Partie 4 : Sacrifices

Notre départ prochain avec les rangers provoqua une grande agitation dans la forteresse. La sergente Slavenka, qui avait pris le commandement à la mort de Grishin sous l'impulsion du légat, ne manqua pas de questionner cette décision d'apparence stupide que nous n'avions pas spécialement le temps d'expliquer. Elle refusa de se séparer de ses meilleurs hommes, et nous ne réussîmes qu'à la convaincre de laisser partir avec nous ceux qui se porteraient volontaires. Je ne pouvais la blâmer, nous avions passé les dernières heures à les terroriser avec des histoires de mutants au point que presque tous les gardes semblaient maintenant penser qu'Ordmantel avait entièrement été transformée en ces choses violacées. La peur rampait dans tous les couloirs et les cœurs, et nous annoncions quitter le navire au moment où il avait le plus besoin d'être dirigé. Plus d'une fois je fus étreint par la culpabilité en voyant les regards désespérés de ces hommes et femmes que nous laissions à leur sort, pour une entreprise dont tout le monde jugeait la folie. Passé l'euphorie de cet instant de résolution aveugle, mon esprit de logique commençait lui aussi à reprendre le dessus, et à questionner cet instinct viscéral qui allait à l'encontre de tous mes enseignements.

Mais le temps, je le sentais, n'étais plus à l'hésitation. Il me fallait délibérément ignorer ces incertitudes et suivre ces pressentiments honnis des plus fervents Magi du Mechanicus. Je ne m'expliquais pas pourquoi j'étais, malgré les doutes, profondément convaincu du bien-fondé de cette décision, mais le destin était en marche quoiqu'il en soit, et je préférais aller à sa rencontre plutôt que de voir son sinistre visage au moment où il me coûterait la vie.

Personne, malgré tout, ne se plaignit de la situation. Certains avaient compris qu'on ne fuyait pas un danger pour aller vers un plus grand encore, et comprenaient que nous avions de folles mais bonnes raisons de nous diriger vers les sombres entrailles du val. D'autres prirent le raisonnement à l'inverse, et estimèrent qu'il fallait que la situation soit particulièrement horrible et désespérée à Ordmantel pour qu'on veuille fuir par le val. Slavenka eut le plus grand mal à maintenir l'ordre et à empêcher les désertions.

C'est alors que j'empaquetais mes affaires que je reçus une candidature des plus étranges : un garde m'annonça que McAcky désirait me voir, car il voulait se joindre à nous. Je n'avais pas passé beaucoup de temps avec le vieux fou, mais je n'imaginais pas sa face blafarde quitter l'atmosphère de son laboratoire sans une bonne raison, alors je résolus d'aller voir ce qui l'avait convaincu. Lorsque j'entrai dans la morgue, il était déjà à trier fébrilement ses affaires et rassembler ses bocaux.

— N'êtes-vous pas le Medicae de la forteresse ? » commençai-je.

— Pensez-vous. » Il haussa les épaules avec regret. « Je l'ai été, fut un temps, mais voilà des années que je n'ai pas exercé, et Rosemund, le chirurgien des rangers, fait un bien meilleur travail depuis qu'il a dû sauver nombre d'entre eux au cours de leurs expéditions. Non, depuis que mes expériences accaparent tout mon temps, j'ai surtout été assigné au tri des cadavres…

— Et n'en avez-vous pas à réaliser, justement ?

— Je crois que le temps des expériences de laboratoire est passé, cher confrère. Je pense que vous ne pourrez pas me contredire si je disais que le moment est venu de pratiquer ce que j'ai pu apprendre, en espérant que cela vous serve, ne serait-ce qu'un petit peu. C'est le cas de tout le monde ici, d'une manière ou d'une autre.

— Savez-vous seulement pourquoi nous reprenons la route du val ?

— Je sais que vous voulez tenter de leur porter un coup fatal, et ça me suffit. J'ai été soldat, il y a longtemps, je veux me rappeler ce que c'est que de tenter l'impossible une dernière fois, pour partir en beauté s'il le faut.

— Alors dépêchez-vous, nous partons avant la nuit.


Enfin, tout le monde fut prêt. Une troupe hétéroclite s'était rassemblée près du garage qui stockait les véhicules des rangers, et je pris un instant pour observer ces hommes et ces femmes qui s'apprêtaient à volontairement braver le pire endroit que cette planète ait à offrir. Tous affichaient sur le visage un mélange de détermination et de malaise incertain, autant causé par la perspective de la mission que par les murmures indescriptibles qui caressaient la frontière de nos psychés.

En plus de nos premiers compagnons d'expédition, quatre autres rangers nous accompagnaient. Tancred, un homme plutôt âgé pour la profession qui affichait moins de peur que les autres ; Fil-de-fer, un grand dadais filiforme dont la réputation d'invincibilité surpassait presque celle d'O'Connel ; Morded, un homme formé par O'Connel, 'de confiance', selon ses termes et quoi que cela veuille bien dire ; et Rougeaude, une ranger dont je n'aurais jamais su le sexe si on ne me l'avait pas dit. Enturbannée et bouffie dans ses vêtements, elle parlait à peine plus que Murmure, les deux semblant assez proches l'un de l'autre.

