Partie 5 : Entrailles

J'ouvris les yeux sur une série d'alarmes systèmes, un goût métallique dans la bouche et l'impression de m'être fait rouler dessus par un croiseur de la Marine. Dans sa grande bonté, l'Empereur avait jugé que mon heure n'était pas encore venue, mais non sans dommages. Malgré mon harnachement, j'avais été tant malmené dans ma tenue que je devais avoir une bonne vingtaine de bleus partout sur le corps. Mais pour autant que je sache, rien n'était réellement cassé, et le sang que j'avalais venait de ma lèvre fendue par le choc de ma tête contre mon propre casque.

Et alors que mon affichage relançait l'auspex, je compris enfin avoir la tête en bas. Coincé dans les ceintures, j'étais suspendu dans le vide, à moitié sorti de l'habitacle. Le ranger, à ma gauche, était dans la même posture. Il se secouait la tête, et la tourna vers moi lorsqu'il comprit que j'étais aussi toujours vivant.

— Terminus », ricana-t-il. « Me restait presque plus de carburant, de toute manière.

La situation, malgré la légèreté de mon compagnon d'infortune, était précaire. Le buggy s'était coincé entre deux parois de roche plus rapprochées, et il n'y avait pas assez de lumière pour être en mesure de voir le fond du ravin. Le bon côté des choses, c'était que la catastrophe sismique provoquée par la bête avait cessé pendant notre inconscience. Dorénavant, nous serions les seuls responsables d'une aggravation de la situation.

— On dirait qu'on a été sauvé par le val, ironiquement », articulai-je difficilement. « Il faut croire qu'il n'est pas totalement acquis aux Voraces.

— Ça s'rait trop lui d'mander, de pas nous mettre toujours autant dans le pétrin, quand même ? Bon, voyons un peu à quoi on a affaire.

Il appuya sur un bouton, mais cela n'eut pas l'effet escompté. Avec rage, il donna plusieurs coups sur le tableau de bord, et les phares du véhicule grésillèrent puis s'allumèrent péniblement. Une dizaine de mètres plus bas, le sol, miraculeusement, nous tendait les bras.

— Eh beh, pour une fois que dans not' malheur on a d'la chance.

Quitter l'habitacle pour rejoindre le fond s'avéra être une manœuvre aussi pénible que dangereuse. Après notre dégringolade, ce n'était probablement pas quelques mètres supplémentaires qui nous tueraient, mais un faux mouvement risquait de nous laisser estropiés, et on ne reproduisait pas deux fois la même veine. Nous sauvâmes de l'épave ce qui pouvait l'être, et découpâmes nos ceintures pour nous suspendre aux parois. Dans cette entreprise, O'Connel prit les devants et arriva en bas le premier. Grimaçant sous l'effort, je réussis à me glisser jusqu'à lui, et m'allongeais à ses côtés alors qu'il s'était mis à siroter d'une flasque je-ne-sais quel alcool. D'un mouvement il m'en proposa une gorgée, et je l'acceptai avec joie. Mon bassinet s'ouvrit en chuintant et nous partageâmes cet improbable moment au fin fond de l'endroit le plus dangereux d'Alveir. Une forme de réussite, en soi. Comme prévu, il avait un goût atroce, mais à ce moment je n'en avais cure.

— Et maint'nant ?

J'haussais les épaules.

— On est arrivés jusque-là. C'est soit mourir ici, soit mourir plus loin.

— Faut vous y faire, dans le val, c'est toujours comme ça. On a juste d'la chance de pas encore en être arrivés là.

— Ouais, j'imagine. » Je jouai des épaules pour en chasser les courbatures. « La ruche ne doit plus être très loin. Peut-être les voraces nous croient-ils morts maintenant, ce qui nous confère un avantage. J'ignore si on pourra la rejoindre, cela dit.

— Quel aut' choix il nous reste, hein ?

— Virtuellement aucun.


Prenant notre résolution à deux mains, nous nous levâmes et entreprîmes de quitter l'éclairage des phares pour explorer les environs. Le ranger fixa une lampe-torche sur son arme, et j'activai celle reliée à mon heaume d'acier. Nos faisceaux balayèrent les parois pour ne révéler que la pierre terne et friable qui était celle du val ; même à cette profondeur, les voraces aspiraient la moindre trace de vie.

Bien que la créature titanesque se soit visiblement désintéressée de nous, les lieux restaient particulièrement instables. Alors que nous explorions l'endroit, nous ressentîmes de fréquentes secousses agiter la terre, faisant dégringoler des bouts de roches le long des parois. Nous dûmes nous tenir suffisamment loin des murs pour ne pas prendre un indésirable sur le coin de la figure.

Plusieurs fois, nos lampes dardaient sur la membrane d'un de ces tunnels de chairs, qui traversaient les ravins en longs et en larges, mais ils étaient en hauteur et nous ne pouvions espérer les atteindre. Grâce à cet écorché naturel, leur nombre et la densité de ce réseau m'apparaissait plus clairement ; celui-ci semblait centré autour de la ruche, comme un immense système vasculaire humain alimentant et étant alimenté partout dans le val. Cet utilité nutritive couplée à, visiblement, un moyen de transport les faisait ressembler à des capillaires ; poreux dans un sens comme dans l'autre, destinés à l'acheminement et servant de pont entre le sang et les autres organes. Cette comparaison me sembla pertinente, et je décidais de la garder pour mon rapport.

La principale question qui me restait à ce sujet était celle de l'aspect dissimulé de ce réseau, car je ne souscrivais plus à la théorie selon laquelle les Voraces étaient des animaux exclusivement souterrains, alors c'était qu'ils avaient probablement mis beaucoup d'efforts à ne pas se faire voir ou remarquer à la surface. Pourquoi ? Qu'est-ce que moi, la personne la plus qualifiée de cette planète pour répondre à cette question pouvait bien en savoir ?

Entre autres difficultés, il me semblait également que la présence de la psyker, si c'était bien elle, se faisait de plus en plus pressante. Tout en avançant dans ces ténèbres étouffantes, je me retournai plusieurs fois, comme pour vérifier si O'Connel ne s'était pas soudainement rapproché de moi ; car il me semblait maintenant que quelqu'un se trouvait constamment derrière mon épaule. Ce dernier ne me donnait pas le sentiment d'être incommodé par le même problème, mais je crois qu'il faudrait qu'on lui grille sous le nez les poils de la barbe pour que ce soit le cas. Rien n'atteignait son stoïcisme, et seule la fin du monde prochaine devait irriter son instinct de survie. Ses talents innés et acquis le maintenaient en vie, mais mis à part cela il était un pied de nez à la logique reptilienne de sauvegarde personnelle.

Nous continuâmes ainsi dans une obscurité presque totale pendant de longues minutes. Sous nos pieds, le val était tout sauf mort. Des plaintes inidentifiables montaient parfois des ténèbres, glaçantes, des roulements sourds et réguliers nous rappelaient la proximité de la ruche, et mon esprit torturé ne pouvait s'empêcher de voir des lueurs maléfiques à chaque promontoire rocheux. Nous finîmes par déboucher sur une plus grande faille, plus profonde et plus large.

— C'quoi le plan, magos ? On peut pas continuer éternellement à l'aveuglette.

— Remonter les failles en prenant la direction approximative du nid. Avec un peu de chance, l'une d'entre elles débouchera sur le complexe souterrain. Il nous faut l'atteindre, j'ai l'intime conviction que tout ce qui se passe dans ce val en provient.

— Ce truc sous le bourg de Schelm ? Ouais, j'me suis toujours dit que les gus qui tripotaient ces anciens bibelots nous causeraient des ennuis.

— Vous en savez quelque chose ?

— Mon grand-paternel a eu des démêlés avec eux. C'corniauds ont canné son mastiff, entre autres. On est tous pas d'ici, hein, mais ces gens-là, c'était de vrais hors-mondes, de types pas nets. Ils ont monté la tête de certains villageois, et on a jamais vraiment su ce qu'ils trafiquaient sous le bourg. Avant qu'la patronne m'en parle, j'aurais pas d'viné qu'il y avait tout ça sous nos pieds. On savait tous que leur histoire de mine de phosphore était louche, mais de manière générale ils nous laissaient tranquilles. Et puis, ils étaient d'jà là avant tout le monde, après tout. Même avant les rangers.

Bien que sa conception de la tranquillité soit au mieux…aléatoire, je comprenais qu'une affaire opaque se soit facilement développée sur une planète aussi éloignée de toute administration et de toute supervision. Mais sa remarque éveilla une question en moi. Je puisais dans les données de recensement planétaire pour remarquer une chose bigrement intéressante. La seule famille libre-marchande à assurer un lien entre Dalis et les systèmes centraux du sous-secteur, hormis quelques marchands mineurs et transporteurs, portait un nom qui m'était familier : les Gordille. Le même nom avait été utilisé pour le premier enregistrement de cette planète, et je n'en décelais aucune autre occurrence dans mes archives globales à l'échelle du secteur. Une déduction logique avec un taux de fiabilité non négligeable était que le nom avait été spécifiquement créé pour en masquer un autre, et une telle pratique n'était possible qu'avec de puissants soutiens. Cependant, si leurs activités avaient été stoppées par l'apparition des Voraces, pourquoi continuer à garder les apparences et à utiliser ce nom d'emprunt dans les déplacements vers Dalis Terce ? Ursuna, si je m'en sortais vivant, allait avoir à répondre de beaucoup de choses.

— Hillbilly ne semble pas facilement parler de ces choses-là. Pourquoi ?

Il hésita.

— Elle pouvait pas savoir, alors j'vous interdis de lui en vouloir. Mais j'crois que son fils s'est fait embrigader. Il est mort dans tout c'foutoir, mais le fait qu'il puisse avoir quelque chose à voir là-d'dans l'a toujours hantée. On a jamais réellement investigué le problème, aussi. Trop occupés à survivre et faire payer les voraces.

