Partie 2 : Expédition.
Le véhicule blindé filait sur la route bitumée, escorté par deux jeeps militaires remplies de miliciens en armes. Notre transport lui-même était curieusement armé : équipé d'une tourelle fermée et hérissé de pointes barbelées, il pouvait déployer un puissant champ électrique sur ses parois extérieures pour repousser quiconque s'approcherait d'un peu trop près. Je mesurai un peu plus l'ampleur de la terreur qu'inspiraient les Voraces ; les miliciens étaient tous sur les nerfs, crans de sûreté relevés et doigts sur la gâchette de leurs armes, alors que nous n'avions même pas encore atteint la passe de Jakob. De toute évidence, ils étaient particulièrement réticents à l'idée de devoir nous emmener dans leur domaine. Je ne leur en voulais pas. Fut un temps, ces créatures étaient la première cause de mortalité des colons, à en juger par leurs fichiers nécrologiques, alors même si la situation était depuis longtemps stabilisée il n'était pas étonnant que leur présence soit devenue une source de peur et d'anxiété permanente.
Mon regard parcourut la baie de transport. Van Copper avait un regard sérieux mais préoccupé, Ordnat fixait son fusil d'assaut comme s'il avait quelque chose à lui reprocher, et Velma, assise dans un siège isolé du reste, n'était pas plus bavarde que la dizaine de miliciens qui nous accompagnait. Ces derniers étaient particulièrement bien équipés pour une simple garde gouvernementale. Il n'était cependant pas étonnant qu'un monde constamment sur la défensive soit autant disposé à entraîner et équiper des hommes d'armes, et apparemment, le gouverneur disposait d'une véritable petite armée personnelle constituée de ces soldats, dont le caractère endurci ferait pâlir certains vétérans de la Garde. Ceux-ci portaient des combinaisons aux arêtes renforcées, inutiles pour stopper des balles, mais destinées à atténuer les effets d'une morsure ou d'un coup de griffe. On nous avait fourni un équipement similaire mais plus léger, qui ne couvrait pas autant de surface et m'inspirait de sérieux doutes sur nos chances de survie en cas de rencontre avec l'un de ces prédateurs.
Le trajet se déroulait dans un silence maussade, uniquement troublé par les turbulences du moteur et des trous dans le bitume. À force de questions, je pus délier la langue du milicien assis à ma droite, un quarantenaire au visage balafré dont les pommettes saillaient au-dessus d'une barbe de trois jours. J'appris par exemple la raison du nom donné à notre destination.
Jakob Derevitch était un ranger, de ceux ayant exploré et cartographié le val d'Alveir. Lorsque les premiers colons s'y sont installés, quelques fermiers et des chasseurs, il avait pris sa retraite et s'était établi dans la passe reliant le val aux plaines attenantes à la ville. Il aimait la vue surélevée qui englobait ce lieu qu'il avait passé tant de temps à découvrir avec ses camarades. Sa demeure, située en hauteur au-dessus du point le plus étroit de la passe, était devenue un point de passage obligé pour tous ceux qui rejoignaient les terres d'Alveir.
Mais un soir, alors qu'il vaquait à ses occupations habituelles, il avait ressentit une secousse sismique qui avait ébranlé ses fondations. Du balcon, il avait vu au loin des panaches de fumée s'élever à divers endroits du val, et n'avait pas hésité une seule seconde avant de sauter dans son véhicule, équipé de son vieux fusil de chasse.
Tout en remontant à vive allure les routes de terre battue, il avait croisé de nombreuses familles que le tumulte inquiétait, et qui étaient sorties pour essayer de comprendre d'où cela provenait. Ici un frère, ici un père, parfois armés, souvent interdits, contemplaient les dégâts provoqués par la secousse : dans la ferme de grox des Schappia, une clôture déjà fragilisée avait cédé, et le troupeau s'était aventuré dans les plaines, affolé ; une serre s'était effondrée ailleurs, détruisant une année de récolte ; un château d'eau avait déversé son contenu, noyant un volailler et rendant la terre boueuse, marécageuse.
Il avait pris le temps d'aider du mieux qu'il pouvait, mais on le pressait d'aller au bourg de Schelm, le petit village qui s'était construit dans le fond du val, car les fumées et les indices semblaient indiquer qu'il était au centre du sinistre. Il ne l'atteignit jamais.
Alors qu'il approchait du bourg, il avait croisé un groupe de survivants. Ceux-ci couraient éperdument, comme poursuivis, et certains ouvraient le feu sur une chose qui louvoyait dans les fourrés. Avec horreur, il en avait vu trois se faire démembrer en l'espace d'une seconde par un monstre de cauchemar, tout de griffes et de crocs. Sans l'ombre d'une hésitation, il avait dévié son véhicule et foncé sur la forme menaçante, qu'il avait réussi à percuter dans un fracas de chair et de métal. La chose était morte, mais il n'y avait pas de temps à perdre. On lui avait expliqué qu'il avait devant lui les derniers survivants de Schelm, et que ce monstre n'était pas le seul à se balader dans les parages. Toute la population avait été anéantie par ces créatures ayant émergé des profondeurs, s'extrayant de crevasses ayant soudainement percé le sol, ou d'effondrements catastrophiques dans le village. Il avait embarqué les survivants traumatisés, et pris le chemin inverse pour avertir le plus de familles possibles. Sur le trajet, ils avaient senti leurs poursuivants creuser la distance ; des cris inhumains s'élevaient au loin, et ils avaient aperçu des formes floues ramper à une vitesse effarante.
La légende dit qu'un homme aurait refusé de les suivre. Un vieillard presque mourant nommé Ben qui ne voulait pas abandonner sa propriété ; il avait un fusil de chasse militaire et avait obligé Jakob à prendre la fuite. La dernière image qu'ils eurent de lui fut celle d'un vieil homme hurlant des imprécations aux horreurs qui approchaient ; ils avaient entendu de nombreux coups de feu déchirer l'air avant qu'il soit clair qu'il n'avait pas survécu. C'était une anecdote visiblement très populaire, car mon interlocuteur prit plaisir et temps à me la raconter. Je compris que c'était ce genre de moments de gloire qui importaient, qu'il soit vrai ou faux ; un moyen de montrer à quiconque l'entendait que le peuple de cette planète ne s'était pas que soumis à la menace, et l'avait combattue. Je compris aussi que la honte et la colère étaient grandes, car ces histoires n'étaient pas nombreuses, et les habitants avaient probablement plus de désespoirs à raconter que d'exploits. Bien que ces gens ne l'admissent pas facilement, probablement par fierté, le problème était à ce point profond et ancien qu'il s'était ancré dans la culture populaire et dans les mœurs, gouvernant une partie de leur vie contre leur gré.
Omettant volontairement des passages un peu flous, le milicien en vint au moment où les Voraces atteignirent la passe, uniquement défendue par Jakob et les familles qu'il avait pu sauver. Ceux-ci avaient exploité l'étroitesse du ravin pour prendre des positions avantageuses et des angles de tirs croisés, mais même ainsi, la ligne de défense avait menacé de céder de nombreuses fois. Les fermiers connaissaient l'endroit. S'ils n'avait pu les arrêter ici, les monstres se seraient déversés dans la vallée, et plus personne n'aurait eu d'endroit où fuir. Lorsque la milice arriva, les bêtes s'étaient enfin repliées, laissant derrière eux de nombreux cadavres, pas toujours entiers.
Parmi ceux-ci figurait Jakob, qui avait donné sa vie en jetant son camion bourré d'explosifs au milieu de la vague des monstres, accordant un répit de courte durée à ses concitoyens ; ils nommèrent l'endroit en son honneur. Et alors que le milicien achevait son récit, nous arrivâmes en vue de la passe en question.
Le convoi fit halte à l'ombre des versants, devant les grandes portes qui gardaient la route du val. Une véritable petite forteresse avait été construite sur les parois de cette gorge étroite. À cet endroit, le ravin se rétrécissait tellement qu'il n'était pas possible de faire passer plus de deux véhicules de front, alors je comprenais parfaitement qu'il avait été possible de tenir ce goulet face à l'assaut des Voraces, même dans son état premier. Perchés sur les versants de pierre, des passerelles et des tours abritaient l'armement lourd destiné à garder les bestioles à distance, et je devinais aisément que les alentours de la porte étaient truffés de mines et de pièges de toutes sortes.
— Sacrée défense », susurra Ordnat entre ses dents lorsqu'il descendit du véhicule. Il se tourna vers son patron. « J'sais pas encore à quel point ces saletés sont dangereuses, mais à en juger par l'cœur qu'ils ont mis à l'ouvrage, ils doivent vraiment avoir les chocottes d'les voir débarquer à nouveau.
— Comme tu dis, mercenaire », siffla dédaigneusement l'un des miliciens, « t'as aucune foutue idée de ce qu'il y a derrière cette porte, alors soit pas trop prompt à juger de ce qui nous fait peur ou non.
Ordnat haussa les épaules et se contenta de partir vagabonder en jaugeant d'un œil expert les structures défensives des colons. Van Copper s'entretenait avec le gouverneur, harnaché de pied en cap et équipé d'un coûteux sabre énergétique au côté, et Velma était restée dans le camion au milieu de certains gardes, qui semblaient avoir reçu à contrecœur l'ordre de la surveiller. Elle tanguait docilement, parfois agitée de soubresauts qui faisaient froncer les sourcils des hommes autour d'elle. L'air était empli de l'odeur du prométhéum brûlé, mais j'en distinguai une autre, plus subtile mais portée par le vent lorsqu'il provenait du Val : celle d'un festival de senteurs organiques, accentué par une acidité ambiante, qui rendait l'atmosphère un peu âcre. Beaucoup de gardes de la passe portaient des recycleurs d'air, et on nous enjoignit bientôt d'en saisir un.
— Les Voraces produisent une sorte de mixture toxique qui marine dans des bassins tout autour de la caldeira », m'expliqua celui qui m'apporta le mien, « vous verrez bientôt par vous-même, mais ils ont stérilisé la terre et érigé des structures organiques qui sécrètent toutes sortes de toxines. Même avec ces trucs je vous conseille de pas trop vous en approcher une fois là-bas, ces miasmes sont si forts qu'ils attaquent parfois directement la peau.
— Fascinant », murmurai-je pour moi-même, « vraiment fascinant…
Ma réaction interloqua le milicien, qui partit en marmonnant que j'étais fêlé sur bien des plans. Cela ne me surprit pas, lui et ses camarades ne faisaient que répondre militairement à ce qui était pour eux une menace, sans voir toute la complexité et l'ingénierie biologique déployée par ces nouvelles créatures. Pour être honnête, mon inquiétude allait grandissante, à mesure que j'en apprenais plus sur cette espèce, car beaucoup d'indices laissaient supposer un degré de sophistication qui ne pouvait être atteint par une forme de vie simple. Ses mécanismes de défense semblaient très développés, et sa capacité offensive en faisait un plus grand prédateur que tout de ce que j'avais catégorisé jusqu'ici.
Mes pas me dirigèrent vers les escaliers menant au chemin de ronde, qui me gratifia d'une vue des plus étonnantes. Face aux barricades, aux pièges et au piques, la terre avait noircit aussi loin que portait le regard, comme aspirée de tous ses nutriments organiques. Le val d'Alveir devrait déborder de vie animale et végétale, mais j'aperçus avec peine quelques oiseaux, et pas le moindre insecte hormis des mouches carnassières qui voletaient paresseusement en se laissant porter par la brise. Les arbres étaient desséchés, rabougris, aussi sombres que le sol sur lequel ils ne poussaient plus. Au loin, rien ne laissait supposer qu'il y avait autre chose qu'un terrain rocailleux, agrémenté de structures inquiétantes aux morphologies diverses et variées qui se distinguaient dans le brouillard poussiéreux soulevé par les vents.
