Tychelus Betancour, paix à son âme d'explorator tourmenté, me demanda un jour quel était le pire ennemi que l'Humanité ait à affronter. Sans hésitation et estimant que c'était une question rhétorique, j'arguais que rien n'arrivait à la cheville du Grand Ennemi, cette souillure éternelle que les saints ordos combattent au sein de notre empire, et que les armées de l'Empereur-Dieu affrontent à ses frontières. Ses yeux fous vivaient aujourd'hui une sorte de calme inhabituel, et il hocha la tête avec un sourire que je ne revis plus jamais. « Indubitablement, et nous continuons à les repousser, car c'est dans la nature humaine d'affronter ses démons. C'est ce qu'ils sont, une antithèse, un opposé, un reflet maléfique qui, toujours, s'équilibre au prix du sang. » Je n'ai jamais oublié ses paroles, voyez-vous. C'était mon rôle de psycho-analyste. Mais il m'arrive de ressasser ces sessions où, avant que l'Ordo Xenos ne vienne le chercher, il m'entretenait au point où je crus être un de ses anciens étudiants de l'Universitae. « Mais que ferions-nous face à un ennemi qui n'en est pas un ? Une menace qui ne cherche à se battre que parce que c'est dans sa nature profonde ? Et ne vous méprenez pas avec les Orks, ils sont belliqueux, mais ils existent d'une telle manière qu'il est possible de les comprendre. Non, imaginez que cet adversaire estime à peine votre existence, qu'il suive un instinct multimillénaire de destruction poussée au paroxysme de sa perfection et de son efficacité ! Imaginez qu'il soit autant le summum de la vie que la promesse de la mort, et qu'il représente tant l'un et l'autre qu'il nous mette devant un sentiment de fatalité plus profond que ce que le Chaos a apporté en huit millénaires ?! Non ! Vous ne pouvez pas comprendre, personne ne le peut, personne ! ». J'ai dû à cet instant écourter la séance, car il était retombé dans une de ces folies que seuls les plus puissants anxiolytiques apaisaient. Trône tout-puissant, qu'avait-il bien pu voir sur les planètes des bordures extérieures ?
Transcription vocodée portée au dossier 452-AM, opération « Accalmie »
Partie 1 : Turbulences.
Le tonnerre des frottements atmosphériques rugissait jusque dans l'habitacle. De ma place, sanglé dans le fond du transport impérial, j'avais une vue imprenable sur un épais hublot par lequel défilaient les nuages vaporeux à une vitesse inquiétante. Par l'omnimessie, je ne me considère pas comme un peureux ou un faible d'esprit. Après tout, mon travail de Genetor analyste-minoris m'a amené par le passé à voir mon lot de lieux et de situations sordides, comme cette fois sur Aventador où la pollution infernale avait amené les rats des sous-sols à fusionner en une entité indescriptible, échappant à toutes les taxonomies et poussant dans leurs retranchement les aléas génétiques induits par l'ingestion des polluants industriels.
Mais avec tout le respect que je dois à mes frères du Mechanicus, leurs engins, aussi bien conçus soient-ils, m'ont toujours effrayé. C'était, après tout, transgresser les limites du corps humain que de lui faire subir des voyages pour lesquels il n'était pas conçu. Car j'étais jeune, pour un Genetor, et on me refusait pour le moment la reconnaissance que mon génie naissant aurait dû m'octroyer, surtout après des épisodes comme la bacille d'Indapolis, ou cette affaire de cyberfamiliers incontrôlables sur Lestus VI, tous deux ayant prouvés que mon talent en tant que magos-investigateur dépassait la seule considération de mon âge. Alors il m'était encore difficile d'accéder aux génofications secrètes de la Logia Biologis permettant d'accroître la résistance aux contraintes environnementales ; je ressentais donc avec force le moindre roulis, la moindre secousse, tous les chocs et les cahots d'une rentrée en atmosphère, ce qui perturbait l'équilibre chimique de mon estomac et mettait à rude épreuve ma capacité à l'empêcher de répandre son contenu sur le sol grillagé. Ordnat, ce satané mercenaire Konoride, me regardait avec cet air suffisant que je lui détestais. Il n'était pas difficile de sentir mon malaise grandissant, et j'adjurai tous les saints du panthéon impérial de mettre un terme à cette souffrance, autant pour ne pas me ridiculiser devant toute l'équipe que pour éviter de souiller ma soutane de bure rouge. Que je puisse le faire tout en nommant chacun des sucs gastriques qui constituaient la substance était une bien maigre consolation face à la honte de régurgiter systématiquement mes repas à l'approche d'une planète.
Heureusement, Dalis Terce était ce genre de caillou mineur à la troposphère relativement fine, et notre trajet fut suffisamment court pour que la pâleur de mon visage n'atteigne pas ce seuil critique. Lorsque dans un chuintement hydraulique le transport posa ses larges pattes métalliques sur la plateforme d'atterrissage, je retins mon souffle dans l'espoir de faire refluer lentement les fluides qui menaçaient d'envahir ma bouche. Ce faisant, mon esprit vagabonda entre les espèces endémiques de busards océaniques qu'il était possible de trouver le long du continent qui m'avait vu naître, une technique qui avait déjà fait ses preuves dans pareilles situations inconfortables. Mais une fois les nausées apaisées, j'ouvris les yeux sur un visage qui n'enviait rien à la physionomie de mes rapaces favoris ; Ursuna, Libre-marchande et notre convoyeur lors de ce maudit voyage. Son long nez recourbé avait cette détestable manière de gigoter lorsque quelque chose la contrariait. Je n'avais pas la moindre difficulté à imaginer l'objet de son agacement, aujourd'hui.
— Sans vouloir vous offenser, mon bon monsieur, je n'ose imaginer quelle difficulté ce doit être de voyager sans le sou lorsqu'on représente une organisation aussi puissante que la vôtre.
— Capitaine, je vous ai déjà dit que je ne suis présent qu'en tant qu'observateur expert », réussis-je à articuler entre deux haut-le-cœur. Je savais qu'elle pensait pouvoir profiter de mon apparente faiblesse pour me faire admettre une dette que seuls les ordos devaient lui régler. « Le légat-investigateur est le seul à disposer du pouvoir nécessaire pour rémunérer le déroutement de votre appareil.
La confrérie des Libres-marchands était une institution aussi vaste que réputée. En son sein, nombreux étaient ceux dont le courage et l'audace avaient repoussé les frontières de la civilisation humaine, et plus nombreux encore étaient ceux qui ne l'utilisaient que comme un moyen efficace de gagner beaucoup d'argent. Des deux catégories, il n'était pas difficile de deviner où se situait Ursuna Gordille. Avec toute la renommée qu'appartenir à une telle organisation conférait, ce genre de personne oubliait souvent assez rapidement le respect qu'elle devait aux saintes institutions de l'Imperium. J'avais sur elle, par ailleurs, repéré un certain nombre d'afflictions potentiellement mortelles, qui pour certaines n'avaient probablement pas été détectées ; comme ces signes évidents de mordelle pourpre, une maladie insidieuse et non contagieuse qui s'attrapait par une trop grande proximité d'un corps habitué à la prise de Veritas, une drogue coûteuse et rare, avec les produits chimiques présents sur les navires. Se développant sur des dizaines d'années et se caractérisant par des rougeurs violacées spécifiques sur les mains, le processus se terminait par une mort relativement violente selon l'âge et la résistance du sujet. Cependant, bien que n'étant pas de nature sournoise, j'entretenais un dégoût suffisant envers la capitaine pour la laisser se débrouiller avec ce genre de problèmes ; la perspective de son trépas prochain me laissait totalement indifférent.
Malgré tout, il fallait reconnaître qu'elle s'était acquittée sans faillir de la requête de l'Ordo Xenos, bien qu'une telle requête soit difficilement refusable. Parce que j'étais loin de sembler aussi impitoyable qu'Oscar Van Copper, le légat-investigateur de l'Inquisition que j'accompagnais, elle estimait que j'étais un débiteur moins dangereux ; ce qui était assez mal connaître les Superviseurs Généraux du Mechanicus. Ce refus pathologique de traiter avec les ordos me semblait infiniment louche, mais je n'étais pas là pour investiguer sur cette incongruité. Non, j'étais là sur la base de soupçons de formes de vie inconnues, et la Libre-marchande m'empêchait de débarquer pour aller accomplir mon travail.