Un boulot à plein temps en lui-même. Les voraces ne facilitaient pas cette tâche. Hillbilly, cependant, est certainement passée à peu de choses de commencer à comprendre ce qui était arrivé au val, et pour cela elle a déclenché l'ire de l'organisme Alpha qui menait tous les autres. Beaucoup de mes questionnements tournaient autour de celui-ci, d'ailleurs. Quelle maîtrise avait-il sur ses congénères ? Manipulait-il consciemment l'ADN de ses semblables ? Était-il capable de créer des entités uniques, capables d'agir pour un seul but et une seule raison ? L'apparition de tout à l'heure m'incitait à penser en ce sens, et c'était une preuve suffisante d'intelligence extrême. Car l'intellect animal avait ses limites, et le ciblage des mutations n'était, à ce niveau, même pas pratiqué par les plus savantes des autres espèces connues. Cette chose était, à sa manière, un magos biologis. Le plus puissant et le plus talentueux d'entre tous, plus qu'aucun de ceux que j'aie pu rencontrer, et qu'aucun de ceux que je ne rencontrerais jamais.

Nous observâmes l'abîme qui se dressait devant nous, se perdant dans le noir à notre droite comme à notre gauche. Un rebord plutôt large nous gardait d'en tomber, mais il donnait sur un vide insondable qu'un caillou négligemment jeté par le ranger ne put mesurer. Le sentier descendant semblait mener à de faibles lueurs, alors nous le préférâmes au fait de potentiellement remonter vers un val recouvert par la nuit. Un spectacle singulier nous y attendait.

Des vrilles griffues enserraient un vestige de pierre taillée. Celui-ci avait été broyé intentionnellement, comme si le but de l'excroissance produite par les voraces était de spécifiquement détruire ou désacraliser la moindre trace de civilisation dans cet enfer rocheux. Je pouvais deviner d'anciens glyphes entre les pointes de chitines, mais rien d'identifiable. Mes engrammes ne trouvèrent aucune correspondance et je décidais que nous n'avions certainement pas assez de temps pour nous pencher sur l'origine de ce temple. Curieusement, la lumière ne venait pas d'une bioluminescence, mais d'une faible lueur qui émanait des roches ; les zébrures dans la pierre la laissaient filtrer en petite quantité, ce qui souleva chez moi de nombreuses questions sur son origine. Mais encore une fois, notre survie devait primer sur ces connaissances, et je doutais qu'elles nous soient de la moindre utilité à cet instant.

Non, nous devions continuer à progresser, même sans aucune idée de la marche à suivre. Contourner cette curieuse apparition menait à un boyau plus intéressant, car les tentacules de chair en provenaient. Je rigolai de l'absurdité d'une situation qui nous menait à démesurément chercher un danger que la raison devrait interdire, danger qui se trouvait certainement à l'origine de ces longs appendices rosâtres et frétillants. Armes en avant, nous nous y jetâmes avec toute l'appréhension que cela impliquait.

Nous débouchâmes sur un vaste cirque, théâtre de la désolation qu'était devenue les alentours de la ruche. De grande spires osseuses se jetaient vers le ciel et s'entrecroisaient sur un paysage parcouru de failles et de dolines profondes. La roche s'effritait au contact du vent, créant des bourrasques sablonneuses qui allaient se déposer dans les creux ou se formaient en dunes mouvantes. Ici, tout paraissait encore plus mort, encore plus…absorbé. Ces tours blanches étaient autant de cheveux vieillissants sur un crâne dégarni, vidés des substances qui auraient dû les irriguer. Cette tendance à ériger des tours de chitine et de chair avait un but final qui m'échappait encore, et je doutais de vouloir vraiment le découvrir, car d'une certaine manière, la fascination que je ressentais pour cette espèce s'émoussait à mesure que ma curiosité scientifique s'abreuvait de nouvelles connaissances à son sujet. Elle devenait plus morbide, plus résignée, plus nécessaire ; sans ce savoir, rien de ce que je faisais ici n'avait de sens. Nous devions trouver un moyen de contrer un animal dont l'agressivité pouvait aisément le classer en Xenos Majoris, et les moyens nous manquaient cruellement. Bien que la faculté d'adaptation soit une qualité nécessaire dans mon métier, elle rencontrait ici certaines limites.

Je m'apprêtais à continuer sur cette ouverture qui nous tendait les bras lorsqu'O'Connel retint mon pas. Il s'adressa à moi sur un ton curieusement bas.

— Magos, n'avancez plus. R'gardez devant vous. Ces creux dans l'sol, vous les voyez ?

Calibrant mon auspex, j'effectuais plusieurs analyses. Les creux en question dont parlait le ranger avaient une régularité anormale ; c'était des ronds parfaits doté d'une déclivité optimale, disposés presque à équidistance les uns des autres. Le premier n'était qu'à quelques pas de nous.

— Qu'est-ce ? Un moyen de défense ?

— Pire. Des terriers d'fouisseurs gardiens.

— Des fouisseurs gardiens ? Hillbilly avait mentionné ce nom, avant-hier.

— Une engeance de Voraces plus retorse encore. Ces machins sont pas rares dans le val. Ils vivent seuls ou en groupe, et creusent des pièges pour capturer tout c'qui fait l'erreur de s'pencher un peu trop près.

J'observais que les parois de ces dépressions étaient composées d'un gravier fin, à la forme trop régulière pour n'être que naturels. Les fouisseurs devaient certainement les produire en broyant la pierre du val, et cette forme associée à une pente ni trop légère ni trop abrupte empêchait une quelconque victime de s'échapper du trou. De mémoire, quelques carnivores insectoïdes que j'avais pu répertorier utilisaient cette méthode de prédation. Les similarités dans le mode opératoire me frappèrent.

— Sont-ils aussi nombreux, d'habitude ? » Le terrain face à nous en était littéralement constellé. Il secoua la tête.

— Jamais. C'est la première fois. J'suppose qu'ils sont ici pour garder le nid.

— Ils ne défendraient pas un tel endroit avec autant de rigueur s'il n'était pas important. Je vois de larges ouvertures sur le contrefort de la ruche un peu plus loin, si nous longeons le mur sans attirer l'attention nous devrions pouvoir les atteindre.

O'Connel passa devant moi et sonda devant nous.

— On a d'la veine. Techniquement on a d'jà passé leur zone de chasse. Si quelqu'un voulait venir des plaines par ici il aurait aucune chance. Nous on a juste à suivre le ch'min en faisant gaffe aux petits isolés qui traînent. Faites pas trop de bruit ou d'mouvements brusques, les vibrations les réveillent.

Le géant ouvrit la marche. Avec plus de délicatesse que je n'aurais pu lui en soupçonner, il avança un pas après l'autre sans provoquer ni la moindre poussière ni le moindre bruit. Par comparaison, mes enjambées étaient maladroites et faisaient crisser le sable, mais je m'assurais d'imiter ses mouvements en traversant dans ses traces.

Au détour d'un creux de falaise, nous tombâmes sur un vestige du bourg de Schelm ; une grange de bois et de lithobéton de mauvaise qualité qui avait été broyée par le temps et les éléments. Elle semblait s'être affaissée d'en haut, et j'en déduisis qu'une partie du village se trouvait certainement juste au-dessus de nos têtes. Grâce à mes instruments de mémoire topographique, je commençais à reconstituer une carte générale des lieux, et cela me permettait de visualiser plus précisément notre direction ; cet élément abandonné m'était, dans ce but, très précieux. Sans plus nous attarder, nous continuâmes à progresser précautionneusement, mais l'incontrôlable poids de mon armure se révéla être ici un sérieux problème. Par deux fois le sol friable commença à se détacher sous mes lourdes bottes platées, créant de petites avalanches qui roulaient exagérément lentement vers le fond des pièges. Un tel instant restait suspendu dans le temps, alors que nous braquions nos armes dans l'attente d'une réaction. Mais il n'y en eu aucune, et nous pûmes continuer sans encombre. Et malgré mon inexpérience en matière de survie à proximité d'un de ces champs de mines biologiques, nous atteignîmes les parois de la ruche sans en réveiller un seul.

Elle avait une apparence dérangeante, car beaucoup de ses éléments imitaient des structures osseuses naturellement formées par la croissance d'un être vivant. De grandes côtes violacées tombaient vers le sol en formant des ouvertures dont la voûte grimpait jusqu'à deux hauteurs d'homme. Telles d'immondes bas-reliefs, d'énormes veines s'entrecroisaient le long des murs, fixées par des tendons et des imitations de muscles, et le sol était tapissé d'une brume verdâtre dangereusement corrosive. Au centre, d'épais piliers de chair se répétaient avec une régularité de nefs impériales ; j'eus l'impression de pénétrer dans une cathédrale vouée à tous les enfers promis par les abjectes divinités du Chaos. La question m'effleura : se pourrait-il que d'une manière ou d'une autre, cette espèce ait été corrompue par les Dieux Noirs ? La chose n'était pas rare, surtout chez les races xéno intelligentes, qui préféraient un futur sombre à un autre plus sombre encore, anéantis par la botte ferrée de la machine de guerre xénophobe de l'Imperium. Cependant, de la même manière que pour les cultistes d'Ordmantel, je ne décelais aucune trace de corruption du warp, juste une logique de perversion optimisée des lois de la nature. Non, le Chaos prônait l'absence de règles et le règne du désordre, alors il y avait ici une incompatibilité flagrante. Il me fallait développer cela dans mon rapport, car il serait déterminant de la réponse à donner à cette menace ; l'Ordo Hereticus ou l'Ordo Malleus gâcheraient ici leur temps et leurs précieuses compétences.


L'obscurité au-dehors était maintenant totale, alors que nous pénétrions sous le couvert de la ruche après avoir vérifié l'étanchéité de nos recycleurs. Nos lampes-torches peinaient à percer la brume devant nous, rendant notre visibilité presque nulle, jusqu'à avancer à l'aveuglette en suivant les murs de chair que nous discernions. Je décidai d'activer mon auspex et le bascula en photolentilles, puis éteignit ma lumière afin d'augmenter son efficacité. Bien que celle d'O'Connel m'aveuglait périodiquement, je pus plus aisément distinguer le chemin face à nous, et commençais à donner des indications à mon camarade pour qu'il parvienne à mieux comprendre son environnement. Celui-ci n'avait d'ailleurs pas grand-chose à offrir d'accueillant. Chacun de nos pas provoquait des gargouillis étouffés, comme si nous marchions sur un épais tapis de bruyère humide entourée de marécages ; je savais que la véritable nature de ce sol était moins champêtre, mais je préférais ne pas trop m'attarder sur ce détail. De toute manière, ce que nous distinguions de ces murs à l'aspect nauséabond nous donnait un ordre d'idée déjà suffisamment précis. En surmontant mon dégoût, je m'attachais à enregistrer de nombreuses images pour étayer mes observations et consolider le rapport de mission.