L'aspect profondément désolé de l'endroit fit naître en moi de nouvelles questions. Comment une espèce endémique pouvait-elle à ce point impacter son environnement au point de le rendre invivable ? N'y avait-il pas un minimum de symbiose ? Peut-être n'était-elle adaptée qu'aux souterrains, et que ses méthodes de survie étaient si extrêmes qu'une fois relâchée à la surface elle n'avait eu d'autre choix que de les imiter de manière tout aussi extrême ? Je couchais sur un carnet mes nouvelles observations, qui s'ajoutèrent aux vingtaines de pages déjà gribouillées de tout ce que j'avais pu rassembler sur mon nouveau sujet.
— Alors comme ça les officiels daignent enfin s'intéresser à not' problème ?
Plongé dans mes réflexions, je n'avais pas vu arriver l'homme de patrouille, qui m'observait maintenant d'un regard curieux. Il était équipé de cette armure à segments que portaient tous les gardes de la passe, et avait retiré son respirateur pour mieux me parler.
— Z'êtes quoi, une sorte de prêtre ? » continua-t-il, inspectant mes robes rouges.
— J'ai une charge de magos-investigateur, pour le Mechanicus.
— Bon sang de bonsoir ! Mes excuses, monseigneur, je n'avais pas reconnu le symbole de votre sainte institution. J'espère ne pas avoir troublé vot' travail.
— Il n'y a pas de mal. Je n'ai pas grand-chose à faire pour l'instant, il n'y a rien à voir ici, hormis des cailloux et des choses mortes.
— Pour sûr, monseigneur. Ces bestioles bouffent tout ce qu'elles rencontrent, sans distinction.
À divers endroits, le sol près des portes était souillé de larges taches brunes, qui détrempaient le sol et les palissades. Ce qui était visiblement les éclaboussures d'un sang sale montait parfois jusqu'aux limites du chemin de ronde, et j'en aperçus même qui entachaient la coursive.
— Vous n'avez jamais réussi à en capturer une ?
— J'aimerais vous y voir… quand tu survis après les avoir rencontrés, c'déjà bien, alors essayer d'les capturer… même à l'époque où ces corniauds attaquaient le fortin régulièrement, ils emportaient les carcasses après l'assaut.
— Vous en avez vus, vous ? Vous pourriez me les décrire ?
— Vous les décrire… difficile à dire. Ces saletés ont toujours attaqué de nuit. » Je hochais la tête. Le fait qu'elles soient photosensibles corroborait leur provenance souterraine. Je pouvais ainsi supposer que nous aventurer de jour dans la caldeira présenterait un risque moindre. « Et lorsqu'elles le faisaient, c'était toujours un bordel inqualifiable. Entre les lumières aveuglantes et les cris horribles, c'compliqué de comprendre quoique ce soit. J'ai un ami qui est mort où vous vous tenez, il y a douze ans. Proprement sectionné au niveau du torse. J'ai pas compris tout de suite qui lui manquait la moitié du corps, alors qu'il mourait dans mes bras, alors vous décrire ce qui l'a buté…
— Je comprends.
— C'que je peux vous dire, c'est qu'y'a probablement rien de plus agressif dans tout l'secteur. Mon père et son père avant lui ont fait la garde impériale, le 12ième Artilleurs Polopiens et le 157ième mécanisé de Prétonia. Y m'ont raconté des choses, des saletés qu'ils ont vu, que ce soit des cultistes du Chaos ou des xénos d'la bordure, et j'ai arrêté depuis longtemps d'être impressionné par leurs histoires, depuis que j'suis stationné ici.
Il marqua une pause pour se passer la main sur le front et en éponger la sueur du casque.
— J'suis même pas sûr d'en avoir déjà tué une. Elles ont une sorte de carapace sacrément solide qui craint pas les p'tits calibres. Y'a qu'les mitrailleuses et les explosifs qui leur font vraiment peur. Heureusement, ça fait des années qu'on en a pas vu un ici.
— Vraiment ?
— Ironique, hein ? Toute cette forteresse, ces défenses, et eux ils s'contentent de creuser sous nos pieds comme dans un fromage pour attaquer nos arrières, dans la plaine. Enfer, pour c'qu'on en sait, ils pourraient très bien avoir des galeries partout sous la ville.
L'idée était, en effet, inquiétante. Au cours des treize dernières années, la situation avait grandement évolué depuis l'alerte envoyée par le précédent gouverneur. Si le Mechanicus avait eu plus d'informations à ce sujet, peut-être aurait-il envoyé une plus grande expédition, avec plus de moyens, pour étudier les voraces. C'était mon rôle désormais, et je comptais bien faire en sorte d'avertir ma hiérarchie au plus vite de la menace qui pesait sur cette planète. Avec un peu de chance, je pourrais réussir à contenir le problème tout en découvrant toutes ses particularités biologiques, et en retirer suffisamment de renommée pour enfin progresser dans les hautes sphères de l'Adeptus. Mais pour cela, je devais bien évidemment y survivre.
— Qu'en dites-vous, magos ? » tonna une voix qui rejoignait le chemin de ronde. Je n'eus pas besoin de me retourner pour savoir que j'avais affaire au légat.
— Pas grand-chose. Il va me falloir faire plus de relevés, et réussir à observer des spécimens vivants, pour pouvoir transformer mes suppositions en certitudes.
— Ah ! Les scientifiques ! » dit-il en tournant le regard vers le milicien, qui approuva timidement de la tête, plus par respect que réelle conviction. « Vous voyez des incertitudes, je ne vois que celle d'une menace bien réelle pour cette colonie, qui doit être éradiquée au plus vite afin que ses citoyens ferment l'œil la nuit et élèvent leurs familles et leurs troupeaux en paix. Que pourriez-vous bien trouver encore pour retarder une telle décision ?
— Vous mésestimez mon opinion. Je reconnais bien volontiers la menace posée par ces 'voraces', et je pense qu'elle doit être contenue. Mais je continue à croire que déverser un déluge d'artillerie orbitale sur cet endroit ne nous permettra pas d'en apprendre assez pour être sûrs que le problème est définitivement réglé. Qu'est-ce qui vous dit que la destruction du nid n'en réveillera pas d'autres partout sur cette planète, furieux de la mort de leurs congénères ?
— Alors nous réitérerons l'opération, autant de fois que nécessaire, jusqu'à ce qu'ils apprennent leur leçon.
— Il vous faudra vitrifier ce caillou. Êtes-vous prêt à assumer une telle responsabilité, légat ?
— S'il le faut, je ferai mon devoir.
Son ton s'était durci, et je décidai de lui concéder ce terrain-ci.
— Je n'en doute pas. Néanmoins, j'insiste pour que notre expédition poursuive son chemin, et que j'accomplisse mon travail, avant que vous ne fassiez le vôtre.
Il hocha la tête.
— Va falloir attendre le retour des rangers », intervint le milicien. Nous nous tournâmes tous deux vers lui. « Si vous d'vez vous aventurer là-dehors, alors c'est avec eux qu'vous devriez l'faire. Vous cherchiez quelqu'un qu'a vu un Vorace, et survécu assez longtemps pour en parler ? D'mandez-leur. S'il y a des types assez fous sur cette planète pour vous accompagner dans cet aller simple vers l'enfer, c'est bien eux.
Deux heures plus tard, une corne sonna au sommet d'une tour, et la porte s'ouvrit lentement pour révéler un buggy ramassé, hérissé de pointes et recouvert de poussière brune. Une équipe en combinaison isolante le rejoignit, et l'aspergea d'une solution d'antiseptique et de neutralisant, afin de le laver des fluides et des toxines. Puis deux hommes en sortirent, qui suivirent le même traitement.
Laissez-moi vous dire que j'ai vu beaucoup de tarés et de types un peu fêlés qui accomplissaient des missions dangereuses dans des lieux dangereux. Mais j'avais eu le temps de m'entretenir avec mon nouvel ami milicien avant que les rangers ne débarquent, et ces hommes étaient considérés par la colonie comme de véritables héros, à probablement très juste titre.
Lorsque le val avait été perdu aux voraces, quelques tentatives avaient été faites pour le leur reprendre. L'idée était de purger les galeries en les inondant de prométhéum, puis y mettre le feu et reboucher derrière à la dynamite. Malgré les échecs, certains survivants, rejoints par ceux qui ne pouvaient accepter l'idée de rester sur la défaite, continuèrent de monter des opérations visant à détruire les biostructures et effondrer les galeries des Voraces. Avec le temps, ce groupe s'officialisa sous l'ancienne bannière des rangers du val, avec lesquels avait servi Jakob Derevitch, et ce petit corps d'armée indépendant qui n'en répondait à personne reçut un important soutien populaire. Bien que la mortalité dans leurs rangs soit extrêmement élevée, le flot de volontaires désirant en faire partie n'avait pas tari pendant de nombreuses années.
Aujourd'hui, il ne restait plus beaucoup d'entre eux. « Mourir dans le val, et non dans la honte », formulait un dicton populaire de leur ordre hétéroclite. Les rangers à la retraite se comptaient sur les doigts d'une main, et c'étaient souvent ceux qui avaient eu la présence d'esprit de démissionner avant d'y passer. Ne restaient que les plus fous, et les plus chanceux.
Ils auraient dû être trois à rentrer, ce jour-là, mais le fait qu'il n'y en ait que deux n'était pas étonnant. Dans leurs combinaisons isolantes, bardées d'un cuir renforcé de tiges métalliques, ils faisaient presque peur à voir. Chacun d'eux portait son propre recycleur en circuit fermé, ainsi qu'un masque à filtre de secours, au cas où il tomberait en panne. Leur équipement était à la fois astucieux et étonnamment simple, optimisé par les années d'apprentissage à la survie dans le val d'Alveir.
Le plus petit des deux retira son casque, une fois le processus de décontamination effectué, et j'eus la surprise de découvrir que c'était une femme au visage mince et fort joli, quoique bardé de cicatrices. Son compagnon détonnait par sa taille, ce qui faisait mésestimer la sienne ; elle pouvait probablement baisser les yeux pour regarder le légat, ce qui n'allait pas être sans me faire plaisir. On lui glissa quelques mots à l'oreille, tout en pointant le doigt vers nous, et elle vint nous voir avec un air fier et défiant, pour s'arrêter à notre hauteur.
— Alors vous êtes tout ce qu'ils ont trouvé pour répondre en retard à nos appels à l'aide, il paraît ?
L'Empereur me pardonne, je l'appréciais déjà. Son ton pinçant sifflé entre des lèvres minces laissait filtrer, en ces quelques mots, un cynisme et une intelligence qui allaient certainement échapper à Van Copper.
— Nous sommes les représentants de la sainte Inquisition, madame, et elle répond toujours en juste mesure à ce qui mérite son intérêt », tonna-t-il pompeusement.
— Ne me faites pas rire, je vous donne dix minutes avant de trébucher dans un bassin de digestion, ou vous faire attraper par un fouisseur gardien au détour d'un creux de terrain. Pareil pour votre compagnon.
Le légat s'empourpra et manqua de casser un bouton de col lorsque son cou se gonfla d'indignation.
— Je pourrais vous faire exécuter pour votre insolence.
— Ouais. Mais qui vous tiendrait la main là-dehors, si j'étais pas là pour le faire, hein ? Parce que c'est bien ce qui vous intéresse, comme si tout ce qui se passait sous vos yeux n'était pas suffisant.
— C'est un tort qu'il vous faudra m'attribuer, ranger », intervins-je avant que Van Copper ne tente de restaurer son honneur bafoué. « Cela va peut-être vous paraître étrange, mais il me faut en savoir plus sur ces créatures pour que nous puissions nous charger d'elles de manière efficace. Et j'ai le sentiment que vous m'apprendrez plus de choses sur ce sujet que n'importe qui d'autre dans cette colonie.
