Quand il regardait dans le reflet des cuillères grâce auxquelles il touillait avec soin les thés qu'il buvait avec Lisa, il prenait toujours huit secondes, pour regarder son reflet.

Huit secondes.

C'était le temps qu'il lui fallait pour se perdre.

1

Il avait les yeux de son père, mais ses iris avaient la couleur d'un savant mélange entre celle de ses deux parents.

2

Il avait une bouche fine.

3

Un nez trop long, presque disproportionné.

4

Des yeux globuleux.

5

Un menton trop en avant.

6

Un front haut et digne.

7

Ses cheveux étaient toujours bien coiffés et aussi noirs que son teint était pâle.

8

Il aurait aimé avoir une apparence moins frêle.

Il était assez bel homme d'après ce qu'il entendait et observait.

Puis venue la neuvième seconde, il voulait contempler l'intérieur de sa personne et tombait toujours dans un vide abyssal terrifiant.

Qui suis-je ?

Mais le pire.

Qui je veux être ?

Le silence lui répondait.

Il faut toujours un hiver pour bercer un printemps.

« Chaque chose vient en son temps », c'était ce que signifiait la phrase préférée de sa mère.

Il avait toujours tenu à correspondre aux exigences familiales. Des notes excellentes, des relations cordiales mais distantes avec les sorciers de son cercle, une attitude digne et mesurée en toutes circonstances...

Théodore avait toujours suivi les rails qu'on avait savamment placé sur sa route. Il avait toujours sagement réprimé ses réflexions dans sa tête, parce qu'il était plus confortable de vivre ainsi, en suivant tout simplement la voie tracée. Mais aujourd'hui, il emmerdait profondément la facilité. Maintenant qu'il était seul, la perspective d'avoir à décider de son avenir était aussi grisante que terrifiante.

Il n'avait jamais vraiment voulu être membre du Magenmagot ou être un politicien. Mais il avait été préparé toute sa vie à l'être et Lisa disait même qu'il était la voix de leur génération et qu'il s'acquittait très bien de sa tache. Cependant, Théodore voulait autre chose.

Enseigner, peut-être, lui qui aimait tant étudier. Ou chercheur. Comme Lisa. Comme sa mère.

Il n'avait jamais eu à choisir. Jamais eu à décider.

Théodore n'avait pas eu le choix, ce jour-là, lorsque le Seigneur des Ténèbres était venu le marquer. Et aujourd'hui, cette marque, aux traits presque invisibles par endroits, inexistants à d'autres et parfois trop ancrés dans sa peau, symbolisait sa crasse indécision. Sa foutue indécision. Sa chienne d'indécision. Sa satanée indécision. Sa maudite indécision.

Son indécision.

Théodore ne se sentait plus Nott.

Il ne se sentait pas pour autant Roulet-Bouley.

Il se sentait seul.

OOO

12 février 1979

Je me suis mariée.

L'argent des Nott est essentiel à la poursuite de mes nombreuses recherches, mais surtout, à la plus importante d'entre elle.

Mon époux n'est guère loquace, ce que j'apprécie grandement. Chaque fois qu'il l'ouvre, l'envie soudaine qu'il se taise de nouveau est immense.

Il attend de moi un enfant.

Je prends mes précautions pour ne jamais le lui donner.

Le faire me tuerait de chagrin.

Théodore referma le journal d'Isaura Roulet-Bouley et dessina un visage malheureux sur la vitre, avec la buée qui s'y était déposée.

Il n'aurait jamais dû voir le jour et autant de saisons défiler.

Il alluma une nouvelle cigarette et s'assit sur le perron du Manoir.

La neige avait fondu et laissait place à une pluie verglaçante.

Il décida qu'il ne lirait plus jamais les journaux de sa mère.

Ça faisait trop mal.

Ça faisait mal d'aimer quelqu'un qui ne vous désirait pas.

Les yeux toujours brillant d'admiration pour cette femme si savante, il mit le journal de sa mère dans une besace.

OOO

Théodore réalisa qu'il n'y avait pas de remède à se sentir seul, le jour où Lisa embrassa sa joue et il pleura dans ses bras.

Elle resta près de lui toute la journée.

Il hésita à lui dire qu'il était malade.

Malade du cœur.

Malade de la tête.

Malade d'être le fils d'une Roulet-Bouley.

Mais comme à chaque fois depuis qu'il savait s'exprimer, Théodore décida de se taire. Il n'avait pas le droit de se plaindre. Il n'avait pas le droit d'être triste.

Sa vie était parfaite.

Les sorciers se rendraient bien compte tôt ou tard que Théodore Nott était en train de devenir fou.