En outre, je pris rapidement quelques dispositions pour qu'il survive à ma possible disparition et puisse être un jour découvert si d'aventure on enquêtait sur celle-ci. Tout en continuant à avancer, je codais mon monocrâne pour qu'il s'échappe si mes fonctions vitales venaient à s'arrêter, et qu'il s'éloigne jusqu'à être à court de charge puis diffuse un signal pouvant être intercepté si l'on passait à proximité. J'ignorais totalement si cela aurait la moindre utilité, mais avoir tout tenté était le minimum de persévérance qu'imposaient mes responsabilités ; et ainsi, je pourrais partir l'esprit un peu plus tranquille. Quelqu'un, peut-être, aurait un jour le témoignage de notre périple, quel que soit son dénouement ; ces données pouvaient devenir déterminantes pour qui saurait les analyser avec sagesse.

Mes pensées se tournèrent ensuite vers Van Copper, Hillbilly et ceux qui avaient accompagné le groupe et étaient toujours vivants lorsque nous nous sommes séparés. Avaient-ils trouvé un moyen de pénétrer dans le nid ? Se pouvait-il qu'ils soient déjà tous morts, éviscérés au détour d'une colline ou ensevelis par la catastrophe qu'avait provoquée le chilopode géant ? Les chances de se retrouver dans cet enfer de chair étaient bien minces, mais je fis le choix de ne pas encore désespérer.

Puis, les allées de piliers se rétrécirent, jusqu'à n'être que des passages étroits à la voûte basse. Les volutes de fumée devinrent plus fines, et la pression de l'atmosphère diminua, comme si nous venions de pénétrer dans un tout nouvel environnement. Nous arrivâmes devant une sorte de porte faite d'une membrane cartilagineuse, et celle-ci s'ouvrit sans effort lorsque nous poussâmes pour la traverser. Elle était recouverte d'un fluide visqueux qui colla à nos bras et tacha nos épaules, et j'eus l'impression de toucher un drap épais à la texture rigide après un bain prolongé dans un égout.

Igniatus…. » Je me retournai vers le ranger, surpris.

— Vous connaissez mon nom ?

— Hein ? D'quoi vous parlez ?

— Vous venez de le prononcer. Je l'ai entendu.

— J'ai rien prononcé du tout. Cet endroit vous monte à la tête, magos. J'ai aucune foutue idée de votre nom.

Il me fallut un moment pour accepter la possibilité que cette hallucination fusse induite par le stress et les émanations parce que ma tenue avait perdu de son étanchéité lors de l'accident du buggy. Peut-être que mes capteurs avaient suffisamment souffert pour ne pas être capable de détecter la fuite.

Nous commençâmes à descendre un boyau mince qui s'échelonnait en lacets traversés de bourrelets, que nous utilisions pour ne pas glisser sur le sol gélatineux. Quelque part, mon esprit semblait conscient de débuter un périple vers d'inconnus abîmes, mais toute la fatalité de nos précédentes décisions masquait la gravité de l'instant. J'avais l'impression de progresser dans l'intestin d'une entité monstrueuse qui m'aurait avalé tout cru, et il me semblait que de bien des manières c'était effectivement le cas. Les murs pulsaient comme un corps en pleine activité et ce rythme était assourdissant ; bas et lourd, il emplissait les tympans et brouillait l'esprit. Bizarrement, nous ne rencontrâmes aucun Vorace, mais l'endroit me semblait tout de même être habité de leur présence. A certains détours, j'avais l'impression de voir des ombres disparaître, et certaines parois prenaient des formes prédatrices, logées dans autant de corniches et de recoins dangereux.

— Vous entendez ?

La voix du ranger m'interrompit dans mes pérégrinations mentales. Nous venions de déboucher sur un couloir qui dégageait une forte odeur de sang séché et de chair calcinée. Un cri étouffé avait déchiré l'air, plus bas.

— Continuons », ordonnais-je en poussant un peu plus la puissance de mon bâton à décharge ; il crépita dans l'air brumeux. L'endroit s'élargissait, et le sol s'était aplani. Il se constituait d'une matière plus solide, plus régulière, permettant un pas plus assuré ; la couleur des murs avait pris une teinte blanchâtre, sur laquelle j'observais un kaléidoscope de tâches familières.

Un sang rouge carmin se mélangeait avec des teintes plus variées qui suppuraient d'impacts confus, mouchetant les parois en preuves d'un échange de tirs récent. Vu la quantité d'hémoglobine, quelqu'un était mort ici, mais avait été traîné ailleurs. Çà et là pouvaient se voir des bouts de chair dont je devinais facilement la provenance sur un corps humain, alors je ne donnais pas cher de celui à qui ils avaient appartenu.

— Une idée sur ce qu'il s'est passé ici, ranger ?

— Un combat. Court. Violent. Quelqu'un est mort, ou gravement blessé. Probablement une embuscade, mais ça a coûté aux Voraces. On dirait qu'Hillbilly et les autres ont réussi à descendre dans c't'enfer eux aussi, au final.

— Bonnes déductions. Suivons les traces de sang, ça devrait nous permettre de les rejoindre, en espérant ne pas arriver trop tard.

Sans plus de discussions, nous suivîmes le couloir à la déclivité grandissante pendant plusieurs dizaines de mètres, dans l'expectative d'une autre embuscade qui ne se solderait pas aussi bien pour nous. Certains indices me permettaient de dire qu'il y avait eu des survivants, mais que ceux-ci avaient fui éperdument après avoir repoussé l'attaque ; en témoignaient plusieurs autres traces de rafales sur les murs ainsi que d'autres épanchements de sang multicolore.

Puis, un nouveau bruit capta notre attention. D'innombrables mâchonnements indistincts saturant l'air montaient du bout de ce couloir. Une sorte de grouillement confus me rappelant celui d'une colonie de rats apparu sur l'auspex, comme affairé à quelque sordide ébouage. Nous approchâmes avec précaution, sondant le noir en poussant la puissance de nos lampes pour qu'elles percent la brume. Lorsque nous éclairâmes ce tas difforme, il se releva en un millier de têtes grossières qui nous dévisagèrent. Un cri strident monta de l'une d'entre-elles, et ce qui ressemblait à une colonie d'une espèce de larve montée d'une gueule disproportionnée commença à s'égayer dans les anfractuosités.

Etant donné que, contre toute attente, elles n'essayèrent pas de nous attaquer, je pris le temps de les détailler en m'autorisant le luxe de quelques images à ajouter à cette nouvelle entrée de dossier. Bien que constituées pour moitié d'une mâchoire aussi grande que celle d'un petit canidé, elles étaient dotées d'un corps courtaud et d'appendices de déplacement. De bien des manières, elles semblaient être une version comiquement miniaturisées de voraces adultes, destinées à une seule et unique chose : manger ; ce nom vernaculaire leur convenait bien mieux. Nous comprîmes rapidement l'objet de leur présence une fois que suffisamment d'entre-elles se fussent enfuies ; un squelette encore vaguement humain luisait à la lueur de nos lampes. Il était presque totalement dépourvu de chair, et les os avaient été partiellement rongés. Ces larves étaient donc une forme de vie nécrophage.

Nous les laissâmes passer entre nos jambes malgré l'anxiété que cela induisait, et elles eurent bientôt totalement disparues. L'endroit redevint calme, uniquement agité par les pulsations de la ruche et le murmure dans nos têtes ; j'ignorais s'il était là pour nous barrer la route ou nous guider, mais nous le saurions bien assez tôt.

— Paix à son âme. Pauvre bougre », murmura O'Connel pour tout épitaphe.

— Espérons qu'elle était déjà morte lorsque ces petites saletés ont commencé à la dévorer.

— Elle ?

— Les os intacts du bassin me permettent d'observer que c'était une femme.

Le ranger n'en dit pas plus, mais nous pensions tous les deux la même chose : j'espérais ne pas observer les restes d'Hillbilly. En chassant cette fatalité de nos pensées, nous prîmes la direction supposée des autres survivants.

Ce chemin nous mena à une vaste salle dont la voûte en coupole donnait sur un curieux plafonnier bioluminescent. Plusieurs piliers encadraient des rangées de cocons transparents dans lesquels baignaient un grand nombre de formes de vies voraces de taille et d'aspect variable. Une pléthore de tubes tout aussi bigarrés les reliait au réseau de veines de la ruche. Qu'était-ce donc ? J'eus rapidement ma réponse : certains spécimens étaient visiblement des voraces à un stade de développement extrêmement précoce, quand d'autres présentaient presque toutes les particularités physiques matures. C'était une chambre de croissance accélérée ex utero. Evidemment, considérant les récents développements de mon apprentissage des voraces, une telle possibilité m'était déjà apparue ; et pourtant, j'espérais qu'au-delà de ce dont était capable l'entité-mère, ce ne soit pas le cas. Une reproduction classique ou hermaphrodite de l'espèce l'aurait rendue plus compréhensible et plus maîtrisable ; qu'elle soit entièrement le fruit d'une création contrôlée de toutes pièces tordait le cou à la moindre hypothèse voulant que le Vorace soit un simple animal. J'ignorais encore par quoi était mue sa conscience, mais ce que j'en avais deviné jusqu'ici n'augurait rien de bon pour la moindre autre forme de vie peuplant sa planète. D'ailleurs, je doutais de plus en plus que sa répartition géographique soit limitée à ce seul astre. Cependant, elle n'avait pas jusqu'ici montré de capacité à créer un moyen de transport permettant de s'élever dans les airs ; que ça lui soit totalement impossible me paraissait de plus en plus impensable.

— Que la peau des couilles m'en tombe magos, c'est quoi ce cirque des horreurs ?

— La preuve définitive que l'Humanité doit craindre les voraces et ne pas tolérer leur présence. Vous n'auriez pas pu la vaincre à vous seuls, ranger, elle a toujours eu l'avantage. Alors pourquoi n'a-t-elle pas détruit Ordmantel quand elle le pouvait ? » continuai-je un peu pour moi-même. « Pourquoi cette planète n'est-elle pas déjà totalement sous son contrôle ?

— P'tet que c'est pas du tout son but ?

— Si elle ne poursuit pas une logique de prédation, alors nous avons tout à craindre de ce qu'elle pourrait nous réserver.

— Moi c'que j'en dis, c'est que si cet endroit est aussi important alors on a un début de plan à nous : tout faire péter. Aucun ranger a jamais eu une telle opportunité, et par les gonades de mon grand-père, vous pouvez être sûr que j'vais pas la laisser passer.