Elle tourna le regard vers le gouverneur et ses hommes, qui discutaient entre eux, et prit le temps de leur manifester un souverain mépris.
— Ils ont peur, tous autant qu'ils sont. Le gouverneur et sa bande de types surentraînés… par moi, de surcroît ! Et qui refusent d'admettre que les voraces nous ont mis au pied du mur. Il veut se barricader, les laisser tranquille et fermer les yeux sur leurs incursions… mais il a aucune autorité sur moi et mes hommes, et ça l'arrange qu'on aille mourir dehors pour leurs culs jusqu'à ce qu'il n'y ait plus personne pour contredire son autorité.
— Vos démêlés avec votre hiérarchie ne m'intéressent pas », coupa le légat. « J'ai besoin de vos talents de survivaliste, pas d'un cours sur l'état politique de la colonie.
Bien au contraire, je trouvais cette information bigrement intéressante. Vous vous attendriez à ce que l'adversité unisse les colons sous une même bannière, mais il y avait des dissensions sur la question même du traitement du problème voraces. Il s'était à ce point enraciné qu'il divisait, et je compris qu'il fallait traiter les rangers comme une faction à part, dans cette nébuleuse opaque.
— Oh croyez-moi, vous en aurez besoin bien assez tôt. À ce moment-là, vous regretterez de n'être pas resté du bon côté des portes, à discuter politique pour des problèmes qui seraient de votre ressort », conclut-t-elle. Mon sourire devait se voir, et je me fichais de le cacher. Tenir tête à Van Copper n'était pas chose simple, et qu'il ne puisse rien y faire rendait la chose encore plus savoureuse. Conscient de cela, il laissa partir la ranger en ravalant sa fierté, ce qui m'arracha un sourire de commisération.
J'avais laissé le légat à son introspection, et entrepris de rejoindre la ranger, ce qui n'était pas chose simple, étant donné les grandes enjambées énergiques qui semblaient constamment être les siennes.
— Pardonnez-moi madame, mais bien que le légat se targue d'être toujours à cheval sur les conventions, il n'a pas jugé bon d'effectuer les présentations », haletai-je, peinant à garder le rythme.
— Je me fiche des conventions, c'est peut-être pour ça que je n'ai pas jugé bon non plus de me présenter. Dehors, c'est la mort possible à chaque arbre, et sous chaque caillou, alors survivez assez longtemps pour m'intéresser, et je prendrais peut-être la peine de retenir votre nom.
— Votre sens des réalités vous honore, mais j'aimerais savoir quel nom je devrais crier, le moment où j'aurais besoin d'aide.
— Vous pouvez m'appeler Hillbilly.
— Un surnom, donc. Choix intéressant. Ça fera l'affaire.
— Vous n'avez pas vraiment le choix.
— Certes. Maintenant dites-moi, ranger, avez-vous déjà vu un Vorace de vos propres yeux ?
Elle s'arrêta et resta pensive pendant un moment. J'attendis, dans l'expectative.
— Vous êtes un scientifique, un magos, c'est ça ?
— Affirmatif. Je suis magos-investigateur pour la Logia Biologis du Mechanicus. J'ai été chargé d'enquêter sur le rapport qui a été envoyé à l'Inquisition il y a treize ans. Jusqu'ici, mes observations m'amènent à prendre la pleine mesure de votre problème, et vous avez ma parole qu'il sera traité par les Adeptus.
— Écoutez, je ne sais pas ce que vous pensez savoir sur les voraces », elle s'était rapprochée, dans la confidence, « mais voilà des années que je leur survis, et je peux vous assurer d'une chose : ce ne sont pas de simples animaux.
Je tournai la tête à droite et à gauche, surpris du ton effacé qu'elle avait utilisé.
— Vous semblez inquiète à l'idée que l'on entende cette opinion.
— On me croit folle, et sur bien des points ils ont raison, mais là-dessus ils se trompent. Personne veut m'écouter lorsque je leur dis qu'on a pas affaire à de stupides bestioles.
— Pourquoi me le dire ?
— Parce que je ne sais plus à qui je peux faire confiance. Et vous semblez plus dégourdi que votre col-serré de compagnon. Je pense que vous devriez vous méfier, cette colonie vit sous l'influence des voraces depuis trop longtemps.
— Que voulez-vous dire ?
Elle haussa les épaules.
— Vous vous en rendrez compte bien assez vite.
Il fallut une bonne heure supplémentaire pour se préparer au départ. Bien qu'étant à peine revenus du val, les rangers ne rechignèrent pas une seule seconde à l'idée d'y retourner, probablement galvanisés par le fait d'accompagner des agents de l'Inquisition dans l'exercice d'une mission qui signerait plus rapidement la fin de la leur. J'appris avec plaisir qu'Hillbilly serait de la partie, ainsi que celui avec qui elle était rentrée plus tôt, O'Connel ; un géant roux qui dégageait une impression de calme, à égale mesure avec celle d'une sensation de violence refoulée. Lorsqu'il n'était pas harnaché dans son équipement, il portait un bonnet de laine brune qui arborait le logo des gravchutistes Hispaniens, un régiment célèbre du sous-secteur Termina pour l'audace de ses missions en complète autonomie derrière les lignes ennemies. Une telle expérience expliquait qu'il eût survécu aussi longtemps dans le val, et c'était, selon Hillbilly, le « fils de pute le plus increvable de toute sa bande de bras cassés ».
Le dernier ranger, qui prendrait dans le buggy la place de son camarade mort plus tôt dans la journée, était un jeune homme aux yeux un peu perdus, qui portait dans son dos un fusil de sniper parfaitement entretenu. La cheffe des ranger m'assura que malgré son tempérament un peu lunaire, il n'y avait pas de meilleur tireur sur toute la planète. Le petit était un véritable prodige, une fois assignée la tâche d'abattre une cible jusqu'à six cents mètres de distance, et ne déméritait face à aucun autre ranger lorsqu'il s'agissait de survivre. Pour une raison qui n'importait pas à Hillbilly, ou qu'elle ne voulut pas me dire, il était amorphe et silencieux le reste du temps, ouvrant à peine la bouche pour rappeler aux autres qu'il existait. Les rangers avaient pour lui une déférence toute aussi muette, et respectaient son caractère au regard de ses capacités sur le terrain. Je ne sus pas son nom, mais on me glissa qu'il était surnommé 'Murmure'. En fait, presque tous les rangers ne s'appelaient que par leur surnom, ce qui marquait une cohésion de terrain teintée d'un cynisme latent ; les vrais noms instauraient une proximité sociale qui n'allait pas de pair avec leur taux de mortalité élevé.
Bien que, curieusement, le gouverneur ne puisse nous accompagner, il consentit à nous laisser quatre hommes de sa garde personnelle, qui feraient avec nous le trajet dans le véhicule blindé avec trois gardes de la passe. Une jeep à mitrailleuse et quatre miliciens à son bord compléteraient le tableau, ainsi qu'un camion léger rempli de provisions et de matériel. En temps normal, je dirais que faire une dizaine de kilomètres ne nécessite pas un tel déploiement de moyens, mais je commençais à comprendre les précautions infinies que prenaient les colons lorsqu'ils devaient s'approcher des voraces.
Je pris moi-même le temps d'inspecter mon équipement, à l'abri des regards indiscrets dans une pièce de la forteresse que l'on consentit à m'allouer. J'avais amené avec moi un cogitateur personnel et une station de recherche qui me permettraient d'effectuer des analyses préliminaires, une fois les relevés effectués ; à mon côté pendait également un pistolet automatique Ripper, qui avait reçu un regard approbatif de la part d'Hillbilly. Fort heureusement, ma fonction m'ayant amené à souvent affronter des monstruosités organiques, cela m'obligeait à posséder avec moi un moyen de défense efficace contre ce genre de bestioles ; j'avais donc personnellement conçu des munitions sur le schéma de base des douilles Ripper, afin de les rendre encore plus adaptées à l'élimination rapide de grosses menaces biologiques. Le mélange chimique explosif qu'elles contenaient était instable, mais avait tendance à faire paniquer les individus un peu trop agressifs. Le cas échéant, les balles contenaient un neuropoison extrêmement puissant qui s'était révélé efficace dans la plupart des situations. Et s'il me fallait affronter des humains… autant dire que ce qui peut tuer un grox adulte peut parfaitement se charger d'un rat.
Une fois l'inventaire terminé, j'enfilai également la tenue intégrale empaquetée dans mes affaires que j'utilisais pour affronter les environnements hostiles. Manufacturée par le Mechanicus, et normalement équipée sur ses skitarii, elle était d'une qualité infiniment supérieure à toutes celles que possédaient les colons. Les clamps métalliques des articulations se refermèrent, le système énergétique vrombit en se lançant, les protections se déployèrent et je fus prêt. Après avoir ajusté mes robes par-dessus, je sortis mon propre système de recyclage, qui consistait en un casque à visière intégrale me permettant de pressuriser la tenue et la rendre capable d'affronter le vide spatial. Dans cet accoutrement, je pouvais contrôler la température, la pression et l'oxygénation à l'intérieur afin d'être parfaitement isolé de tout risque environnemental. Le matériau traité pouvait également supporter un degré de corrosion élevé ; une qualité essentielle lorsqu'on doit vagabonder dans les abominables égouts des ruches et des quartiers industriels. Afin de garder un minimum de prestance, mes robes étaient traitées de la même manière, et si elles se déchiraient au même titre que n'importe quel vêtement, elles supportaient un passage dans des cuves acides sans ressentir le moindre picotement. Caprice de ma part, probablement, mais je pense que j'apprécie juste beaucoup l'effet que ma tenue produit sur les gens. Comme prévu, elle rencontra un certain succès auprès des rangers.
— J'ai le sentiment que ce n'est pas le premier trou merdique dans lequel vous vous rendez. » Commenta Hillbilly, ne sachant pas bien où regarder maintenant que mes yeux n'étaient plus visibles sous deux centimètres de métal.
— Croyez-moi ranger, je sais à peu près ce dans quoi je mets les pieds. » Ma voix, retransmise par microvox, avait un timbre métallique et désincarné qui avait le don de déstabiliser mon auditoire. « J'ai l'intention de m'approcher au plus près des galeries des Voraces, et je ne prends pas ce genre de situation à la légère. Je compte sur votre protection pour m'y aider, mais soyez assurée que je sais m'occuper de ma personne, au besoin. » Je ponctuai ma phrase en déployant un long bâton de combat équipé d'une tête à impulsions électriques. Ce bijou de technologie était d'une robustesse à toute épreuve, bien qu'étant segmenté pour pouvoir se ranger dans un petit sac ; et il pouvait délivrer une décharge capable de sonner un ork.
Elle hocha la tête, satisfaite de ma réponse. Autour de nous, les derniers préparatifs s'achevaient. On chargeait les caisses dans les camions, vérifiait les armes ; les rangers restaient cependant à bonne distance des hommes du gouverneur, et je pouvais constater l'animosité latente qui animait les deux groupes. Ils devraient la mettre de côté pour cette mission, car elle était trop sensible pour devenir l'occasion pour eux de régler leurs comptes. En attendant, ils murmuraient tout bas tout ce qu'ils avaient à se reprocher, ruminaient cette rancœur, et mes instruments hypersensibles en saisirent la majeure partie. Sans surprise, et pour faire court, les miliciens reprochaient aux rangers d'être des abrutis butés et psychotiques, tandis que ces derniers les traitaient de lâches, de fillettes apeurées incapables d'affronter les voraces en face. Il en faut souvent si peu, pour créer les pires fossés entre les hommes les plus volontaires.