Une fois détaché de mon harnais et tout en encaissant une copieuse quantité de postillons noyés d'une haleine de corbeau, j'entrepris de quitter le transporteur en lui promettant hâtivement d'en toucher un mot à ma hiérarchie. Il était fort probable que le trajet retour se fasse sur son navire, alors j'avais quelques raisons de chercher à contenter la vieille pie.
Je fus le dernier à descendre de la soute. Un paysage singulier m'accueillit. Dalis était un monde récemment découvert, moins d'une vingtaine d'années standards auparavant. L'endroit ressemblait à un avant-poste sommaire plutôt qu'à un vrai havre de civilisation, mais suivrait un jour la trace de toutes ces planètes aux ressources abondantes que l'Imperium assujettissait à sa poigne de fer pour en extraire toutes les richesses nécessaires au bon fonctionnement de ses rouages immémoriaux. Je pouvais déjà imaginer les immenses tours de ferrobéton noir et les pignons des cathédrales impériales se disputer le ciel avec les palais des officiels et les blocs de défense planétaire. Un jour certainement, je ne pourrais plus lever les yeux et distinguer les nuages, tel que c'était déjà le cas sur les innombrables mondes que j'avais auparavant visité.
Aujourd'hui cependant, la vue restait pittoresque. Les plaines semblaient vallonnées de nombreux creux de terrain, les formations rocheuses se ruaient vers le ciel en portant des spécimens d'arbres que je n'avais encore jamais vus, et qui étaient la raison pour laquelle j'étais rattaché à cette expédition. Je doutais avoir le temps d'établir une taxonomie complète des formes de vie de cette planète, mais je comptais bien en répertorier les éléments les plus intéressants.
Derrière moi, le bruit croissant des turbines au lancement commença à se faire entendre. La dépression créée par les moteurs sur le décollage faisait tournoyer la poussière et soulevait les vêtements aussi amples que mes robes. Bravant cette tempête peu naturelle, je rassemblais mes affaires, négligemment déposées par des débardeurs dont le manque criant de délicatesse ne se voyait pas qu'à la manière dont ils jetaient sans cérémonie la cargaison. Les peuplades jokaeros et autres formes de vies simiesques n'avaient probablement rien à envier à ces proches cousins de la bordure. Humour de biologis, me diriez-vous, mais je me retenais à grand-peine de sortir carnets et crayons pour commencer un inventaire burlesque, afin de moquer leur absence de finesse. D'autant plus que je n'aimais pas particulièrement la forme qu'avaient pris certains de mes bagages, contenant un matériel aussi fragile qu'onéreux.
Finalement, dans un tonnerre de prométhium brûlé, la navette quitta la plateforme et s'engagea dans une manœuvre atmosphérique pour retourner au vaisseau stationné plusieurs centaines de kilomètres plus haut.
— Magos ! » hurla une voix pour se faire entendre dans le tumulte décroissant. « Nous n'attendons plus que vous.
Le ton autoritaire et sans appel me permettait de deviner sans me tromper qu'il s'agissait de Van Copper, le légat qui m'avait fait mander pour cette mission, et à qui je devais le désagréable accrochage avec notre capitaine. Bien que n'étant en aucun cas investi d'un statut d'Inquisiteur, il disposait d'une autorité conséquente afin de mener des missions comme celles-ci, ne valant de mon point de vue pas qu'on s'y intéresse. Pour une raison qui m'échappait, l'Adeptus avait accepté la requête de l'Ordo Xenos et m'avait convié à rejoindre le groupe de Van Copper, sans m'informer de leurs raisons. J'étais pourtant généralement assigné à des affaires plus délicates qui impliquaient parfois la survie de planètes entières, mais aujourd'hui je devais être présent pour seconder une affaire de troubles avec la biosphère d'un trou paumé. Malgré tout, j'étais zélé et méthodique. Au fil de la traversée, j'avais décidé de voir cette assignation comme des vacances forcées, sans pour autant chercher à manquer à mon devoir. De toute manière, les ordos ne considéraient pas favorablement les manquements et les échecs. C'était encore plus vrai pour le Mechanicus et sa Logia militante.
— Fiston, m'avait entretenu mon mentor avant que je n'embarque pour l'expédition, je tiens à ce que tu ne prennes pas à la légère cette mission que t'ont confiée les Superviseurs Généraux. Elle pourrait paraître banale et ennuyeuse, mais j'ai le sentiment que tu découvriras là-bas bien plus qu'il n'y semblerait à première vue. Nos explorators font face à de nouveaux défis, et je pense que nous en comprendrons bientôt la nature. Nous sommes à la frontière de notre galaxie, dans des lieux où tout devient possible. Prends garde à toi, et que l'Omnimessie t'accompagne. Il était ensuite parti de son côté pour une mission apparemment semblable, dans un autre coin du secteur. La rumeur disait que la Haute-Supervision du Mechanicus lançait nombre d'investigations du même acabit pour enquêter sur une grande quantité d'événements curieux étant survenus un peu partout dans la région spatiale au cours des dernières années. On murmurait dans les couloirs de nos stations que toutes ces expéditions avaient la même nature, le même objectif et les mêmes raisons. Je n'avais pas vraiment eu le temps ou l'intérêt de démêler le fondement de ces histoires, mais je n'étais cependant pas inquiet, et n'avais aucune raison de l'être.
— Dépêche-toi, p'tit bonhomme. J'ai pas qu'ça à faire, moi. » Cette voix-ci, aux vocalises aussi délicates qu'un tir de fusil à pompe, et dont le propriétaire s'était avancé pour saisir mes bagages, appartenait au mercenaire Konoride qui suivait le légat comme son ombre. Bien qu'étant formellement son garde du corps, je le soupçonnais de profiter de son statut d'agent de l'Inquisition pour son propre profit. Le badge de l'Inquisition ouvrait beaucoup de portes, c'était un trophée qui se monnayait à très bon prix. En soi, ses petites activités criminelles ne me concernaient pas, et il était évident qu'il agissait sous la protection hiérarchique de Van Copper. Cela dit, ils pensaient à tort que j'étais totalement aveugle à leurs manigances, et je brûlais de leur faire comprendre le contraire. L'apparence studieuse et absente que je cultivais était un de mes plus grands atouts, autant qu'une frustration constante. Nombreux étaient-ils à sous-estimer mon aptitude à l'observation et à la déduction, une qualité qui n'était pas le commun des magos, connus plutôt pour leur capacité à oublier les choses de la réalité, et qui m'avait permis de me tailler un chemin dans les rangs de la Logia Biologis militante, une branche de mon ordre vouée à résoudre des affaires délicates nécessitant les talents de laboratoire de gens comme moi. Un tel chemin requérait des prédispositions à une vie plus agitée que le calme d'une étude, ainsi qu'une vivacité d'esprit permettant de jongler entre nécessités du terrain et recul scientifique.
Je mis mon orgueil de côté et hochais la tête en direction de la grande brute basanée. Son odeur de sueur rance et de cigalhos bas prix le suivait aussi sûrement que son ombre, mettant mon nez exercé au supplice dans son sillage. Plus bas, le reste du groupe nous attendait. Van Copper, toujours impérial dans sa grande redingote noire, me regardait avec une impatience légèrement hostile. Pour lui j'étais un poids nécessaire, mais un poids quand même, une opinion qui était partagée par Mickael, son interrogateur, un grand échalas à l'air revêche, qui regardait tout le temps par-dessus son épaule, comme s'il craignait qu'on le surprenne à quelque sombre dessein. La seule personne de cette joyeuse assemblée à me manifester une forme de bienveillance était Velma, une psyker aveugle dont les tubes d'assermentation se perdaient dans ses cheveux de jais. Tout comme moi, elle restait majoritairement silencieuse, psalmodiant parfois des choses incompréhensibles. Habituellement, je me rangeais à la majorité craintive envers ses semblables, et j'éprouvais toujours un sentiment de malaise à chaque fois que je devais tourner le regard vers les bandages qui entouraient le sien. Mais elle avait été un compagnon de traversée à l'esprit surprenamment acéré, m'entretenant pendant les heures interminables du passage dans l'Empyréan d'histoire et de société. Cela l'aidait, de son propre aveu, à supporter ce qui s'apparentait à une épreuve d'esprit pour un être tel qu'elle. Naviguer dans les remous instables du Warp lui demandait un effort de volonté que la discussion lui permettait d'égayer, de distraire des murmures constants qui résonnaient en permanence aux frontières de sa psyché. À plus forte raison, elle avait beau ne pas voir et donner l'impression de ne pas écouter, j'avais la sensation que c'était tout le contraire. Elle me gratifia d'un sourire lorsque je les eus rejoint.