Bien qu'ils n'y fussent pas plus obligés que les rangers, quelques miliciens choisirent également de rejoindre le groupe. Je reconnu celui que j'avais croisé sur les remparts lors de notre premier passage, qui afficha un sourire jauni mais confiant en me voyant, et dont j'appris qu'il s'appelait Charly. Il était entouré de quelques têtes brûlées fatiguées de subir la peur des Voraces au quotidien : Valk, Bastian et Sara. Tous s'étaient portés volontaires et savaient bien qu'ils n'en reviendraient probablement pas. Ils se présentèrent tous avec une note d'inquiétude dans la voix, mais je vis que leur courage n'était pas à remettre en doute ; chacun d'entre eux était prêt à enfin porter le combat chez l'ennemi. Aucun des rangers ne fit de commentaires sur leur inexpérience, car affronter de son propre gré les sables du val était toujours pour eux la preuve d'une certaine force d'âme.

Ce petit groupe attendait alors que les mécaniciens inspectaient les véhicules et les préparaient pour le périple. Rangers et miliciens échangèrent cordialement entre eux avec des voix graves, cherchant à se rassurer avec des platitudes et des promesses de victoire. Puis, Van Copper nous rejoignit, accompagné d'Hillbilly et Ordnat, dont le visage éteint et alourdi de cernes entourait un regard féroce. Il se plaça à droite du légat, sans retirer le doigt de la gâchette de son fusil d'assaut.

— Rangers, miliciens, je vous remercie d'être présents et prêts à vous sacrifier pour que votre planète puisse vivre. La mission que nous devons remplir est de celles qu'il faut savoir mener malgré que nous n'ayons pas la moindre idée de ce que nous allons rencontrer. Comme vous vous en doutez, nous allons pénétrer dans les entrailles du val, et rendre la monnaie de leur pièce aux voraces.

— Et comment est-ce qu'on est censé réussir là où on a déjà échoué plein de fois, hein ? » demanda l'un des miliciens.

— Par la force et l'audace. Vous êtes les meilleurs et les plus déterminés combattants de cette planète. Vous avez passé les dix dernières années à vous endurcir dans ce creuset d'horreurs qu'est le val. Je vous mentirais en disant que nous avons un plan, mais il nous sera possible d'approcher le nid et peut-être même le pénétrer sans être repérés. Nous allons avoir besoin pour cela de déployer toute l'ingéniosité humaine qui a été mise en œuvre par un millier d'expéditions dans ces terres désolées.

— En outre », intervins-je, « j'ai observé et compilé les rapports des rangers sur leurs activités dans le val, et j'observe une corrélation intéressante entre destruction systématique de leurs édifices et baisse de leur niveau d'activité. Hillbilly m'a confirmé que la présence des Voraces s'était faite moins forte ces dernières années, et je crois que notre arrivée a bousculé leurs plans. S'ils avaient eu les ressources pour nous éliminer, ils l'auraient fait depuis longtemps déjà, alors je pense que le sacrifice des rangers dans le val a réellement eu un sens.

À ces mots, les postures des intéressés se firent plus droites, plus toniques. Je venais de raviver en eux quelque chose de fort, un sentiment qui avait été écrasé depuis des années par une sensation de fatalité : la fierté. Des regards s'échangèrent, emplis d'une vigueur renouvelée.

— Je crois qu'ils sont aujourd'hui plus vulnérables que jamais », continuai-je. « Nous les avons forcés à se révéler, à précipiter les choses. Ce n'est pas ainsi que l'on procède lorsqu'on maîtrise la situation, lorsqu'on possède l'ascendant. Nous ignorons encore quel est vraiment leur plan, mais notre meilleure chance de le contrer est de ne pas jouer sur leur terrain. Ils ne s'attendront pas à ce que nous contre-attaquions, parce qu'ils pensent que nous ne sommes pas en mesure de le faire. Peut-être est-ce vrai, mais cette suffisance pourrait nous donner un avantage initial indéniable.

Un ranger, Fil-de-fer, s'avança.

— Vous parlez comme si les Voraces n'étaient pas des monstres sans cervelle. C'est le cas ? On n'est donc pas fous de l'avoir pensé avant ?

— Non, soldat, vous n'êtes pas fous. Vous ne disposiez juste pas de l'expertise scientifique nécessaire pour le comprendre, et à votre niveau, avec votre expérience de leurs tactiques sur le terrain, votre bon sens a lentement pris le pas sur cette croyance qui dicterait le contraire. Les Voraces sont une espèce xénos intelligente unique que je n'avais jamais rencontrée auparavant, et que personne avant nous, pour ce que j'en sais, n'avait rencontré également. Elle est porteuse d'une menace que nous avons le devoir de mettre au pas pour la survie de l'Imperium, car j'ignore encore à quel point elle est développée.

— Et dans ce but », reprit Van Copper, « vous accomplissez le devoir sacré de l'Empereur-Dieu, et pour ces actions Il vous regarde et vous juge dignes. Même sur la planète la plus éloignée de Sa lumière, vous restez Ses sujets. Je n'échangerais pas un seul d'entre vous contre un bataillon de la Garde, et suis fier d'avoir à mes côtés des hommes et femmes déterminés à accomplir leur devoir. Ensemble, nous montrerons à ces xénos qu'ils ne valent rien face à la force de l'espèce humaine !

