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/ … Chapitre cinquante-cinq … /

"Close My Eyes" - Nikademis, Difee


J'avais bien dormi bizarrement. Peut-être était-ce parce que je savais que j'avais enfin pris une décision sage. Je m'étais habillée en vitesse tout en regardant Laureline dans un coin. Le soleil n'était même pas levé et j'avais laissé passer l'air frais en prenant courage. Les hommes n'étaient pas encore debout et tout était calme. J'ai slalomé entre les tentes endormies pour voir la silhouette que je cherchais.

Il était là, face à l'étendue du paysage au bord de la falaise. Sa cape dansait dans le vent et le courage me manqua encore. Les bras croisés comme à son habitude, il regardait l'horizon d'un air fermé. J'aurais voulu rester là et le contempler avec un sourire comme si rien ne s'était passé. Comme si je ne portais pas ce nom et que tout était simple… Après un soupir, je m'étais approchée pour m'arrêter à une bonne distance derrière lui. Le vent a sifflé et je crois qu'il ne m'avait pas entendu approcher. J'ai ramené une mèche blanche derrière mon oreille ronde en trouvant la première phrase à dire.

- Tu pars avec Aragorn, n'est-ce pas ?

Je l'ai distingué relever la tête à mes mots faibles, puis soupirer en penchant la tête d'énervement.

- Et je suppose que vous restez avec l'armée ?

"Vous"... Ce mot me glaça le sang… Le fossé qui s'était creusé entre nous était donc si large et profond maintenant… J'ai enroulé mes bras autour de moi pour empêcher un frisson de continuer son parcours avant de répondre.

- Les hommes ont besoin de moi. C'est mon devoir d'aller sur le champ de bataille.

- Pour basculer dans l'ombre et accomplir votre trahison, je suppose, dit-il.

- Ne vas-tu jamais cesser de m'insulter Legolas ?

- Pas avant ma mort…

Je ne devais pas laisser monter ma colère… Alors, j'ai respiré…

- Legolas, il faut que je te dise quelque chose…

- Faites vite.

- Je voulais te dire pourquoi, cette nuit-là… mais j'ai soupiré de gêne. J'ai…

- Ne vous donnez pas cette peine, il me coupa sèchement et j'en pâlie.

Alors c'était ça ? J'avais simplement blessé son orgueil… Et la colère me prit. Moi qui était venue pour enfin lui avouer…

- S'il te plaît…

- Ne me demandez rien Maliha et gardez votre salive.

Une sensation étrange passa en moi, un sentiment de "déjà vu" et je me suis finalement souvenue. L'éclat du miroir de Galadriel, cet instant précis où j'avais abandonné face à sa haine… Je me voyais encore ne comprenant pas mes propres mots derrière lui complètement impuissante. Alors c'était finalement ça.

Si j'essayais de lui parler, il me couperait la parole et j'abandonnerais avant de le lui dire… Alors autant y aller franchement cette fois-ci, et ne pas avoir de regret. Si je ne lui disais pas, peut-être deviendrais-je la même que dans la vision. À leur faire face au lieu d'être à leurs côtés. Peut-être aurais-je trop de regrets pour tenir…

- Pourquoi es-tu devenue ainsi ? j'ai demandé plus calmement.

- Je n'ai rien à dire.

J'ai senti encore la colère et la peur me parcourir sans ma permission. Je devais lui faire face, je devais le lui dire avant que tout ne s'arrête, avant de ne plus pouvoir me plonger dans ses yeux. Affronter sa haine une bonne fois pour toutes, comme j'aurai certainement dû le faire il y a longtemps.

- Tu n'as toujours pas compris, hein ? dis-je tremblante d'une colère mal maîtrisée.

- Comprendre quoi au juste, que ton cœur est noyé dans l'ombre ? cracha-t-il d'une voix plus sombre encore en se retournant d'un coup.

C'était l'affrontement le plus dur de ma vie et peut-être même le dernier, mais il était temps… Et si j'avais besoin de l'ombre pour lui faire comprendre, alors j'irai jusque là.

- Arrête, je ne veux pas me battre…

- Tu ne sais faire que cela pourtant. Tu avais le choix aujourd'hui, celui de venir avec nous, mais tu as encore choisi la mort !

- Je ne peux pas les abandonner ! j'ai hurlé sortant de mes gonds.

- Alors vas-y ! Sombre, comme tous les membres de ta race, hurla-t-il d'un geste de rage vers moi. Tu as toujours été incapable de te retenir, à croire que tu aime ça finalement !

Ces mots étaient empoisonnés comme toujours.

- La race des elfes est tombée bien bas avec un tel discours…

- Comment oses-tu …

Jamais il n'avait affiché un tel visage. Déformé par la colère… Son masque tombait en lambeau, mais je devais aller jusqu'au bout.

- Et toi, comment oses-tu ?! Tu m'insultes, puis m'embrasses… Il n'y a aucune logique dans tes paroles, ni dans tes gestes ! Comment les gens peuvent-ils avoir si peu de valeur à tes yeux ?

- Tu ne comprends rien ! Tu n'as jamais rien compris Maliha !

- Toi non plus ! Quand comprendras-tu que la seule chose qui m'a fait te quitter ce soir-là, c'était la peur !

Un éclat de surprise est passé dans ses yeux et j'ai repris mon souffle pour lui cracher la vérité en pleine figure.

- Crois-tu vraiment que j'allais attendre une de tes réflexions empoisonnées ?! Que tu me balances que ce n'était qu'un jeu ?! NON ! Je n'allais pas attendre que tu insultes mes sentiments ! Mon amour pour toi est trop lourd à porter pour t'entendre le piétiner ! Je pourrais crever pour toi, mais tu ne l'as jamais compris Legolas. Alors OUI, je suis partie ! Parce que tu possèdes peut-être mon cœur et mon âme, mais tu n'auras pas ma dignité !