— Alors, c'quoi le plan patron ? » Ordnat avait ponctué sa phrase en jetant sans ménagement mes sacs par terre, ce qui m'arracha un grincement de dents outré. Au moins, il semblait posséder toutes les qualités pour faire un bon débardeur.
— Le gouverneur de ce patelin, encore que cela soit un bien grand mot, est censé venir nous entretenir du problème qui nous amène une fois que nous aurons rejoint l'hôtel qu'on nous a réservé. Deux gardes locaux nous attendent après la douane pour nous montrer le chemin. Avec un peu de chance, la planque aura un toit et les matelas ne pourriront pas sur le sol. Avant son arrivée, je vous dirai ce que je sais de l'affaire afin que vous ayez une petite idée de ce dans quoi nous nous sommes fourrés. Et demain, nous suivrons les hommes du gouverneur, qui nous mèneront à la raison de notre présence ici.
— Et… quelle est la raison de notre présence ici ? » osais-je demander une fois ce plan précaire établi. Tous les regards se tournèrent vers moi.
— Ça magos, ça va être à vous de nous le dire.
Le trajet vers l'hôtel prit moins d'une demi-heure. Ainsi armés du badge inquisitorial, la douane n'osa pas nous retenir bien longtemps, et les hommes du gouverneur s'empressèrent de nous amener à notre lieu de résidence. Visiblement, on ne les avait pas prévenus de la nature des visiteurs qu'ils devaient escorter, et ils avaient probablement pensé pouvoir se moquer d'officiels empâtés ou jouer un tour à quelques touristes nantis en manque de sensations fortes. C'en était presque comique, de les voir s'engoncer dans leurs imperméables à collerettes pour se faire oublier du regard pesant de Van Copper, qui s'attendait à plus de déférence.
Nous traversâmes donc Ordmantel dans un silence uniquement perturbé par les bruits de la ville. Autour de nous, les habitants de l'avant-poste observaient notre petit cortège avec curiosité. Mes grandes robes rouges affublées du symbole bien visible de l'Adeptus Mechanicus attiraient le regard, au moins autant que la chaîne dorée supportant l'icône inquisitoriale de Van Copper ; mais la foule s'écartait surtout au passage du bâton de Velma, qui luisait par intermittence d'une énergie contenue. Son visage restait masqué dans l'ombre d'un large châle noir, qu'elle rabattait chaque fois qu'elle devait s'aventurer dans une zone peuplée. Je comprenais sa crainte des gens, chose qu'on lui rendait bien, que je partageais à un certain niveau, sans être autant atteint par cette peur millénaire qu'on entretenait envers sa race. Les sages appartenant au clergé de Mars inspiraient certes la peur, mais je n'en étais pas le spécimen le plus impressionnant, sans compter que cette dernière était surtout mêlée de respect, contrairement à la haine que beaucoup vouaient aux adeptes des sciences psychiques.
Au détour d'un carrefour, nous pûmes enfin apercevoir ce qui allait être notre base pour les prochaines semaines. Cet aristo de Mickael ne put retenir un soupir d'exaspération, puisqu'il semblait bien que le meilleur que cette colonie ait à offrir ne ressemblait à rien de plus qu'un hôtel tout juste passable. La devanture avait cependant bien meilleure allure que la majorité des bâtiments alentour, et j'avais connu pire au fil de mes années d'investigation. Que le magos trouve moins à se plaindre qu'un interrogateur de l'Inquisition était, au mieux, amusant, au pire révélateur, n'est-ce-pas ?
— Messeigneurs ! Madame. Je vous en prie, entrez. Bienvenue dans mon humble établissement. » L'homme qui avait pris la parole était visiblement le propriétaire des lieux. Sur un hochement de tête respectif, il congédia les miliciens, qui furent outrageusement ravis de quitter notre compagnie. C'était un individu dans la force de l'âge, avec un bouc parfaitement taillé et une calvitie prononcée. Ses avant-bras étaient larges et forts, ce qui indiquait une vie à la dure, probablement d'ouvrier agricole, avant qu'il ne se soit retrouvé ici. Je remarquais un certain nombre de cicatrices presque effacées au milieu des touffes de poils clairsemés.
— J'espère que vous trouverez les chambres à votre goût », continua-t-il en nous menant à l'intérieur. « Monsieur le gouverneur est venu en personne réclamer ce service de ma part. C'est une petite communauté vous savez, nous devons être prêts à nous serrer les coudes et à faire honneur à l'hospitalité de la bordure, surtout pour des invités aussi prestigieux.
Miraculeusement, personne ne fit de commentaire à cette remarque assez relative. Après tout, il était la première personne à faire étalage de sympathie depuis notre arrivée. Tout bien considéré, et vu le caractère avenant – notez l'ironie profonde – des membres de mon groupe, c'était déjà un miracle qu'il ne nous jette pas les clefs. J'en eus que plus de respect pour le professionnalisme dont il faisait preuve, une chose que j'estimais profondément. Je résolus d'aller le trouver après nous être installés afin que sa première impression ne se limite pas à une bande hétéroclite et dédaigneuse.
— Je ne doute pas que vous vous acquitterez de ce service avec zèle. L'Inquisition sait apprécier ce genre de qualités. » C'était ce qui ressemblait le plus à un compliment dans la bouche de Van Copper, et il fallait toujours qu'il l'assortisse d'un message lourd de sens. L'homme acquiesça sans se départir de son sourire de circonstance.
— Bien sûr, bien sûr. Oh, mais où sont mes manières ? Je me présente, mon nom est Viktor. Nous sommes des gens un peu durs, mais je vous assure que tout le monde ici est ravi que l'Inquisition prenne enfin nos soucis en considération.
— Enfin ? Que sous-entendez-vous par là ?
— Eh bien… voilà de nombreuses années que les Voraces sont un problème ici, ne le saviez-vous pas ?
— Les Voraces ? » demandais-je. « S'agit-il du nom que vous avez donné aux xenos de cette planète ?
— Oui, Monseigneur. Ce sont des bestioles sacrément agressives. Et affamées avec ça. Mais si nous ne nous aventurons pas sur leur territoire, elles ne sont généralement pas un problème.
— Généralement ?
— Il y a eu des… cas particuliers. Des gens qui ont disparu, des troupeaux entiers perdus du jour au lendemain… nous avons fini par nous en accommoder. La vie n'est jamais facile sur les nouveaux mondes, je suppose que nous avons juste tiré les mauvais tickets à la loterie galactique.
Sur ces mots, il nous conduisit à l'étage pour nous présenter les lieux. Les chambres n'étaient pas d'un confort absolu, mais c'était plus que suffisant. Enfin, plus que suffisant pour moi. Van Copper disposerait d'une pièce spacieuse avec un bureau et un lit, et personne ne trouva à y redire lorsque Velma demanda à s'installer dans ce qui ressemblait plus à un petit cagibi qu'à autre chose. Quant à moi, je me retrouvais coincé dans une sorte de dortoir sommaire en la meilleure des compagnies. Au moins, Ordnat et Mickael avaient résolu de me laisser une sorte de table, pour que je puisse y poser la montagne de documents et de livres que je traînais partout avec moi.
Une fois tout le monde installé, nous nous rassemblâmes dans l'étude du légat pour le topo qu'il nous avait promis. Les propos du tenancier avaient grandement attisé ma curiosité, et même si les infos de Van Copper étaient probablement périmées, je brûlais d'entendre ce qu'il avait à nous présenter.