Difficile de juger ce qui, dans le discours du légat, relevait de son opinion véritable, et ce qui relevait de la nécessité de motiver les troupes avec toute la harangue dont était capable un représentant des ordos. Toujours est-il qu'il fit son petit effet, et je priais pour que cette ferveur nous accompagne aussi longtemps que possible sur le chemin du val d'Alveir. Silencieusement, alors qu'un « Heya ! » de circonstance s'élevait dans les airs pour s'évaporer entre les contreforts de pierre, j'adressai une prière à l'Omnimessie, le suppliant de me montrer la voie vers la sagesse nécessaire pour sauver cette planète et ses habitants. Autour de moi, les rangers et les miliciens s'avancèrent vers les véhicules pour y prendre place ; rapidement, le grondement des moteurs au démarrage emplit l'air, autour d'une agitation croissante. Les dernières caisses de matériel furent chargées dans le camion blindé, on vérifia une énième fois les armes, les harnais et l'équipement, et les visages se figèrent dans l'attente du signal de départ.

Un cor sonna, et je pus une nouvelle fois observer l'ouverture des grandes portes de métal vers cette promesse d'enfer sans ambiguïté. Le vent sec s'engouffra et balaya la cour, donnant à tout le monde un aperçu du voyage. De l'autre côté, l'air avait pris une teinte rougeâtre de fin de journée, chargé d'une promesse un peu trop prophétique à mon goût, et je ne pus réprimer la sensation que ce courant sec avait la régularité d'un battement de cœur, comme s'il était de plus en plus évident que le val n'était plus qu'une immense entité maîtresse de son existence.


La file de buggys roulait à vive allure sur des sentiers que seuls les rangers pouvaient voir. Engoncés dans les masques et les tenues isolantes, recouverts de vêtements épais pour filtrer autant de poussière que possible, personne ne sentait vraiment les bourrasques qui suintaient par les ouvertures des habitacles. Mes senseurs de surface m'indiquaient cependant un vent sec, chargé de miasmes, capable d'irriter la peau à une vitesse alarmante ; il était littéralement coupant, si ce n'était nos protections. O'Connel, concentré sur la route, ne paraissait même plus remarquer ce genre de désagrément. Son passe-montagne verdâtre ne couvrait pas totalement une partie de son cou, mais il n'en ressentait visiblement aucune gêne. Après autant d'années dans cet environnement hostile, je théorisai qu'il avait certainement développé une résistance à ces caractéristiques inhabituelles.

Malgré son tempérament bourru, et son apparence assortie, le géant était un pilote extraordinairement habile. Tous les rangers avaient développé des dons affutés dans ce genre de domaine, mais O'Connel semblait même au-delà de cette moyenne élevée. Je n'avais presque pas le temps d'observer le paysage, dont la désolation défilait à toute vitesse devant mes capteurs optiques. En ces lieux, la vitesse était plus critique que la capacité à se défendre, et la connaissance du terrain profitait au pilote aguerri. À de nombreux endroits, la 'piste' n'était qu'une succession de creux et de collines, et les rangers négociaient les virages entre les arbres morts et les rochers comme s'ils l'avaient déjà fait des centaines de fois ; ce qui était très certainement le cas. Le bruit du vent était masqué par celui des moteurs rugissants dans l'air, le nôtre ou celui des autres véhicules que je pouvais distinguer entre les nuages de poussière. À notre droite et au centre de la formation, le camion blindé de la milice arrivait à maintenir l'allure, puissamment entraîné par un moteur plus conséquent, et ses six roues amortissaient admirablement les dénivelés de terrain. Plus en avant, un buggy élancé aux couleurs effrontées zigzaguait sur des sentiers difficiles, afin de reconnaître le terrain ; évidemment, c'était celui d'Hillbilly, et je devais admettre que je me sentais plus en sécurité sachant qu'elle sondait notre chemin. Caché de l'autre côté, un autre gardait notre flanc droit, et le dernier sécurisait l'arrière-garde en roulant dans les traces du transport.

Le sol tremblait, certains rebords s'effrondraient sous le poids des engins ; et malgré tout ce tumulte, toute cette agitation, je me sentais diablement vivant. Ce genre d'expérience était la raison pour laquelle j'avais cherché à rejoindre le Logia militante des bioperfectors, et malgré le danger qui planait sur nos têtes et la peur qui nous tenaillait tous, je ne pouvais m'empêcher de penser que j'étais ici à ma place.

Notre périple continua pendant près d'une heure, alors que tombait progressivement la nuit, et jusqu'à ce qu'arrive ce que nous redoutions tous.


Notre convoi filait sur un sentier borné de cailloux et d'arbres effrités. La poussière s'accumulait partout, et aurait rempli l'habitacle s'il n'était pas intelligemment percé de trous à sa base. D'importants nuages limitaient notre champ de vision, à notre droite comme à notre gauche, et repérer quoique ce soit dans cette brume sèche relevait du miracle, sans parler de l'obscurité qui s'installait. Mais mes instruments de mesure, eux, s'affranchissaient de ce genre d'inconvénients. Bien que mit au supplice par la chaleur tombante et l'air corrosif, ils continuaient de m'abreuver de données environnementales, traitées efficacement par mes neuro-implants dopés à l'adrénaline. Celui qui relevait les fluctuations thermiques se mit soudain à résonner, alertés par une irrégularité redondante : celle de signaux contradictoires qui louvoyaient entre les crêtes et ne pouvaient pas être des phénomènes locaux. Mes lentilles zoomèrent vers le point d'origine, et plusieurs modificateurs furent appliqués pour filtrer le brouillard de parasites ; puis, la source de l'irrégularité apparut enfin, et le doute ne fut plus permis.

J'attirai l'attention d'O'Connel, qui tourna le regard vers moi sans paraître incommodé dans sa conduite. Je levai plusieurs doigts dans l'intention de lui indiquer la dizaine de contacts que j'avais repérés ainsi que leur direction, et il hocha la tête.