Joignant le geste à la parole, il commença à sortir de son sac plusieurs charges de démolition comme celles qu'il avait utilisées sur le monolithe de chair deux jours auparavant. La première trouva sa place entre deux replis tubuleux au pied d'une des rangées de cocons, et le géant répéta l'opération plusieurs fois à de multiples autres endroits. Bientôt, il ne faisait plus aucun doute que ce lieu ne serait qu'un monticule de décombres carbonisés et fumants dès qu'il appuierait sur le déclencheur. Pour ma part, je profitais des derniers instants qu'il leur restait à vivre pour immortaliser les embryons et effectuer quelques analyses rapides. Nous fûmes tous les deux interrompus par une brise brumeuse qui soufflait du couloir à l'opposé de la pièce.

O'Connel s'était légèrement relevé de son travail pour voir d'où elle venait, mais l'inquiétude me prit lorsqu'il se repencha aussitôt avec un empressement terrifié. Je profitais du couvert sombre d'un pilier pour masquer ma présence, et chercha autant que possible à comprendre ce qui avait alarmé le ranger. La réponse vint bien trop tôt.

De l'obscurité du couloir émergea la chose la plus terrifiante qu'il m'avait jamais été donné d'apercevoir, même après ces deux jours dans l'enfer du val. Dans un silence absolu, comme s'il lui était difficile de naturellement faire le moindre bruit, elle accouda deux pinces préhensibles recouvertes de piques sur les battants chitineux, ainsi que deux membres osseux dotés de mains terminées de serres intimidantes, puis passa l'ouverture en se relevant lentement. Son visage, si cela pouvait être appelé ainsi, était un monstrueux crâne sépioidien couleur sang protégé par des plaques violettes dont la gueule était garnie d'appendices tentaculaires. Chacun de ses mouvements paraissait étudié pour la traque, et même sous l'éclairage bioluminescent de la pièce elle semblait bouger d'une manière floue et étouffée, comme si son corps était drapé d'une cape de caméléoline. Car de la même manière, son épiderme semblait capable de changer de couleur et de forme à l'instar des chamaelonidés, une grande classification biologique issue de la zoosphère disparue de Terra, pouvant manipuler à loisir les couches de nanocristaux recouvrant leur corps ; c'est sur ce principe simple qu'avait été créés nos vêtements favoris des éclaireurs et des infiltrateurs.

La chose face à nous était cependant, si je ne m'abuse, bien plus grosse que ce que j'avais pu voir concernant ces paisibles insectivores. Ses prunelles rouges commencèrent à balayer la pièce du regard, et je compris rapidement qu'elle n'ignorait pas notre présence. Je compris également que c'était ce même regard qui m'avait hanté depuis mon arrivée ; ce que je ne compris pas, en revanche, c'est la raison pour laquelle elle m'avait laissé en vie pendant tout ce temps.

Elle commença à avancer, sépulcral mouvement muet de toute vie, sondant les ténèbres et les recoins de la pièce, et je su qu'elle nous trouverait, tôt ou tard. O'Connel, malgré sa terreur, le comprit également, et se décida à la chose la plus stupide et logique à faire dans une telle situation.

— Eh ! Gueule d'ange ! Par ici !

Le ranger était sorti de sa cachette. Il tenait son arme dans une main, et un déclencheur dans l'autre, visiblement afin d'attirer le monstre à lui et faire exploser les charges qu'il avait déjà installées dans la pièce. Malgré la féroce résolution qui semblait l'animer, je le sentis plus mal à l'aise que je ne l'avais jamais vu auparavant ; une chose que je ne pouvais pas lui reprocher. La mort dans l'âme, je me préparais à profiter de ce répit afin d'atteindre l'ouverture la plus proche, celle d'où était arrivée la bête, mais je n'en eu pas tout de suite l'occasion.

Circonspecte, elle se mit à avancer diagonalement en feulant un bruit cliquetant et humide, refusant d'approcher l'humain face à elle. Son regard continuait d'analyser les environs, jusqu'à, j'en eus l'impression, remarquer les petits tas formés par les tubes-charges d'O'Connel. Conscient que le monstre ne se laissait pas appâter, le géant roux commença à tirer sur la forme floue face à lui tout en l'invectivant.

— Aller, saleté de mes deux ! Viens voir papa ! T'as perdu ce qui te sers de burnes ou quoi ? Viens, j'te dis ! » Les balles sifflaient, mais aucune ne sembla atteindre la bête. Avec une rapidité presque surnaturelle, à la limite de l'invisible pour un œil humain, elle esquivait sans la moindre difficulté les rafales sporadiques destinées à l'irriter et à l'obliger à avancer vers l'importun qui osait la défier. Ses pas commencèrent à progresser vers le ranger tout en se tenant autant que possible à l'écart théorique du rayon d'explosion, toutes griffes et pinces dehors, cherchant une ouverture. Il ne lui en laissait pas la possibilité, se déplaçant à l'opposé, et de façon à ce qu'elle s'éloigne le plus possible de moi. De fait, je me trouvais maintenant dans son dos, incertain de la conduite à tenir, car il n'était pas exclu qu'elle me tue à l'instant où elle me remarquerait, vu que je n'étais pas protégé par la duperie d'O'Connel. En outre, je ne comprenais pas la raison pour laquelle elle ne m'avait toujours pas remarqué ; bien que j'étais correctement caché, je doutais qu'elle ne soit pas équipé de tout un arsenal d'équipements biologiques lui permettant de repérer ses proies. Peut-être grâce au scellé hermétique de ma combinaison ? Ou bien étais-je une menace négligeable pour le moment ?

Le face à face traînait en longueur, les deux duellistes cherchant chacun une ouverture, une erreur, un pas de trop dans la mauvaise direction. De temps en temps, la chose agitait ses pinces piquantes vers l'avant en ponctuant le mouvement d'un de ses grincements de mâchoire, visiblement pour déstabiliser sa cible. Mais le ranger s'était résolu à sa situation, et tout ce qu'il attendait était qu'elle avance un peu trop vers lui, calmement campé au milieu de son champ de mort.

Les événements, ensuite, se déroulèrent en moins d'une fraction de seconde. O'Connel trébucha légèrement en arrière sur l'un des tubes de chair, et dû forcer un court regard afin de se rétablir. En faisant preuve de la même vitesse que pour esquiver les balles, elle combla la distance et attrapa le ranger entre ses griffes, l'écrasant contre le pilier le plus proche et lui transperçant le torse dans le même mouvement. Ses pinces immobilisèrent le bras tenant le détonateur et fracassèrent le fusil d'assaut. Un grognement humide traversa les lèvres serrées du géant roux, qui se couvrirent rapidement de sang.

Sans perdre plus de temps, je me jetais vers la sortie en poussant les servomoteurs de mon armure à son maximum. Du coin de l'œil, je remarquais que ma soudaine apparition avait fait tourner la tête au monstre, créant une brève distraction pour O'Connel. De sa main valide, il dégaina le revolver greffé à sa cuisse avec l'habitude d'années de pratique, et tira sur la charge la plus proche, provoquant la détonation et déclenchant une réaction en chaîne. Dans un bruit assourdissant, elles s'embrasèrent en les avalant tous les deux, étouffant un cri de rage de la bête. Un irrépressible mur de flammes balaya les cocons et calcina les murs de chair. L'onde de choc traversa la pièce et me projeta dans le couloir, où je me retrouvais pêle-mêle, bosselé, et tout juste conscient d'être en vie.


Le bruit assourdissant d'un incendie augmenté par la nouvelle sensibilité de mes oreilles mises à rude épreuve m'enveloppait. Autour de moi, le monde était flou, recouvert de morceaux de chair et de fluides purulents coulant des murs martyrisés. Mon premier réflexe fut celui de constater les dégâts laissés par le sacrifice d'O'Connel. A mon grand désarroi, une forme furieuse s'agitait au milieu des flammes et de la fumée, hurlant sa haine et sa douleur ; je su qu'il me fallait courir.

Je me relevais péniblement, chutant plusieurs fois en jurant devant l'invulnérabilité de cette chose, puis réussi à prendre un rythme de course chancelante en m'enfonçant dans les couloirs de la ruche, bâton à la main. L'un de mes capteurs grésilla un avertissement : j'étais poursuivi. Sans prendre la peine de confirmer visuellement ce paramètre, j'accélérais le mouvement malgré que les servomoteurs de l'articulation du genou grincent leur désapprobation. Un dédale de boyaux m'accueillit, et je me souvins choisir aveuglément les directions sans réellement chercher à savoir si elles étaient les bonnes.

Dans ma fuite aveugle, je ne vis qu'au dernier moment avoir débouché sur un sol de pierre. Rapidement, le couloir laissa place à une grande caverne et à la lueur fantomatique d'une structure semblable au monolithe croisé dans les failles entourant la ruche. Je pris un instant pour englober l'endroit, rattrapé par ma curiosité scientifique. Ce temple relativement grand siégeait au centre d'une formation géologique dont les parois s'ornaient des profanations Voraces. Celles-ci courraient sur les murs, ne laissant que peu filtrer la lumière qui émanait des reliefs gravés sur la structure. Elle s'élevait vers la voûte de pierre et de chair en une pyramide qui rejoignait la masse bouillonnante d'une création biologique inconnue, parcourue de frémissements et d'un plasma bleuté qui tournoyait dans ses veines impies.

Derrière moi, un crissement outré s'éleva d'où j'étais apparu, me rappelant à la raison. Je me trouvais maintenant sur une sorte de pont rejoignant une immense porte de pierre à demi-ouverte, et décidait ne pas réellement avoir le choix. Sans réfléchir, je trainais la forme alourdie de mon exo-squelette vers cette ouverture, mais ne put m'empêcher de me retourner en distinguant les bruits de course au milieu de celui du sang qui battait mes tempes.

La bête s'était jetée sur le pont, hurlant mon funeste destin à la voûte sombre. Malgré son incroyable résistance, l'explosion ne l'avait pas épargnée. Sa peau rouge s'était noircie, et fumait dans l'air frais. De nombreux morceaux de sa carapace avaient été délogés, laissant voir la chair colorée qui suppurait un sang épais, presque noir. Ses appendices faciaux avaient presque tous étés arrachés, et l'une de ses pinces pendait mollement, inutilisable. Même ainsi, je la savais toujours forte et animée de la fureur d'un animal blessé.