— Bien, maintenant que tout le monde est installé, je vais attirer votre attention sur ce qui nous amène ici. » C'était, pour moi, parfaitement inutile. La perspective d'en apprendre plus sur cette nouvelle forme de vie avait depuis longtemps mis tous mes sens en éveil. Les espèces endémiques capables de tenir tête aux efforts de colonisation humaine n'étaient pas si fréquentes que cela, et la Logia biologis les classaient comme Apex predator. Certains pouvaient même devenir Xenos Minoris, auquel cas l'Inquisition prononçait des ordres d'extermination ou de contrôle brutal de la population. D'une manière ou d'une autre, beaucoup de planètes finissaient par détruire presque totalement leur biosphère sous l'impulsion d'une urbanisation sauvage, causant un véritable gâchis. Malheureusement, voilà longtemps que l'humanité ne comptait plus sur la diversité animale peuplant ses mondes pour rayonner culturellement. Cependant, le travail d'inventaire n'était habituellement pas délégué aux investigateurs de mon calibre. Je commençais à soupçonner que mon ordre en savait bien plus à l'origine qu'il ne l'avait laissé supposer.
— J'ai découvert, et ça n'était pas mentionné dans le dossier, que comme le disait le tenancier, les événements qui nous amènent ici sont très antérieurs à notre arrivée. Probablement une dizaine d'années solaires standards.
Une dizaine d'années ? Comment les ordos et l'Adeptus avaient-ils pu négliger aussi longtemps l'avertissement des colons ? Dalis n'était qu'une planète mineure, mais l'Inquisition gardait toujours un œil sur les découvertes de nouvelles espèces, tout comme le Mechanicus et ses génocrates. La lenteur de l'appareil impérial était légendaire et de notoriété publique, pourtant voilà longtemps qu'une telle expédition aurait dû être montée.
— On m'a fourni la date exacte du message astropathique qui est remonté jusqu'aux ordos à l'époque. Mh… voilà, c'était en 729, années standards.
— 13 ans ? Vos infos doivent être sacrément périmées, patron.
— J'ignore pourquoi, et en l'état il ne nous sert à rien de demander des explications aux ordos. Leur réponse ne nous parviendrait pas avant longtemps, et nous ne sommes pas ici pour nous la couler douce. Je vais vous dire ce que je sais en prenant en compte ce nouveau paramètre, et le gouverneur complètera mon exposé.
Il déplia sur son étude une série de documents et de pixs.
— Dalis Terce est une planète mineure du sous-secteur Termina. Nous sommes à la bordure orientale de cette galaxie, et bien qu'il existe encore quelques centaines de mondes au-delà, cette planète deviendra probablement à terme la colonie civilisée la plus septentrionale du Segmentum Ultima. Plusieurs études rapportent une importante richesse minérale de ses sous-sols, et ses grandes plaines abritent un potentiel agricole conséquent. De fait, elle est riche d'une grande quantité de formes de vies animales, et c'est quelques dizaines d'années après l'arrivée des premiers colons, en 725.M41, que les premiers incidents sont survenus.
Plongeant la main dans le fatras de papiers, il en tira un pix flou représentant une sorte de cratère naturel.
— Voici ce que les locaux appellent une 'caldeira'.
— Puis-je ? » demandais-je en tendant la main, tout en sortant mes macros-lentilles.
— Tenez.
— Merci.
— Vous serez probablement intéressé de savoir qu'un jour avant que cette image ne soit prise, il n'y avait à cet endroit qu'une grande plaine.
J'ouvris de grands yeux. L'image n'était pas d'une très bonne qualité, mais l'on pouvait clairement voir les champs d'herbe verte autour de l'arête du cratère. Il semblait par ailleurs peuplé de… quelque chose.
— C'est impossible ! Mes connaissances en géologie sont limitées, mais les caldeiras sont le fruit d'une intense activité géologique, elles ne se forment pas du jour au lendemain. De plus, les probabilités qu'une telle faille apparaisse aussi rapidement au beau milieu d'une plaine sont… quasiment nulles.
—Toujours est-il qu'elle est bien là. Quelques temps après l'apparition de cette caldeira, les fermes alentour ont été sauvagement détruites, les fermiers n'ayant pas plus de chances que leurs troupeaux. Les miliciens envoyés pour enquêter n'ont retrouvé aucun corps, pas le moindre bout d'os, bien que les lieux étaient recouverts de sang. Lorsqu'ils ont voulu pousser jusqu'au cratère, ils ont été attaqués.
— Par quoi ?
— Les témoignages diffèrent. Pour certains c'est une nuée de bestioles vous grignotant jusqu'au sang, pour d'autres ce sont des spécimens plus grands, dotés de mandibules, de griffes et de carapaces résistantes aux balles. Nous avons le rapport du sergent du groupe qui parle d'une bête encore plus grande que les autres, probablement une fois et demie la taille d'un humain. Sur leur groupe d'une trentaine d'hommes, seuls trois ont survécu.
J'en eus le souffle coupé. Il m'était de plus en plus difficile de penser que l'Inquisition ait pu oublier un tel rapport sur le coin d'une étagère.
— C'est… d'une agressivité inégalée. Et il y aurait un dimorphisme biologique aussi vaste au sein de l'espèce ? C'est sans précédents ! Fascinant, vraiment fascinant…
— Contenez votre excitation, magos, des gens sont morts, par l'Empereur !
— Vous sous-estimez la valeur d'une telle découverte, légat. Si ce qu'ont rapporté ces hommes est vrai, et pas le fruit d'une confusion dans le tumulte d'un affrontement, alors cette espèce n'est pas à prendre à la légère. Beaucoup de formes de vie, la nôtre par exemple, entretiennent un dimorphisme dit 'sexuel'. Cela veut dire qu'il y a une différence physiologique profonde entre les sujets mâles et femelles. Cela permet une identification plus aisée des partenaires, et selon le sexe il y aura des caractéristiques biologiques inhérentes », j'eus le plus grand mal à ne pas lever les yeux au ciel devant le sourire goguenard du Konoride. « Vous me décrivez ici au moins trois formes associées à la même espèce. C'est la marque d'une capacité d'adaptabilité et d'évolution proche de la mutation contrôlée. Identifier les marqueurs génétiques d'une telle espèce serait un bond en avant formidable de nos connaissances en génomanipulation.
— Elle est avant tout une menace pour cette planète, alors nous déterminerons en temps utile les utilisations particulières que votre ordre voudra en faire. Notre priorité ici est d'identifier et de fournir des moyens de contrôles à la population, possiblement de décider du déploiement d'une force de frappe pour les endiguer.
— Sauf votre respect M'sieur, en une vingtaine d'années ces gens ont probablement déjà trouvé tout seuls comment faire, » intervint Ordnat. C'était probablement la chose la plus pertinente que le mercenaire ait pu dire depuis que je l'avais rencontré.
— Peut-être. Mais de ce que nous savons, rien n'a été résolu. Vous avez entendu notre hôte, ils sont toujours harcelés par ce qui est sorti de ce puits infernal. L'Imperium ne pourra pas prospérer tant que les xénos qui y habitent vivront. Notre devoir envers l'Empereur est donc de purger ce problème !
Je soupirai. Il n'était pas étonnant que les premières volontés de Van Copper soient destructrices. C'était si inattendu de la part de l'Inquisition ! Pourtant, notre espèce pouvait tant apprendre de ces formes de vies endémiques qui avaient développé leurs caractères génétiques après des millénaires dans un environnement inconnu. Selon les rapports, elles avaient dû proliférer dans les souterrains, jusqu'à ce que l'activité humaine les révèle au grand jour malgré elles. Face à cette agression extérieure, il n'était pas étonnant qu'elles réagissent ainsi pour se protéger. Beaucoup d'espèces Xenos découvertes par l'Imperium voyaient leur instinct de préservation s'emballer à l'extrême, et à raison. Tout ce qu'il touchait, l'Imperium finissait par le détruire, alors pour survivre elles devaient faire preuve de suffisamment de violence pour réussir à le tenir à l'écart. Malgré tout, il pouvait se passer une année, dix, ou cent, toutes finissaient écrasées sous les chenilles de l'implacable machinerie impériale.
Avec un peu de chance, j'aurais le temps ici d'en apprendre plus sur celle qui peuplait les caldeiras, avant qu'elle ne soit réduite en poussière par les foudres inquisitoriales. Peut-être Van Copper accepterait-il de déployer une partie de ses efforts à la traque de certains spécimens, si je lui mentionnais les sommes formidables que le Mechanicus était prêt à débourser pour récompenser la capture d'une nouvelle espèce.