Il ne bougeait plus, fronçant les sourcils semblant ne pas comprendre. J'ai fait un pas arrière par peur qu'il me balance des mots que je n'avais pas envie de t'entendre… Mais il ne disait rien, restant paralysé à me regarder le visage livide. C'était terminé… Je l'avais dit, c'était fait. Son visage était décomposé, choqué même, et j'ai détourné les yeux, honteuse en serrant la mâchoire. Après un souffle, peut-être deux pour reprendre contenance, je me suis de nouveau plongée dans ses yeux perdus pour lui dire mes derniers mots.

- Que les Valars vous protègent Legolas Thranduilion, ce fut un honneur de me battre à vos côtés, dis-je une main sur le cœur.

J'étais simplement partie après ça. J'avais fait ce que je devais faire et la dernière bataille allait sceller nos destins. Quelle que soit l'issue de cette guerre, nos chemins étaient destinés à se séparer. Oui, j'avais fait ce que je devais faire. Mon cœur était léger maintenant, car un poids énorme venait de me quitter. Mon combat intérieur le concernant était fini, mais pour autant je ne pouvais pas enlever la tristesse à chaque pas qui m'éloignait de lui… Tout était fini et le jeu terminé… Et c'était tellement mieux ainsi.


Je suis restée cloîtrée dans ma tente jusqu'à ce que le soleil se lève complètement. Non, je n'avais pas pu m'empêcher de pleurer comme une enfant. L'acceptation était toujours dure à dégénérer. Au diable ce jeu stupide, au diable les questions incessantes. Au diable ses gestes incompris et ses mots incompréhensibles tout aussi bien que ceux durs à entendre… J'ai respiré longtemps pour passer toutes les phases du chagrin. Colère, tristesse, abandon, acceptation… Je sentais l'ombre distribuer les sensations qui faisaient frémir mon cœur pour s'en nourrir. J'ai juste vu la toile d'entrée s'ouvrir légèrement pour dévoiler Estel.

- Nous partons, dit-il simplement.

Je l'ai regardé un instant.

- Bien.

- Tout va bien ?

J'ai soupiré en joignant mes mains.

- Je l'ai fait Estel…

Il a lâché la toile pour rentrer complètement.

- Ça semble s'être mal passé, dit-il en s'asseyant à côté de moi.

- Pire que je ne l'imaginais, je lui ai dit et je me suis enfuie, encore…

- Il ne t'a rien répondu ?

- Il était trop choqué pour ça je crois, j'ai répondu dans un sourire.

- Décidément, vous ne vous comprendrez jamais vous deux…

- Faudrait déjà que je me comprenne moi-même, dis-je en pensant à mes doutes.

Bientôt, j'allais devoir faire face à la tentation de recourir à mon ombre. Faire face à Eriador et peut-être même à écouter les mots qui sonnaient si juste à mon oreille. Plus encore maintenant que je n'avais plus rien à perdre.

- Viens, dit-il en posant une main sur les miennes, dit lui au moins au revoir.

"au revoir"... J'ai été surprise par son choix de mots. Pour moi c'était un "Adieu". J'avais la sensation que je n'allais pas m'en sortir, que l'obscurité m'entourait et n'attendait que moi…

Je l'ai suivi pour voir Merry, Gimli et Legolas avec deux chevaux. Je ne l'ai pas regardé dans un premier temps, encore sous le choc de ce que j'avais avoué. Le nain m'adressa un sourire en s'approchant de moi, que je lui rendis.

- Prenez soin du hobbit, me lança-t-il.

- Je garderai les deux yeux sur lui Gimli, vous avez ma parole. Et vous, pas de bêtise, dis-je d'un signe de la main. Surveillez donc ces deux-là, ils sont chers à mon cœur, tout comme vous.

- Vous avez ma parole, dit-il une main sur la poitrine. Jusqu'à ce que vous preniez à nouveau le relais.

J'ai ri faiblement à la remarque avant de me tourner vers Estel.

- Maliha, j'espère te retrouver, me lança-t-il en prenant mon épaule.

- Ne t'en fais pas pour ça Estel, fais attention, ne prenez pas de risques inconsidérés.

- Toi non plus…

- Tu me connais.

- Suffisamment oui…

En prenant mon courage à deux mains, je lui ai fait face. Il a longtemps regardé mon visage comme jamais il ne l'avait fait auparavant et je n'ai pas pu m'empêcher de sourire malgré moi. Peut-être parce que j'avais enfin avoué ce que je cachais depuis tant d'années. Ses lèvres s'étaient entrouvertes, mais je ne lui ai pas laissé le temps de dire un mot.

- Donne-moi ta main, lui dis-je simplement.

Il m'a regardé avec hésitation avant de s'exécuter. J'ai passé une main dans mes cheveux pour en retirer le lien.

Tu le trouvais beau, il est sans doute mieux avec toi.

Je l'ai vu chercher les mots, mais il est resté silencieux. Il n'y avait rien à dire, tout avait été dit de toute façon et Legolas ne prendrait pas le risque de parler d'une telle chose en présence d'autrui. Cela me convenait parfaitement d'ailleurs. Je le voyais afficher un air perturbé, mais pour la première fois dans notre relation, il n'a pas dit un seul mot pour me rabaisser. J'ai regardé les fils d'argent entre mes doigts avant de le déposer au creux de sa main. Il a refermé la sienne en frôlant mes doigts d'un geste doux. Tant de souvenirs dans un si petit instant… Je l'ai dévisagé en me retirant, il ne m'avait pas quitté des yeux et ce que je lisais sur cette peau lisse était incompréhensible, mais pourtant si fort. Si le monde s'était arrêté de tourner, si le temps s'était suspendu, je ne me serais pas retenue une seconde…

- Je te le rendrai, lors de notre prochaine rencontre, dit-il finalement, brisant la parenthèse fragile.