En quelques bonds, elle avait comblé la précieuse avance que j'avais prise, et je me retournais au dernier moment pour lui faire face, tombant en arrière, bâton à décharge en avant comme dernière ligne de défense. Par chance, elle n'avait vraisemblablement jamais rencontré un tel appareil, ou ne s'en était pas soucié dans sa rage, car elle jugea ma réaction inoffensive et laissa la tête de l'arme rencontrer les chairs tendre de son torse ; une de ses griffes arracha malgré tout mon casque, me décapitant presque au passage. Poussée à son maximum, l'explosion électrique illumina les environs en traversant le corps du monstre, qui feula un cri déchirant en se rejetant en arrière, parcouru de spasmes. Le bâton fumant clignota pour indiquer avoir vidé sa réserve d'énergie. Il ne serait pas rechargé avant un moment, alors je l'abandonnais pour me trainer péniblement vers la porte, sachant n'avoir obtenu qu'un répit de courte durée.

Mais bientôt, je rencontrais un nouveau problème ; sans le recycleur intégré à mon armure, j'étais vulnérable aux effluves qui saturaient l'air, le rendant toxique. Mes narines commencèrent à me piquer, et ma vision se troubla. Mes mouvements se firent plus hachés, alors que je toussais pour débarrasser mes bronches de cet ignoble cocktail, mais rien n'y fit, et je me senti partir, étouffé par les émanations épaisses. Dans un dernier et trouble aperçu, je vis l'air s'embraser brutalement, tel l'accueil enflammé des enfers auxquels j'étais sûrement promis. Puis, l'inconscience me prit.


Je me réveillais en sursaut, avalant goulûment l'air saumâtre mais respirable d'un recycleur de mauvaise qualité. Mon regard couru follement sur les environs, cherchant quelque chose de familier, de rassurant. Je trouvais ce réconfort dans des prunelles vertes et opiniâtres, caractéristiques d'un visage que je connaissais maintenant bien malgré ses lunettes rondes. Il se détendit en observant mes réactions.

— Par l'Empereur, vous êtes vivant », fit la voix éraillée mais féminine de la cheffe des ranger.

— Je devrais…vous faire la même remarque », répondis-je entre deux quintes de toux. Mon système respiratoire avait été durement touché par cette courte exposition. J'espérais qu'il n'en garderait pas trop de traces, et surtout qu'il ne s'effondrerait pas progressivement des suites de cette traumatique expérience. Hillbilly rigola doucement.

— Je suis pas sûre d'avoir traversé pire que vous. La dernière chose que j'aie vue de vous était un buggy noyé dans une mer de caillasses, et je vous retrouve ici, poursuivi par la bête du val, que vous avez même pris le luxe de blesser gravement. Foutredieu, je vous croyais mort !

— Il faudra accorder ce crédit à O'Connel, madame. Si je suis vivant, c'est uniquement grâce à lui. Il a sorti notre véhicule de ce mauvais pas, et m'a permis de m'enfuir en mutilant la créature.

— Et lui, qu'est-ce qu'il lui est arrivé ?

Mon silence, je pense, en dit long. Elle soupira et s'assit lourdement à mes côtés.

— Je suis désolé. C'était un bon élément », tentai-je d'adoucir avec empathie pour son sacrifice.

— Le meilleur. J'ai toujours cru qu'il nous survivrait tous. Il aurait mérité plus que n'importe qui d'autre de voir cet endroit débarrassé des Voraces.

Une grande redingote noire, lacérée de trous et ensanglantée, apparue devant nous, revolver en main, mon bâton de combat dans l'autre, et visage recouvert de son recycleur de l'Inquisition. Van Copper me rendit mon arme et s'adressa à nous avec inflexibilité.

— La porte a été scellée, ranger. Je ne pense pas que nous ayons tué cette horreur, mais elle n'a vraiment pas aimé qu'on lui grille le poil. Magos, je suis heureux de vous retrouver en vie. Nous avions perdu tout espoir de pouvoir nous reposer sur vos précieux conseils. Je vois que votre pugnacité n'est plus à prouver. » Il me tendit une main secourable, que j'acceptais pour pouvoir me relever malgré la fatigue. Puis, il fit la même proposition à la ranger.

— Hillbilly, nous devons continuer, vous le savez.

Elle hocha la tête, et attrapa la paume tendue sans hésitation. J'observais que l'adversité des dernières heures les avait vraisemblablement rapprochés, car je lu la confiance dans le regard d'Hillbilly, et le respect dans celui du légat. Une autre personne se trouvait avec eux, que je reconnu comme étant Rougeaude. Sa cuisse était recouverte d'un tissu ensanglanté, mais elle tenait un lance-flamme avec résolution, et son regard brillait avec au moins autant d'intensité que la veilleuse.

— Où en êtes-vous ? Comment êtes-vous arrivés ici ? Ne reste-t-il plus que vous ? » les questionnai-je.

— Une question à la fois, magos », répondit le légat en ouvrant la marche vers le cœur du complexe. « Pour répondre brièvement, nous avons suivi un chemin connu d'Hillbilly, et nous n'en sommes nulle part, mais nous devons d'abord rejoindre les autres avant de décider de la suite des évènements.

— La situation n'est pas reluisante, mais avec vous peut-être pourrons-nous former un plan », continua la ranger.

Je n'étais pas certain d'avoir le moindre plan à leur proposer, mais il restait encore des options à explorer.

— Comment m'avez-vous retrouvé ?

— On a suivi le grabuge que vous avez fait, et les hurlements du monstre. Lorsqu'on a entendu les explosions, on savait que quelqu'un d'autre se trouvait dans cet enfer. Les plus valides ont décidé d'aller voir ce que c'était, et nous sommes tombés sur vous.

Cela en disait long sur l'état de l'expédition.

— Cet endroit, est-il sûr ?

Le légat ricana.

— Il y a-t-il le moindre endroit sûr sur cette foutue planète ? Les voraces semblent ne pas trop s'aventurer dans le temple, et il est recouvert d'une pierre à la composition inconnue, épaisse et dure, qu'ils peinent à percer. Bizarrement, la ruche n'était pas trop défendue lorsque nous nous y sommes enfoncés. Enfin, hormis cette monstruosité qui la garde, mais nous avons appris qu'elle n'aime guère les flammes, tout comme la majorité de ses congénères. Nous avons pu trouver une salle défendable et avons barricadé l'entrée pour s'y reposer et panser nos blessures.

Nous remontâmes de grandes nefs qui portaient des traces d'architecture impériale ancienne, bien que les vrilles voraces aient détruits de nombreux bas-reliefs et inscriptions murales, rendant toute identification compliquée. Van Copper nous fit traverser de nombreux couloirs d'inclinaisons variées sans jamais relâcher sa vigilance, et nous étions tous à cran, sondant les ténèbres autour. De temps en temps, des hululements glaçants et inégaux filtraient des murs, venant de quelque profondeur inconnue, quand ils ne donnaient pas l'impression de courir le long des voûtes ornementées dont nous ne percevions que les contours dans les hauteurs. Je serrai la main sur la crosse de mon Ripper, pour le moment ma seule arme contre toute atteinte à mon intégrité physique déjà durement éprouvée. Ses munitions étaient dangereusement basses, à peine de quoi tuer quelques voraces de plus avant de rejoindre l'Empereur.

Notre petit groupe atteignit enfin une porte basse, recouverte d'une armature métallique coulissante de conception Daliscienne. Van Copper frappa, et elle s'ouvrit sur le visage fermé d'Ordnat, qui avait délaissé son fusil pour faire glisser la porte blindée de son unique main valide. Son autre bras se terminait d'un moignon recouvert de bandages sales à hauteur du coude, et la douleur habitait ses traits, même s'il l'encaissait stoïquement. Je remarquais qu'ici, personne ne portait de respirateur.

— Nous avons purgé l'air », expliqua le légat en pointant une petite machine qui ronronnait près de la porte, une sorte de compresseur à filtres, conservant le degré de toxicité à un niveau acceptable. « Bienvenue dans notre retraite de misère, magos.

La pièce n'était pas très grande, ni très haute de plafond, ce qui la rendait très défendable. Elle ressemblait à l'alcôve d'une basilique, lieu de repos et de recueillement par excellence. Allongés sur des brancards de fortune se trouvaient tous les malheureux qui avaient payé le prix fort pour l'intrusion de l'expédition dans ces profondeurs. J'eus la surprise de découvrir, agenouillé au chevet d'un des blessés, une personne que je ne pensais plus jamais voir.

— Docteur ?

MkAcky, qui changeait les bandages de Valk, blessé à l'œil gauche et à l'abdomen, se releva de son travail et un sourire se forma sur ses vieilles lèvres sèches.

— Ainsi, c'est à cela que vous ressemblez sans votre masque de fer. Vous êtes moins…métallique que je ne l'imaginais.

— Mon ordre n'est pas le plus transcendé par les doctrines de faiblesses de la chair, mais oublions ceci et dites-moi plutôt comment vous avez bien pu survivre. Votre véhicule avait disparu, supposément emporté par les voraces avant le début de l'affrontement.

— Je ne suis pas bien sûr de l'avoir compris moi non plus. Nous nous sommes retrouvés encerclés par les voraces avec Tancred, et ils ont fait se renverser le buggy dans un creux de terrain, directement dans l'un de ces conduits sales. Il s'est battu comme un beau diable pour me protéger, mais en définitive ces saletés l'ont emporté sous mes yeux. Après ils m'ont tourné autour sans vraiment m'attaquer, et sont repartis. J'ai suivi l'une des directions dans les entrailles sans être inquiété et j'suis tombé par hasard sur le groupe.

— Une réaction diablement intéressante, ne trouvez-vous pas, magos ?

L'intervention de Van Copper suintait de toute cette méfiance qui habitait chaque membre de l'Inquisition face à un événement inexplicable. Avec eux, les évidences les plus simples étaient toujours les meilleures.

— Bien plus que vous ne vous en doutez, légat. Docteur, qu'avez-vous amené avec vous dans le val ?

— Une collection de décoctions utilisant des fluides nécrosés de voraces, des toxines et des phéromones. Je voulais vérifier l'impact qu'elles auraient sur ces bestioles », soupira-t-il, « mais le moment venu j'ai trouvé ça tellement stupide que je me suis contenté d'attendre la mort.