Perdu dans mes réflexions, je ne remarquais pas tout de suite l'ambiance glaciale qui s'était brutalement installée dans la pièce. Le légat s'était figé, et ses deux hommes de main tripotaient nerveusement les étuis de leurs armes de service. Je voulus demander la raison de leur nervosité, mais un regard de Van Copper m'intima au silence.
— Velma ? Qu'as-tu ressenti ? » je remarquai soudain que la psyker marmonnait d'une manière encore plus incohérente que d'habitude. Une main sur le front, elle semblait sonder les environs, et la température de la pièce avait chuté en conséquence. Lorsqu'elle parla enfin, sa voix n'était qu'un murmure sépulcral qui me glaça les sangs. Soudainement mal à l'aise dans mes robes, je commençais à m'agiter nerveusement. Le paisible voyage m'avait presque fait oublier la nature déplaisante de l'adepte, et je pouvais pour la première fois constater l'aura que dégageait un tel pouvoir. Pourtant, les trois agents de l'Inquisition ne semblaient pas en souffrir autant que moi, probablement par habitude.
— De l'hostilité… beaucoup d'hostilité », articula-t-elle avec peine. Ses mots étaient hachés, comme s'ils lui écorchaient les lèvres. « Cet endroit est… rempli de perturbations, dont je n'arrive pas à expliquer l'origine, alors je n'avais pas repéré ces émotions intrusives dans le flot habituel.
— Que… qu'est-ce que ça veut dire ? » demandais-je avec inquiétude.
Ordnat se précipita vers la fenêtre et jeta un regard dans la rue en contrebas, puis il déballa avec une rapidité et une aisance toutes militaires un fusil d'assaut intimidant qui était entreposé dans une housse de voyage. Mickael ouvrit une valise à serrure contenant quatre pistolets-mitrailleurs compacts, en saisit deux dont la crosse était repliée, puis en donna un au légat qui se hâta de vérifier les munitions et de s'assurer que son revolver pendait bien à sa ceinture.
— Velma est capable de sentir passivement les émotions de surface qui l'entoure. Pour éviter d'être submergée en continu, elle a conçu un 'flot' neutre qui comporte tout ce qui reste dans la quantité ordinaire, et perçoit les agglomérats inhabituels comme des alertes. Je l'ai entraînée à reconnaître en priorité une émotion particulièrement forte, qui anime presque toute personne nous souhaitant du mal, à moi et mes hommes : la haine. Ça n'est pas une méthode toujours efficace, car l'attaque pourrait tout aussi bien ne pas être dirigée contre nous, et beaucoup d'assassins professionnels tuent si froidement qu'il est impossible de les voir venir de cette manière. Mais dans certains cas, ça nous a sauvé la vie.
Tout en parlant, il avait déplacé son bureau, et le renversa en face de la porte pour créer un abri improvisé.
— Monsieur », continua Velma. « Ils approchent. » Sa peau blanche était encore plus pâle que d'habitude, et ses tuyaux d'assermentation étaient parcourus de lueurs bleutées. Elle faisait un effort visible pour utiliser ses compétences, et je me demandais à quel point c'était normal.
— Combien ?
— Je… je n'en suis pas sûre. Leurs auras sont singulières. Certaines de leurs émotions me donnent le sentiment d'être… animales.
— Animales ?
Ils n'eurent pas l'occasion d'approfondir le sujet, car nos invités choisirent ce moment précis pour lancer leur assaut.
Je n'ai pas beaucoup de souvenirs de l'attaque. Lorsque le mur attenant à la chambre voisine explosa, je me trouvais à portée de souffle, et je fus propulsé comme un paquet de chiffons contre le lit du légat, me cognant la tête sur le longeron. Ce qui est arrivé après cela ne fut pour moi qu'une succession désarticulée de flashs brumeux.
Pour une raison qui m'échappe, Ordnat eut la présence d'esprit de me cacher sous le sommier avant d'ouvrir le feu sur les assaillants. De mon abri tout relatif, je pus avoir quelques aperçus de la scène, malgré mon tournis nauséeux. Non pas qu'il y eut grand-chose à voir, car la déflagration avait soulevé une grande quantité de poussière, qui peinait à retomber. Je me rappelle cependant les éclairs qui illuminaient la brume, le corps inanimé de Velma, et le légat qui hurlait ses ordres à Mickael pour la ramener à l'abri du bureau. Les échanges étaient parfois intenses, parfois sporadiques, et il m'était impossible d'estimer quel camp avait l'avantage sur l'autre. Bientôt, le malaise me rattrapa, et je tournai de l'œil.
Lorsque j'ouvris à nouveau les yeux, l'affrontement était terminé. On m'avait sorti de ma cachette et assis dos au mur pour que je reprenne mes esprits. Deux autres de mes compagnons étaient allongés sur le sol, et aucun de nos agresseurs n'étaient visibles.
Avec peine, je me remit sur pieds, aidé par un Van Copper égratigné, mais en vie. Le gérant de l'hôtel était là lui aussi, et admonestait deux grands types, probablement les hommes chargés de la sécurité des lieux. Un coup d'œil me permit de constater que Velma ne souffrait que de contusions, même si elle était inconsciente. L'interrogateur, en revanche, c'était une autre paire de manches. Ordnat était penché sur lui, et faisait preuve d'une ressource que je ne lui connaissais pas en matière de traitement des blessures par balles. Après tout, il était certainement un ancien militaire et devait avoir déjà vu son content de blessures graves. Malgré tout, il ne faisait qu'endiguer le problème ; Mickael avait besoin d'un vrai médecin ou il ne serait plus de ce monde avant la fin de la journée. Le pauvre crachait du sang et paraissait à peine conscient.
— Légat, laissez-moi ausculter votre homme », dis-je en me relevant. « Je n'ai pas besoin de puiser très loin dans mes connaissances pour comprendre qu'il est mourant.
Il hocha gravement la tête. Surmontant la nausée du choc, je m'approchai de l'interrogateur et entrepris d'analyser son état. Je fus devancé par Ordnat, qui me surprit une nouvelle fois en remplissant parfaitement un rôle d'assistant. Il me désigna du menton la plaie qu'il tentait de compresser à l'aide de bouts de vêtements déchirés.
— Blessure au bas du thorax, côte fracturée et poumon probablement perforé.
— Ça colle avec les expectorations de sang. La balle est toujours à l'intérieur ?
— Oui, il n'y a pas de blessure de sortie.
— Il faut la retirer.
— Sa clavicule a aussi été fracassée par un autre tir, sans compter la blessure à la jambe. Mais vu le reste c'est quasiment négligeable. Je l'ai bandée comme j'ai pu.
Tout en parcourant les plaies d'un regard habitué, je sortis mon Medicae. Je n'étais pas médecin, mais j'avais rapidement constaté les bienfaits de mettre en pratique certains pans de ma formation pour traiter les blessures de mon entourage, ou les miennes. Plus d'une fois, je n'avais pu compter que sur mes connaissances pour me sortir d'une situation délicate dans laquelle m'avait fourré une enquête.
— Redresse la table et dépose-le dessus », dis-je en m'adressant au mercenaire. « S'il me faut l'opérer, je dois le faire dans des conditions optimales. » À ma surprise il obtempéra sans rechigner. De mon côté, je fouillais ma trousse et en sortais deux poches de sang synthétique universel, ainsi que des clamps et des écarteurs.
— Bien », soupirais-je, rattrapé par le fait que nous n'étions arrivés sur la planète que quelques heures auparavant. « Sauvons-le.
Dix minutes plus tard, la balle extraite reposait sur une coupelle de métal. J'avais recousu du mieux que j'avais pu, et stabilisé ses autres plaies. Le bandage à la cuisse réalisé par Ordnat s'était révélé efficace, mais il avait néanmoins fallu le changer. Du reste, son épaule était fermement immobilisée, mais il lui faudrait de nombreuses semaines de convalescence pour que la clavicule se ressoude correctement. Comparé à sa blessure au thorax, le reste était plutôt bénin.