— Quelle distance ? » hurla-t-il pour se faire comprendre.

— Soixante mètres. Ils tiennent l'allure. Je crois qu'on pourrait les semer si le camion ne nous ralentissait pas.

Il braqua et chercha à se rapprocher du convoi. Avec une lampe-torche, il fit signe au mitrailleur du camion, Bastian, et lui indiqua la direction de l'ennemi en approche. Le milicien se pencha vers l'intérieur pour crier quelque chose au pilote, puis remonta et enclencha la bande de munitions avant de tourner le fût vers la purée de pois, prêt à en découdre, alors que le camion faisait une embardée pour augmenter l'allure.

Le géant roux appuya sur l'accélérateur et combla en quelques secondes la distance avec le véhicule de tête. Un puissant coup de klaxon attira l'attention de Murmure qui se tenait sur la plateforme arrière. Le jeune sniper frappa sur l'habitacle, et quelques instants plus tard, le buggy freina pour se mettre à notre hauteur. Hillbilly nous questionna du regard, mais je savais qu'elle se doutait de la raison de notre présence.

— L'magos a repéré des voraces sur notre gauche ! Au moins huit !

— Tu les as vus ?

— Nan, mais j'lui fais confiance. Il voit bien mieux que nous avec ses yeux d'métal.

— Signale-le à Tancred en queue de convoi ! Je m'occupe d'avertir les autres. On va devoir s'occuper d'eux, autant pour protéger le camion que pour éviter qu'ils donnent l'alarme.

— Et si c'était déjà fait ?

— Alors on se grouille de les buter, et on accélère l'allure !

O'Connel rugit son assentiment et commença à ralentir pour atteindre l'arrière. De mon côté, je scrutai les environs pour essayer de distinguer les créatures, tout en armant mon Ripper. Le buggy glissa entre les rochers, et longea le camion blindé dans lequel on s'agitait en préparant également les armes. Rougeaude et Ordnat s'étaient positionnés à l'arrière, fusils d'assaut balayant les environs, et Bastian pointait la mitrailleuse lourde vers la moindre volute de poussière suspecte. La tension montait, accentuée par le manque de visibilité et la proximité de la nuit.

— Où ils sont ? » me hurla mon pilote. Je compris rapidement qu'il parlait du véhicule de queue où se trouvaient Tancred et MacAcky. Saisissant l'ossature, je me hissais pour observer l'arrière, pendant qu'il faisait des appels de phare aux occupants du camion. Ordnat et Rougeaude haussèrent les épaules en secouant la tête. Mes optiques ne me rendirent qu'un fourmillement indistinct de parasites sombres.

Nous envisageâmes pendant un instant de quitter la surveillance du camion pour partir à leur recherche, mais des coups de feu retentirent soudainement à gauche. Visiblement, Fil-de-fer et Charly avaient rencontré d'autres Voraces sur notre flanc. Grâce à mes lentilles, je pus voir que plusieurs formes sombres aux yeux rouges rampaient avec une vitesse peu commune aux côtés du buggy. L'une d'entre-elles s'effondra lorsqu'une rafale du milicien, juché au sommet, la faucha impitoyablement, mais les autres ne firent que resserrer leur étreinte en cherchant une opportunité.

O'Connel s'apprêtait à aller prêter main-forte, mais un cri d'Ordnat l'en empêcha. Je tournais la tête pour voir ces mêmes formes menaçantes bondir à quelques mètres derrière nous, nombreuses. Elles se mirent soudainement à hurler des cris de prédateur acculant leur proie, et ce concert fut repris autour du convoi à plusieurs autres endroits. Ils voulaient nous faire comprendre que nous étions encerclés, et cela fonctionnait. L'affrontement commença.


Au total, mon suivi de cibles en compta vingt-deux, pour le moment. Six autour du buggy de droite, huit sur le nôtre, cinq autres qui longeaient le flanc gauche et trois qui remontaient la colonne à bâbord du camion en profitant de la confusion.

Je pouvais de mieux en mieux détailler les créatures, et mon pix-enregistreur ne se priva pas de prendre quelques images. Le moindre espace de leur carapace noirâtre était couvert de piques et de bords tranchants, et leur mâchoire était démesurément grande. Ces spécimens-ci ressemblaient beaucoup à ceux qui avaient attaqué l'avant-poste, alors j'en déduisis qu'ils étaient à la base de leur société – l'individu le plus commun, en somme. Leur corps était recouvert d'une membrane beige qui protégeait la musculature, et leur physionomie effilée et agressive, parfaitement protégée, en faisait déjà de toute évidence des prédateurs redoutablement efficaces contre tout type de menace. C'était une véritable vision de cauchemar, et je réalisai bien vite que les formes les plus guerrières devaient être particulièrement dangereuses.

L'heure, cependant, n'était plus à l'observation. Un tir ajusté de mon puissant Ripper emporta l'un d'entre eux et blessa un autre à la patte, qui ne tarda pas à perdre du terrain. Ils furent remplacés par d'autres figures furieuses, qui semblaient avoir compris la menace que je représentais. Deux autres tirs se perdirent dans le vent alors que les agiles monstres se mirent à esquiver de leur mieux la mire de mon arme.