— Intéressant, très intéressant…les voraces parcourant le val font preuve d'un comportement plus sauvage et moins organisé que d'autres. Je théorise que certains, sous certaines conditions, retournent à un fonctionnement plus animal, et pourraient donc utiliser des méthodes de détection et de transmission d'informations basées sur des procédés plus simples.

— Comme les phéromones ?

— Précisément. Vous y avez été lourdement exposé pendant vos expérimentations solitaires. Docteur, je vais avoir besoin d'échantillons de votre sueur et de votre sang, il me faut absolument étudier cela.

— Prenez donc, il y a bien assez de l'un comme de l'autre », termina-t-il avec un ricanement grave.


Une fois les prélèvements obtenus, je retournais à une analyse de la situation. Ordnat avait eu le bras tranché lors d'un affrontement un peu plus tôt, affrontement qui avait également coûté la vie à Morded. Sara avait été mortellement blessée à ce même moment et s'était portée volontaire pour couvrir la retraire du groupe, la laissant au sort que j'avais constaté plus tôt. Bastian s'était lui aussi sacrifié en demandant qu'on l'attache à la mitrailleuse du camion afin de couvrir le départ du groupe dans les profondeurs ; il avait également requis un pistolet avec une balle. Valk, quant à lui, s'était fait surprendre par l'un de ces proto-voraces qui grandissait en biocuve, et Murmure était terrassé par une sorte de maladie, probablement la réaction de son corps face à l'ingestion d'une toxine ou d'une autre ; Rougeaude se tenait à son chevet, veillant sur sa convalescence.

— Valk ne survivra pas », commenta sombrement MkAcky. « Son abdomen est perforé et il a subi de nombreux saignements internes. Ce genre de blessure, c'est la mort assurée dans un endroit pareil. En plus, toutes ces foutues toxines présentes dans l'air ont immédiatement infectées ses plaies. Je ne peux pas grand-chose de plus pour lui. Dans le meilleur des cas, il finira borgne et avec un système digestif foutu en l'air, sans parler de la gangrène qu'elles semblent accélérer. Nan, le mieux pour lui reste qu'il en meurt.

La réaliste fatalité de la situation semblait faire consensus auprès des autres membres de l'expédition. J'en conçu plus de sympathie pour ces hommes et femmes qui acceptaient la mort de leurs camarades sans sourciller ; quand elle vous accompagne au quotidien, ça n'est plus un événement. Ai-je déjà mentionné qu'ils n'avaient rien à envier aux plus endurcis des gardes impériaux ?

— C'est une conclusion pragmatique. Je sais le poids de telles séquelles. Ici, elles seront encore aggravées.

Il hocha la tête.

— Celui qui m'interroge plus, en revanche, c'est Murmure. Il n'est pas blessé, et je ne crois pas l'avoir vu retirer son masque. C'est comme si sa seule présence dans le temple avait un effet affligeant pour lui. Il marmonne des choses incompréhensibles, comme s'il était malade. Pourriez-vous l'ausculter ? Peut-être y comprendriez-vous quelque chose.

— Bien sûr.


Le jeune garçon, allongé sur son lit de fortune, gigotait fébrilement et ses yeux roulaient sous ses paupières closes, comme en proie à quelque vision douloureuse. Je me sentis frissonner en l'approchant, comme s'il suintait de lui quelque chose de plus qu'une sueur fiévreuse. Me tenant au-dessus de lui pendant quelques instants, j'essayai d'apercevoir quelque chose que le vieux médecin aurait raté, mais ne réussit qu'à confirmer qu'il n'avait encore rien perdu de son talent. Rougeaude tenait sa main, et son regard était inquiet, presque apeuré. Elle me questionna du regard, et j'haussais les épaules, incertain.

— Murmure ? » l'appelai-je. Il ouvrit légèrement les yeux, et ses pupilles se nimbèrent d'une légère brillance bleuâtre qui n'était certainement pas celle du reflet des brûleurs.

— Magos…vous aviez raison… » Sa voix était un souffle ferme qui fit courir des frissons sur mon dos.

— Quoi donc mon garçon, raison sur quoi ?

— La psyker…vous la sentez tous …elle est là, elle vous appelle mais vous ne pouvez pas l'entendre.

— Mais toi, tu le peux ?

— J'ai toujours eu un don pour sentir les choses, magos. La caresse du vent, l'épaisseur de l'air, la proximité d'un rocher et ses moindres bosselures, celle d'un arbre qui frémit sous le poids de ses branches, ou la fermeté du plastacier dans ma paume lorsque je tiens mon fusil,…ma mère refusait que je dise ça à qui que ce soit, elle disait que ça me causerait des ennuis. Mais vous, vous pouvez comprendre, hein ? Et puis de toute manière, comme elle, tout le monde va mourir

Dans la pièce, le froid se répandait. Les regards s'étaient fixés sur le jeune garçon qui dodelinait de la tête, et je pouvais imaginer sans la voir la main de Van Copper se poser sur le holster de son arme.

— Allons, allons, rien n'est décidé. J'ai pas l'intention de mourir ici, et je crois que toi non plus », tempérai-je.

— Maintenant, demain, dans deux ans ou dans cent-cinquante, quelle importance ? Il s'agit pas que de nous. C'est ce qu'elle veut vous montrer, magos, elle veut que vous compreniez vous aussi ! Vous devez la trouver… » Il se tint la tête entre les mains, en proie à une invisible douleur.

Une poigne forte me saisit l'épaule et me tira en arrière.

— Il suffit ! Magos, nous ne pouvons nous fier aux élucubrations délirantes d'un psyker émergeant hors de contrôle. » Une froideur faisait siffler la voix du légat. Pour être honnête, je comprenais le danger possible que Murmure représentait, dorénavant. « Dans notre situation, je ne peux pas statuer sur cette affaire, et les instructions inquisitoriales sont claires. Écartez-vous.

Il voulut pointer son revolver sur le jeune garçon, mais Rougeaude s'était interposée.

— Je vous ai donné un ordre », grogna-t-il en retour.

— J'l'ai pas protégé tout ce temps, lui et ce secret, pour qu'il soit abattu comme un chien dans un trou d'vorace. Si vous voulez le tuer il faudra me tuer aussi. » Une lueur de défiance brillait dans son regard. Celui de Van Copper se fit particulièrement crispé ; sa main se serra plus fortement sur la crosse de son arme.

— Hillbilly ! Etiez-vous au courant de cette…supercherie ?!

— Je m'en suis toujours plus ou moins douté. Le gamin est trop mystérieux et trop doué avec un fusil pour que ce soit entièrement normal. » Elle s'approcha et abaissa doucement le canon du revolver vers le sol.

— Je n'approuve pas le choix de mes rangers, légat, mais nous avons besoin de Rougeaude, et je ne peux pas non plus me résoudre à exécuter Murmure après tout ce qu'il a fait pour nous. Je lui dois la vie après tout, secret ou pas.

— Votre loyauté est déplacée, ranger ! Nous parlons d'un psyker, il est un risque pour nous tous tant qu'il ne sera pas assermenté par les vaisseaux noirs. Vous mettrez toute cette mission en péril pour quelqu'un qui ne vous reconnaîtrait probablement pas s'il perdait le contrôle de ses capacités ?

— On est au fin fond d'un val qui veut notre peau, poursuivis par une monstruosité increvable et plus de la moitié d'entre-nous sont déjà morts ou blessés à cause de l'un ou de l'autre. Je dirais qu'il y a pire à craindre pour le moment.

— Ou peut-être qu'il reste encore à venir… » Grommela le légat, qui consenti tout de même à remettre son jugement à plus tard.


Quels que fussent nos différents, nous devions décider de la suite des événements. Un piètre conclave de personnes valides se tint pendant que McAcky veillait sur les blessés. Ordnat portait une prothèse sommaire de ma conception, et survivait à la douleur rampante grâce aux antidouleurs du docteur. Dans n'importe quelle autre situation tout l'obligerait à rester en arrière ; mais ici, la mort résidait dans l'inaction, et il ne pouvait s'y résoudre. Le dispositif que j'avais conçu pour lui avec les moyens du bord était aussi simple qu'ingénieux, et lui permettait de retrouver suffisamment de mobilité pour tenir le canon d'un fusil ; c'était tout ce qu'il demandait. Malgré que nous soyons tous plus ou moins blessés, nous devions tous dépasser ces inconvénients pour mener à bien notre objectif, ou mourir en esssayant. Van Copper balaya cette assemblée moribonde du regard et poussa un soupir.

— Nous sommes plus loin dans la tanière de la bête qu'aucun autre ranger avant nous », commença-t-il.

— À quel prix… », ne put retenir leur cheffe.

— Ils étaient tous prêts à le payer », rétorqua le mercenaire, que la blessure n'incommodait déjà plus beaucoup.

— Nous savions tous que venir ici ne se ferait pas sans sacrifices », continua le légat. « Le mieux que nous puissions faire est d'honorer leur choix en continuant ce qui a été commencé. Haut les cœurs ! Nous avons déjà gravement blessé la bête grâce à votre second, ce qui prouve qu'elle n'est pas immortelle.

— Alors c'est notre plan ? Retrouver cette saleté et essayer de la tuer une deuxième fois ? » intervint Rougeaude.

— À défaut d'un plan plus sophistiqué, oui.

— Et ce qu'a dit Murmure ?

— Quoi ?

— Votre psyker, là. Il dit qu'elle est dans le coin. Il dit que c'est elle qui parle dans nos têtes.

— Vous ne croyez tout de même pas ses fabulations ?

— Sorcier ou pas, je lui fais plus confiance qu'à vous.

Van Copper grogna son irritation.

— Je n'apprécie guère cette tendance à vouloir me mettre en rogne, soldat. Vous feriez bien de vous rappeler que je suis toujours celui qui détient le pouvoir de détruire ou non ce misérable caillou pour lequel j'ai déjà sacrifié bien trop de choses.

— Je ne l'oublie pas, monsieur. » La voix de Rougeaude s'était adoucie. Personne ne voulait pousser à bout le légat. Pas dans cette situation. « Mais si votre amie est toujours en vie, est-ce que ça s'rait pas justement une bonne chose qu'on la tire de là, hein ?

La question sembla lui trottiner en tête, et il serra les dents sans pouvoir y répondre.