OOO

- Lisa dit que tu ne vas pas bien.

Théodore releva la tête de ses notes pour la prochaine session parlementaire du Magenmagot.

- Lisa dit que tu ne vas pas bien, surenchérit-il en soutenant le regard de Susan Bones.

Elle écarquilla ses beaux yeux gris et Théodore croisa les bras sur sa poitrine, avant de se reprendre.

Par Merlin, il ne s'appelait pas Adrian Pucey.

- Je ne pensais pas que..., bredouilla la juriste.

- Que cela pouvait encore se voir ? Bones... Tu ne trompes personne.

Tu ne me trompes plus.

Il remarqua ses poings se serrés autant que sa mâchoire et ses lèvres pincées, et les larmes aux yeux, elle dégagea son visage de ses cheveux en ramenant les mèches qui la gênaient derrière ses oreilles.

- Je suis venue te parler de ta décision.

Théodore se sentit pâlir.

- Qu'as-tu décidé ? Souhaites-tu porter plainte et faire ouvrir une enquête ou non ?

Théodore croisa les bras sur sa poitrine. Naturellement cette fois-ci, et Susan se radoucit en le voyant si incertain, lui qui paraissait toujours si sûr de lui. Ils restèrent silencieux un moment, mais étrangement, cela n'eut rien de gênant. Susan s'appuya contre la porte, le dos droit. Elle ne le fit pas comme si les murs s'écrouleraient sans elle. Elle le fit comme si elle, s'écroulerait sans les murs.

- Pourquoi ne vas-tu pas bien ? demanda-t-il d'une voix aussi basse qu'un murmure.

Susan baissa la tête et commença à regarder avec une admiration feinte ses chaussures à talon qu'elle portait seulement pour se grandir. Théodore savait qu'elle les détestait. Il la voyait tous les matins les sortir de son sac pour y ranger à la place ses baskets. Il avait remarqué que, sous son bureau, elle les enlevait également. La dernière fois qu'il était venu la visiter, pour lui demander conseil, elle l'avait raccompagné jusqu'à la porte après avoir oublié de rechausser ses pieds, qui ne portaient plus que des chaussettes dépareillées aux motifs fleuris et colorés.

Il sourit en repensant à cette image.

- Tu n'as jamais rien dit à Lisa à propos de ce jour.

Il haussa un sourcil, faisant mine de ne pas comprendre à quoi elle faisait référence. Elle eut un rictus agacé, parce qu'elle savait qu'il avait parfaitement deviné de quel jour elle parlait. Ce jour où il avait vu ce chaos en elle. Un chaos qu'il ressentait lui aussi. Un chaos qui l'attirait, parce qu'il avait fêlé cette impression de perfection que lui renvoyait Susan Bones. Cette image qu'elle entretenait, d'une fille bien sous tout rapport. Il avait toujours détesté ça chez elle... Le fait qu'elle fasse semblant.

Parce qu'il détestait ça, chez lui aussi.

- Si tu avais voulu en parler à Lisa, tu l'aurais fait, répondit simplement Théodore. Les raisons pour lesquelles tu as décidé de saccager ton bureau à l'automne dernier t'appartiennent.

- Oui, ça m'appartient.

Elle sembla presque lui sourire et le cœur de Théodore rata un battement.

Il se rappela qu'elle ne le supportait pas, qu'à ses yeux, il représentait tout ce qu'elle haïssait et combattait et que si elle avait accepté de l'aider, c'était seulement par amitié pour Lisa.

- Pourquoi ne vas-tu pas bien ? l'interrogea-t-elle à son tour.

Elle rougit presque immédiatement.

- Enfin, mis à part le fait que tu es accusé de meurtre par un parfait inconnu qui te harcèle de parchemin ...

Il sourit à son tour, amusé. Puis il réalisa ce qu'elle venait de dire :

- Tu me crois ?

La croyance... Théodore détestait ça et pourtant... Le fait que l'on croit en lui, sans qu'aucune preuve tangible ou concrète quant à son innocence ne soit faite, le bouleversait.

L'idée même que quelqu'un croit en lui lui faisait tourner la tête et lui donnait le vertige. Lorsque Susan fit un pas, en décollant son dos de la porte, et s'approcha de lui.

- Tu es beaucoup de choses Nott. Mais tu n'es pas un menteur. Si tu me dis que tu n'as pas tué Crivey, alors je te crois.

Je te crois.

Elle te croit.

- Suis-je obligé de prendre une décision ? marmonna-t-il.

Il frotta sa barbe inexistante et elle se balança d'avant en arrière, sur la pointe des pieds.

