le crâne avec un serpent qui lui sort de la bouche, celle qui n'avait jamais été terminée, devenait de plus en plus grosse et noircissait toute sa peau. Il se réveillait en frottant de ses ongles son avant bras jusqu'à le faire saigner. Théodore se noyait parfois dans un ciel gris comme les yeux de Susan Bones. Il tombait. Sa chute libre était grisante mais terrifiante. Parfois, elle était belle et il accueillait le ciel de ses bras, l'embrassant avec impatience.
Il donnait le change devant Lisa, pour qu'elle ne se doute de rien. Il faisait semblant devant ses collègues du Magenmagot. Il continuait de remplir ses dossiers, de présenter les amendements qu'il jugeait utiles, de siéger lors des assemblées … Mais dans sa tête, embrumée et fatiguée, il était bien ailleurs.
Dans sa tête, il était avec Isaura Roulet-Bouley et l'hiver sombre était loin, très loin…
OOO
Hey (hey) what's the matter with your head, yeah
Hey (hey) what's the matter with your mind and your sign and oh
Hey (hey) nothin' the matter with your head
Baby, find it, come on and find it
Bear with it, baby, 'cause you're fine
And you're mine, and you look so divine
Come and get your love
Come and get your love
Come and get your love
Come and get your love
A vingt-et-un ans, il aurait dû danser, se noyer dans des verres qu'il ne voulait pas vraiment boire, vivre encore, rire, attendre les lendemains avec impatience. Il aurait dû se demander quel serait son avenir. Mais au lieu de tout ça, il se plongeait dans le passé, la grande malédiction des Roulet-Bouley.
Quelle ironie.
Il avait toujours porté en lui leur profonde mélancolie.
Mais comment pouvait-il apprendre à se connaître quand il n'arrivait même pas à tourner la page de ce qu'il s'était passé à Poudlard ? Ou même lorsque sa mère était une parfaite inconnue ?
Théodore avait peur de regarder tout ce qu'il avait fait, de constater ce qu'il avait rater, de compter les uns après les autres ses échecs.
— Nous n'étions que des enfants, Théo, disait Lisa.
Potter, Granger, les Weasley, Bones, les sœurs Patil… Ils n'étaient tous que des enfants et pourtant, ils s'étaient battus pour la justice. Ils s'étaient battus pour leurs amis, pour un monde meilleur, là où Lisa et lui n'avaient rien fait. Théodore était assez humble et clairvoyant pour reconnaître qu'il était détaché, calculateur et observateur. Il n'était pas un soldat. Il était un penseur. Un penseur au service de ce qui était vrai.
Un penseur ne servait ni le bien ni le mal. Il servait la vérité.
Théodore avait même sur son bras droit les premiers traits d'un crâne duquel s'échappait un serpent. Si le Seigneur des Ténèbres n'avait pas été appelé alors qu'il était en train de le marquer, Théodore porterait aujourd'hui ce tatouage comme un condamné porterait son numéro d'immatriculation.
Il aurait aimé être plus humain.
Il l'avait été, le soir de la bataille de Poudlard.
Mais ça, personne ne le savait. Pas même Lisa.
Le vert avait été omniprésent, les sortilèges de mort avaient plu. Il y avait eu beaucoup de sang et Théodore n'avait jamais senti cette odeur avant le 2 mai 1998. Pas de façon aussi prenante et dégoûtante. Il était resté planté là, près du lac de Poudlard, à observer les Malefoy fomenter un plan qui leur coûteraient probablement un prix qu'ils n'étaient pas prêts à payer. Il avait vu les jumeaux Weasley se battre. Il avait repéré au loin quelques alliés de son père – des alliés, et non des amis, car les Nott n'en avaient pas – et il n'avait pas su quoi faire.