- Fais attention, j'ai murmuré.

- Et reste attentive.

J'ai fait un rapide sourire à la remarque que j'avais reconnue.

- Partons, dit soudain Aragorn en me faisant presque sursauter. Tenez jusqu'à ce que nous arrivions. Maliha, parle de notre plan à Gandalf si tu le rejoins.

- Entendu.

Après un dernier regard et un dernier sourire, nous les avons vus s'engouffrer sur le chemin entre les montagnes. Mon cœur palpitait et mes jambes ne voulaient que les rattraper. Mon âme me criait d'abandonner mon choix et de prendre ce chemin avec eux, mais ma raison me l'interdisait. J'étais déchirée… Nous ne nous étions jamais séparés depuis des mois et ce jour était finalement venu.

J'avais pensé y arriver, j'avais pensé le laisser partir et en être soulagée, mais bien sûr que non. Il m'a fallu voir les cheveux blonds disparaître dans la brume pour me rendre compte à quel point il était tout. À quel point sa présence était devenue indispensable. À quel point le sentir à côté de moi était vital. J'ai serré la mâchoire en me sentant vide à nouveau.

S'il lui arrivait quoi que ce soit, je ne me le pardonnerais jamais.

- Pensez-vous qu'ils auront une chance de s'en sortir ? me demanda Merry.

- Nous n'avons pas le choix, j'ai murmuré pour me reprendre.

Nous avons rejoint le camp… Les hommes étaient en ébullition. Merry à côté de moi semblait perdu et je ne pouvais que le comprendre. J'ai vu Eomer s'avancer vers nous à grande enjambée.

- Le seigneur Aragorn est parti, n'est-ce pas ?

- Oui Eomer, ils nous rejoindront sur le champ de bataille, dis-je.

- Très bien… Nous partons nous aussi, nous ne ferons que de courte pause alors prenez des vivres avec vous pour la route. Nous n'avons que trop tardé, j'ai peur pour le Gondor…

- Je vois, alors ne traînons pas.

Il prit vivement mon bras alors que j'allais partir préparer mes affaires avec Merry.

- Je suis heureux que vous soyez restée avec nous, dit-il.

- Ma place est sur le champ de bataille Eomer.

Il a souri faiblement, mais n'a rien ajouté en se détournant. Je l'ai regardé s'éloigner sans vraiment comprendre.

- Allons-y Maliha, me lança Merry en me sortant d'une rêverie.

- Oui…

Je l'avais suivi à travers les tentes que les hommes démontaient avec hâte.

- Que prévoyez-vous de faire Merry ?

- J'ai offert mes armes à Théoden, je ne resterai pas derrière.

- Très bien et ce n'est pas moi qui vais vous décourager, j'ai fini dans un sourire.

- Mon poney risque de ne pas pouvoir suivre….

- Vous monterez avec moi dans ce cas.

Après avoir démonté les tentes, nous sommes finalement partis. C'était une armée impressionnante, une longue file indienne de chevaux qui levait la poussière. J'ai regardé les montagnes s'éloigner derrière nous avec tristesse. Qu'allait-il se passer maintenant… J'allais affronter une armée de plus et en mourir peut-être. Regarder les yeux rouges d'Eriador en face des miens ? J'ai fait taire la peur qui essayait de prendre mon âme.

Merry était resté silencieux tout au long du voyage. Je ne savais pas vraiment quoi lui dire, un mot et je deviendrais sans doute comme lui. J'avais beau être celle que je suis… Ils avaient beau me trouver forte, ou même invincible, au fond de moi, je restais simplement Maliha. J'avais les mêmes sentiments qu'eux, les mêmes peurs et peut-être même plus encore. Que pouvais-je dire à Merry ? Tout se passera bien, je te protégerai ? Étais-je juste capable de le protéger de moi-même ?

- Nous ne serons jamais assez nombreux.

J'ai tourné mon regard vers l'elfe qui venait de se poster à ma hauteur. Comme d'habitude, même à cheval, les elfes étaient discrets…

- Avec les six cents qui sont venus avec vous, ça nous fait une bonne armée Elladan.

- Peut-être, mais je ne garantis pas notre victoire.

- Estel reviendra avec du renfort, j'ai répondu, déterminée. Je ferai ce que je peux.

- Fais donc, balança Elrohir en prenant place aux côtés de son frère.

J'ai roulé des yeux en pensant que j'en avais perdu un pour en gagner un autre…

- Après toutes ses années Elrohir et pour une fois que nous chevauchons ensemble vers une bataille, je t'en supplie, épargne-moi ta mauvaise humeur.

J'ai entendu le rire clair d'Elladan. L'autre m'a envoyé un regard rempli de reproches, mais n'a rien ajouté.

- Pour revenir à un sujet plus adéquat, nous sommes cinq-mille au total, nous avons de quoi tenir, continua celui-ci.

- Tout dépendra de leur force en face, mais ses nuages ne me disent rien qui vaillent, j'ai ajouté.

- Comment comptes-tu procéder ? me demanda Elladan.

- Comme à mon habitude : foncer dans le tas "en serrant les fesses", dis-je en français.

- Heureusement que je ne connais pas cette langue, dit-il, j'ai comme l'impression que c'était une vulgarité…

- Cela t'étonne encore ? rétorqua Elrohir.

- Ne pouvez-vous pas parler dans une langue que l'on comprend ! cria Merry devant moi.

J'ai vu Elrohir hausser un sourcil et Elladan étirer un sourire gêné.

C'était sans doute le voyage le plus long de ma vie. Nous n'avions pas, ou très peu, fait de pause. Merry souffrait beaucoup du rythme et somnolait la plupart du temps. Je n'avais pas revu Eowyn depuis notre départ de Dunharrow et cela m'inquiétait. Plus nous avancions et plus j'arrivais à percevoir les fumées s'élever au-dessus des collines. J'aurais aimé presser le pas, mais la garnison était importante.