Enfin, le convoi fut prêt. Les véhicules ronronnaient, alignés devant la porte, et beaucoup de gardes de la forteresse étaient sortis voir cet inhabituel déploiement de force. Lorsque tout fut accordé avec les officiers, on fit sonner de la corne et les immenses portes de fer commencèrent leur lent processus d'ouverture. J'avais demandé à ne rentrer dans le camion qu'à la fin, et alors que les miliciens s'y engouffraient et que les rangers se préparaient à prendre la tête de l'expédition en grimpant dans le buggy, je pris le temps de contempler le vent poussiéreux qui hurlait en se jetant par le cadre ; il scintillait dans le contrejour, tel une multitude de paillettes électro-disruptives.
— Il m'appelle… » murmura Velma alors que je m'asseyai à ses côtés. Les lourdes portes renforcées se refermèrent, et le blindé sursauta, marquant le départ. La psyker n'avait pas quitté le véhicule au cours de l'arrêt. Ses yeux indiscernables semblaient dans le vague.
— Quoi ? Qu'est-ce qui t'appelle ? » lui demandai-je.
— Le val. Les yeux dans le noir… ils m'y attendent. Je ne devrais pas vous accompagner.
Bien qu'étant préparé à endurer les divagations fréquentes des psykers, je trouvai de plus en plus inquiétant que notre télépathe soit autant affectée par l'idée d'explorer le val. Difficile de déterminer chez eux ce qui relevait de la psychose, et ce qui relevait de leur tendance à voir l'invisible.
— Ne soit pas si négative. On ne va pas s'y enfoncer trop profondément. On sera rentré d'ici la nuit, alors ils ne pourront pas t'enlever ou quoi que ce soit.
Van Copper s'était penché vers la psyker.
— Velma. Je dois savoir si je peux compter sur toi. On va avoir besoin que tu nous avertisses si tu sens la moindre menace à proximité.
Elle se secoua, comme si elle essayait de se débarrasser d'une irritation persistante. Ses boucles noires s'agitèrent et retombèrent en cascade sur ses épaules.
— Oui, je ne devrais pas avoir trop de mal. Je peux les voir, tous autant qu'ils sont. Ils sont si brillants…
— Tu peux les voir ?
— Ils sont partout, Oscar, partout… ils creusent le sol, rongent les os, les arbres, et même la terre… ils aspirent la vie et ne laissent que le silence. Comment ne pas les voir ? Il n'y a plus qu'eux ! Ils sont tout ce qui reste, et cet endroit n'est qu'un début !
Van Copper jugea préférable de faire taire la psyker, et le début de notre incursion dans le val d'Alveir se déroula dans un silence d'enterrement, alors que le regard des Dalisciens s'était fait plus confus, plus hostile.
Pendant deux heures, notre convoi parcourut un sentier tracé par les rangers, supposément moins dangereux que les zones hors-pistes du val. Notre petite expédition roulait dans les empreintes de leur buggy, et je passai un long moment aux fenêtres renforcées du blindé, à tenter de comprendre le paysage qui défilait sous mes yeux.
C'était comme disait Velma. Rien ne vivait nulle part, aussi loin que portait le regard. Et ce 'loin' n'excédait pas une trentaine de mètres au mieux. L'endroit était si poussiéreux que la moindre brise soulevait d'impressionnants nuages. Entre deux nids de poule, je me levai et sortis en prendre un échantillon afin de l'étudier sur le trajet. Il ne me fallut que quelques secondes pour l'obtenir, mais j'entendis des cris outrés s'élever tout de même parmi l'équipage, qui fut brièvement assailli par un vent sec et chargé s'insinuant par tous les orifices et laissant une fine couche brune sur les vêtements.
Malgré cela, leur curiosité prit le dessus lorsque j'entrepris de disposer l'échantillon dans l'analyseur portatif qui pendait à mon côté. Beaucoup d'entre-eux n'avaient vu pour tout spectacle de technologie que la lumière qui éclairait leurs rues, ou la force invisible qui faisait avancer leurs machines agricoles, péniblement développée par des lexmécaniciens de petite envergure. Un appareil conçu par les technoprêtres du Mechanicus était autrement plus impressionnant à contempler, par sa complexité, son raffinement et sa sophistication. Ce qui n'était pour eux que des lumières clignotantes incompréhensibles était pour moi riche d'informations diverses et variées sur les particules de poussières qui virevoltaient dans les tubes, soumises à toute une batterie de tests invisibles.
— Présence pour 42,62% de silices et ses dérivés, 31,006% de limons légers et 25,12% de composés argileux », énumérai-je à voix haute, en transcrivant par vocodeur les résultats des observations sur un calepin à autoplume. « Traces négligeables de métaux, présence de mésopores inorganiques et de minéraux carbonatés. Déduction : sol friable et creux, favorable à la présence de galeries naturelles et sensible aux mouvements tectoniques. Note : traces infinitésimales de matières organiques, taux négligeable à environ 0,004%. Observation exceptionnelle : sol totalement impropre à la culture et renouvellement impossible sur les prochains millions d'années sans intervention extérieure.
— Magos ? Qu'est-ce que tout cela veut dire ? » questionna Van Copper, qui avait suivi sans le comprendre mon monologue scientifique.
— Cela veut dire, légat, que ce val n'a pas uniquement l'air mort. Dans tous les sens du terme, et selon toutes les définitions établies, il l'est jusqu'à un niveau microscopique. J'ignore ce que font les Voraces à cette terre pour à ce point la vider de ses nutriments naturels, mais même si nous les éliminions et les chassions d'ici, personne ne pourrait à nouveau vivre en ces lieux pendant plusieurs millénaires, à supposer que nous fertilisions constamment l'endroit pour lui redonner vie.
— Marrant », ricana Ordnat. « je sais pas si les colons ont eu un éclair de génie en nommant ces saletés, mais on dirait qu'ils ignoraient à l'époque à quel point ils avaient raison.
— Vous avez déjà vu ça auparavant ? » reprit le légat.
— D'aucune manière, » lui répondis-je, « de près ou de loin. J'ai entendu parler de bactéries parasites qui consommaient toute la matière organique qu'elles touchaient, mais ce genre de formes de vie est microscopique et ne prolifère que dans des conditions particulières. Cela dit…
— Cela dit ?
— Il existe dans tous les secteurs de la bordure un certain nombre de mondes « morts ». L'Imperium en est parfois le responsable, mais pour certains d'entre eux, il était déjà ainsi lorsqu'il y a posé le pied. Dans ce genre de cas, nous n'avons que des hypothèses à avancer ; les traces indiquent qu'une civilisation précédente pourrait s'être autodétruite, qu'une catastrophe cosmique l'aurait rasée, qu'une guerre antérieure à l'Imperium l'aurait rendue inhabitable, voire des raisons plus ésotériques qui exigeraient de longues explications. Mais parfois, et dans de rares cas, l'état de la planète est inexplicable.
— Entièrement détruite ?
— Jusqu'à l'os. Et d'une manière quelque peu similaire. Il y avait des indications claires que la planète a un jour abrité des formes de vie, mais que celles-ci avaient mystérieusement disparues de manière brutale. Par là j'entends que cette extinction s'est faite en à peine quelques années, et parfois seulement quelques jours.
— Et vous supposez que ce sont les mêmes bestioles ? Allons !
— Je ne suppose rien. Je note des similitudes, ce qui soulève des questions, et bien qu'il soit assez improbable que nous ayons affaire à la même chose, le processus pourrait avoir été identique, bien qu'à une échelle plus large.
— Ne voyez pas trop grand. Concentrez-vous sur ce qui nous intéresse aujourd'hui, vous vous pencherez sur l'affaire des planètes-cimetières quand celle de ce val mort sera résolue.
— Si vous le dites.
Quelques minutes plus tard, le convoi fit halte, et nous descendîmes des transports en restant sur nos gardes, nos visages drapés dans des foulards et des lunettes de protection sur les yeux. Velma ne nous rejoignit pas et préféra attendre à l'intérieur. Elle m'expliqua rapidement qu'elle se servait habituellement des auras des êtres vivants alentour pour se repérer dans l'espace, mais qu'il y avait si peu à 'voir' ici qu'il lui devenait difficile de s'orienter correctement. C'était très naturel pour elle, et je n'avais pas, jusqu'ici, réalisé à quel point elle déployait ces mécanismes en permanence. Ordnat annonça qu'il resterait avec elle pour la surveiller et la protéger, ce à quoi personne ne trouva à redire. Encadrés par les gardes du gouverneur, nous rejoignîmes les rangers, occupés à charger dans leurs sacs ce que je reconnu comme des tubes-charges et du matériel à retardement.
— Il y a une de ces structures vivantes à cinquante mètres dans cette direction », m'expliqua Hillbilly. « J'ai pensé que vous voudriez l'examiner, avant qu'on la fasse sauter. On a pas pu s'en occuper hier parce qu'on était tombés à court de charges lorsqu'on l'a découverte.
— Parfait. Laissez-moi un peu de temps avant d'appuyer sur votre gros bouton rouge, et je devrais pouvoir obtenir de nouvelles données en l'analysant.
— On va devoir progresser avec précaution. Il y a parfois des voraces qui les gardent, et il est pas rare qu'elles se défendent d'une manière ou d'une autre.
— Et de quelle manière ?
— C'est variable. Parfois elles projettent des aiguilles grosses comme le doigt sur une distance d'au moins vingt mètres lorsqu'on les touche, parfois c'est du gaz corrosif, d'autres fois encore elles ont des sortes de bras qui tentent de vous agripper et de vous étouffer…
— Incroyable… ces mutations aléatoires sont-elles fréquentes ? Y en a-t-il qui sont plus habituelles que d'autres ?
— Euh… je saurais pas trop vous dire. Lorsqu'on a commencé à les faire sauter, cela dit, au début elles n'étaient pas défendues. Ça a duré quelques semaines, puis elles ont fini par avoir tous ces pièges à déjouer. Beaucoup de braves gars sont morts pour les faire péter.
— Mh. Ce sont donc des structures essentielles aux voraces, ou ils ne mettraient pas autant de cœur à les défendre. Leurs capacités évolutives à réagir de manière rapide aux agressions extérieures sont tout bonnement époustouflantes.
— Vous m'donnez l'sentiment de les admirer », grogna le géant roux, tout en déposant sur son épaule une mitrailleuse lourde qu'il était seul à pouvoir opérer sans appui. Il avait constamment sur le visage un regard sérieux, qui vous donnait le sentiment d'être toujours en tort une fois que sa voix gutturale avait un reproche à vous faire. Je lui rendai l'expression métallique et réfléchissante de mon masque, en prenant soin de ne paraître nullement intimidé. Le filtre du vox, dans ce but, était un allié précieux.
— De la même manière que l'on respecte un ennemi rusé et inventif, ranger. La barrière de l'espèce, et la menace constante qu'ils font peser sur vous ne permet d'en savoir sur eux que ce qui constitue une menace, mais mon œil de biologiste détecte un potentiel inégalé en terme de formes de vie complexe, en ce qui concerne en tout cas le sous-secteur Termina.
— Allez dire ça aux mères et aux femmes de tous ceux qui sont morts dans ce val, homme de science…
— Je ne peux pas ramener vos défunts à la vie. Mais mon regard sur les choses est peut-être votre seule chance de vivre un jour normalement sur cette planète. Continuez à grossir et vanter la menace que les Voraces représentent, et l'Inquisition vitrifiera cet endroit. Vous avec, potentiellement. » La remarque fit se tendre le légat. « Aidez-moi à les rendre intéressants pour le Mechanicus, et je peux vous assurer que nous viendrons en force pour les contenir et les étudier. Vous pourrez alors vivre tranquillement, tel que vous le méritez pour tous les efforts et les sacrifices que vous avez accomplis ici.