Il aurait voulu avoir plus de temps pour décider si se battre ou non était ce qu'il souhaitait faire. Il aurait prié Merlin et Morgane des heures, pour avoir enfin la certitude que ce qu'on lui avait toujours enseigné n'étaient que des conneries, des préjugés fondés sur la peur et l'ignorance. Il aurait voulu être assez courageux pour se dresser contre son propre sang, contre les dix-sept années durant lesquels il s'était fondu dans le moule de ce que l'on attendait de lui.
Il aurait voulu avoir le courage de servir la vérité, car elle seule était juste.
Il n'avait rien fait. Ni de bien ni de mauvais. Juste rien.
Pas même lorsqu'il avait vu Colin Crivey être poursuivi par une ombre deux fois plus grande que lui, qui lançait des éclairs furieux et intempestifs. Le gamin avait fini par tomber sans se relever, avant de se faire piétiner par la personne qui venait de le tuer.
C'était en voyant tomber son corps sur le ventre, que Théodore avait réagi. Il avait fait un premier pas. Puis un deuxième plus rapidement, et encore un, jusqu'à courir vers l'adolescent inanimé qu'il avait secoué de toutes ses forces.
Il avait dit quelque chose.
Quelques mots, à un cadavre déjà sourd et aveugle.
Théodore lui avait dit que tout ça était injuste.
Il lui avait demandé pardon et était resté assis à côté de ce pauvre gamin.
Il avait attendu l'aube en serrant la main de Crivey dans la sienne, comme pour l'accompagner dans sa dernière nuit.
Il pensait que personne ne l'avait vu.
Il voulait croire qu'il serait à jamais le seul témoin de sa lâcheté et de son éternel indécision qui avait fini par tuer quelqu'un.
Tout lui était indolore jusqu'à ce que la culpabilité se mette à mordre.
« Tu as tué Colin Crivey. Tu paieras. Meurtrier ».
Apparemment, non.
Et s'il fallait parler d'avenir, Théodore savait lui, qu'on était bien assez grand à dix-sept comme à vingt ans pour faire les bons choix…
OOO
Cette sensation de vide lui allait à la perfection.
Le jour il faisait des efforts.
La nuit, il changeait de décors et il lisait les carnets de sa mère, dans lesquels il trouvait de quoi combler et remplir ce qui lui manquait tant.
Théodore ne se plaignait jamais.
Enfin, sauf auprès de lui-même.
OOO
16 avril 1976,
Les premiers symptômes de la maladie ont commencé à se déclarer il y a un an. Mes recherches tendent à démontrer que l'exposition trop prolongée au retourneur de temps ainsi que les nombreux voyages temporels effectués par mon ascendante, Éloïse Roulet-Bouley, en sont à l'origine. Ils auraient altéré son corps et son esprit et elle aurait transmis ce mal à son enfant, qui l'aurait lui-même transmis aux siens. Elle avait remarqué ce mal, avant sa funeste fin et œuvrait en réalité à trouver un remède pour le soigner. Comme mon père, mon grand-père et mon arrière-grand-père après elle.
Sans succès.
5 février 1978
L'un des médicomages que j'ai consulté il y a trois ans, avant de disparaître et de changer d'identité, m'a reconnue. Il faisait partie de ceux qui pensaient que je devenais folle et que mes visions du passé et de l'avenir n'étaient que le fruit de mon cerveau abîmé et malade. La Grande-Bretagne n'est plus sûre pour moi. Je devrais partir.
Ou je devrais laisser cette maladie mourir avec moi.
Je n'aurai pas d'enfant.
Jamais.
Ma mort sera l'ultime remède de ma famille.
Il faut toujours un hiver pour bercer un printemps.
Ça veut dire que chaque chose vient en son temps et que j'ai hâte que le mien sonne.
OOO
Théodore n'avait jamais cherché d'excuse à son comportement.
Il se sentait supérieur aux autres, c'était comme ça.
Avant, il pensait détenir une vérité et une sagesse inatteignable, que les autres n'avaient pas.
À quinze ans, il s'en sentait cinquante.
Avant, il était convaincu que ceux qui s'agitaient, ceux qui ne prenaient pas le temps d'observer le monde, se trompaient.