Du camion, les détonations commencèrent à retentirent. Le staccato très discernable de la mitrailleuse rugissait dans le vent, mouchetant le sol autour des Voraces qui flanquaient notre gauche. Bastian en fit s'effondrer trois de plus, le crâne fracassé ou l'abdomen crevé par des rafales bien placées. Malgré la résistance de leur carapace, ils ne pouvaient encaisser les munitions de gros calibre, et ils s'affairaient à éviter les tirs en zigzaguant entre les rochers et les creux de terrain, sans montrer le moindre signe de peur. Je compris rapidement que leur objectif était d'épuiser les munitions de Bastian, et le milicien paniqué leur facilitait la tâche.

Plus maîtrisées, les rafales du mercenaire Konoride et de la ranger, si elles ne touchaient pas, réussissaient à garder les monstres à distance. En plusieurs occasions, je vis les balles du calibre plus léger de Rougeaude ricocher contre la plaque frontale des Voraces de tête. Aucune ne parvenait à percer la chitine, mais elles en délogeaient parfois des morceaux, et cela ne faisait qu'ajouter à leur énervement. L'un d'eux trébucha sous la force d'un impact chanceux, et sa forme s'évanouit entre les volutes de fumée. Je savais qu'il ne lui faudrait que quelques minutes pour reprendre la poursuite.

Bien mal me prit de ne pas rester concentré sur mes problèmes les plus directs. O'Connel rugit un avertissement, juste à temps pour que je me retourne et baisse instinctivement la tête devant plusieurs rangées de crocs acérés jetés vers moi sans ménagement. Les intimidantes dents claquèrent dans le vide en rayant le sommet de mon casque, et je me laissai tomber dans l'habitacle alors que les appendices supérieurs qui servaient de bras à la créature tentaient de s'accrocher aux aspérités de la carlingue. Selon tous les calculs possibles, elle venait de faire un bond d'une hauteur insoupçonnée, en pleine course. Un tel exploit ne faisait qu'ajouter à la longue liste de leurs caractéristiques biologiques particulièrement développées, et je me demandais si je parviendrais un jour à voir le bout. D'autres soucis se faisaient plus pressants, cependant, et avant qu'elle n'arrache l'armature de métal, je tirai sans cérémonie dans son thorax exposé. L'impact l'envoya voler, et elle fut emportée par les volutes de poussière pour disparaître de notre vision. Celle-ci, j'étais à peu près sûr qu'elle n'en reviendrait pas.

— Tout ça est pas normal », m'interpella O'Connel sans quitter les yeux de la route. Il n'avait pas bronché lorsque le Vorace s'était invité sur le Buggy, sauf pour compenser les variations dans la trajectoire, et faisait preuve d'un sang-froid terrifiant au vu de la situation. Sa remarque m'interrogea.

— Quoi ? Qu'est-ce qui n'est pas normal ?

— Les voraces attaquent presque jamais de front. Leur truc à eux, c'est de vous emporter alors que vos potes regardent pas. J'peux compter sur les doigts d'une main les fois où on a eu à repousser une attaque en règle, et elles me donnaient l'impression d'être là uniquement pour nous rappeler qu'ils étaient toujours les patrons des lieux. » Il ponctua par une embardée qui fit passer un Vorace trop téméraire sous ses roues. Je dus m'accrocher à une poignée pour ne pas être trop bringuebalé dans l'habitacle.

— Ils veulent nous arrêter », confirmai-je. « Quoiqu'on fasse, ils n'aiment pas ça, et ça veut dire qu'on est sur la bonne voie.

Je pouvais deviner un sourire cruel sous le regard approbateur qu'il me renvoya.

— J'aime vot' manière de voir les choses, homme de science. Aller, plombez-les, qu'on leur rappelle à not' tour que leur règne dans le val est bientôt terminé !

— Avec grand plaisir.

Une fois remonté en tourelle, mes tirs reprirent et gardèrent à distance le groupe qui tentait de s'approcher de l'arrière du camion. Cette fois, je pris soin de ne pas laisser l'un d'entre eux passer sous ma garde pour tenter une nouvelle attaque surprise.


D'autres détonations se firent entendre à droite plus avant, signe que le légat et Hillbilly étaient allés prêter main-forte au buggy encerclé. Le nombre des Voraces qui harcelaient nos deux camarades s'accroissait à un rythme alarmant, autant que leurs assauts, comme une meute qui flairait la fin de la chasse. Mais je n'eus pas le loisir de développer cette inquiétude pour Fil-de-fer et Charly, car à cet instant, la mitrailleuse tomba à court de munitions, et à partir de ce moment, les événements s'enchaînèrent bien trop vite pour que quiconque puisse garder la maîtrise de la situation.

Alors que Bastian s'était baissé pour prendre dans l'habitacle de quoi recharger son arme, les quelques Voraces qu'il martelait auparavant de son arme remplirent l'écart en un battement de cils, et deux d'entre eux sautèrent sur le camion. Leurs griffes de chitine se plantèrent dans le métal, et s'échinèrent à le traverser pour éviscérer les humains cachés à l'intérieur. Une secousse du véhicule fit tomber la moins assurée des deux, mais l'autre ne tarda pas à faire céder la tôle et le fer pour s'effondrer brutalement au milieu des soldats ébahis. Bien qu'Ordnat et Rougeaude n'avaient mis qu'une demi-seconde à se remettre de la surprise, le Vorace déchaîné pu entretemps, d'un coup indistinct, couper les jarrets du milicien en tourelle et le faire s'écrouler dans un cri mêlant colère et douleur. Sans céder à la panique, ils ouvrirent le feu de manière mesurée et éliminèrent le monstre avant qu'il ne cause plus de dégâts ; le mal, cependant, était déjà fait. Le mercenaire sauta par-dessus le cadavre du Vorace et se porta au secours de Bastian, qui perdait rapidement son sang, tandis que Rougeaude canardait les visages grimaçants qui hurlaient à la mort par la percée du camion.