Il ne trouva rien à redire à cela, et l'argument sembla faire un bout de chemin chez les rangers. Lorsque nous nous dirigeâmes vers la position supposée du monolithe de chair, ils s'étaient resserrés autour de moi, formant un périmètre de sécurité en lequel j'avais bien plus confiance que celui des hommes du gouverneur. J'avais pu sentir, même sous son masque de cuir isolant, le regard approbateur d'Hillbilly, et sus qu'à cet instant les rangers m'accordaient un peu de cette confiance qu'il est difficile d'obtenir chez les hommes et les femmes endurcis à la guerre.
Rassuré par la tournure des événements, je suivis nos guides au sein de ce brouillard pendant ce qu'il me sembla être bien plus qu'une cinquantaine de mètres. Peut-être avaient-ils mésestimé la distance, ou que les camions s'étaient arrêtés plus loin que prévu ; après tout, cette purée de pois empêchait d'y voir quoi que ce soit à plus d'un jet de pierre.
Sous mes pieds, le sol avait une texture anormale. Bien que recouvert sur plusieurs centimètres de couches de ces poussières brunâtres, il donnait l'impression d'être légèrement spongieux, comme s'il s'était érodé au point d'être percé comme un filtre à prométhéum. Il n'était pas rare de perdre pied en s'enfonçant jusqu'à la cheville, voire pire. O'Connel me raconta avoir déjà vu un de ses hommes être tout bonnement aspiré dans une crevasse inapparente, et s'évanouir dans les entrailles du val aussi sûrement que dans celles d'un Vorace.
Pour les rangers, qui menaient cette guérilla depuis des années, c'était comme si l'Alveir qu'ils mettaient tant de hargne à reconquérir avait déjà choisi son nouveau camp. Dorénavant, il travaillait de conserve avec ses anciens ennemis, provoquant sciemment la mort de ses premiers propriétaires ; une personnification mortelle qui avait un impact psychologique redoutable sur les colons.
Enfin, Hillbilly leva le bras pour nous intimer de s'arrêter. Je compris que nous avions atteint les abords du périmètre dans lequel se trouvait notre cible.
À l'aide de mon auspex intégré, je pus éliminer les visuels parasites et préciser les environs devant moi, pour détecter la présence de la structure organique vorace au milieu des courants erratiques du vent sablonneux. Bien que toujours invisible à cette distance pour un œil humain étouffé derrière la lentille d'un masque, elle m'apparaissait à moi dans toute sa splendide horreur, détaillée d'une foule de manières par les instruments de mon casque. Mesurant plusieurs fois la taille d'un humain, elle avait la forme d'une pointe épaisse, recouverte d'une multitude d'appendices chitineux. Mes intrasystèmes corticaux d'analyse se mirent à tourner à plein régime, alimentés par les données de l'auspex ; mes engrammes ne trouvaient aucune correspondance, mais tous les éléments structurels transpiraient d'agressivité. Beaucoup d'espèces utilisaient un large panel d'outils biologiques pour indiquer leur dangerosité, ou la simuler afin d'assurer leur survie. Des couleurs criardes, des pinces et des appendices de défenses, une morphologie typée qui informait de potentiels agresseurs que leur proie n'était pas sans défense. C'était comme si cette forme de vie avait maîtrisé cet aspect à un degré de perfectionnement absolu. Alors que j'observais cet objet avec les lentilles de mes auspex, il me suffirait tout simplement de les retirer pour que cette vérité s'impose à moi viscéralement. Si un simple monolithe pouvait ainsi provoquer une telle sensation sur un être doué de raison, je n'osais imaginer ce qu'il était possible de ressentir face aux Voraces eux-mêmes. Mais pendant un instant, je me rappelai le court moment vécu au début de la nuit dernière, lorsque j'avais eu le sentiment d'être observé par quelque chose, et réalisai qu'à peu de choses près, la sensation qui en avait résulté était sensiblement la même. Comme beaucoup de Magi biologis, je ne souscrivais pas entièrement à la doctrine des adeptes du Dieu-Machine qui argue que la chair est plus faible que l'acier et les circuits ; de bien des manières, le corps, et par extension tout ce qui était organique, était le fruit d'une ingénierie tout aussi savante que celle qui constituait à remplacer les muscles par des fibres de fer, les articulations par des rouages et les nerfs par des câbles.
Des tréfonds de mes stockages mnémiques me revenaient les paroles de Delegas, archimagos de la logista biologis sur Zanzabar IV, et mon éminent enseignant en Évolution génétique prédictive à l'époque de mes classes préparatoires. « Nous nous sommes enorgueillis d'avoir tant compris le corps humain que nous lui accordons un degré d'imperfection erroné. Nous cherchons à le remplacer, le changer, en utilisant les voies de la machine et d'un progrès qui n'est plus totalement en notre possession. Ne vous méprenez pas, je n'ai que respect pour mes confrères voués à la préservation des archéotechnologies, mais ils estiment à tort que le développement organique a atteint un summum avec l'être humain, dont toute la perfection serait prisonnière d'un cercueil de chair qui est incapable d'être aussi élaboré que son pensionnaire – le cerveau. Nous connaissons pourtant quantité d'espèces xénos qui ont exploré à un degré difficilement compréhensible les limites de l'évolution naturelle sous d'autres formes, et même l'être humain est victime de mutations qui le rendent sensible à des concepts ésotériques nous étant inaccessibles en tant que logiciens. Alors imaginez. Imaginez que quelque part, dans la multitude de formes de vies qui peuplent cette galaxie ou une autre, il en existe une qui n'a pas recours au métal pour chercher à se perfectionner, mais qui a naturellement maîtrisé la génétique à un degré si parfait qu'elle n'en ressent pas le besoin. Rien dans le monde minéral ne dispose de son équivalent dans le monde organique, à bien y réfléchir ; il est juste presque statistiquement impossible que quiconque parvienne à acquérir une maîtrise suffisante pour reproduire organiquement ce qui nous est plus accessible technologiquement. »
Pour le courant de pensée des bioperfectors, auquel appartient mon mentor, il est question de l'éternelle recherche de cet organisme parfait. Du catalogage de tous les marqueurs génétiques afin de comprendre ce qui mène le tout cosmique à faire évoluer les espèces sur le chemin qu'elles empreintent, et qui va les caractériser jusqu'à leur avènement en tant que civilisation, ou leur déchéance en tant que simples animaux. Aujourd'hui, j'avais le sentiment de toucher du doigt quelque chose de grand, au fin fond de ce val perdu sur une planète mineure à la bordure de la galaxie.
Alors que mes pensées vagabondaient, les rangers avaient eu le temps d'explorer les abords de l'endroit afin de déterminer s'il était dangereux. Murmure sortit de son sac une arbalète composite et entreprit de la charger avec ce que j'identifiai comme un appareil à décharge rudimentaire, monté sur un fût de carbone. Surmonté d'un tel poids, la puissance de l'engin devait s'en retrouver grandement limitée, mais je compris rapidement que ça n'avait pas la moindre espèce d'importance. Avec soin, il pointa son arme vers sa cible, visant une faiblesse structurelle, un corps mou non protégé par sa carapace chitineuse. Le projectile parti en chuintant dans son encoche, et traversa en cloche la vingtaine de mètres qui le séparait du point d'impact. Un tir parfait, qui prenait en compte la balistique, le vent, le poids de l'engin, la distance et les protections. Lorsqu'il percuta le monolithe, une brève étincelle électrique que je fus le seul à voir le fit frémir, mais rien ne se produisit. Visiblement, le dispositif était destiné à obtenir une réaction, ce qui n'avait pas été le cas. Malgré ce résultat, nos éclaireurs restèrent infiniment précautionneux lorsqu'ils effectuèrent les derniers mètres qui les séparaient de la structure vorace.
Une fois la zone suffisamment sécurisée au goût des rangers, nous pûmes avancer, et je laissai mon escorte pour les rejoindre au pied de l'édifice, alors qu'ils commençaient déjà à y installer les explosifs.
— Nous devons faire vite », m'enjoignit la cheffe des rangers. « Celui-ci est jeune, il n'a pas encore de système de défense, on dirait.
— Jeune ? Jusqu'à quel point grandissent-ils ?
— Au moins deux fois ça, et si nous les laissons faire, y'en a deux de plus qui apparaissent, pour former une sorte de triangle avec un bassin de digestion au milieu.
— Je vous ai déjà entendu utiliser ce terme. Que désigne-t-il ?
— Les gars n'ont pas eu à chercher loin pour les nommer. C'est une sorte de cuvette remplie d'un liquide qui vous dissout n'importe quoi en un claquement de doigt. Il y a deux ans, un de mes hommes a trébuché dans l'une d'elles en installant des charges sur les piliers…le temps qu'on essaye de l'en sortir, nos gants de cuir étaient percés de trous, et la moitié du pauvre type s'était transformé en bouillie rougeâtre. Bordel. Je crois que les Voraces se servent de ça pour récupérer de la matière organique, ou un truc du genre.
C'était une conclusion étonnamment naturelle, bien que je ne doutais pas de le déduire après observation. Le temps qu'elle avait passé dans le val commençait probablement à lui donner une connaissance implicite qui surpassait mes capacités d'observations académiques. Bien qu'atteint de certains défauts, je n'avais pas celui d'un orgueil scientifique mal placé ; je savais reconnaître et accepter la pertinence des déductions induites par l'expérience. Normalement, une telle chose serait surprenante à dire, sans parler de la comprendre ; il avait certainement fallu un certain temps pour que la certitude se fraye une place au milieu de la logique communément acceptée. Après tout, qui pourrait imaginer une telle chose ? Un bassin abritant un liquide chimique complexe chargé de dissoudre des particules biologiques ? Pourquoi cette forme de vie aurait-elle besoin d'un système aussi élaboré pour recueillir de la nourriture ? La stockaient-ils sous forme de bouillie primitive afin de la consommer plus tard ? Ou était-ce un moyen de défense ? La ranger ne semblait pas de cet avis, et j'étais enclin à la croire ; les piliers de chair étaient déjà un système de défense en soi, pourquoi en abriteraient-ils un autre ? Tout indiquait qu'ils servaient de balises visuelles et de protections pour le produit de leur chasse ; peut-être même étaient-ils en partie responsables de l'état lunaire des environs. Une chose était certaine : j'avais besoin d'un échantillon de cette substance.
— Votre hypothèse est particulièrement intéressante.
Tout en suivant d'un regard distrait les gestes précis d'O'Connel qui manipulait les explosifs en les plaçant à des endroits très spécifiques, je me laissais abreuver des données fournies par mon interface intégrée. Taille = 4,034 mètres – données parallèles identifiées, alerte d'incongruité : tailles précédentes enregistrées à 15:04 HL = 4,029 mètres. Une pause. « Interface. Reconfirmation. » Confirmé. Nouvelle taille enregistrée = 4,035 ; Donnée exceptionnelle : estimation de croissance = 1 m/16,6h/hauteur - 25cm/16,6h/circonférence ; « Par l'omnimessie, » murmurai-je. « Cette chose grandit à vue d'œil. » Analyse structurelle préliminaire observatoire = mélange de tissus mous et d'ossature, chitine renforcée, pointes de kératine. J'insérai un élément de chair dans mon unité portative, récolté sur le monolithe. Échantillons en cours d'analyse. Aucun doute cependant, cette… chose… était vivante, dans tous les sens du terme.
— Bien ! » hurla O'Connel de sa voix de stentor, si fort qu'il surchargea temporairement mes instruments auditifs. « Tout le monde à couvert bande de grox des prairies ! Et baissez la tête, parce que je retirerai pas les épines plantées dans vos bijoux de famille le cas contraire.