— J'ai fait tout ce que j'ai pu, légat. Votre homme est entre les mains de l'Empereur désormais, » annonçai-je. On nous avait informé quelques minutes plus tôt qu'un médecin était en route pour prendre en charge l'interrogateur. Il serait ensuite conduit au dispensaire pour s'y reposer.
— Vous m'impressionnez, magos. Vous avez conservé votre sang-froid malgré la situation, je ne m'attendais pas à ça d'un… d'un…
— D'un gratte-papier ?
— D'un homme de science.
— Je croyais pourtant vous avoir expliqué ne pas être un simple laborantin. J'ai vécu mon lot de fusillades, vous savez. Si tout ceci n'avait pas été aussi soudain, et si je n'avais pas été assommé, croyez bien que je me serais défendu.
— C'est une chose de l'entendre, c'est une autre de le constater.
— Quoiqu'il en soit, notre mission vient de prendre une autre tournure, mais je pense que vous en êtes conscient.
— Aussi intelligent soyez-vous, vous ne m'apprendrez pas mon travail. Il y a peu de raisons qui puissent pousser un groupe organisé à attaquer une équipe de l'Inquisition. Les gangs sont plus malins que ça. Nos agresseurs en avaient probablement après nous à cause de notre mission, et étaient très bien renseignés.
Une chose me frappa lorsque j'eu balayé la pièce du regard.
— Où sont les corps ? N'ont-ils eu aucune perte ? Pourquoi ont-ils cessé leur attaque ?
— Moi j'suis certain d'en avoir eu un, patron », intervint Ordnat tout en épongeant le sang qui lui recouvrait les mains. « Celui qui s'était mis à découvert pour canarder Mickael lorsqu'il a traîné Velma à l'abri. Deux balles dans le buffet. Les gros bras du proprio disent en avoir tué un autre.
— Lorsque les gorilles de Viktor sont arrivés », continua Van Copper, « ces amateurs ont paniqué et pris la poudre d'escampette. Il y a bien des taches de sang dans le couloir et dans la chambre voisine, ce qui indique qu'ils sont partis avec les morts et les blessés. Je pense qu'ils ne s'attendaient pas à rencontrer une telle résistance, et sans les dons de Velma, ç'aurait très bien pu être le cas.
L'intéressée avait été allongée sur le lit du légat, et se remettait d'une légère commotion cérébrale. Son lobe frontal avait pris un sacré coup, ce qui impliquait qu'elle resterait dans les vapes un bon moment. Je décidais de veiller à son chevet, pendant que Van Copper, accompagné du mercenaire, allait converser avec un Viktor très embêté. Pour une fois, je pouvais me ranger à l'a priori du légat, qui devait trouver très bizarre que notre groupe à peine arrivé soit attaqué dans son établissement avec autant de précision. Comme si tout avait été parfaitement anticipé et préparé.
Sous peu, le médecin annoncé débarqua dans la chambre, et il emmena l'interrogateur sur un brancard avec l'aide de ses assistants. Je me retrouvais seul avec la psyker, qui même dans son sommeil était nimbée d'une légère phosphorescence violette. Ses lèvres s'agitaient et semblaient dire quelque chose. J'en approchais l'oreille mais ne saisit que des bribes.
— … me voit… un œil… dans les ténèbres… faim… irrépressible…
Elle continua ainsi pendant de nombreuses minutes, certainement victime des cauchemars qui toujours assaillaient sa race. Je n'étais pas très érudit dans le domaine, et n'avait pas l'intention d'en apprendre plus que cela. S'intéresser aux sciences psychiques était un risque qui ne valait pas le fait d'attirer l'ire des inquisiteurs. Leur velléité à étouffer le moindre agissement à ce sujet était de notoriété commune, et peu étions-nous à braver les interdits. De toute manière, tout magi normalement constitué ne chercherait pas à s'aventurer sur ce domaine, qui était la parfaite antithèse de tout ordre scientifique. Les psykers et leurs pouvoirs perturbaient l'équilibre des choses et accomplissaient des prodiges au-delà de l'entendement humain. Cette galaxie, aussi dérangée soit-elle, reposait sur des principes fondamentaux qui garantissaient son bon fonctionnement, et l'humanité n'avait jamais autant périclité que depuis l'apparition des abhumains capables de la manipuler à loisir. Alors pour ces raisons, j'avais plus que d'autres le droit d'entretenir envers eux une méfiance toute intellectuelle ; mais aujourd'hui je devais ma vie à l'un d'eux et à ses capacités, ce qui ferait réfléchir n'importe quel homme de bon sens.
Dehors pointait le crépuscule. Je décidais de m'aventurer sur le balcon, malgré la possibilité que nos nouveaux ennemis rôdent toujours dans les parages, afin d'observer cette ville à la tombée de la nuit. Sans surprise, l'activité n'augmentait pas comme elle le faisait dans une grande métropole. À certains endroits, le monde de la nuit était si présent qu'il générait plus de revenus que tous les autres commerces des quartiers résidentiels. Il suffisait parfois d'à peine quelques pâtés de maison pour tomber sur des boîtes de nuits, des bars tardifs, des maisons de passe, de jeux, et autres lieux de plaisirs nocturnes. Ici, le coucher du soleil marquait la rentrée des travailleurs, la fermeture des volets, et l'allumage sporadique du peu d'éclairage installé sur les rares avenues. Bien que morne, c'était un changement fortement apprécié. Jouir du calme n'était pas chose aisée dans les cités qui ne dorment jamais. Mais dans les colonies éloignées, les choses étaient différentes. La complexité sociale d'une ruche et les interdépendances entre acteurs économiques laissaient place aux liens de simplicité entre corps de métiers destinés à construire et étendre la mainmise de l'Imperium sur ce nouveau monde. La nature restait omniprésente en de nombreux endroits, et la vie avait cet aspect tranquille et peu répétitif.
Je passais donc un petit moment sur une des chaises de cet étroit balcon, jusqu'à constater à force d'observation qu'une certaine tension marquait visiblement ce moment de la journée. Une ménagère jeta un coup d'œil à droite et à gauche avant de verrouiller un volet, un homme marchant rapidement et d'un pas nerveux vérifiait fréquemment les ombres des ruelles, pas un enfant ne bravait l'heure tardive et même la milice qui patrouillait les rues dans des cagoules sombres était à couteaux tirés. Fallait-il en déduire que la menace des 'Voraces', comme ils les appelaient, était si omniprésente qu'elle avait également investi la ville ? Je me sentis soudain de plus en plus mal à l'aise à l'idée de rester trop longtemps à découvert, malgré la sécurité relative du premier étage. D'autant qu'un grondement lointain indiquait la formation prochaine d'un orage d'été. Et alors que je m'apprêtais à retourner à l'intérieur, j'eus la sensation brûlante d'être observé.
Je ne m'explique pas pourquoi, mais les ténèbres qui s'étaient faites sur les toits environnants devinrent soudainement hostiles. Comme si une présence les rendait plus sombres encore, plus dangereuses. Mon cerveau reptilien hurlait sous la pression d'un instinct de survie uniquement étouffé par la curiosité, et je me forçais à les arpenter du regard dans l'espoir de discerner quelque chose. Difficile en l'état de ne pas prendre chaque recoin obscur comme la cachette supplémentaire d'un ennemi indiscernable, mais je ne pouvais m'empêcher de distinguer des formes sombres hanter la nuit. Simples paréidolies de mon esprit terrifié, me disais-je, mais ce que je vis alors, j'en suis certain, n'étais pas le fruit de mon imagination.
Deux toits plus loin, deux petites lueurs rouges, un peu trop parfaitement horizontales, et que j'avais initialement prises pour des veilleuses quelconques, avaient changé de position. Elles dardaient vers moi un regard qui ne flanchait pas, mais il m'était impossible de comprendre leur nature. Ce fut grâce à un éclair de chaleur que j'eus l'horreur d'entrapercevoir leur propriétaire.