Putain, comme il avait tort.
Il n'avait ni raison ni tort.
Il n'était qu'un gamin perdu, sans rien, sans famille, sans qualité.
Que des défauts.
Il était lâche, indécis, pleutre et maintenant… Il était un menteur qui faisait semblant que tout allait bien alors que son petit monde qu'il construisait avec ses précieuses pierres de certitudes s'écroulait.
Il se sentait si seul.
Il était en train de se noyer dans toutes ses questions.
Il aurait voulu une amnésie.
Oublier qui il était pour tout recommencer.
Il s'était perdu.
Il s'était perdu en voulant chasser ses ombres et il avait éteint sa propre lumière.
OOO
Théodore n'avait jamais été rien de plus qu'un Nott.
Il s'était défini autrement. Comme un Serpentard. Comme un membre du Magenmagot. Comme l'ami de Lisa Turpin. Son identité ne se construisait qu'autour de son sentiment d'appartenance à un groupe, et que par rapport aux autres, lui qui se disait pourtant solitaire.
Il apprenait aujourd'hui à être un Roulet-Bouley.
Avec Isaura, dans ses mots rédigés de son écriture qu'il lisait avec autant de solennité que l'on découvrait un testament, il se sentait moins seul. Il avait une compagne qui ne vivait qu'à travers ses recherches et ses inventions. Elle était incroyable. Un peu comme lui. Solitaire, taciturne, passionnée par la vérité, elle ne portait que peu d'intérêt au reste du monde. Elle n'aimait qu'elle et sa science.
Elle n'était pas vraiment une mère, encore moins une maman, mais elle était celle qui lui avait donné la vie et elle commençait doucement à se confondre avec la femme qui l'avait aimé cinq ans seulement.
Elle aussi, avait une très bonne mémoire, une hypermnésie qui effrayait désormais Théodore.
Isaura Roulet-Boulay l'avait noté comme étant le premier symptômes des porteurs de la maladie familiale.
Il faut toujours un hiver pour bercer un printemps.
Cette phrase avait enfin une définition.
Ça voulait dire que chaque chose venait en son temps.
Et il trouva un peu de sens à tout ce qu'il ressentait.
Peut-être qu'il allait mal parce qu'il voulait si fort aller mieux…
OOO
Théodore fumait, lorsque les crissements des pas de Lisa dans la neige se firent entendre. Il l'éteignit rapidement, avant de cacher la preuve de son délit sous sa chaussure. Son amie renifla l'air frais et piquant de l'hiver. Ils avaient fêté la nouvelle année deux semaines auparavant. Théodore se montrait rarement. Il préférait observer la neige tomber du haut du bureau de l'aile ouest de son Manoir. Il aimait s'asseoir dans le fauteuil bleu nuit et lire les journaux de sa mère.
Les parents d'Isaura Roulet-Bouley étaient morts jeunes, de la dragoncelle. Elle avait été placée un temps à l'orphelinat avant que l'on retrouve un parent éloigné acceptant de la prendre en charge. Elle aimait l'odeur du houx, du sapin et des fraises. Elle dormait peu, et préférait le faire le jour. Elle pensait que la nuit était plus propice aux grandes découvertes et que l'avenir appartenait à ceux qui se levait à l'heure ou elle se couchait. Elle avait un chat, plus jeune, qu'elle avait prénommé Curie, en l'honneur de Marie Curie, une moldue qu'elle admirait grandement. L'oncle chez qui elle avait grandi, l'avait mi à la porte après l'une de ses crises temporelles, ou elle avait confondu l'une de ses cousines avec une médicomage de 1665, venue la mettre en quarantaine à cause de la peste qu'elle aurait contracté. Là, Isaura avait consulté les experts qui lui avait confié qu'elle n'était pas la première Roulet-Bouley à se présenter avec ces symptômes… Ils avaient tenté de l'interner. Ils lui avaient dit que sa maladie empirerait et qu'elle pourrait être dangereuse. Elle s'était enfuie à temps. Elle avait rencontré Monsieur Nott à l'Allée des Embrumes. Elle s'était présentée comme une riche héritière d'une noble famille américaine et l'avait charmée. Il était tombé dans le chaudron tête la première.