Nous nous mîmes tous autant que possible à l'abri, sous les rires enjoués du géant roux, qui semblait particulièrement réjoui à l'idée de faire sauter tout le périmètre. Il n'y avait pas beaucoup de relief, cependant, et nous dûmes nous allonger derrière des renfoncements de terrain, la tête à moitié ensevelie dans la poussière.
— Prêt, O'Connel ?
— Comme toujours, patronne.
— Fais-moi péter cette saloperie.
— Aye aye !
Il tourna la sécurité, serra fermement la poignée du déclencheur, et l'enfer se déchaîna sur quarante mètres carrés de terrain. L'explosion ne se contenta pas uniquement de vaporiser le pilier de chair en une brume rougeâtre, elle envoya voler aux quatre vents des fragments de chitine, de carapace et de bouts de viande qui retombèrent en pluie sur l'expédition. Les rangers manifestèrent bruyamment leur satisfaction du travail accompli, pendant que leurs homologues urbains essuyaient avec dégoût les restes de cet exploit salissant.
— Et un de plus. Une bonne chose de faite », acquiesca Hillbilly une fois que l'agitation fut quelque peu retombée. « J'espère que vous avez pu faire toutes les observations que vous vouliez, magos.
— Avec plus de temps, et plus de matériel, j'aurais pu faire dix fois mieux, mais je m'en contenterai.
— C'est dangereux de rester trop longtemps au même endroit, ici. Et on ne peut pas les laisser grandir, ça devient plus difficile de les détruire une fois qu'ils ont atteint leur maturité.
— Je comprends.
Mon regard se reporta sur la zone de l'explosion. Les roches poreuses s'étaient brisées et fragmentées comme une barre de ration pourrie qu'on égrène de la main. Sur une large surface, les morceaux de roches rougis par la chaleur faisaient grossièrement la taille d'une roue de camion, mais ce qui attira mon intérêt se trouvait au centre de la déflagration.
Le sabotage avait révélé une sorte de caverne souterraine de laquelle montait une odeur rance de matière organique macérée et d'acides corrosifs volatils. De la tête, j'interrogeais la cheffe des rangers.
— On en sait assez peu sur ces galeries », répondit-elle en comprenant ma question silencieuse. « Personne n'en est jamais revenu vivant, pour peu qu'ils se soient aventurés plus d'une cinquantaine de mètres à l'intérieur. Tout ce que je sais, c'est que c'est… visqueux, gluant, aussi dangereux à toucher qu'à respirer. C'est plein de saloperie liquide qui vous agresse la peau sous la combinaison, et vous fait tousser à travers les masques. Et on y voit pas plus loin que dans le trou du cul d'un grox. Entre nous, on appelle ça les sombres entrailles du val.
Des entrailles. Le terme était horriblement adapté. La moitié des composés chimiques volatils que mes récepteurs identifiaient pouvaient parfaitement se retrouver dans un intestin. Malgré les protestations de Hillbilly, je ne pu m'empêcher d'approcher jusqu'à contempler le risque d'y entrer, ne serait-ce que sur quelques mètres. Sur ses bords tranchés par les charges explosives, un jus terne et purulent jaillissait par intermittence de multiples veines palpitantes. Chacune d'entre elles en charriait un de couleur différente : rouge, violet, vert, bleu, jaune, ainsi que des sous-colorations dûes aux mélanges. Du sang, compris-je instantanément. Du sang portant toutes les variations de protéines pigmentaires. Certaines veines s'atrophiaient, d'autres faisaient le double de la taille de leurs voisines, et rien ne semblait être dû au hasard. Je remarquai qu'environ la moitié étaient taries, et j'en déduisis que c'étaient celles qui repartaient vers le simulacre de système vasculaire central, quoique cela veuille bien dire pour de telles créatures. Le Magos Biologis en moi bouillonnait, menaçant d'obscurcir toute forme de jugement, toute forme de retenue. L'ampleur des implications de cette découverte était vertigineuse. Comment une forme de vie aussi complexe et évoluée était-elle cantonnée à cette seule planète ? À ce seul endroit ? Je voulais en savoir plus, en comprendre plus, et une part de ma psyché continuait à envoyer désespérément des signaux d'alerte, noyés sous le flot de questions et la peur du manque de réponses.
Presque sans m'en rendre compte, j'étais descendu dans ce boyau, cette imitation organique pervertie qui semblait appartenir à un immense et terrifiant tout. Le sol sous mes pieds grouillait de vie autant que celui du val était mort, comme si toute la matière biologique de la région s'était rassemblée dans ces galeries pour former cette horreur parfaite, incompréhensible. Mes pas irrépressibles me menèrent plus profondément, là où mes bottes en polymères chimiorésistants commencèrent à signaler qu'elles rencontraient une saturation anormale, immergées qu'elles étaient dans une vingtaine de centimètres de composés acides. Derrière moi, les voix paniquées des rangers et de mes compagnons formaient un bruit de fond étouffé par les parois de peau distendues et le battement liquide qui traversait les galeries de chair, au diapason de celui de mon sang tambourinant mes tempes. Au milieu de cette cacophonie, je n'avais qu'une seule question en tête, la seule qui selon moi importait vraiment. Qu'y a-t-il, au bout ? Car il n'y a pas de cœur sans tête, sans cerveau pensant, qu'il soit sentient ou non. Cette galerie, elle devait forcément mener quelque part ! Et forcément à la réponse à toutes mes questions sur ces créatures, n'est-ce-pas ? Mais au fond de moi, je savais que je n'aimerai pas ce que j'allais trouver, et que j'avais peu de chances de seulement y arriver vivant.
Devant moi, les ténèbres absolues menaçaient de m'avaler, promesse d'une mort douloureuse et terrifiante de mille et une manières. Alors que je me forçais difficilement à m'arrêter pour considérer revenir sur mes pas, des formes s'agitèrent paresseusement dans le noir, et deux petits yeux rouges dardèrent sur moi un regard luisant. Malgré mes optiques améliorées, mon casque ne me renvoyait qu'un fourmillement de parasites indistincts, les lueurs n'étant rien de mieux que des pixels un peu plus brillants que les autres. Des pixels emplis d'une terreur primale, d'une menace plus puissante que tout ce que je pouvais opposer. J'attendis, dans l'expectative, que quelque chose se passe, et à cet instant j'eus la certitude que ma témérité avait enfin causé ma perte. Il était des choses que la soif de connaissances vous faisait rencontrer pour la première et dernière fois, des choses qui coûtaient la vie à leur découvreur ; j'eus le temps de maudire la stupidité qui m'avait poussé à m'aventurer aussi loin au cœur des entrailles de cette bête. Pendant ce qui me sembla être une éternité, ce genre de moment où toute votre existence filait sous votre regard, nous nous tînmes dressés l'un face à l'autre, et j'eus l'impression qu'elle attendait… quelque chose. Mais quoi ? Que je fuie ? Que j'attaque ? Que je me recroqueville de terreur en répandant le contenu de ma vessie dans mon armure ? Sortir mon arme me semblait futile, et fuir l'était tout autant, je préférais m'abandonner dans la contemplation de cette promesse de mort, bien que tout ce que j'en discernais soit des formes étouffées par la pénombre. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque dans un mouvement lascif et démesurément théâtral, elle tourna les talons – ou ce qui lui servait de talons –, et disparut aussi soudainement qu'elle était apparue, emportant avec elle la sourde menace qui suintait de ses courbes terrifiantes.
L'instant d'après, une grosse main gantée s'abattait sur mon épaule, me sortant de ma torpeur en me faisant sursauter.
— Magos ? Magos ! Il faut partir, par l'Empereur, ne restez pas planté là ! » Le recycleur d'Ordnat me dévisageait intensément, mis au supplice par l'environnement corrosif dans lequel il baignait. Derrière lui se pressait O'Connel et la cheffe des rangers, armes aux clairs et un air tendu qui se dessinait même au travers de leurs masques.
— Que se passe-t-il ?
— Ce qui se passe ? Y s'passe que j'arrive pour vous prévenir que Velma est devenue folle, qu'elle hurle en disant que quelque chose approche, et j'vous retrouve à vous jeter dans la gueule du loup comme le dernier des abrutis !
Qu'il ait plongé sans hésiter pour me protéger me touchait, et je devais bien reconnaître que j'avais outrepassé les limites de la prudence en m'engageant aussi profondément dans ce trou infernal. Sans résister, je me laissais traîner par mes gardes, l'œil toujours rivé sur le passage dans lequel ma mystérieuse rencontre s'était tenue, certain que le zèle dont ils faisaient preuve à balayer la pénombre de leurs armes n'était plus d'aucune utilité.
Dehors, le brouillard de poussière était retombé, et un calme surnaturel planait sur les environs. Les véhicules n'étaient pas visibles, cachés par la dépression d'une petite colline ; nous dûmes la gravir afin de les apercevoir. Mais une fois arrivés à la crête, les rangers comprirent avant tout le monde que quelque chose n'allait pas. En nous approchant du convoi, immobilisé sur la route de terre, rien ne semblait sortir de l'ordinaire. Le fait qu'aucun des gardes devant veiller sur les véhicules ne soit présent pour nous accueillir commença à nous mettre la puce à l'oreille. Hillbilly ordonna silencieusement de baisser la tête, et fit un signe à Murmure. Celui-ci déballa avec dextérité le fusil long accroché en travers de son dos, effectua rapidement quelques réglages, et commença à balayer la zone avec la lunette de son arme. Après qu'il eut froncé plusieurs fois les sourcils en inspectant les camions, il se retourna vers la ranger et hocha la tête, le visage grave.
— Il semblerait que notre moyen de transport soit compromis.
— Et les soldats de la passe ? » demandai-je, bien que trop conscient de la réponse.
Une nouvelle question silencieuse au sniper, qui secoua gravement la tête.
— Morts », entérina Hillbilly.
— Comment pouvez-vous en être si sûrs ? Ils ont peut-être été capturés !
— Les voraces ne font pas de prisonniers. Ils n'en verraient pas l'utilité.
— Nous devons quitter cet endroit, » intervint le légat.
— Autre chose d'évident à proposer, inquisiteur ?
— Ce que je veux dire », grogna-t-il en écartant la pique d'un geste de la main, « c'est que nous devrions nous jeter sur ces véhicules et conduire à toute allure vers le fort, pas attendre qu'ils reviennent et nous massacrent ainsi à découvert.
— Oh mais ne vous en faites pas pour ça, ils sont déjà là. Je ne serais pas étonnée que ces véhicules soient totalement immobilisés. Nous nous jetterions dans un piège.
— Comment pourriez-vous le savoir ? Et comment un bête animal pourrait-il savoir comment saboter un camion ?
— Vous posez de bonnes questions, Van Copper. Comment est-il possible qu'un 'bête animal' soit capable d'élaborer de telles stratégies ? Je suis sûr que vous trouverez tout seul la réponse à cette question.
— Ce que vous suggérez est tout simplement grotesque.
— Légat », me permis-je d'intervenir, « il y a eu des antécédents de formes de vies primales possédant un degré raisonnable d'intelligence dans de nombreux secteurs auparavant.
— Préparer un piège est à la portée du moindre prédateur », rétorqua-t-il. « Je doute cependant qu'ils aient eu la présence d'esprit de bidouiller des câbles ou d'avoir installé des cales sur les roues.
Cela fit pouffer les gardes du gouverneur, qui reçurent en retour des regards noirs de la part des rangers.
— Alors suivez votre instinct, et vous réaliserez juste avant de mourir à quel point j'avais raison lorsque je vous ai jugé à la passe de Jakob.