Dans le même temps, la situation devenait désespérée pour nos camarades du flanc droit. Malgré toute l'aide qu'Hillbilly essayait de leur apporter, la pression que la meute exerçait sur eux était absolument intenable, et ma dernière vision de Fil-de-fer fut celle d'un corps que l'on arrache à son siège dans un terrible hurlement. Je m'attendis à ce que leur véhicule fasse une sortie de route, mais Charly, dans un geste désespéré, semblait s'être rué sur le siège vacant et avoir repris le contrôle avec succès. La quantité de poussière et la rapidité de l'instant ne me permettait pas de tout voir ni de tout comprendre, mais sa situation ne s'était pas améliorée pour autant, car de plus en plus de Voraces parvenaient à arracher des morceaux de métal à son véhicule et menaçaient de lui faire subir le même sort que le ranger. Il lui était désormais devenu impossible de se désengager, car le buggy avait subi trop de dégâts, et le trio du véhicule voisin ne parvenait pas à alléger la pression malgré la précision spectaculaire de Murmure qui abattait méthodiquement ceux qui cherchaient à sauter sur le toit au-dessus de Charly.

Que l'Empereur me prenne à témoin, le courage de ce milicien, je le pense, nous sauva tous. Voyant que rien ne lui permettrait plus de sortir vivant de cet affrontement, il ouvrit les réservoirs d'appoint de son véhicule, permettant à l'essence de se déverser librement, puis alluma une fusée de détresse avant de la jeter dans l'habitacle.

Pendant un court instant, je vis très nettement son visage grâce au grossissement de mes macro-lentilles, dans une trouée de poussière, et je pourrais jurer qu'il me regardait. Il avait brièvement hésité, ou alors cherché une approbation entre les hurlements des monstres et de ceux d'entre nous qui avaient compris ce qu'il s'apprêtait à faire. Un léger sourire plus tard, et une colonne de feu engloutissait le buggy, le désintégrant sur place en même temps qu'une dizaine d'autres Voraces dans un concert de jappements enflammés.

L'événement eut sur nous autant d'effet que sur les monstres. Quelques secondes passèrent pendant lesquelles nous avalâmes l'énormité du moment, obligés de contempler les volutes de feu pour admettre avoir déjà perdu quatre de nos compagnons dès le premier engagement. Les Voraces, eux, reprirent de concert les cris mortuaires de leurs congénères et l'intensité de leur attaque diminua.


Autour de nous, le terrain devenait de plus en plus décharné. Les crevasses se faisaient plus larges, et seul le talent de nos pilotes nous gardait d'en dégringoler des bords. Agile et léger, le buggy d'Hillbilly fit, quelques dizaines de mètres devant nous, un bond de près de cinq mètres au-dessus de l'un d'entre eux pour atterrir un peu plus bas sans aucune sortie de route. Je regardais avec appréhension le camion, plus pesant, mais son conducteur se contenta de hurler un puissant « Accrochez-vous ! » et d'appuyer un peu plus sur les gaz. À mes côtés, O'Connel se mit à rire grassement, puis accéléra également pour se mettre à son niveau. Les bruits d'échappement étaient devenus assourdissants, et ils s'emballèrent brièvement lorsque les roues décollèrent du sol, alors que mon cœur manquait un battement.

L'atterrissage fut brutal, encore plus pour les occupants du poids lourd que pour nous. Dans un concert de suspensions martyrisées, ses six roues se réceptionnèrent maladroitement en faisant s'effondrer le bord du gouffre derrière elles, et toute l'adresse du ranger qui le conduisait fut nécessaire pour lui faire garder la route. Pendant un court instant, l'arrière du châssis se retrouva dans le vide, mais il enclencha le système à six roues motrices qui lui permit, quelques zigzags et quelques frayeurs plus loin, de parfaitement reprendre le contrôle du véhicule.

Derrière nous, les Voraces s'étaient jetés sans aucune hésitation, mais ne purent voir que la crevasse s'était élargie après notre passage. Leurs cris de colère disparaissant dans le vide furent comme de la musique à nos oreilles, alors que quelques-uns à peine réussissaient à effectuer le saut sans encombre. Plusieurs ne réussirent qu'à s'accrocher au rebord, mais la terre friable s'égrenait entre leurs griffes et se détachait sous leur poids, rendant la tentative plus dangereuse encore. J'eus une dernière vision de ceux qui étaient parvenus à atteindre l'autre côté, alors qu'ils abandonnaient la poursuite devant l'ampleur de leurs pertes.

— On est tirés d'affaire, je crois », marmonna O'Connel.

— Mais à quel prix ?

Il haussa les épaules. Mourir était pour eux une forme de lot commun ; de vrais gardes impériaux qui s'ignoraient.