Elle voulait profiter de sa fortune pour pouvoir poursuivre ses recherches et trouver un remède à la maladie des Roulet-Bouley.
Théodore n'avait jamais été que le fruit de deux personnes qui n'aimaient qu'elles-mêmes.
Il ne savait pas trop ce qu'il avait espéré trouver en cherchant dans le passé de sa mère. Une personne aimante et douce peut-être, qui aurait été plus comme Lisa, plus comme le souvenir qu'il s'était fait d'elle. Il l'avait rêvée, idéalisée. La réalité avait tout effacé. Cette femme là, n'était que détermination et ruse.
Théodore s'était trompé.
Sa mère n'était pas ce qu'il croyait.
Pétillante. Gentille. Maladroite. Inventive. Lâche. Ingénieuse Curieuse. Positive.
Non.
Rien de tout ça.
Elle s'était mariée par intérêt. Il n'avait pas été désiré.
Pas par sa mère, qui voulait être la dernière de sa famille. Pas par son père, qui voulait seulement assurer l'héritage du nom des Nott.
Elle était tombée enceinte parce qu'elle n'avait pas d'autre choix, pour contenter son mari violent et impatient.
— Lisa ?
Coiffée d'un bonnet ridicule avec des oreilles de lapin, la jeune femme releva la tête.
— Oui ?
— Est-ce que tu m'aimes ?
Dans le parc, des enfants jouaient. Un bonhomme de neige veillait à leur sécurité et se prenait quelques boules perdues qui s'écrasaient contre la tête disproportionnément trop grande par rapport à son corps.
Lisa écarta les bras le plus possible, Théodore fût persuadé qu'elle se les aurait fait écarteler pour aggrandir l'espace si elle l'avait pu. Et en souriant de toutes ses dents, elle lui répondit :
— Je t'aime grand comme ça, Théo.
OOO
Personne n'avait jamais voulu de lui.
Pas même sa mère qui ne voulait pas d'enfant.
Alors comment lui, pourrait-il se supporter ?
Et entre les bras de Lisa, aussi grand soient-ils écartés, il n'y avait que du vide.
Un néant qui donnait la nausée à Théodore.
Putain ce que ça le faisait chier de ne pas aller bien.
Il était plus fort que ça, par Merlin !
OOO
Un nouveau parchemin était arrivé ce matin.
« Tu as tué Colin Crivey. Tu paieras. Meurtrier ».
Chaque mot était comme un coup de pelle qui creusait la tombe de ce pauvre Colin et troublait son repos éternel.
Théodore jeta celui-ci dans la cheminée.
Il n'était pas coupable.
Il n'avait pas jeté ce sort.
Il n'avait rien fait.
Il était responsable. Mais pas coupable.
Il n'était qu'un gamin.
Et pourtant…
Putain ce que ça faisait de se rendre compte qu'il avait toujours été dans le faux et qu'il n'était pas le seul à le savoir.
OOO
Hypermnésie. Rêves incontrôlables. Dépression. Incapacité ponctuelle à se situer dans l'espace et le temps. Absences répétées. Pertes d'attention. Folie. Mort.
Isaura avait retranscri tous les symptômes avec une minutie et une rigueur que Théodore ne pouvait qu'admirer.
Et lui, il continuait de fumer de plus en plus.
Pour s'évader, pour arrêter de trop penser et de couper le flot continu de ses souvenirs.
OOO
Théodore avait toujours aimé l'hiver plus que les autres saisons. Il aimait la sensation du froid sur sa peau, les danses naturellement chorégraphiées des flocons qui tombaient, ce ciel gris si hypnotique, le son des crissements de ses pas dans la neige…
Et puis, il y avait ce sentiment heureux de se réchauffer. Il y avait cette sécurité d'être chez soi, à l'abri, ou dans les bras de Lisa.