À vrai dire, je ne peux d'aucune manière dire précisément ce que c'était, car l'aperçu fut bref. Quelques instants plus tard, et alors que je plissais les yeux pour espérer en voir plus, au grand dam de mon instinct de survie, un autre éclair ne me révéla qu'une toiture vide, ce qui me fit questionner le fait même que quelque chose y ait été présent. Si c'était le cas, 'elle' se déplaçait à une vitesse qui dépassait l'imagination. Mais la seconde précédente restait pourtant gravée dans ma mémoire photographique. D'aspect ramassée, l'apparition était dotée d'appendices multiples et bardées d'arêtes. Cette galaxie recelait de nombreux phénomènes, des espèces toutes plus uniques les unes que les autres, et un magos tel que moi ne pouvait que s'en émerveiller. Cependant, et peut-être à cause de ça, il ne m'avait fallu qu'un court instant pour vouloir ne plus jamais croiser à nouveau ces deux petites prunelles maléfiques. Je battis en retraite, le souffle court, et me barricadait derrière la porte-fenêtre.
À ma grande surprise, la psyker s'était réveillée. Blottie sur les couvertures, les bras autour des genoux, elle semblait toujours groggy, ce qui lui faisait office de regard rivé au sol. Lorsque je refermai derrière moi, elle leva la tête.
— Vous l'avez vu ? Je sens que vous l'avez vu.
Elle avait la voix faible.
— Quoi ? Qu'est-ce que je suis censé avoir vu ?
— La voix dans le noir, les grattements dans ma tête… elle me cherche… elle me veut. Il faut l'en empêcher Igniatus, il faut l'en empêcher !
— Je ne la laisserai pas faire, rassurez-vous. Reposez-vous maintenant », dis-je en la forçant à s'allonger. « Vous avez pris un vilain coup à la tête, tout ne doit pas être très clair pour le moment, nous aviserons demain.
— Je l'ai vue », marmonna-t-elle, « elle me veut, elle me veut, vous ne devez pas la laisser m'approcher… promettez-le moi…
— Je vous le promets. Dormez maintenant.
Aussi soudainement qu'elle s'était réveillée, elle retomba dans un sommeil agité, et je décidai de la laisser se reposer sans la perturber. Ses dernières paroles m'intriguaient, cependant. Un psyker ayant toute sa tête, quoi que cela veuille bien dire, faisait déjà peu de sens en temps normal, alors un tel choc devait certainement encore plus agiter un esprit tourmenté. Mais elle avait évoqué ma mystérieuse rencontre avec l'apparition des toits d'Ordmantel sans que je n'en fasse mention. Peut-être l'avait-elle lu dans mon esprit et interprété à sa tortueuse manière ? Difficile de le dire.
Dans le couloir, je retrouvai Ordnat, occupé à nettoyer son fusil d'assaut après en avoir démonté les pièces. Il gardait un automatique à portée de main, dont le cran de sûreté était déjà relevé, et s'était vêtu d'une armure pare-balles. Pour autant que je sache, il serait sans doute étonné que je connaisse ces choses-là et puisse les identifier sur une arme.
— Comment va Vel' ?
— La psyker va bien. Elle s'est brièvement réveillée mais je crois que le contrecoup était trop dur à encaisser.
— L'appelle pas comme ça.
— … Comme quoi ? » questionnai-je, étonné de la sécheresse de sa voix.
— 'La psyker'. Comme si c'était tout c'qu'elle était. Un outil, sacrifiable, pratique… détestable.
— Ce n'est pas ce que je pense, mais je soutiens n'avoir rien dit d'erroné.
La sympathie du mercenaire envers Velma ne m'était jamais vraiment apparue jusqu'ici. Je suppose qu'il était ce genre d'homme bourru et taciturne, mais à la loyauté infaillible envers ceux qui avaient gagné son respect. De ce que j'avais compris, le groupe d'acolytes travaillait ensemble depuis de nombreuses années, alors je commençais à saisir l'étendue des liens qui les unissaient, au-delà des apparences. C'était dans ce genre d'épreuves que de tels liens devenaient évidents.
— Parlote autant qu'tu veux, mais pour le moment t'es pas bien différent des salauds qui lui crachent dessus dans la rue quand elle passe. J'en ai r'mis plus d'un à sa place. C'genre de haine, ça commence par l'habitude de n'lui rappeler que c'qu'elle est, jusqu'à finir par oublier son nom.
Il n'avait pas totalement tort, mais je ne pensais pas un jour tomber sur quelqu'un se souciant assez d'un psyker pour prendre sa défense jusque dans les détails. J'éludai l'argumentaire d'un geste de la main. Cette sagacité n'allait pas au mercenaire, et une partie de mon esprit refusait de lui concéder ce genre de terrain.
— Nous avons de plus importants problèmes pour l'instant. Pour autant que nous le sachions, nous sommes tous en danger de mort, et c'est infiniment plus problématique que de savoir si mes choix de mots font ou non du tort à quelqu'un. » La remarque lui arracha un grognement inidentifiable. « Où se trouve le légat ? Il est avec le gouverneur ?
— Dans not' piaule, il vient d'arriver. J't'interdirais bien de rentrer, mais il m'en a pas donné l'ordre.
Étant incapable de déterminer s'il plaisantait ou était sérieux, je partis en poussant un soupir de circonstance.
À peine eus-je passé la porte que je fus chaleureusement accueilli par d'intimidants revolvers pointés vers mon crâne exposé. Leurs propriétaires étaient de la même espèce qu'Ordnat ou que les gardes de l'hôtel : des porte-flingues à la gâchette facile. Un autre aurait été impressionné, mais on avait suffisamment braqué d'armes sur moi pour que je ne m'en émeuve pas.
— Dites à vos sbires de baisser leurs armes, gouverneur. Ils menacent un agent de l'Inquisition, et également un magos représentant de l'Adeptus Mechanicus. Cet homme a plus de valeur que l'entièreté de votre foutue ville », s'interposa le légat, assis sur une chaise dans un coin de la pièce. Il bandait cérémonieusement une plaie à son avant-bras.
Sur un geste dudit gouverneur, un homme bedonnant à la carrure intimidante, les gardes obéirent. Autant de reconnaissance de la part de Van Copper avait de quoi surprendre, mais j'étais loin d'être dupe. Sur beaucoup de points, c'était vrai, je constituais une inestimable source de savoir et de connaissances, mais son véritable objectif était d'imposer son autorité devant le représentant de la ville. Le fait que celui-ci soit debout alors que le légat s'était assis sans vraisemblablement proposer de siège à son invité en était caractéristique. Tout bon agent de l'Inquisition apprenait en cours élémentaire à faire respecter cette autorité, jusqu'à instiller la peur s'il le fallait. Cependant, la peur était un outil instable, et ce n'était certainement pas mon statut de magos qui allait la générer.
— Et puis, après tout, c'est vous qui vous trouvez dans ma chambre.
Après un moment d'incrédulité, ma remarque arracha un grand rire à notre imposant invité.
— Vous devriez prendre exemple sur votre sage, homme de l'Inquisition. Il ne se laisse certainement pas submerger par la tension.
— Ne m'en voulez pas de m'inquiéter pour ma sécurité », grinça Van Copper. Je compris être devenu pendant un court instant le pivot de leur petit jeu de pouvoir. « En ces lieux elle me semble toute relative, étant donné avec quelle rapidité mon équipe et moi-même avons été attaqués à peine après avoir atterri. Étant garant de la loi et de l'ordre, vous aurez sans doute une idée sur l'identité de nos agresseurs ?
Il haussa les épaules.
— Je ne vous apprendrais rien en vous disant que l'Inquisition a beaucoup d'ennemis. C'est regrettable, mais Ordmantel est une petite ville. Les rumeurs vont bon train, et celle de votre arrivée aura vite circulé. Vous êtes un événement rare. Il n'aura pas été bien difficile d'obtenir des précisions à ce sujet. À partir de là, quelque réprouvé chassé auparavant par vos gens et ayant obtenu refuge ici, ou un groupe quelconque entretenant une rancune envers vous, que sais-je, aura fomenté cette attaque. Je vous promets néanmoins d'ouvrir une enquête pour faire la lumière sur cette histoire. Il ne sera pas dit que des agents du Trône ont été impunément pris à partie dans ma ville. Je ne voudrais pas que vos maîtres pensent que je laisse faire ce genre de choses.
— Non, vous ne le voudriez pas », accentua Van Copper avec un rictus évocateur. « Cependant, gouverneur, je n'ai pas survécu aussi longtemps sur le terrain parce que je prenais tous les événements malheureux pour des 'coïncidences', ou des 'coups du sort'. Chaque action a une cause et une conséquence. Et la conséquence de celle-ci, c'est que je vais en découvrir la cause. Avec ou sans vous.