Nous continuâmes sans diminuer l'allure pendant une dizaine de minutes. Le sentier n'était plus praticable autrement qu'en colonne, alors les buggy se partagèrent la garde du camion d'un accord tacite. Aucune parole ne furent échangées, hormis pour s'enquérir de l'état de Marian, dont la blessure était grave mais stabilisée. Le trajet continua dans un silence morne de victoire chèrement acquise, et je ressentais tout le poids de ces décisions dont on doutait de la justesse lorsqu'elles coûtaient des vies. Le docteur, les rangers, Charly… tous étaient morts en croyant accomplir quelque chose d'important, ou du moins je l'espérais, et il me fallait continuer pour que ce sacrifice ne soit pas vain. Mais où était la frontière entre la persévérance et l'aveuglement ? J'ignorais toujours si nous allions trouver un moyen de réellement peser dans la balance, une fois au cœur du val et face à toute l'horreur qu'il avait encore à nous offrir. Il était bien plus probable que nous mourions sans gloire au détour d'une colline, ignorés et oubliés de tous, sans n'avoir rien fait d'autre qu'abandonner les hommes et femmes de la passe à leur sort face aux mutants d'Ordmantel et aux Voraces.

Mais l'impression profonde que c'était la bonne chose à faire me portait. Malgré tous les paramètres logiques contraires que l'on nous enseignait à privilégier à l'Universitae afin de repousser l'utilisation faillible des pressentiments, je restai convaincu que notre cerveau biologique était capable de connaissances implicites dont nous ne maîtrisions pas toujours l'entière signification. C'était l'un des enseignements des bioperfectors ; celui que cet organe était capable de bien plus que le plus puissant cogitateur de taille similaire, et que nous n'étions qu'une enveloppe de chair trop imparfaite pour en maîtriser l'entièreté des capacités. La plus grande preuve était qu'aucune technologie en possession du Mechanicus ne permettait de remplacer l'intégralité du cerveau. Même les plus lourdement transformés des Magi disposaient encore de cet organe, à un degré ou à un autre, et ce fait pesait dans la balance de leurs certitudes. Compartimenter ses émotions et maîtriser les influx neurologiques était une chose, remplacer totalement ce traitement biologique optimal en était une autre. Ceux qui tentaient l'expérience se retrouvaient transformés, réduits à des consciences primaires capables de traiter plus ou moins efficacement les problèmes complexes, souvent à peine plus doués que de simples servocrânes.

Perdus dans mes réflexions, je ne remarquai pas tout de suite que le décor avait changé. O'Connel me tapa dans l'épaule pour que je tourne la tête, et que je découvre un spectacle aussi magnifique que terrifiant.

Nous roulions sur un bout de terrain imparfaitement plat le long d'une colline à la déclivité importante. Sur notre droite était apparu le bourg de Schelm, dans une caldeira entourée de paysage torturé ; ou du moins, ce qu'il en restait. D'immenses piliers de chair en perçaient le sol et se jetaient vers le ciel, s'entrelaçaient et s'aggloméraient telle une monstruosité incompréhensiblement vouée à un but inachevé. Ils entouraient une ruche violacée dont les murs dévoraient ceux de pierre et de métal du bourg, et pulsaient en charriant d'énormes quantités de fluides et d'humeurs liquides au travers de leurs membranes diaphanes. Des crevasses qui zébraient les alentours s'échappaient de grandes quantités de poussière, qui couraient le long de dépressions d'air pour s'enrouler autour de la structure avant de se disperser aux quatre vents. L'air était verdâtre et s'alourdissait à mesure que nous en approchions, telle l'expiration malade d'un être affamé, fiévreux. Mon cœur se serra à cette vision, faiblement éclairée par l'astre déclinant, car j'étais maintenant convaincu ne plus avoir affaire à un simple animal mais à une potentielle menace d'envergure planétaire. Ce qui vivait dans ce val ne devait jamais en sortir, et il était de mon devoir de m'en assurer. Mais comment ?

— Que… qu'est-ce donc que ceci ?

Mon pilote sembla ne pas comprendre tout de suite la question.

— Eh bien, leur terrier ! Personne ne vous a jamais dit qu'il ressemblait à ça ?

— Hillbilly a dit que l'idée de simplement l'approcher était du suicide, mais je n'avais pas saisit à ce moment-là que sa seule apparence était une mise en garde. Plus j'en apprends, et plus je me demande bien comment vous avez pu leur résister toutes ces années sans être anéantis.

— Du sang, d'la sueur, et une mesure de providence, j'dirais.

Ce sens du verbe ne lui allait guère. J'en rigolai.

— Une observation digne d'un général, l'ami.

Deux véhicules plus loin, j'imaginai aisément la réaction du légat face à cette découverte. Aucun d'entre nous deux ne pouvait savoir à quel point il avait eu raison d'avoir immédiatement pensé à raser le val, et je me raccrochai à cela ; car il était difficile de dire maintenant si ma mesure avait permis que les choses s'enveniment, et si une prise de décision plus radicale aurait réellement sauvé cet endroit.

Je constatai que l'érosion minérale autour de ce nid avait pris une ampleur démesurée. D'immenses fissures géologiques constellaient l'endroit, isolant presque le bourg du reste du val en de multiples points. D'innombrables tuyaux de chair y passaient d'un flanc à l'autre en partant vers les points cardinaux, dans un but que j'ignorais. Tout l'endroit pulsait comme au rythme d'un immense cœur impie. Mes macrolentilles recherchèrent des traces du complexe dont avait parlé la cheffe des rangers, et crurent en observer les traces serties dans le lit de ces gouffres terrifiants, dévoilées à l'air libre par le supplice que subissait la terre. Les ajustements ne révélèrent cependant rien de plus. Nous devions le trouver et y pénétrer coûte que coûte.

Puis le sol se mit à trembler.