— Peut-être pourrions-nous faire d'une pierre deux coups. » Eus-je l'amabilité de rebondir à sa place pour le tirer de ce dilemme. « Je pense que tout ceci est lié, de toute manière. Il y a une entité, quelque part dans ce trou, qui fait pencher la balance de ce conflit. Il n'est pas impossible que ce soit la créature que nous avons déjà affronté, et qu'elle trompe nos sens en plus de nous éliminer uns par uns. Je crois que si nous suivons l'intuition de Murmure, ou quel que soit ce qu'il ressent, nous trouverons de toute façon un moyen de porter un coup aux Voraces.

— Mais comment ? » dit Rougeaude.

— En continuant plus profondément jusqu'à ce que nous trouvions la véritable tanière de cette bête. Tout ceci…ça n'est qu'une extension, un laboratoire, un système de défense. Elle essaye de protéger quelque chose en son centre jusqu'à l'accomplissement d'un plan que nous ne pouvons pas comprendre. Tout ce que nous pouvons faire, c'est être le petit caillou dans l'engrenage qui pourrait déclencher une réaction en chaîne et compromettre ses manigances.

— Et vous basez cette déduction sur votre…intuition ? » Van Copper faisait une moue peu convaincue.

— L'intuition n'est qu'une extension inconsciente de la logique, légat. Je ne m'attends pas à ce que vous compreniez entièrement ma façon de penser et celle de mes pairs, mais nous ne mécanisons pas le principe de déduction, et laissons à la place le plein potentiel humain se révéler dans sa capacité à trouver de l'ordre au sein du chaos.

Je compris avoir quelque peu perdu mon auditoire, et décidais de passer à des affirmations plus concrètes.

— Bref, je pense que nous devrions écouter ce que Murmure a à nous dire. De toute manière, je ne surprendrai personne si je disais que sinon, nous sommes comme morts, faits comme des rats dans les entrailles du val.


Une sorte de résolution nouvelle habitait les survivants. A moins que ça n'était de la résignation. Dans tous les cas, cela les poussait à fournir un dernier effort et c'est tout ce que je leur demandais. Nous rassemblâmes nos affaires et nos forces, du moins ceux qui en avaient encore la possibilité, et préparâmes le dangereux trajet qui allait nous mener vers le cœur-même du val.

— Je vous ralentirais », jugea judicieusement McAcky. « Le voyez pas comme de la lâcheté, mais je pense que je suis la seule chance de survie de Murmure et de Valk. Mes vieux os vous seront d'aucun secours pour un combat contre cette chose.

— Il faut tout autant de courage pour rester seul et sans protection dans ce trou à rat, docteur », répondit Van Copper. « Il ne serait pas impossible qu'aucun d'entre nous ne revienne, alors je n'envie pas votre situation.

— Peut-être attirerons-nous trop l'attention pour qu'ils s'intéressent à vous », dis-je pour alléger son esprit. Le pauvre docteur ne comprenait que trop bien fuir un danger pour un autre. « Quoiqu'il en soit, je vous promets que nous viendrons vous chercher, mais dans l'éventualité où ne survivions pas, il vous faudra trouver un moyen de rejoindre la surface sans nous.

Je regardais les deux hommes allongés, conscient du dilemme qu'il aurait bientôt à résoudre. Valk, qui était dans le coma, ne respirait que faiblement, et la fièvre psychique de Murmure le rendait tout autant intransportable.

— Et pour aller où, magos ? » il avait le visage sombre, fatigué. « La surface du val est tout aussi dangereuse que ses souterrains, et cette immense bête qui a failli vous emporter se dirigeait vers la passe de Jakob. Peut-être sommes-nous déjà les seuls survivants de toute cette planète…

— Monsieur », intervint Ordnat, « avant que nous quittions le fort, je n'ai pas réussi à entièrement modifier le vox-transmetteur longue portée comme vous me l'aviez demandé, mais j'ai pu lui faire envoyer une perturbation oscillante sur les ondes, un S.O.S de la Marine. Avec un peu de chance, la capitaine Gordille l'aura capté et se sera posé les bonnes questions.

— Je n'ai aucune confiance en ce vieille pie », grogna le légat, « mais elle est notre seule opportunité de salut, même après avoir tué cette chose infâme. Les canons du Vilax pourraient s'assurer que le val devienne mort pour de bon. Si ses hommes sont à notre recherche…

— Si ses hommes sont à notre recherche », l'interrompis-je, « elle pourrait avoir rapidement baissé les bras devant l'ampleur de la tâche. L'Inquisition ne la paye pas assez pour persévérer à sauver vos agents.

— Nous verrons en temps voulu si votre dédain est justifié, magos. Pour l'instant, c'est le seul espoir qu'il nous reste. Maintenant, allez interroger ce psyker, je refuse de le faire moi-même.

— Pour quelqu'un qui est très proche de l'une d'entre eux, vous faites preuve d'une certaine hostilité », ne pus-je me retenir de noter avant de me diriger vers le jeune garçon.

Murmure continuait à s'agiter incontrôlablement sur son lit de fortune, et seule Rougeaude prenait la peine de rester à son chevet et veiller sur lui. La ranger était prête à partir, arme au côté et masque sur le visage.

— A-t-il dit quoi que ce soit d'autre ? » l'interrogais-je.

— Non. Sa main est de plus en plus froide, je le sens à travers mes gants.

— D'autres crises de ce genre auparavant ?

— Il s'isolait souvent pour éviter que son…son problème soit trop visible, mais je l'ai jamais vu souffrir autant. C'est comme si cette femme dont il parle avait…déclenché quelque chose en lui.

Je tournais le regard vers le jeune garçon, et constatait en sursautant qu'il avait les yeux ouverts et me regardais intensément. Soudainement, le monde autour de moi devint trouble et je me senti comme tomber au fin fond d'un puits vertigineux.


Un maelström confus assaillait mes pensées. J'eus l'impression d'être étiré sans ménagement d'un bout à l'autre d'un esprit mêlé au mien, et des flashs de souvenirs confus se succédaient devant moi, mélanges vague de nouvelles sensations que je ne pouvais pas vraiment appréhender. Une voix lointaine que je reconnu comme celle de Murmure assaillit l'horizon de ma compréhension ; inquiétante et viscérale, elle m'apparut en une suite de vérités qui s'inscrivirent en moi comme si elles avaient toujours été là.

Lorsque je m'éveillais, un vacarme infernal habitait la pièce. Rougeaude, devant le corps de Murmure, tenait en joue avec un pistolet Van Copper et Ordnat, qui en retour brandissaient leurs armes autant sur l'une que sur l'autre. Hillbilly tentait de calmer tout le monde, ne sachant pas bien quel camp rallier, et MkAcky était penché sur moi.

— Dites quelque chose ! » me hurla-t-il lorsqu'il vit que j'allais bien. « Ils vont s'entretuer !

Je compris instantanément la situation, activait mon vox-parleur et apostrophait les belligérants.

Silence !

Leurs voix se turent, et ils tournèrent le regard vers moi ; mais sans baisser leurs armes.

— Que s'est-il passé ? » demandai-je au docteur.

— Vous vous teniez près du jeune homme, et vous vous êtes évanoui. La cause a été débattue rapidement entre Rougeaude et le légat, et la situation s'est envenimée lorsqu'il a suggéré qu'il avait utilisé quelque sortilège contre vous.

Je me relevais dans un vrombissement de servomoteurs fatigués, et me frottais les yeux devant lesquels dansaient encore des images rémanentes comme autant de migraines assaillant mes tempes. Difficile de donner tort au légat, car le sentiment oppressant que quelque chose n'était pas normal submergeait mes sens.

— J'ignore ce qu'il m'a fait, mes certitudes sont contradictoires… mais je me rappelle ignorer où trouver Velma et si elle était vraiment encore en vie, mais maintenant j'en suis convaincu, et je sais où aller.

— Il aurait…changé votre mémoire ? » demanda Hillbilly.

— Ça ne rend toujours pas la chose vraie », interrompit Van Copper. « Il pourrait avoir fabriqué cela de toutes pièces. Croyez-moi, je sais comment marche la télépathie.

— Peut-être », lui répondis-je. « Il va falloir lui faire confiance.

Je voulu marcher un peu, mais cela ne déclencha qu'un accès de nausées qui fut suivi d'un vomissement. Mon esprit se rebellait contre cette intrusion, reconnaissant que ça n'était pas naturel, mais il se voyait incapable de pleinement comprendre pourquoi. L'information avait un aspect brut, revêche, primal, et je la compartimentais pour qu'elle ne contamine pas mon processus de pensée. Quelle que soit la méthode employée par Murmure pour m'implanter ces souvenirs, elle était maladroite, immature, et au pire totalement expérimentale. Les relents inodores du warp n'y étaient pas pour rien dans mon malaise.

— Je peux lui accorder qu'un psyker inexpérimenté aurait la plus grande difficulté à créer des souvenirs de toute pièce. C'est un processus délicat et compliqué », continua le légat en baissant enfin son arme. « Transférer une sensation, un souvenir ou un sentiment pourrait cependant être à sa portée.

— Vous admettez qu'il a voulu nous aider, donc ? » dis-je en m'essuyant la bouche.

— Nous verrons cela. Magos, puisqu'il vous a choisi, vous ouvrirez la route.


Dans une tension palpable, les dernières affaires furent rassemblées, et nous sortîmes en rabaissant le rideau de fer derrière nous, piètre protection du docteur face à ce qui habitait là. Comme Rougeaude, j'eus un dernier regard pour Murmure, qui me paraissait dorénavant plus familier qu'auparavant sans que je ne comprenne pleinement pourquoi ; le cliquetis métallique du panneau coulissant me fit palpiter le cœur comme s'il sonnait un glas, et il s'acheva dans un déchirement sec qui me fit tressaillir.

— Qu'avez-vous vu ? » demanda Van Copper, la voix à nouveau étouffée par son masque. Je rassemblai mes esprits.

— C'est…confus. Imaginez un rêve auquel il faut s'accrocher alors qu'il s'évanouit au matin. Je possède des bribes, des fragments, j'ai le sentiment qu'ils feront sens au fur et à mesure de notre progression.

Nous commençâmes à avancer lentement, au gré de mes incertitudes ; parfois un croisement, parfois une grande porte au dormant gravé dont les symboles agressaient la rétine, parfois une pièce caractéristique aux statues brillantes dont je ne pouvais identifier la représentation, toutes ces choses me déclenchaient des émotions tantôt positives, tantôt négatives sur la direction à prendre. Je me rendis rapidement compte que je savais d'instinct où aller, et que je l'ignorais juste avant d'avoir le choix.