— Vous soupçonnez donc que tout ceci a à voir avec ce qui vous a amené sur notre monde ?
— Contrairement à vous, je n'en doute pas un seul instant.
— Je ne peux vous en blâmer, même s'il m'est difficile de trouver un lien entre notre problème de prédateurs et une tentative de faire taire une investigation de l'Inquisition. Insinueriez-vous que certains de nos gens seraient ravis qu'ils continuent de tuer nos bêtes, nos femmes et nos enfants ?
— Ce genre de lien n'est pas toujours évident à première vue, mais rassurez-vous, j'en ai vu des plus biscornus au cours de ma longue carrière.
— Allons ! Même si je regrette un tel cheminement d'esprit, il est probable que certains de mes concitoyens aient vu d'un très mauvais œil que l'Inquisition vienne fourrer son nez dans nos affaires. Vous savez, le 'ne venez pas nous dire comment régler nos problèmes, nous pouvons très bien le faire nous-même'.
Toujours cantonné au pas de la porte et séparé des protagonistes par un rideau bardé d'acier, à défaut de neurones, j'observais la scène avec intérêt. Le gouverneur était un homme au caractère tranquille qui ne présentait pas de signes d'énervement ou de stress, comme il était commun de le constater chez ceux qui avaient des choses à se reprocher, ou plus généralement chez ceux qui se retrouvaient embourbés dans les questions parfois déstabilisantes des inquisiteurs. Un tel calme commençait visiblement à énerver Van Copper, bien que la modération ne fasse pas partie de ses qualités de manière générale.
— Dans ce cas, je peux vous accuser de ne pas savoir tenir vos gens, et exiger que vous preniez des mesures immédiates pour que cela ne se reproduise pas. Bien évidemment, les coupables seront retrouvés, et punis de manière exemplaire. Je dispose du pouvoir nécessaire pour décréter une loi martiale, s'il le faut, et si votre colonie me semble être devenue un nid de dissidents, croyez bien que je n'hésiterais pas à demander le renfort de la garde impériale pour y remettre de l'ordre ! »
Je grinçai des dents. Il n'était jamais très judicieux de se faire un ennemi du dirigeant des lieux, même si je comprenais que le légat en soit venu à penser que celui-ci avait quelque chose à voir avec notre mésaventure.
— Inutile d'en arriver à de telles extrémités », répliqua le gouverneur, qui s'était raidi. « Je vais faire en sorte qu'il ne vous arrive plus rien de tel au cours de votre séjour. Peut-être pourrions-nous passer à l'affaire qui nous intéresse ?
— Certes. Mais nous reviendrons sur cette attaque, gouverneur, soyez-en sûr. J'ai un agent sur le carreau, et deux autres qui ont la chance de ne souffrir que de commotions, alors je ne la prends pas à la légère. » Il approuva d'un signe de tête guindé. « Bien. Maintenant, je voudrais que vous me mettiez à jour du problème que vous rencontrez ici, et malgré ce contretemps, je le résoudrai.
Au cours de l'heure qui suivit, le gouverneur combla nos lacunes et nous apporta les informations qui manquaient au rapport initial. La caldeira en question, située à une cinquantaine de kilomètres de la ville, était devenue une zone mortelle impossible à approcher. De toute évidence, c'était le territoire des 'Voraces', et ils ne le quittaient pas. Plusieurs tentatives de nettoyer ce puits infernal avait été faites, mais chaque victoire des colons était de courte durée et se soldait toujours par une contre-attaque brutale qui balayait leurs efforts. Nombre d'anciens miliciens portaient les stigmates de ces échecs, quand ils avaient eu la chance d'y survivre. Puis, ils avaient abandonné l'idée de se débarrasser du nid, et cherché à se retrancher autour pour protéger les terres qu'il leur restait. Une zone d'exclusion de laquelle les Voraces ne semblaient pas sortir avait été établie, et la passe de Jakob, un ravin abrupt situé dans les montagnes servait de fortification pour barrer l'accès à la vallée où Ordmantel élevait ses troupeaux et cultivait ses champs.
Graduellement, tout ce qui se trouvait au-delà de la passe s'était transformé en un lieu mort et désolé. Les plantes elles-mêmes n'y poussaient plus, et aucune autre forme de vie que les prédateurs en maraude n'y subsistaient. Mais un autre problème avait alors accablé les colons. Parfois, des dolines faisaient leur apparition au cœur même des zones protégées. Ces soudains effondrements de terrain révélaient des galeries souterraines desquelles jaillissaient les Voraces, si elles n'étaient pas scellées rapidement. Nombre de fermes avaient été retrouvées dépourvues de leurs propriétaires et de leurs bêtes en l'espace d'une nuit.
Alors les fermiers s'étaient retranchés eux aussi, et ceux qui en avaient les moyens avaient transformé leurs exploitations en bastions bardés de tourelles automatiques, de détecteurs de mouvement et de mines. La nuit, les animaux étaient enfermés dans des entrepôts sécurisés, et les hommes se barricadaient en priant pour qu'aucun de ces trous mortels ne se forme à proximité de leurs maisons.
Malgré tout, la vie suivait son cours, et ce genre d'événements était rare. Généralement, les Voraces se cantonnaient à leur territoire, et il était impossible de dire si les dolines étaient de leur fait, ou s'ils profitaient juste de la situation lorsqu'elle se présentait. En tout cas, pour toutes ces raisons, les habitants ne colonisaient de nouvelles terres qu'avec la plus grande prudence.
— Pour ce que nous en savons », achevait le gouverneur, « la caldeira du Val d'Alveir est la seule à notre connaissance. Notre exploration de la planète n'en a révélé aucune autre, mais nos déplacements sont limités alors il pourrait en exister dans les nombreuses vallées et forêts de grands saules des zones reculées.
— Il est peu probable que cette espèce n'ait proliféré qu'à un seul endroit de la planète », intervins-je, « peut-être est-elle endémique à cette région, mais les grands prédateurs ont tendance à étendre leur territoire ou à en changer, si les proies se font rares. Ou bien ne peuplent-ils normalement que les souterrains ? Cela expliquerait peut-être leur circonspection à s'aventurer à la surface…
— Mais quel genre de proies trouvent-ils, en dessous ? Vu leur appétit, il faudrait qu'il existe tout un autre monde débordant de vie juste sous nos pieds ! Pensez-vous qu'une telle chose soit possible, magos ?
— Une abondante vie souterraine n'est pas chose rare, j'ai pu en constater de nombreux exemples. Les mines de Lex Cardinale avaient mis au jour une espèce de créature simiesque aveugle et sans poil de la taille d'un chien, qui se nourrissait d'insectes. Lorsque l'exploitation de la planète a percé cet écosystème en vase clos, en détruisant lentement les proies dont ils se nourrissaient, la faim les a poussés à devenir agressifs, jusqu'à attaquer les mineurs isolés dans le but de les dévorer.
— Vous pensez que c'est ce qui se passe ici ?
Je restai songeur pendant un moment.
— Probablement. Mais c'est l'échelle qui me préoccupe. Aucune créature exclusivement souterraine ne pourrait ainsi atteindre une taille supérieure à l'homme sans s'aventurer à l'extérieur pour trouver des proies suffisamment grandes. Impossible que le sous-sol renferme suffisamment de vie pour cela.
— Dans ce cas-là, c'est probablement déjà ce qu'ils faisaient jusqu'ici.
— Mais ça voudrait aussi dire que votre val n'est pas le seul endroit de cette planète où elle vit. Une telle agressivité et un tel besoin de nourriture ne vous conduit pas à rester dans une cinquantaine de kilomètres carrés de terrain.
Puis , nous finîmes par nous accorder sur le fait que nous en savions finalement assez peu. En une vingtaine d'années, les colons n'avaient pu récolter qu'à peine assez de données sur leur adversaire écologique pour établir que c'était affamé et territorial. Un profilage nécessitait bien plus de connaissances sur l'animal que cela, alors le gouverneur avait accepté à contrecœur de nous mener demain sur son territoire. Nous regagnâmes nos logements respectifs en décidant avoir vécu suffisamment de sensations fortes pour une journée.