Pas un tremblement naturel, compris-je rapidement. Une secousse sismique avait ce côté régulier, avec des amplitudes courtes puis de plus en plus longues avant de retomber ; ces tremblements étaient hachés, comme soumis aux caprices d'une chose immense, colérique. Les fluides qui parcouraient la ruche semblaient s'être accélérés, au diapason de ces puissants soubresauts, et elles atteignirent un pic avant de s'immobiliser. Un hurlement ponctua l'événement, étouffé par les strates rocheuses.

L'instant d'après, dans une explosion de terre, surgissait du sol près de la ruche une gigantesque bête annelée, imitation terrifiante d'un chilopode aux extrémités recouvertes de pointes chitineuses, bardée d'une carapace noire aux bords tranchants et piquants. D'une gueule grossièrement immense retentit un deuxième rugissement, plus destiné au ciel qu'à autre chose, et je devais reconnaître le talent de nos pilotes pour réussir à garder la route malgré cette monstrueuse apparition.

— Par les testicules desséchés de l'Empereur, c'est quoi cette horreur ?!

— Je… » Aucune réponse ne me venait, et même si je sentais que j'aurais dû réprimer ce juron peu mélodieux, il me sembla de circonstance. En d'autres occasions, j'aurais été totalement fasciné par cette apparition, preuve irréfutable de l'incroyable talent des voraces pour les mutations extrêmes. Mais elle était aussi celle d'une capacité à produire des réponses biologiques d'un niveau militaire ; peut-être plus terrifiant que tout ce dont était capable un détachement de la Garde Impériale. Pour être honnête, je ne donnais pas cher non plus d'un corps expéditionnaire du Mechanicus, et il me semblait presque évident que seuls les Anges sacrés de l'Empereur-Dieu pouvaient réellement s'opposer à cette chose.

Elle tourna son regard –ou ce qui lui servait de regard– vers nous, puis plongea dans notre direction. Un précipice à gauche, une colline abrupte à droite. Aucune échappatoire. Je recommandai mon âme à l'Empereur de l'Humanité et à l'Omnimessie, puis attendis l'impact.


Il ne se produisit pas là où je l'attendais. La forme immense du monstre s'écrasa quelques vingt mètres en contrebas de notre convoi, s'enfonçant dans le sol friable comme un couteau dans la chair. Le terrain sous nos roues commença à se craqueler en de multiples fissures larges.

— Mortecouille, accrochez-vous, magos !

Le buggy se mit à faire de terribles soubresauts, et ses suspensions tentèrent tant bien que mal d'adoucir une mer de roches et de poussières qui s'apprêtait à nous engloutir, à nous faire couler dans les entrailles du val. O'Connel lutta comme un beau diable pour maintenir le cap et éviter le naufrage, jusqu'à ne chercher qu'à éviter d'être renversé par les tonnes de débris qui se mirent à dégringoler de la falaise. Nous ne voyions plus nos alliés, à présent ; juste un enfer de poussières et de cailloux qui entraient au fur et à mesure dans l'habitacle. Puis, le ranger prit une autre décision. Changeant de direction, il accéléra et chercha à accompagner l'éboulement dans la descente. Cernés de toutes parts, nous nous retrouvâmes à filer vers la ruche sur un terrain inconnu et dangereusement escarpé, en esquivant les rochers et les failles à une vitesse tout bonnement mortelle. L'avalanche continuait de gronder derrière nous, menaçant de nous avaler à la moindre erreur.

— Ranger ! » réussis-je à articuler péniblement. « Avez-vous la moindre idée de ce que vous faites ?!

— Absolument aucune ! Mais j'ai clairement pas l'intention de crever écrasé par de la vulgaire caillasse !

Je résolus de le laisser faire et de m'accrocher à ce cercueil de métal qu'était devenu le véhicule. Une partie de ma psyché réussit brièvement à se demander comment s'en sortait le reste du groupe, mais cela fut rapidement englouti par la terreur primaire qui habitait chaque recoin de mon être. Que le ranger réussisse seulement à tenir le volant justifiait toute la confiance que je me devais de lui accorder à ce moment précis, et il ne me restait plus qu'à espérer que ses dix années d'expérience à piloter trouveraient ici un achèvement heureux. Enfin, après ce qui me sembla être une éternité, le dénivelé s'adoucit et O'Connel réussit à réduire la vitesse du buggy malgré quelques glissades. Nous étions presque parvenus au fond de la cuvette.

Autour de nous, les fissures générées par l'événement continuaient de s'étendre, et les failles existantes qui constellaient déjà le sol commençaient à s'agrandir en s'effondrant. Le ranger s'efforça de trouver des gués praticables où l'espace entre deux parois ne s'était pas irrémédiablement effrité, et je l'y aidai en compilant à une vitesse vertigineuse des données d'observation grâce à mon auspex intégré. Il ne mit pas longtemps à me faire entièrement confiance pour cette mission, se reposant entièrement sur mes décisions en la matière pour pouvoir se concentrer sur le fait de conduire aussi efficacement que possible. Nous traversâmes ainsi une dizaine de précipices avant que l'un d'entre eux ne se révèle plus dangereux que nous ne l'avions pensé.

Avec un ultime juron d'O'Connel, les roues patinèrent une fois de trop et le moteur s'emballa lorsqu'elles ne rencontrèrent que le vide. Mon cœur, malgré qu'il soit enchâssé dans une armure de plastacier, se souleva. La chute dura une éternité, alors que je levai les bras devant moi dans le vain espoir de me protéger. Des bruits de métal froissé me parvinrent, agrémenté de grincements ignobles alors que la cage du buggy heurtait et raclait les parois de pierre ; puis le choc, et tout devint noir.