L'hiver, il n'était pas obligé de faire semblant d'être quelqu'un qu'il n'était pas. Il pouvait rester chez lui, lire, étudier, et il n'aimait rien de plus que tout ça. Lisa elle, était une fille de l'été. Elle rapportait du sable dans le Manoir des Nott. Elle sentait le chlore de la piscine, elle adorait porter un haut de maillot de bain et un short, elle avait acheté une paire de tongs à Théodore et elle avait toujours des lunettes de soleil en forme de cœur sur elle. Elle n'aimait pas l'hiver, elle. Elle disait que tout était mort. Que les couleurs étaient fades et tristes. Elle disait que les légumes étaient moins bons. Elle ajoutait également que les batailles de boules de neige, c'était sympa, mais qu'à chaque fois, elle les payait au prix d'un rhume tenace. Elle affirmait qu'elle avait besoin de son taux d'ensoleillement, sans quoi, elle dépérissait comme les fleurs. D'ailleurs, en hiver, il n'y avait pas de fleurs.
Il faut toujours un hiver pour bercer un printemps.
Théodore aurait voulu montrer à Lisa les couleurs de l'hiver en l'emmenant se promener dans un Londres illuminé par les décorations de Noël.
Mais en cette fin de janvier, on avait déjà tout retirer.
OOO
Susan lui avait envoyé une note pour lui demander s'il avait pris une décision par rapport aux menaces qu'il recevait. Il n'avait pas répondu.
Il savait que cela le ferait enrager. Et il voulait cette rage. Il voulait qu'on le gifle, qu'on le secoue, qu'on lui dise quoi faire. Il voulait que quelqu'un le sorte de sa léthargie.
Une personne comme Susan Bones, avec ses yeux gris perçants dans lesquels il continuait de tomber dans ses rêves.
Mais ce n'était pas à elle de régler ses problèmes. Elle n'était personne pour lui, et il n'était personne pour elle, comme pour beaucoup d'autres… Il n'était rien. Juste un Nott. Le dernier Nott. Le représentant d'un temps révolu, d'un groupe de sorciers qui se pensaient supérieurs à tout et tout le monde, des gens détestables qui avaient accepté la mort de tant de personnes au nom de la pureté d'un sang qu'ils souillaient pourtant de leurs idées.
OOO
— Comment les sorciers pourraient-ils faire confiance à des enfants de Mangemorts ? Comment pourraient-ils confier le pouvoir à des gens qui n'ont fait que donner au Seigneur des Ténèbres les clés du pouvoir sans même se battre ? Comment pourrait-on leur accorder la moindre légitimité quand ils ont participé à la terreur de son régime ? Ils ont du sang sur les mains.
Théodore écouta le discours d'une oreille.
Susan Bones, dans la tribune des spectateurs, écoutait attentivement.
Il la jalousait tellement, d'être si aimée, d'être si admirable. Elle avait une ligne de conduite, et elle s'y tenait. Peut-être était-elle trop parfaite, à jouer ainsi les inébranlables et les justicières que rien ne pouvait atteindre, alors même qu'il l'avait vu perdre le contrôle et saccager son bureau… Ce jour-là, il avait eu peur pour quelqu'un d'autre que lui.
Il avait eu peur pour elle.
Théodore lui avait couru après, pour lui rendre son écharpe un jour. Elle s'était enfuie du Relais d'Elizabeth si rapidement et pendant des semaines, deux mois entiers, il avait fallu qu'il rassemble son courage pour affronter cette jeune femme qu'il respectait malgré son idéalisme ridicule. Et il était toujours en colère après elle, parce qu'elle était comme lui, à faire semblant que tout allait bien alors que tout allait mal.
De quelle couleur étaient ses cheveux exactement ?
Elle les avait coupé.
Il ne le remarquait que maintenant. Ça ne datait pourtant pas d'hier…
Ça lui allait bien. Elle était jolie comme mille promesses tenues.