- Non. Mais je pense que chacun doit prendre ses responsabilités.

- N'est-ce pas ce que j'ai toujours fait ?

Il ne s'était jamais caché de n'avoir pas participé à la résistance, d'avoir été un élève comme les autres.

- Vraiment ? fit Susan.

Il sentit son regard glisser vers l'endroit où était sa marque. Celle sur laquelle tout le monde s'interrogeait. Existait-elle, n'existait-elle pas ?

Seule Lisa savait.

- Je n'ai jamais prétendu être une belle ou une bonne personne.

- Alors qu'es-tu, Nott ?

Je ne sais pas.

Susan soupira, avant de lui sourire une nouvelle fois.

- Tu sais où se trouve mon bureau.

Il rougit et elle bafouilla.

- Enfin... Tu vois... Si jamais tu changes d'avis et que tu veux ... Enfin... Tu as compris.

Puis, elle reprit d'une voix plus professionnelle et maîtrisée :

- Continue de m'envoyer les parchemins que tu reçois.

Ce fût exactement ce qu'il fit.

OOO

Sa mère avait écrit « Je ne veux pas d'enfant ».

Alors pourquoi était-il là, sur cette Terre ?

Il n'avait rien de demander à personne après tout !

- Tu es la première personne à m'aimer, Lisa, avoua-t-il en terminant sa tasse de thé d'une traite.

Et parce qu'il n'arrivait pas à lui dire, il lui confia tous les carnets de sa mère.

Lisa n'avait jamais caché son envie, durant ces derniers mois, à les lire afin d'étudier les recherches de sa mère et alors qu'elle aurait dû sauter de joie, elle resta parfaitement immobile.

- Et je serais la dernière s'il le faut.

Il refoula un sanglot.

Il ne méritait pas Lisa.

Il décida ce jour là qu'il voulait être fort et déterminé.

OOO

« Tu as tué Colin Crivey. Tu paieras. Meurtrier ».

En ne faisant rien, il avait peut-être vraiment tué lui aussi, ce pauvre garçon.

Théodore s'interrogeait.

Et s'il s'était dressé contre les Mangemorts, ce jour-là ?

Combien de morts auraient pu être évitées ?

Est-ce que le cours de la bataille aurait été différent ?

Est-ce que son coeur aurait été moins lourd ?

Il fit envoyer à Susan le nouveau parchemin qu'il avait reçu et ralluma une cigarette, tout en jouant avec le retourneur de temps des Roulet-Bouley.

Il hésita à faire tourner l'anneau.

Combien de fois faudrait-il répéter ce geste, pour remonter à une époque où il aurait agit de sorte à être aujourd'hui un homme admirable ?

Il cessa de compter une fois arrivé à un nombre à cinq chiffres, ceux-ci ayant perdus tout sens depuis longtemps.

Non.

C'était une mauvaise idée.

Une très mauvaise idée.

D'un raisonnement logique, parce que cela mettrait trop de personne en danger, que les effets des voyages temporels étaient néfastes et incontrôlables, il garda la maîtrise de lui-même et écouta sa raison.

Remonter le temps ne serait jamais sa solution.

OOO

Peut-être aurait-il dû consulter un professionnel de santé magique...

Un professionnel de santé tout court.

Était-ce normal, de ne pas savoir à 21 ans, presque 22, qui on était ?

Était-ce normal de fumer autant, pour s'évader, pour se calmer ?

Et cette maladie, qui coulait dans ses veines ...

Théodore Nott avait peur.

Il avait toujours eu peur de ce qu'il ne comprenait pas.

Alors, c'était tout naturellement, qu'il avait peur de lui-même.

OOO

Théodore avait été stupide de penser qu'il s'en sortirait.

Maintenant, Potter et Shacklebot le questionnaient, l'interrogeaient comme un vulgaire criminel. Il ne disait rien. Il retenait ses larmes.

Par fierté. Par dédain pour ceux en face de lui, qui le condamnaient sans savoir.

- Écoutez Monsieur Nott... Cette attitude ne fera que vous desservir. Nous souhaitons simplement connaître les raisons d'une telle accusation, insista le plus expérimenté des Aurors.

- Et moi, j'aimerais savoir qui m'accuse d'une telle ignominie.

Il vit Harry Potter remonter ses lunettes et inspirer.

Théodore était désormais incapable de lui dire ce que l'homme en face de lui voulait entendre.

Parce qu'il n'en était plus aussi convaincu...

Peut-être n'avait-il pas tué Crivey. Mais il avait assisté à sa mort sans rien faire, sans rien dire.

Il n'était pas assez innocent pour le clâmer auprès de ces hommes.