- Croyez-vous qu'ils sont encore en vie ? me demanda Merry.

- Je ne sais pas… Espérons.

- J'espère que Pippin va bien.

- Il est avec Gandalf, il doit être en sécurité.

Je sentais les mots presque faux dans ma bouche et j'ai froncé les sourcils pour me faire violence. Nous nous sommes arrêtés vers midi du deuxième jour. Mon regard ne lâchait pas les nuages noirs à l'horizon et la faim m'avait quitté.

- Je devrais peut-être rester ici, me dit vivement Merry en triturant son pain.

- Et pourquoi donc ?

- Je ne serai qu'un fardeau pour vous.

J'ai soupiré un instant, mais même si son courage était largement louable, je n'étais peut-être pas la personne qu'il aurait dû accompagner. Je serais probablement en tête de file. Il avait, en m'accompagnant, très peu de chance de s'en sortir. Mais avait-il une chance de toute façon…

- Maliha ?

Un homme s'est avancé vers nous, j'ai arqué un sourcil d'étonnement en reconnaissant mon nom.

- Que puis-je pour vous ?

Il a retiré son heaume et j'ai reconnu un visage familier.

- Eowyn !

- Chut, je ne devrais pas être là, dit-elle.

- Hein ? Et pourquoi donc ?

- Pour les raisons habituelles, mais cette fois-ci, je serais utile. Je vous ai entendu et si vous le souhaitez Merry, vous pouvez chevaucher avec moi.

- Maliha ? me demanda Merry.

Je l'ai regardé un instant, mais cette solution était peut-être la meilleure. Cela revenait à dire que je l'abandonnerais. Mon cœur tiqua un instant sans pouvoir prendre une décision.

- Votre tâche est plus grande que la mienne. Vous donnerez votre maximum, alors accepter que je ne suis pas capable de vous suivre ne veut pas dire que vous m'abandonnez Maliha.

- Je suis désolée, j'ai fini par dire.

- Ne le soyez pas, je sais ce qui pèse sur vos épaules depuis que nous sommes partis. Votre fardeau est beaucoup plus lourd que le mien, n'y ajoutez pas ce regret.

- Très bien… j'ai murmuré.

- Je resterai avec lui jusqu'à la fin, me lança Eowyn.

Je l'ai jaugé du regard un instant, mais je savais au fond de moi que je pouvais avoir confiance en elle. Après un soupir, je me suis retournée vers le hobbit.

- Si vous en avez l'occasion, ne restez pas sur le champ de bataille Merry. Regagner l'intérieur de la cité, vous y trouverez sans doute Pippin. Vous êtes courageux, vous me l'avez assez prouvé, mais s'il vous plaît, pas d'héroïsme inconsidéré, je ne me pardonnerai pas si je vous retrouvais mort.

Il m'a regardé déblatérer mes paroles sans me lâcher des yeux une seconde. Il prit mon bras un instant avant de me faire un signe de tête.

- Je ferai attention.

- Bien, dis-je, même si cette réponse ne m'allait pas du tout. Eowyn, bonne chance mon amie, je serais certainement en première ligne… J'espère vous revoir de tout cœur.

- Gardons espoir dans ce cas, dit-elle en me tendant la main. Bonne chance Maliha, fille d'Illuviné.

J'ai pris son avant-bras comme elle prit le mien. C'était une poigne digne de celle d'un soldat et j'ai été heureuse d'effectuer le simple salut avec elle d'égale à égale. J'ai regardé Eowyn le placer devant lui en tenant Léolif par la bride. Le cheval me mit un doux coup de museau dans le bras, comme pour me les faire quitter des yeux.

- Oui, on y va, j'ai murmuré en lui caressant l'encolure.

J'ai galopé pour rejoindre le haut de la garnison et me poster aux côtés des jumeaux.

- Finalement te voilà, soupira Elrohir.

- Et finalement, je viens de le regretter.

- L'heure est trop grave pour une joute verbale vous deux, nous lança Elladan avec un air sérieux.

Elladan était toujours doux en temps normal, mais dès que l'ombre approchait, sa personnalité changeait avec. Il était un elfe particulièrement doué et j'avais pleinement confiance en ses capacités. Ces deux-là formaient un duo plus que mortel.

Elrohir fit une brusque embardée en contournant son frère et ainsi pouvoir se placer à mes côtés.

- Nous mènerons nos hommes au flanc gauche, nous ne pourrons pas te suivre Maliha, lança Elladan d'un air grave en changeant de langue.

- Je ne vous l'aurai pas demandé, j'ai répondu étonnée.

- J'ai eu le temps de parler avec Estel, tu n'y es pas allé de main morte et tu as failli te perdre, ajouta Elrohir.

- Je n'avais pas le choix, j'ai lâché vivement.

- Glorfindel n'aurait pas apprécié ce choix, rétorqua Elrohir.

- Glorfindel n'est pas là que je sache.

- Non, nous avons refusé qu'il vienne.

- Pourquoi ?

- Il a assez fait la guerre, s'empressa de répondre Elladan.

- Je suis de ton avis… j'ai murmuré.

- Maliha, nous ne te laisserons pas sombrer de nouveau, nous ne prendrons pas ce risque, me lança sombrement Elrohir.

J'ai regardé Elrohir en fronçant les sourcils d'énervement. C'était à prévoir, surtout venant de lui. Estel n'était plus là, Legolas non plus et Glorfindel était resté à Imladris… Si je sombrais, il n'hésiterait pas un seul instant. J'aurais dû me sentir rassurée, mais ma vision avait changé.

- Ne me dites pas que vous êtes venue pour ça ? j'ai demandé gravement.

- Nous sommes venues pour apporter notre aide, s'empressa de dire Elladan.

- Je suis venue pour éviter qu'un nouveau drame se produise.