— Et que suggérez-vous, autrement ? » soupira-t-il. « Attendre ici la nuit pour y mourir ? Je vous signale que nous sommes en fin d'après-midi, le crépuscule ne devrait plus tarder.
— Passer la nuit dans le val est terriblement dangereux, mais pas impossible. Mes hommes et moi avons installé des campements sécurisés à différents endroits de la vallée dans ce cas précis. Ils ne garantiront pas que nous survivions, mais ils augmenteront nos chances.
— Et vous avez déjà eu à les utiliser ?
— Moi non, mais lui, oui », répondit-elle en désignant O'Connel de la tête. Le géant se fendit d'un sourire carnassier.
— Vous inquiétez pas les mi-portions, j'vous tiendrai la main pour dormir. Aller, suivez-moi.
Bon gré, mal gré, la troupe s'ébranla, et partit en marchant dans les pas du ranger.
Lorsque nous atteignîmes le poste de campement, la nuit s'apprêtait déjà à tomber sur les lieux. L'astre stellaire était sur le point de descendre derrière les hauts pics du nord, et leur ombre s'étendait déjà sur la plaine. À mesure que le jour se faisait plus sombre, la nervosité des hommes s'accrut ; chaque mouvement de poussière, chaque bruit dans le lointain était autant de monstres en embuscade, prêts à se jeter sur eux dès que la nuit perturberait leur vigilance.
Mes instruments étaient moins sujets à l'obscurité, mais je ne sus dire si les mouvements que je captais à la périphérie de ma vision n'étaient pas juste l'œuvre de mon esprit toujours troublé. À mes côtés, entre moi et Ordnat, Velma marchait en s'appuyant sur son bâton. Elle trébuchait souvent, et le mercenaire s'appliquait à la soutenir quand elle manquait de tomber. Contrairement aux hommes du gouverneur, aux rangers et, je l'avoue piteusement, à moi-même, il ne craignait pas de la toucher. Pourriez-vous vraiment me blâmer ? Elle ne me semblait plus dans son état normal, quoique cela veuille bien dire, depuis que nous étions entrés dans le val. Bien que je comprenne sa désorientation, étant donnée sa manière habituelle de se repérer dans l'espace, elle me semblait habitée par quelque chose de plus terrible, de plus incertain. Van Copper non plus ne pouvait plus cacher son inquiétude, et je remarquai souvent du coin de l'œil ses regards troublés à l'intention de la psyker.
Devant nous se dressait maintenant le camp des rangers. Entouré d'épaisses plaques grillagées, sa façade était constellée de piques métalliques et de filets de camouflage. Je ne pus l'apercevoir qu'une fois face à lui, car il était habilement dissimulé derrière un renfoncement au pied d'une formation rocheuse. Nous y pénétrâmes avec précaution, les rangers en tête vérifiant les moindres recoins du fortin, afin de s'assurer qu'aucun intrus n'y avait élu domicile entretemps. Quelques pièces creusées à même la roche abritaient du matériel bâché, et le sol était recouvert de plaques d'acier, ensevelies sous plusieurs couches de poussière et de terre. L'une d'entre elles accueillait quelques lits de camp.
L'endroit était tel le havre d'une paix relative, et je m'autorisais à me détendre. Rapidement, les rangers s'approprièrent les lieux et sortirent inspecter le périmètre pour y installer des pièges et des alarmes. Ils réquisitionnèrent les hommes du gouverneur qui furent chargés de renforcer les défenses, et je me joignis à l'effort, considérablement aidé par la force de mon exosquelette.
— Soyez honnête avec moi, ranger », exigeai-je de leur cheffe une fois que ce travail fut terminé. « Hormis votre machine à tuer, y a-t-il qui que ce soit d'autre qui ait déjà survécu à une nuit dans le val ?
— Au début, non. Mais ces dernières années, ils sont devenus plus… passifs. Le gouverneur vous dira le contraire, que notre combat n'était qu'une perte de temps, mais moi je suis convaincue que la guerre d'attrition qu'on a menée contre eux dans le val porte ses fruits. Aujourd'hui, ils ne sont plus aussi dangereux qu'ils ne l'étaient avant, croyez-moi.
Avec un chuintement, les verrous de mon casque se désengagèrent, et je grinçais des dents en aspirant une gorgée de cet air presque impur à la respiration. Mes yeux s'habituèrent à la réalité, à temps pour voir au loin un crépuscule rouge carmin, partiellement masqué par les vents de poussière, se coucher derrière les montagnes. Aussi peu engageant soit-il, j'espérais tout de même qu'il ne serait pas mon dernier.
— Je ne demande qu'à vous croire.
— Mais il faudra se battre. Je ne pense pas que les voraces nous laisseront tranquilles.
Comme pour appuyer son propos, une longue plainte s'éleva dans les airs. Elle s'acheva sur un ululement rauque qui résonna pendant plusieurs secondes. L'instant d'après, il était repris en écho par de nombreux autres, bien trop proches à mon goût.
— Ils cherchent à nous effrayer », murmura O'Connel tout en briquant le métal de son arme pour en extraire les scories. « En nous empêchant de dormir, on sera plus faciles à cueillir. Le stress et la fatigue ne font pas bon ménage.
— Comme si on pouvait dormir, de toute manière », grogna Ordnat. « Je refuse de me réveiller alors qu'une de ces saleté boulotte mes jambes.
— Au contraire. On a la chance d'être nombreux, alors va falloir se faire confiance. Dormez autant que possible, et établissons un tour de garde. Deux par deux. Toutes les deux heures.
— C'est raisonnable », acquiesça le légat, comme s'il avait à donner son accord. « Ordnat, tu prendras le premier tour avec le ranger. Essayez de ne pas vous entretuer.
Je devais prendre le deuxième, en compagnie de Murmure, et Hillbilly suivrait accompagnée du légat. Les dernières heures, si elles devaient arriver, seraient assurées par les gardes du gouverneur. Bien entendu, Velma était hors de propos. Le mercenaire prit soin de l'allonger sur un des lits, duquel elle ne se releva pas, tressaillant au moindre bruit provenant de l'extérieur. Pris de commisération, je résolus de veiller sur elle avant mon tour de garde, et réquisitionnai le couchage le plus proche. Sans totalement comprendre ce qu'elle vivait, je pouvais en deviner la teneur, car mon expérience dans le tunnel quelques heures plus tôt était probablement comparable. Quelle torture ce devait être, de pouvoir ainsi ressentir en continu toute la violence qui émanait de ces créatures…
— Magos… », murmura-t-elle en tournant la tête vers moi.
— Velma. Je suis là.
— Ils sont là. Ils viennent pour moi.
— Ils ne vous toucheront pas. Les rangers ne les laisseront pas faire. Et le légat non plus.
— Aucun d'entre eux ne comprend… ce qui approche, ce qui vit ici. Vous, vous l'avez rencontrée à nouveau, je le sens.
— Rencontré quoi ?
— Dans le tunnel. Des yeux rouges sang habités d'une force primordiale. Je l'ai vue s'approcher, j'ai craint pour votre vie. Mais son but était de nous distraire, pour nous forcer à venir ici !
Elle avait conclu cette phrase en se tenant la tête entre les mains, comme prise d'une migraine atroce.
— Cette chose, Velma, que savez-vous d'elle ?
— Elle est ancienne… très ancienne… autant que les étoiles elles-mêmes… mais en même temps, aussi jeune qu'un arbrisseau. Elle ne fait qu'obéir à son instinct, obéir à un ordre qu'elle n'a pas besoin de comprendre, et qui est marqué au fer rouge au plus profond de son être…
Ses paroles se faisaient progressivement plus étouffées, prononcées dans un souffle, tel un sifflement. Le sommeil cherchait à la prendre.
— Quel ordre ?
— Manger… » Ses tremblements cessèrent quelque peu, et sa poitrine commença à se soulever doucement. « Montrer… la voie…
Ce n'était plus le moment de poser des questions. Je la laissai profiter de son repos, et méditai pendant de longues minutes avant de finalement réussir à trouver le mien. Bien que je ne fus endormi qu'une heure, il fut peuplé de visages dans les ombres, jugeant mes actes et décidant si je valais qu'on me laisse la vie sauve. C'est le visage bourru d'O'Connel qui me tira de mes songes noirs, afin que je prenne la suite des tours de garde.
Dehors, l'air était frais et la poussière était retombée, laissant voir la voûte céleste et ses innombrables étoiles. Murmure se tenait au sommet d'une petite tour de bois drapée d'un filet imitant la pierre. C'était le point le plus élevé, et là où son œil acéré était certainement le plus utile. D'une pensée, j'activai mes heuristiques d'alerte, et laissai les senseurs de proximité faire une partie du travail à ma place.
— Ils nous observent.
Je ne compris pas tout de suite d'où vint cette voix calme et douce, pour la simple et bonne raison que je ne l'avais jamais entendue auparavant. Surpris, je tournais la tête vers le nid d'aigle, dans lequel Murmure se tenait en tailleur, son fusil entre les jambes. Incrédule, il me sembla d'abord que mes senseurs se fourvoyaient et captaient la voix diffuse d'un garde insomniaque, bien peu bavards eux aussi.
— Je sais que vous pouvez m'entendre, homme de science », répéta-t-il.
— Et je dois dire que j'en suis très surpris. Vous n'êtes pas du genre bavard.
— Je ne suis pas doué pour communiquer. Et je n'aime pas parler pour rien.
— Vous avez sûrement quelque chose de très important à dire, alors.
— Oui. » Il réajusta ses jambes en génuflexion, et balaya rapidement le paysage avec sa lunette. « Contrairement aux types de la ville, et à vos compagnons, je crois que vous ne sous-estimez pas les Voraces. La patronne vous fait confiance. Un peu. Et O'Connel a l'air de vous apprécier.
Cette affirmation me toucha d'autant plus qu'il ne semblait pas enclin au mensonge. Je patientai, pour lui laisser le temps de peser ses mots.
— Il y a… une bête. Pas forcément plus grande que les autres. Pas forcément plus agressive. Mais plus sournoise, plus dangereuse. Lorsqu'on a de la chance, on n'en voit que l'ombre. J'ai vu cette ombre, il y a quelques années, alors qu'avec Bosco et Hillbilly on avait poussé jusqu'à Schelm pour faire du repérage. J'étais resté en surveillance sur le promontoire de Frangille, et c'est comme ça que je l'ai aperçue. Ils étaient partis depuis presque une heure, et je les vois soudainement débouler des vestiges d'une maison, Bosco blessé, et la capitaine qui le soutenait comme elle pouvait. Lorsqu'elle m'a remarqué, elle s'est mise à faire de grands signes pour m'inciter à m'en aller. Par curiosité, j'ai aligné la lunette de mon arme sur le trou duquel ils avaient émergé, et elle était là, à louvoyer dans l'obscurité. Une sorte d'horreur avec d'immenses griffes épineuses et de longs appendices qui lui tombaient du visage. Et ces yeux… » Il frissonna. « J'étais caché entre deux rochers, à plus de deux cent mètres, et malgré tout, ils se sont tournés vers moi, comme s'ils m'avaient parfaitement vu. J'ai eu un réflexe qui nous a tous sauvés ce jour-là, je pense. J'ai tiré. Sans viser. La balle a emporté une partie de sa carapace, sur le côté droit de ce qui lui servait de visage, et je crois que ça l'a surprise. Elle a hurlé, et est retournée dans les ténèbres.
— Qu'était-ce ? Une sorte d'organisme alpha ?
— J'en suis convaincu. Les rumeurs sur cette bête sont légion au sein des rangers. Elle les dirigerait. Et elle est loin d'être idiote. Je crois même qu'elle a un plan. Un plan pour nous éliminer. Ses yeux… ils étaient remplis d'une intelligence meurtrière. Je le sais parce que je les ai déjà vus auparavant. J'ai vu ces lueurs dans des yeux plus… humains.