- Cette interrogatoire contrevient à une bonne centaine de lois et règlements magiques sur les droits de la défense et les conditions de détentions préventives. Interroger un prévenu sans la présence de son avocat et d'un conseiller désigné est une parfaite violation du décret D455-5, que vous connaissez très certainement...

Susan Bones, pour appuyer son entrée fracassante, fit tomber sur le bureau un dossier, qui aurait eu bien plus d'effet s'il avait été mieux fournis. Mais il ne l'était pas. Aussi, le résultat fût bien ridicule et donna envie à Théodore de glisser de sa chaise pour se cacher sous la table.

Susan dut s'en rendre compte et désigna d'un coup de tête, le dernier numéro de la Gazette du Sorcier.

- Vous n'allez tout de même pas arrêter un sorcier sur le simple fondement d'un article citant une source anonyme ?

Théodore n'avait même pas eu le temps de lire les gros titres de ce jour, qu'on était venu l'arrêter dans son bureau, où il avait travaillé toute la nuit. On lui avait fait longer les couloirs du Ministère comme la plus dangereuse des bêtes.

Susan se saisit du journal avant que Théodore ne s'en empare.

L'interrogatoire dura encore plusieurs heures, durant lesquelles Susan ne lâcha rien et ordonna à Théodore de ne pas prononcer un mot. Au bout de quarante-huit heures, il fût libéré.

L'enquête était ouverte et s'il voulait se sortir de ce mauvais pas, il allait devoir raconter son histoire. Il allait devoir leur parler à tous de cette marque sur son bras et de ce qu'il n'avait pas fait, pour sauver Colin Crivey.

Il allait devoir étaler devant tous, ce qui l'empêchait de dormir et les raisons pour lesquelles il préférait engourdir son cerveau.

Susan marchait à vive allure devant lui. Il la rattrapa et lui arracha le journal des mains. Elle se retourna, furieuse, mais le laissa lire.

« Il a tué Colin Crivey : un criminel au Magenmagot ? »

Il parcourut l'article, déchiffrant quelques phrases.

« C'est un Nott. Qui pourrait prétendre être surpris ? »

« Il a œuvré ses quelques dernières années à se racheter, à se donner l'image d'un homme bien pour cacher l'horreur qu'il est réellement ».

« Sans pitié, froid, manipulateur. Il faisait la loi à Poudlard ».

Il y avait des mensonges. Il y avait des vérités.

- Théodore... Ne lis pas ça, je t'en prie.

C'était la première fois que Susan l'appelait par son prénom et il en lâcha l'exemplaire de la Gazette qu'il tenait entre ses mains. Elle semblait si désolée et triste pour lui.

- Le témoin cité sur lequel la Gazette base ses accusations est actuellement sous protection judiciaire. Il a officiellement porté plainte contre toi ce matin même, avant que la Gazette ne soit envoyée.

- Il n'y aucun moyen de savoir de qui il s'agit ?

Susan secoua la tête et posa une main sur le bras tremblant de Théodore.

- Je suis vraiment désolée de ne pas avoir pu être présente dès les premières heures. J'avais une audience et je n'ai reçu les hiboux paniqués de Lisa que vers midi... J'aurais dû ...

- Tu étais là. Après je veux dire.

Il lui redonna le journal et fourra ses mains dans ses poches pour cacher son embarras.

- Tu devrais demander un avocat ou tout du moins, un juriste plus expérimenté que moi. Je peux t'en conseiller de très bon, en qui j'ai toute confiance. Tu pourras très certainement te permettre leurs services. Leurs honoraires sont élevés mais ils font très bien leur travail.

- C'est toi que je veux, Susan.

C'était la première fois qu'il l'appelait par son prénom. Et c'était tout aussi perturbant.

Susan écarquilla les yeux et se redressa.

Théodore sourit.

Elle portait ses baskets aujourd'hui et avait certainement dû courir pour se présenter le plus tôt possible en salle d'interrogatoire.

Enfin, c'était ce qu'il aimait imaginer.

- Je sais que ton histoire t'appartient et que tu es parfaitement dans ton droit de ne pas la partager comme ça, pour satisfaire la curiosité du monde sorcier... Mais ton silence peut te coûter un aller sans retour à Azkaban, voir bien pire.

- Ils n'ont qu'un témoignage contre moi. Et il ne tient même pas la route.

Il était de nouveau arrogant et fier, sûr et certain.

- La justice sociale est parfois plus sévère que le système judiciaire Nott. Tu as vu ce qu'elle a fait à Drago Malefoy. Même reconnu innocent, la société ne lui pardonnera jamais.

- Malefoy et moi sommes très différents ! hoqueta Théodore.