- Elrohir !

J'avais envie de lui cracher ma haine à la figure, à lui et à tous ceux qui oseraient encore me prendre pour une arme sans vie et dénué de sentiments. Il y a quelques mois, je l'aurai sans aucun doute compris, je l'aurai remercié même, mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, les mots d'Eriador résonnaient dans ma tête et plus j'entendais ce genre de discours, plus la colère montait.

- Je ne tolèrerai pas que tu sombres Maliha. Certes Glorfindel a assez connu la mort, mais même s'il t'a fait la promesse de te tuer, il ne l'aurait jamais fait et m'aurait interdit de le faire. Personne ne sait jusqu'où tu pourrais aller.

- Vous avez ordre de m'éliminer c'est ça ? j'ai demandé froidement.

Elladan a détourné les yeux pour éviter de répondre, mais ceux d'Elrohir se sont plissés.

- Si c'est nécessaire, c'est ce que nous ferons.

L'ombre en moi bougeait déjà… La colère résonnait et la haine presque avec elle… Mais pour qui ? Avait-il la moindre idée de ce que cela pouvait me coûter d'écouter un tel discours aujourd'hui ? Avaient-ils seulement idée de l'image que ça renvoyait de moi ? De la propre opinion que j'avais de moi-même. En vérité, j'ignorais si je le détestais ou si je me dégoûtait moi-même… Je ne savais plus si j'avais encore confiance en moi, confiance de ne pas sombrer… Confiance en mes propres forces. Le cadeau de Sauron était de plus en plus grand et la place qu'elle prenait en moi, de plus en plus importante. Était-ce une mauvaise chose ? Je n'en sais rien ! Ne les avait-elle pas sauvés quelque part ? J'abandonnais face à elle pour ne plus voir, mais aussi parce que je savais qu'elle avait un pouvoir que je n'aurai jamais : celui de regarder la mort et le sang …

- Très bien. Si tu y parviens ça me va.

- Ne doute pas de mes capacités, fille d'Illuviné.

- Ne doute pas des miennes Elrohir.

J'ai talonné Léolif pour partir, j'en avais assez entendu. Finalement même ceux qu'Eomer avait qualifiés de parents, souhaitaient ma mort…


J'étais restée silencieuse à côté d'Eomer, finalement les hommes étaient d'une bien meilleure compagnie que celle des elfes. Dire que je ne me sentais pas trahie aurait été mentir. J'aurais peut-être dû accepter l'offre de Bard il y a si longtemps… Rester avec les hommes quitte à les voir mourir. Ne rien vivre de cet avenir en acceptant le choix de la fuite… J'aurais peut-être vécu un semblant de bonheur pendant un temps. Plutôt de d'être ici en n'en ayant même pas vu ne serait-ce qu'une esquisse. Cela aurait peut-être été beaucoup pour moi… J'ai chassé mes idées noires en regardant la fumée brunâtre s'élever devant nous. Après des heures de chevauché, nous y étions finalement arrivés…

- Le moment est venu… murmura l'homme à côté de moi.

J'ai regardé ses doigts se serrer sur la lance.

- Oui…

Nous gravissions la dernière colline derrière laquelle se dressera Minas Tirith et ses étendues de carnage et de désolation. Chaque pas de Léolif faisait trembler mes jambes. Comme au Gouffre de Helm, j'avais envie de faire demi-tour. Le soleil m'a aveuglé une fois en haut et ils étaient là.

C'était une marée noir le plus vaste que je n'avais jamais vu. Minas Tirith était en feu devant nous et l'odeur de la plaine n'était que brûlée. Les machines de guerre étaient en place devant les remparts de Minas Tirith et de ce que j'arrivais à voir, leurs dégâts étaient déjà considérables. Mon cœur tambourinait dans ma poitrine, j'ai échangé un regard avec Eowyn qui serrait Merry contre elle. Je leur ai adressé un dernier salut en essayant de leur transmettre tous mes sentiments sans pouvoir les exprimer.

J'aurai dû parler plus souvent avec Eowyn ou avec Merry, j'aurai dû enlacer Estel avant de partir, taper sur l'épaule de Gimli ou sentir une dernière fois les lèvres de Legolas comme mon cœur me l'avait demandé. J'aurais voulu voir une dernière fois son sourire, ou pour être plus orgueilleuse encore, qu'il m'eut été adressé ne serait-ce qu'une fois.

J'ai fermé les yeux pour y regarder défiler mes regrets… Ma vie n'avait été que regrets… Depuis le début… La mort de Thorin, de Fili et de Kili… Depuis que j'avais foulé cette terre, l'objectif que l'on m'avait donné avait toujours été réalisé à moitié. Le vent a balayé la larme qui coulait sur ma joue. J'étais encore une fois devant la mort et je savais par avance que je ne serais pas satisfaite même après une victoire. Je courais vers un but qui n'existera jamais. Je serai incapable de les sauver tous et cela me foudroyait sur place. Je ne serai jamais en paix…

- Bonne chance madame.

- Maliha, Eomer, corrigeais-je, freinant Léolif qui semblait piaffer d'impatience.

- Non, aujourd'hui, vous êtes une Dame, dit-il sévèrement.

J'ai été surprise, mais après réflexion, peut-être que pour une fois…

- Bonne chance seigneur Eomer, dis-je.

- Eomer, mène tes hommes au flanc gauche ! hurla le roi en galopant devant nous.

- Oui mon seigneur, mes hommes sont prêts !

- Gamelin, suivez l'étendoir du roi au centre !

- Oui mon seigneur !

Chaque mot me faisait frissonner. Il avait le ton d'un roi, explosant sur la plaine.

- Fille d'Illuviné ! Je ne vous dirai pas quoi faire, vous êtes seule maîtresse de votre force !