— Il semblerait que Monsieur Nott ait son mot à dire, ricana une voix moqueuse derrière lui.
Théodore fit mourir le sourire qui venait de naître sur ses lèvres et qu'il n'avait pas contrôlé. Il se redressa et prit la parole devant le silence pesant de l'assemblée qui écoutait attentivement ce qu'il avait à dire :
— Je n'ai jamais caché ma profonde faveur envers ce projet de loi visant à garantir la probité des personnes composant le Magenmagot. Pour autant, j'aimerais rappeler à tout à chacun dans cette assemblée, que l'erreur est humaine.
— Tuer son prochain est-il humain, Monsieur Nott ? s'offusqua un représentant.
— De quel crime parle-t-on ? D'une personne qui tue son conjoint violent ? D'une personne qui en tue une autre par pure légitime défense ? D'une personne qui n'a pas toute sa tête et ne sait pas ce qu'elle fait ? Je dis simplement que nous ne sommes personne, pour juger de la probité de nos prochains. Nous avons tous une histoire. Il est facile de commettre un crime. Il est aisé de voler lorsqu'on a faim, lorsqu'on a besoin de quelque chose, comme il est aisé de bien se comporter quand les privilèges d'une naissance ou d'une fortune bien faite, nous apportent le confort auquel nous aspirons finalement tous. Je dis simplement qu'il serait selon moi injuste de condamner un sorcier ou une sorcière, d'aliéner son droit à participer à la vie politique, pour ce qu'il aurait commis par le passé sans examiner au préalable les faits qui les ont conduit à être condamnés auprès d'un jury. Je pense que retirer le droit de gouvernance ne doit pas s'exécuter à la légère, que les hommes et les femmes d'hier, peuvent changer et ne seront pas les mêmes que demain. Je dis que le pardon… Le pardon et la compréhension sont des chances dont nous devons nous servir pour faire mieux que nos prédécesseurs. La rédemption est un droit inaliénable. Régner et gouverner par et dans la peur n'est que la preuve d'une lâcheté dont je ne me sais capable mais dont je ne veux plus jamais être victime. La probité ne doit pas être l'excuse limant nos peurs qui affûtent ce que nous ne comprenons pas. Elle ne doit pas être pervertie par ceux qui veulent n'entendre qu'un discours de paix, quand la violence doit aussi être écoutée et prise en compte lorsqu'elle est légitime et se lève contre l'injustice. La probité doit être l'arme du progrès et des décisions les pluséquitables auxquelles nous devons travailler.
Il balaya la foule d'un regard.
Tout tanguait autour de lui.
Sauf les yeux de Susan Bones, braqués sur lui, l'éclairant comme ils auraient illuminé la scène d'une pièce de théâtre.
Ses prunelles formaient à elles seules un point d'ancrage, un point de gravité, le début d'une ligne droite, d'un horizon, auquel Théodore s'accrocha.
— J'ai proposé plusieurs amendements quant à l'examen in concreto de chaque personne présentant sa candidature à l'un des sièges du Magenmagot. Je suis meilleur écrivain qu'orateur. Si mes arguments font mouche sur le papier, ils ne sauront guère mieux vous convaincre sortis de ma bouche.
Théodore se rassit tout en gardant la tête haute et droite.
Il était fatigué.
Personne ici ne semblait comprendre que Théodore n'était que pour l'équité la plus objective et la plus juste.
Ni le bon ni le mauvais.
Semper fidelis. Toujours fidèle. Sa fidélité était ici, et il venait de le découvrir.
Il voulait que tout le monde soit jugé sous un œil neuf et averti.
Il voulait que l'on traite les autres comme il aimerait qu'on le traite lui, si la vérité venait à éclater.
Théodre Nott portait l'esquisse de la marque des Ténèbres.
Théodore Nott portait les traces de la maladie des Roulet-Bouley.
Théodore Nott avait beaucoup de secrets et était un menteur amoureux de la vérité.