Je ne sus quoi répondre. Les plans d'éradication, c'est notre domaine ; l'Empereur seul sait à quel point nous sommes doués pour ça. Hier, j'aurais trouvé idiote cette simple pensée. Aujourd'hui… je n'en étais plus aussi sûr. Ce qui habitait ce val en évitant soigneusement qu'on ne le remarque trop était bien plus qu'un simple animal défendant son territoire. En trente ans d'investigation, je ne m'étais jamais senti aussi terrifié à l'idée de découvrir la vérité sur une nouvelle espèce ; je savais maintenant que je m'exposais à un péril comme je n'en avais jamais vécu auparavant.
— Pour quelqu'un qui ne parle pas beaucoup, vous savez exprimer les choses avec une certaine poésie.
— Je suis discret, pas analphabète.
J'approuvai cette philosophie en hochant la tête, et retournai à mes pensées. Son histoire accompagna mon tour de garde en même temps que les inquiétants bruits qui sondaient le camp. Qu'impliquait l'existence d'un 'chef de meute' ? La chose n'était pas rare chez les prédateurs, mais la pluralité des formes biologiques m'avait laissé à penser au début que j'avais affaire à une espèce et ses sous-espèces. Qu'autant de diversité obéisse à une seule et même entité rajoutait une strate de complexité supplémentaire à cette société que je peinais à appréhender. Les pages de mon rapport se remplissaient, mais ne parvenaient pas à trouver une cohérence ; le temps passant, il me semblait difficile de tout faire tenir dans un seul document.
Je scrutai l'horizon, quand une alerte s'activa soudainement dans mon casque, me faisant sursauter. Tout en maudissant ma fébrilité, je l'éteignis, car elle n'était là que pour m'indiquer la fin des analyses du prélèvement effectué sur le monolithe. Pour être honnête, je l'avais totalement oublié. « Affichage des résultats. Désactivation des paradigmes biologiques actuels. » Les chiffres et les termes analytiques commencèrent à s'afficher à l'écran. Certains faisaient sens, mais d'autres attirèrent mon attention. « ADN Quadruplexe hautement instable/Enzymes suractives ; théorie : sujet fortement soumis à la mutation ciblée. » Impossible de corréler cela à une irradiation, car il n'y avait aucune trace d'exposition à des rayons ionisants. Cela voulait dire que ces mutations étaient pilotées biologiquement par l'organisme-hôte, et non induite par des contraintes extérieures. Adapter sa réponse biologique aux paramètres environnementaux était le propre de toute forme de vie, mais normalement cela se faisait sur des milliers d'années, ou sous l'influence de substances radioactives. Mes premiers résultats laissaient à penser que ces mutations s'opéraient en l'espace de quelques heures, tout au plus, ce qui n'avait pas son pareil dans le monde du vivant. La versatilité de cet ADN ouvrait la voie à de formidables possibilités génétiques ; ce document de résultats attirerait sans aucun doute l'attention du Mechanicus sur cette planète. Il ne me restait plus qu'à la quitter vivant pour pouvoir fournir ce rapport à mon mentor.
Malgré mon appréhension, mon tour passa sans véritable encombre, et Murmure partit réveiller les infortunés suivants. Seul sur le chemin de ronde, je scrutais avec inquiétude les ombres dansantes de la plaine lorsque le légat m'y rejoignit.
— Je ne comprends pas, magos. Pourquoi n'ont-ils pas déjà attaqué ? Ils ont clairement l'avantage du nombre, et on ignore encore ce à quoi on a affaire.
— Vous envisagez tout ceci sous un angle suranné, Van Copper. Il y a plus à l'œuvre que l'instinct territorial de quelque xeno hautement dangereux. Je crois qu'ils nous observent, nous jugent, nous analysent. Peut-être même y a-t-il une raison plus ésotérique encore.
— Peut-être. Peut-être pas », grommela-t-il. Il ne semblait plus aussi imperméable à l'idée qu'au début de la journée.
— Le magos parle sagement », appuya Hillbilly en apparaissant derrière nous. « Ils cherchent une faiblesse, ils sapent notre moral en rampant dans les ténèbres sans se faire voir. Cela dit, je les ai rarement vus aussi prudents. Comme s'ils nous craignaient, pour je-ne-sais quelle raison. Voilà des années que nous ne nous sommes pas aventurés en aussi grand nombre dans le val, mais ça ne leur a jamais fait peur auparavant.
— Allez profiter d'un peu de sommeil tant que vous le pouvez encore, magos.
Je hochai la tête puis les laissai à leur surveillance. Dans le dortoir, Ordnat ronflait exagérément fort, et semblait se livrer sur ce point à quelque compétition avec O'Connel. Si nous n'étions pas déjà le centre de l'attention, je craindrais fortement pour notre discrétion. Fort heureusement, passer inaperçu était hors de propos depuis longtemps déjà. Leurs rugissements avaient au moins de positif qu'ils masquaient ceux qui nous encerclaient à l'extérieur ; ironiquement je dormirais certainement mieux ainsi. Après un dernier coup d'œil vers Velma, qui sommeillait toujours agitée de tremblements, je laissai la fatigue me gagner et m'assoupis presque instantanément, toujours habillé.
J'ouvris les yeux quelques secondes avant qu'un des Dalisciens ne passe la tête par la porte en hurlant ce que tout le monde avait redouté au cours des dernières heures. Velma était comme figée, et j'entendis sa voix retentir dans ma tête : « Elle est là. Elle arrive ».
— ALERTE ! Ils ont eu Thomas ! Aux armes !
En moins d'une seconde, les rangers avaient quitté leurs lits et saisi leur équipement. Avec un grognement, O'Connel fut le premier à se jeter à l'extérieur, mitrailleuse en avant, Murmure et Ordnat sur les talons. Hillbilly rallia les autres et apostropha le garde qui avait sonné l'alarme.
— Qu'est-ce qui se passe ? Où est-ce qu'ils sont ?
Il tremblait et avait du mal à tenir son arme.
— Je… je sais pas, il était là, et l'instant d'après, il avait disparu. Ils l'ont emporté ! Il a rejoint le dévoreur !
Le dévoreur ? J'avais cru d'abord à de la peur, mais ce qu'il ressentait, était-ce… de l'excitation ? La fébrilité dans sa voix me troubla, mais je la mis sur le compte du choc.
— Que tout le monde sorte et défende le fortin ! » À l'extérieur, le staccato d'une mitrailleuse s'éleva dans le ciel nocturne. Nous quittâmes tous le dortoir et je jetais un dernier regard vers la psyker, qui me le rendit comme si elle avait toujours des yeux. Oui, elle avait peur, bien que je ne comprenne pas entièrement pourquoi.
Au-dehors, la fraîcheur me frappa au visage. J'estimai que nous étions au milieu de la nuit, et la température avait fluctué comme si nous étions au cœur d'un désert. Après tant d'années, le climat lui-même avait été modifié par la présence des Voraces, créant des conditions toujours plus hostiles pour d'autres êtres vivants. Mon casque se referma et j'activai mes programmes d'analyse de combat, qui commencèrent la recherche de cibles.
Hillbilly baissa un levier relié à de gros câbles, ce qui activa de puissants spots lumineux qui firent le jour sur le périmètre autour du camp. Des formes indistinctes hurlèrent leur mécontentement et retournèrent à l'abri des rochers sous les tirs sporadiques d'armes légères. Malgré l'intense lumière et l'auspex de mon casque, je ne pus distinguer que des bouts de carapaces noires aux reflets bleus, et quelques griffes d'aspect intimidant. Mon bâton de combat relevé face à moi, je scrutai le moindre signe de mouvement ; mais si les Voraces semblaient se rapprocher, ils prenaient garde à se faire voir le moins possible. Le paysage accidenté et constellé de pierres et de cratères jouait ici beaucoup en leur faveur, et il me sembla déjà entendre des grattements courir le long des plaques métalliques.
De mon point de vue, une longue traînée sanglante partait du campement vers les ténèbres au loin, triste témoignage des derniers instants de l'infortuné soldat ayant payé le premier sang. Se pouvait-il qu'il soit toujours vivant ? La quantité d'hémoglobine laissait fortement supposer le contraire.
Toujours vigilant au moindre bruit, et surpris lorsque des coups de feu résonnaient aveuglément vers des cibles invisibles, j'eus ainsi la malchance de voir un Vorace pour la toute première fois. Intrigué par un bruit de course régulier en contrebas, je me penchai, bâton en avant, ce qui me sauva certainement. Des ténèbres surgirent soudainement le plus terrifiant faciès qui m'ait été donné de voir de toute ma carrière. Toute en pointes et bardé de crocs, sa gueule béante était presque comiquement disproportionnée, comme si son unique but était de manger ; un chanfrein de chitines recouvrait le sommet de sa tête, protégeant le cerveau, et il était pointu et coupant. Une immense griffe cogna mon bâton de combat, qui encaissa le coup dans une gerbe d'étincelles ; malgré tout, je tombai lourdement en arrière, et la créature grimpa sur le chemin de ronde, sifflant sa hargne. Mon pix-enregistreur captura ainsi la toute première image reconnaissable d'un Vorace dans toute son horreur : un corps irrégulier couleur carmin, tout de muscles et monté sur des sabots et des griffes ; fait pour la chasse – non, réalisai-je, fait pour la guerre. Cette vision de cauchemar avança vers moi, et je pointai mon arme à temps pour qu'elle s'interpose au moment où elle se jeta en avant dans l'intention de me déchiqueter. Un halo bleuté éclata dans l'air poussiéreux lorsque la décharge repoussa le vorace si violemment qu'il passa par-dessus la rambarde et disparut. Hillbilly m'aida à me relever, un air impressionné sur le visage.
— Félicitations, magos, vous venez de survivre à votre première rencontre. Savourez votre victoire, ça n'est pas donné à tout le monde.
Nous retournâmes au rempart, à temps pour voir les créatures s'égailler discrètement, et le calme revenir alors que leurs cris disparaissaient au lointain.
— Ils abandonnent ? Pourquoi ? » s'étonna Van Copper.
— Je ne comprends pas plus que vous, légat. » La cheffe des rangers se frottait la nuque, interloquée. Autour du camp se comptaient les blessures, mais en majeure partie, l'escarmouche n'avait qu'égratigné la troupe. Les Voraces auraient pu faire beaucoup plus de victimes, mais s'étaient contentés de nous harceler pendant plusieurs minutes. J'essayais de saisir l'objectif de cette attaque lorsqu'Ordnat surgit des dortoirs, paniqué.
— Velma ! Ils ont eu Velma !
Comment ? Comment était-ce possible ? Nous nous ruâmes à l'intérieur, pour y découvrir un trou creusé à même la roche, débouchant en plein milieu du fortin. Abasourdis, nous ne pûmes que constater la disparition de la psyker, et bien qu'il n'y eût pas la moindre trace de lutte ou de sang, son destin ne faisait aucun doute pour tout le monde. Non, pas tout le monde. Je compris à cet instant ce que Velma avait voulu me dire depuis hier, et cela fit sens à la lumière de tout ce que j'avais appris sur les Voraces, de la part des rangers et au regard de mes observations. Une part de moi, bien que cela semble absurde, était persuadé que la psyker n'était pas morte, car tout ceci avait fait partie d'un plan. Je ne m'expliquai pas comment ces monstres étaient capables de raisonnements aussi sophistiqués, et je ne pouvais en convaincre le reste du groupe ; hormis peut-être les rangers. La mort dans l'âme, nous bloquâmes l'inquiétant passage, et le reste de la nuit se déroula sans encombre, mais dans une ambiance plus morose encore.