- Vraiment ?

Théodore en avait assez des « vraiment ? » de Susan. Il avait envie de hurler. De perdre le contrôle.

- Je suis là pour défendre tes intérêts. Mais je ne pourrai jamais le faire convenablement si tu ne me racontes pas ce qu'il s'est passé et ce que tu continues de cacher.

- Je...

Il bafouilla un instant.

Une migraine lui striait le crâne en deux.

Les yeux gris de Susan disaient « je t'avais prévenu ». Mais son sourire inquiet lui promettait « je reste avec toi ».

Elle le raccompagna chez lui ce soir là. Lisa leur ouvrit et les fit entrer, non sans se garder de tendre deux magnifiques majeurs à la foule avant de claquer bruyamment la porte.

La tempête médiatique avait été telle dans la journée, que le Manoir Nott avait été pris d'assaut par tous les journalistes et curieux du coin, qui réclamaient et exigeaient des réponses. Lisa était venu le matin même, pour tous les repousser et attendre son ami.

Le lendemain même, on demanda à Théodore de se retirer du Magenmagot et de renoncer à son droit à siéger le temps de l'enquête.

Il ne pensait pas que cela lui ferait autant de mal...

Il avait la sensation qu'on lui avait arraché un bout de son identité.

Un bout d'une identité qu'il ne parvenait même pas à définir.

Qui mieux que lui, pourrait plaider en faveur de la probité parlementaire ? Qui pourrait défendre l'avenir équitable qu'il s'efforçait de construire ? Qui encourageait les avancées en défendant des projets d'adaptation des technologies moldues au monde magique, comme le faisait Lisa ? Qui contiendrait ces sorciers et ces sorcières en colère qui voulaient punir tous les Sangs-purs d'être ce qu'ils étaient ? Qui s'assurerait que la vengeance ne détruirait pas tout ? Qui ?

Il éclata de rire.

Comme si lui, en avait été un jour capable de toute façon...

OOO

Le ciel était toujours gris.

Dans ses mains, Théodore tenait un bouquet de perce-neiges. Il y avait quelques anémones aussi, ainsi qu'une hellébore jaune pâle, se dressant fièrement au milieu de la composition florale.

Oui, l'hiver était beau.

Il montrait à tous qu'il était possible de survivre même en des temps si rudes.

La neige finissait toujours par fondre. Rien n'était éternel, le soleil revenait. Le grand froid n'était que passager et nous permettait d'apprécier la douceur du printemps et ses couleurs.

Il se trouva bête, avec son bouquet dans les mains.

A ses poignets, il y avait deux anneaux magiques qui informaient les Aurors du moindre de ses faits et gestes.

Il avait commencé à écrire son histoire, à présenter le bon et le mauvais de lui, sur quelques lignes qu'il ferait lire à Susan Bones une fois qu'il se sentirait prêt.

Bientôt, se promit-il.

Mais seulement pour qu'elle te défende au mieux, se disait-il.

Ainsi, les gens pourraient le juger en toute connaissance de cause.

Il prendrait ses responsabilités. Parce que, s'il n'avait peut-être pas été assez grand à vingt ans, il était encore temps de l'être maintenant.

En passant devant l'étage du Ministère de la Justice, il hésita un instant. Il se trouva ridicule, de vouloir les offrir à Susan Bones, ces perce-neiges... Il se reprit bien vite, et se dirigea jusqu'à son bureau, sous les regards dégoûtés, haineux des gens du Ministère, pour rassembler ses affaires et passer sa dernière journée en tant que membre du Magenmagot.

Une fois chez lui, Théodore créa un vase à partir du dernier numéro de la Gazette du sorcier et il y plongea les perce-neiges, les anémones et l'hellébore.

Il était temps pour Théodore d'oublier toutes ses bonnes manières et toutes les galères.

Il fallait vivre.

Son maître-chanteur ne gagnerait pas. Théodore dirait sa vérité quand il le voudrait et sans en faire souffrir qui que ce soit.

Cet hiver ci avait préparé Théodore à un merveilleux printemps.

Un renouveau, une renaissance qu'il attendait depuis...

Depuis trop longtemps.

Sa saison préférée prenait fin pour laisser place à une autre, qu'il aimerait peut-être cette année, tout autant que la précédente.

Il prit la première décision de sa vie et fit mettre en vente le Manoir des Nott.

Ce jour là était le dernier de l'hiver et Théodore avait vingt-deux ans.

Chaque chose venait en son temps.

C'était ce que voulait dire la phrase préférée d'Isaura Roulet-Bouley.

Il faut toujours un hiver pour bercer un printemps.