- Je passerai en premier et effectuerai la première percée, par le serment des fils et filles d'Illuviné, je vaincrai ! j'ai hurlé sans m'en apercevoir.

- Debout ! Cavaliers de Théoden ! Des événements terribles s'annoncent, la lance sera secouée, le bouclier volera en éclats ! Une journée de l'épée, une journée rouge ! Avant que le soleil ne se lève !

J'ai sorti la grande lame derrière moi pour la voir luire au soleil. Je n'entendais plus mon cœur, juste l'épée du roi frapper une à une les lances qui devaient être déjà dehors. Je ne voulais pas me retourner, l'objectif de ma vie était devant moi.

- Courez ! Courez à la ruine ! Et à la fin du monde ! Au Gondor !

- Au Gondor ! criaient les hommes.

Les cornes ont envahi mes tympans, le moment était venu. J'ai prononcé les mots elfiques, peut-être les derniers qui me seraient donnés de prononcer.

- Noro Lim Léolif…

J'ai vu toute ma vie défiler devant mes yeux à mesure que je voyais les visages noirs se dessiner devant moi. Ils avaient levé les arcs et j'ai entendu les flèches siffler autour de moi. D'un coup de main, j'ai tourné la lame pour la prendre plus efficacement dans ma main.

Le bruit n'a été que sang. Le cauchemar avait commencé. J'ai pénétré les lignes sans m'en rendre compte, fracassant les corps devant d'une vitesse fulgurante. Laureline tranchait tout ce qu'elle voulait bien atteindre. Le liquide noir envahissait petit à petit mon bras et l'ombre a toqué à la porte de mon inconscient. J'ai laissé ma peur être prise sans pour autant lui céder mon âme. Je ne voulais pas m'arrêter avant d'avoir atteint le centre de cette armée. Je l'atteindrai, quoi qu'il m'en coûte.


Les cavaliers avaient entamé une partie du flanc gauche de l'armée orcs. Certains étaient à terre en ayant laissé leurs chevaux morts sur le sol. La lame d'argent brillait au centre de la bataille. Elle aussi était maintenant au sol, coupant tout ce qui semblait à sa portée. Ses gestes étaient d'une précision mortelle, sans repos ni hésitation. Elle enchaînait les vrilles, lançant les lames autour d'elle pour en tuer le plus grand nombre. Le rythme était rapide, comme à son habitude. L'œil rouge brillait en cherchant une nouvelle proie. Les deux elfes restaient à ses côtés, la surveillance d'un regard, mais elle en avait que faire. Elle était ici pour ce qu'elle faisait le mieux, tuer en l'occurrence.

Plus aucune question ne la taraudait, enfermée dans son ombre. Fracassant les machines de guerre avec une facilité qui faisait même s'enfuir les trolls. Ils n'osaient plus l'approcher, mais cela ne l'empêchait pas d'aller les chercher elle-même.

- Tiendra-t-elle ? demanda Elladan en la regardant.

- Ne t'occupe pas de ça Elladan, tu le sauras bien assez tôt si c'est le cas, lança son frère en tuant un orc.

- Un œil rouge plane sur son visage.

- S'il y en a qu'un alors c'est qu'elle est encore dans la conscience.

- Mais pour combien de temps encore ?

- Elle maîtrise plutôt bien l'obscurité, j'en suis même surpris.

- Bien…

Après plusieurs longues minutes de combat qui ne pouvaient satisfaire son âme, les orcs ont vidé le champ. Elle est remontée sur le premier cheval qui passait par là pour les poursuivre dans une course effrénée. Il n'y avait qu'un seul objectif pour elle, les poursuivre jusqu'aux confins du monde s'il le fallait. Ils avaient osé se poster devant elle, ils le regretteront.

Dans l'ombre et la poussière, ils sont apparus. Elle n'a rien pu faire d'autre que de s'arrêter. De nouveau les deux yeux verts regardaient l'immensité de terre morte. Elle mit du temps à comprendre ce qu'elle voyait. D'abord un son, puis des martèlements qui vibraient jusque dans ses os. Les dessins des créatures géantes s'accrochaient à ses yeux comme pour la faire tomber. Elle aurait pu dire "éléphants", ou toute autre chose, mais elle avait juste peur.

- Reformez la colonne ! on hurla derrière elle.

- Maliha tu ne peux pas y aller seule, ajouta Elladan.

- Restez en arrière ! dit-elle avant de partir.

- Maliha, ça suffit ! cria Elrohir.

L'ombre hurlait en elle, lui imposant le repli de son âme, le calme des ténèbres pour y cacher sa peur. Parce que même si elle ne l'assumait pas, elle voulait faire demi-tour et ne jamais avoir posé les yeux sur tant de monstruosité. Pourquoi avait-elle signé au juste ? Pour finir en charpie ? Pour avaler la poussière ?

Elle s'est réfugiée pour ne pas regarder. S'élançant à son tour vers ce qui semblait être devenu sa mort. Le cheval slaloma entre les formes, essayant d'atteindre les jambes avec violence. Certaines finissaient par tomber, mais le prix de la sueur était énorme, même pour elle. Ce n'étaient plus les flèches, mais des hommes et même des chevaux qui fendaient le ciel, happés par les piques au bout de leur défense gigantesques. Le bruit autour d'elle était inaudible. Elle entendait la chair se faire écraser, les hurlements se tordre pour finir agonisant. Son cheval perdit pied et roula sur le sol. Se relevant sur ses pieds, elle hurla devant la bête en face d'elle. Avec une volonté qu'elle croyait perdue, elle sauta de toutes ses forces, se projetant vers l'énorme tête pour y planter Laureline jusqu'à la garde. Elle la retira après un quart de tour fatal, avant de regagner le sol pour passer à la suivante. Elle gardait le contrôle tant bien que mal, mais ses muscles étaient avides de sang et de mort. Les hommes autour d'elle couraient dans tous les sens et elle s'est demandée s'ils ne fuyaient pas. Elle vit une ombre passer au-dessus d'elle, une créature volante hurla d'un sifflement strident qui lui perça les tympans.

Après plusieurs tours au-dessus d'eux, elle s'est posée auprès d'une garnison qui avançait dans l'ombre. C'était une créature qui aurait pu hanter ses cauchemars. Pas un dragon, mais un hybride noir et révulsant. Elle distinguait à peine le cavalier, mais il avait suffi d'un coup d'œil pour le reconnaître. C'était un spectre, un de ceux qu'elle avait chassés à Fondcombe des mois auparavant. Elle tourna la lame dans sa main pour le jauger, mais autre chose la perturba d'un coup.

Il n'y avait plus rien autour d'elle, tout semblait s'être arrêté soudain. Elle regarda à gauche, puis à droite, mais les orcs restaient loin d'elle. La panique l'envahie sans même savoir pourquoi. Elle redoutait la suite, car elle savait au fond d'elle ce que ce silence signifiait.

- À ton tour, que l'on s'amuse un peu, lança le spectre.

Il était loin, mais sa voix portait sur toute la plaine comme si cela avait été un vent tempétueux.

Elle attendit, sous les cris des orcs qui maintenant l'entouraient. Elle ne discernait plus le bruit des combats, mais vit les oliphants derrière l'anneau obscur qu'ils formaient autour d'elle. Ils l'avaient encerclé et elle était prise au piège…

Et il s'est avancé… Lui dans cette même armure noire, Eriador. Elle a serré la lame dans sa main. Il retira la claymore derrière son dos pour balayer le vent d'un geste rapide. Les pieds de la titan ont glissé sur la poussière pour prendre une posture défensive.

- Te voilà enfin, murmura-t-elle.

Il s'approcha pas après pas. Elle plia les genoux, serrant la lame devant ses yeux avant de s'élancer en même temps que lui dans le combat.

Ce fut un choc de titan, les étincelles ont envahi l'espace et repoussé l'air autour d'eux. Les orcs hurlaient, encourageant l'armure noire. Elle a serré les dents quand il la repoussa avec violence, mais elle l'emplâtra d'un coup de pied magistral. Il avait roulé, mangeant la poussière, mais finit à genoux, plaçant la lame devant ses yeux.

- Tu es plutôt bien entraîné, dit-il.

- Nous avons eu le même maître, dit-elle en se mettant en garde.

Elle ne l'avait même pas vu arriver. Il avait été si rapide qu'elle n'a eu d'autre choix que de parer sans prendre une position adéquate. Prise au piège de la claymore contre son cou, elle prit une arme sur sa cuisse d'un geste de secours et tira une balle dans sa cuisse. Elle l'entendit émettre un grognement avant qu'elle ne dédouble la lame libérée et d'en planter une dans son dos. Mais elle n'était pas assez rapide, il vrilla pour tordre son bras et lui arracha un hurlement quand les os traversèrent sa peau. Il l'a prise par le col pour l'écraser au sol d'une projection de poussière. Les cris de victoire et le martèlement des lances vibraient sous son corps endolori.

- Cela suffit.

Le titan rengaina la lame dans son dos avant de s'écarter. Elle se retourna dans la poussière, puis se leva en titubant en le regardant partir.

Elle vit rouge.

- Aurais-tu peur ?! elle hurla en serrant Laureline plus fort encore.

- Je n'aurai jamais peur de toi.

- Tu devrais !

Tous riaient autour d'elle, mais elle n'y prêta pas attention.

- Tu te soumettras et je ferai de toi celle que tu devrais être.

Il avait craché ses mots comme si ça avait été facile. Un sourire passa sur le visage de la titan. Elle banda ses muscles et courut vers lui sans aucune hésitation. Elle était encore forte et n'avait perdu que très peu de sang.

Avant même qu'elle ne put faire un pas de plus. Avant qu'elle ne puisse même ouvrir la bouche. Elle se sentit transpercée de part en part. C'était long, noir et ingénieux… Elle contempla une harpon traverser son ventre sans comprendre. Trois longues branches sur sa pointe s'étaient déployées pour la cramponner, l'empêchant de le retirer. Il la tira en arrière et elle ne put que planter Laureline pour se maintenir en tombant sur un genou. Elle hurla à la mort une fois stabilisée, mais trouva la force de se tourner pour essayer de tendre la main vers la chaîne tenue loin derrière par une colonne d'orcs.

C'est la longue Claymore d'Eriador plantée dans sa jambe qui interrompit son geste. Elle le regarda comme pour le supplier, car elle avait compris. Le deuxième harpon fut plus rude que le premier et lui fit poser le second genou à terre.

- Tu m'as piégé… elle murmura en crachant du sang.

Elle a vu les orcs lier les deux chaînes qui lui traversaient le corps entre elles pour renforcer leur maintien. Quand le troisième l'a transpercé au niveau d'une hanche, cette fois-ci de face, elle ne l'a même pas sentie…

- Ne l'abîmez pas trop, ordonna le spectre.

- Attachez les chaînes, ajouta le titan d'un geste ferme.

Elle hurla en essayant de se relever, mais l'homme lui arracha Laureline des mains et la transperça dans l'autre cuisse.

- Ne bouge pas, ou ta douleur n'en sera que plus grande.

- Tu es tombé bien bas pour utiliser un tel plan ! elle cria de colère.

- Mais tu as perdu.

- JE TE HAIS ! JE TE HAIS ! elle hurla à en perdre son âme. LÂCHE-MOI !

Elle tira de toutes ses forces sur les chaînes qui la tenaient, mais le système était déjà en place depuis longtemps. Ils étaient des centaines à la tenir, chacun par une des multiples chaînes. D'autres étaient venues s'ajouter aux trois premières pour créer de nouvelles prises. C'était une toile d'araignée géante, une toile de métal où l'arachnide en était la prisonnière. Les harpons lui déchiraient les tripes et elle toussa encore du sang.

Eomer regardait le spectacle par dessus la masse noir, en n'en croyant pas ses yeux. Ils souhaitaient la faire prisonnière, sinon l'homme à côté d'elle lui aurait tranché la tête depuis longtemps maintenant. Lui et ses hommes ne pouvaient rien faire, la zone qu'ils occupaient était bien gardée et le combat s'étalait sur la plaine entière. Il priait… Il priait pour qu'Aragorn ou n'importe qui arrive et fasse quelque chose, mais personne n'était là.

Plus loin, c'était Eowyn et Merry qui regardaient le spectacle impuissant.

- C'est impossible, murmura le hobbit.

- Par les Valars, ils l'ont emprisonnée, ajouté Eowyn en serrant le hobbit contre elle.

- On doit faire quelque chose, on ne peut pas la laisser comme ça ! hurla Merry en s'approchant de toutes ses formes.

- Regardez combien ils sont… Nous ne pourrons jamais passer.

Merry laissa couler la larme sur sa joue en entendant les hurlements de son amie emportés par le vent. Comment en était-il arrivé là, il ne savait pas. Son cousin lui manquait, il ne savait même pas s'il était en vie. Et maintenant l'être le plus fort qu'il connaissait était à terre, seul, à implorer de l'aide. Son destin était si cruel, se dit-il.

- Alors, où sont-ils ? susurra-t-il à l'oreille de la titan.

- Va te faire foutre, dit-elle en français.

- Je vois… Alors dis-moi, qu'as-tu gagné en venant ici ?

Mais elle se refusait à répondre, essayant juste de rompre ses liens.

- As-tu eu le temps de réfléchir à ce que je t'ai dit lors de notre dernière rencontre ?

- Non… Non, non, NON !

- As-tu eu droit à un semblant de bonheur ? As-tu trouvé une meilleure raison de te sacrifier ?

- Je ne veux pas t'entendre…

- Parce que j'ai raison et tu l'as toujours su.

Elle s'est figée.

- C'est ta recherche du bonheur qui te mènera dans l'ombre.

Et si c'était vrai ? Non, non, ce ne pouvait pas l'être, se dit-elle en essayant de retirer les pensées sombres qui prenaient son esprit.

- Ils disent vouloir nous protéger, mais en réalité le peuvent-ils ?

Bien sûr que non… criait son esprit.

- Ils disent tenir à toi, pas vrai ? Alors regarde !

Il prit son menton pour l'obliger à voir. Elle balaya du regard l'environnement autour d'elle pour ne voir que les créatures noires, mais personne d'autre n'était là…

- Tu as toujours été là pour eux.

Estel…

- Tu leur a offert ton amour n'est-ce pas ?

Legolas…

- Sache une chose, ton amour ne sera jamais assez grand pour eux. Parce que tu es et resteras un titan. Son empreinte coule dans tes veines et dans ton âme, tu es condamnée à souffrir, et cela, depuis ta naissance.

Elle voulut le contredire encore une fois, mais sa gorge était nouée par un sanglot. Des larmes traitresses s'échappèrent de ses yeux et dévalèrent ses joues, créant des sillons clairs sur sa peau noircie par le sang et la cendre. Elle étouffait, et pas seulement à cause des chaines, sa poitrine la brulait. Ces paroles résonnaient en elle, remuant le couteau dans une plaie à vif qui n'avait fait que s'élargir au fil des ans. Le nœud dans sa gorge se desserra et une longue plainte s'en échappa.

Avait-elle été dupée ? Avait-elle encore une chance de trouver le bonheur si elle résistait ? Elle avait donné, elle avait aimé, elle avait avoué et tout ça pour quoi ? Tant de colère, tant de haine tout en lui demandant un courage sans faille. Demander qu'elle ferme les yeux sur toute cette mort devant elle. Lui demander de ne jamais capituler et en plus de ne pas sombrer dans la folie ! Toute cette rage et cette souffrance qui lui collait à la peau et le seul instant où le bonheur s'était invité… Une fois, une seule putain de fois dans sa longue vie, était empoisonné de honte et de remords…

Elle n'avait pas sa place ici…

Ils ne l'avaient jamais comprise au fond… Avaient-ils un jour compris qu'au plus profond d'elle même, elle voulait juste trouver sa place ? Mais le prix en était devenu trop élevé. Mériterait-elle vraiment le bonheur après avoir arraché tant de vie ? Elle se sentait sale de sang. Sale d'insultes. Sale d'être elle-même. Sale de sa propre peur. Sale de sentir toutes ses faiblesses durant l'instant où elle aurait eu besoin d'espoir.

Elle avait fait tout ce qu'elle pouvait.

Elle voulait juste s'endormir pour ne plus souffrir encore et encore.

Elle échouerait de toute façon, comme toutes les fois où elle avait essayé.

Comme toutes les fois où elle avait cru lire la bienveillance dans ses yeux.

- Abandonne et laisse-la prendre ta place.

Ses muscles ont lâché, ses genoux se sont écrasés contre la terre meurtrie. Ses poumons se sont remplis de poussière et des yeux rouges se sont ouverts sur la plaine.

L'homme regarda un instant les billes carmin en face de lui. Ceux qu'il connaissait par cœur car ils étaient son propre reflet.

- Emmène-la.

Eriador se redressa en faisant un signe d'approbation de la tête. Il retira la claymore de la chaire avant de la ranger dans son fourreau. Il posa une main sur l'épaule de la femme à côté de lui et la serra un instant.

- Bienvenue, fille d'Illuviné.


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En vous souhaitant une bonne année 2023 !

Merci pour votre soutien, vraiment... J'espère ne pas trop vous perturber avec ce chapitre. La suite arrivera bientôt, promis ;).

La bise !