Notre escouade déboucha dans un vaste cloître octogonal garni en son centre de plantes métalliques et d'ornements de pierre figés dans le temps. Une surréaliste atmosphère de tombeau flottait dans l'air, rendant la nature de cet édifice plus cryptique encore. Au-dessus de nous, à l'air libre de la caverne, flottait une aurore de bleu et de vert, mélangés en une tempête silencieuse qui fusait dans toutes les directions. Chaque remous de cet océan d'énergie rendait les murmures et les grattements aux confins de nos esprits plus attirants, plus concrets, et plus d'une fois je vis l'un d'entre nous secouer la tête comme pour en chasser quelque chose.

— Monsieur, vous devriez venir voir ça », murmura Rougeaude assez fort pour se faire entendre. Elle se trouvait dans l'une des galeries, lance-flammes en main, et la veilleuse rougeâtre de l'arme perçait la pénombre, curieuse lumière inappropriée dans cet enfer de couleurs froides.

Van Copper mena le déplacement et nous nous retrouvâmes face à une piste grossière de sang et de bouts de chair ou de chitine carbonisés.

— Il est passé par là », grogna Ordnat, « Ce fils de pute est pas loin. Et on dirait qu'il a méchamment morflé. Vous lui en avez fait baver, magos.

— Tout le crédit est à la bravoure d'O'Connel, soldat.

— Je retire tout ce que j'ai pu dire ou penser de méchant envers ce type, alors. C'était un putain de héros.

— Et il a pas aimé la caresse du prométhium sur sa sale carcasse exposée. », renchérit Rougeaude en tapotant son arme avec satisfaction. « J'sais pas comment, mais il est toujours vivant, cela dit.

La piste s'arrêtait là où les traces grimpaient un pan de mur pour s'évanouir dans les combles de la voûte. Visiblement, il s'était péniblement trainé jusqu'à son repaire, et c'était précisément là où il était temps d'aller le traquer. Malgré tout, nous devions faire preuve de la plus grande prudence. Une bête blessée et désespérée devenait plus dangereuse à mesure que l'étau se resserrait, si la chose était encore possible pour celle-ci.

— Armes au clair. Je crois qu'on approche. », annonçai-je.

Nous suivîmes la galerie pour arriver de l'autre côté du cloître. Une vaste ouverture donnait sur un couloir aux proportions impériales, garnie de bustes défigurés et de bas-reliefs consciencieusement abîmés.

Mais vers la moitié du couloir, le décor changeait totalement, pour ressembler à ces réseaux souterrains qui parsemaient le val et dans l'un desquels je m'étais temporairement retrouvé deux jours plus tôt. Les murs se mirent à pulser en rythme, et le sol se fit spongieux. Ils se garnirent de chair à nu, de piliers de corne et d'organes inidentifiables exposés à l'air vicié. Une brume verdâtre rampait jusqu'à hauteur de genoux, empêchant presque totalement de voir où l'on marchait.

— Cette planète toute entière est corrompue jusqu'en son cœur », murmura Van Copper, les dents serrées. « Vitrifier sa surface pourrait ne même pas suffire à en déraciner le mal.

— Et où on irait, nous, les habitants qui n'ont jamais baissé les bras pour combattre cette saloperie, hein ? » commenta Hillbilly à cette sombre constatation.

— L'inquisition saurait comment exploiter des talents tels que les vôtres, ranger. Vous pourriez repartir avec nous, et je ferais en sorte qu'ils soient mis à contribution pour le bien de l'Imperium.

— Certains n'ont jamais voulu rien de plus que vivre en paix, légat…nous sommes fidèles à l'Imperium, mais pas…forcément disposé à nous battre pour lui.

— Un bon citoyen impérial est toujours disposé à se battre pour sauvegarder le credo. Mais si vous préférez hanter cette planète maudite, je ne vous en empêcherais pas.

Le groupe avança dans la brume en formation pointe de flèche menée par le légat, Hillbilly à sa droite et ordnat à sa gauche, pendant que je suivais le mercenaire et que Rougeaude marchait dans les talons de sa supérieure ; elle jetait fréquemment des regards en arrière pour s'assurer qu'on ne nous prenne pas par surprise. Quant à moi, le masque que l'on m'avait donné pour remplacer celui que j'avais perdu était infiniment moins efficace que son prédécesseur, et je n'étais pas habitué à évoluer avec un tel matériel ; ma conscience de l'environnement s'en retrouvait considérablement émoussée. Mes armes semblaient également plus lourdes, vu que mon exosquelette encaissait avec peine les péripéties que je lui avais fait subir. Je ne pouvais qu'espérer qu'il me porte jusqu'au bout de ce que j'avais entrepris avant de me lâcher.

Nous suivîmes le prolongement impie de ce couloir sur une trentaine de mètres, jusqu'à déboucher sur un élargissement menant à une vaste salle sphérique baignée d'une atmosphère gelée. Une tour de chair en occupait le centre, montant jusqu'à se perdre dans la noirceur du plafond. Elle crépitait d'une énergie qui s'échappait en arcs glissant sur ses flancs et se dispersant dans une odeur d'ozone. Tel un serpent à peine visible, les volutes violettes s'entortillaient autour de la colonne et remontaient en allant se mélanger à d'autres forces psychiques inconnues, pour alimenter un rituel chargé de relents warps. Malgré les combinaisons, nous eûmes tous la chair de poule alors que le poil se hérissait sur la peau.

— Vous avez déjà vu un truc pareil ? » siffla Rougeaude, une note de peur dans la voix.

— J'ai beaucoup voyagé, mais par l'Empereur, je n'avais jamais vu une telle chose ! Nous devons arrêter ça.

— Mais comment ? » interroga le légat.

— En y foutant le feu ! Faut tout brûler ! » décida Rougeaude, qui fit siffler plus fortement la veilleuse alors qu'elle réajustait ses réservoirs de prométhium.

— Attendez ! » Ordnat avait commencé à avancer vers la tour, arme baissée et sans aucune précautions. « Velma ! » Tout le monde releva le regard alors que Van Copper s'était jeté vers lui pour l'empêcher de s'approcher plus avant. Sertie dans un abominable écrin de chair, la psyker se tenait aux pieds de la colonne impie, et un fourmillement de tuyaux semblables à des intestins pâles avaient remplacé ses cheveux de jais.

— Ordnat ! » hurla le légat, qui avait trébuché sur un creux dans la chair à nu du sol avec un affreux bruit d'écrasement en essayant de le retenir. « Revenez dans le rang ! C'est un ordre !

Mais le mercenaire n'écoutait déjà plus les requêtes de son chef. Il avança en chancelant entre les boursoufflements du terrain, et leva le bras vers la silhouette endormie de la jeune femme.

— Vous aviez raison, magos, vous aviez raison ! Elle est là, comme elle me l'a montré dans les visions !

Un hurlement guttural interrompit l'enthousiasme d'Ordnat et lui fit lever les yeux vers l'indiscernable voûte chargée d'énergies tourbillonnantes. Une véritable vision de cauchemar en émergait en hurlant sa douleur. Je n'eus pas besoin de mes macrolentilles pour identifier l'apparition sanglante et couverte de brûlures purulentes ; n'importe quelle autre créature peinerait à seulement se relever après une telle épreuve, mais celle-ci pouvait encore se mouvoir sur un mur avec une certaine dextérité. L'explosion des charges associée à la blessure du lance-flamme avait prélevé un lourd tribut sur son corps renforcé, qui souffrait maintenant d'une centaine de mutilations importantes. Ses appendices faciaux étaient presque tous arrachés, l'une de ses grandes pinces chitineuses n'était plus qu'un moignon cabossé, et sa carapace était écorchée ou fissurée en de nombreux endroits quand de larges escarres à vif ne se ne se trouvaient pas aux endroits où elle aurait dû le protéger ; comme tout autant de révoltants témoins de la violence de l'explosion. Elle glissa vers l'arrière de la colonne dans un feulement gargouillant alors que notre groupe levait enfin les armes vers elle, une fois passé le choc de cette vision.

— Ne la croyez pas trop faible pour se battre », articulais-je en serrant les dents, « c'est une merveille d'ingénierie biologique conçue pour tuer, et elle remplira ce rôle jusqu'au dernier soubresaut de sa foutue carcasse.

Gênés par nos masques et par le manque de lumière qui créait dans la pièce une ambiance épileptique de soubresauts énergétiques, nous commençâmes à balayer les murs de nos lampes-torches alors que des bruits de vifs rampements fusaient au-dessus de nos têtes. La bête hantait les recoins de la pièce et cherchait une ouverture.

— Rougeaude ! Allume-la ! » ordonna Hillbilly.

— Avec plaisir !

Le bruit du gaz qui voyageait dans les tuyaux siffla à nos oreilles alors qu'elle appuyait sur la gâchette pour relâcher la pression des bouteilles. Une langue de flammes surgit vers la voûte en se mélangeant aux énergies warp dans une danse étonnamment captivante. Nous distinguâmes avec difficulté la forme élancée du vorace, qui se fondait presque parfaitement dans le décor de chair et entre les corbelets osseux. Rougeaude tenta de diriger le flux vers lui, mais dans une impressionnante démonstration d'agilité, il évita la brûlure honnie en zigzaguant efficacement entre les rafales.

Ordnat, Hillbilly et Van Copper ouvrirent le feu pour ajouter à l'agression, et le staccato de l'autofusil se joignit au tir en rafales des fusils d'assaut qui vinrent couvrir le bruit sifflant du lance-flammes. Quant à moi, je chargeais mon bâton de force et attendit une bonne occasion pour utiliser les dernières balles de mon Ripper.

Malgré ce déluge de feu, elle réussit à se glisser vers nous, et tomba soudainement du plafond sur un Ordnat désemparé qui tenta de s'éloigner en se jetant sur le côté. D'un mouvement vif, la bête le percuta violemment avec sa pince valide, ce qui le fit valdinguer comme une poupée de chiffons contre la paroi où il s'écrasa dans un bruit moite et ne bougea plus.

— Ordnat ! » rugit le légat sans cesser de tirer. « Restez groupés ! Ou elle nous aura tous un par un !

Certaines balles réussissaient à toucher la bête alors qu'elle chargeait vers nous pour nous forcer à paniquer. Lorsqu'elles ne ricochaient pas sur les reliquats de sa carapace, elles s'enfonçaient dans sa chair en lui arrachant des hurlements de douleur, mais cela fut insuffisant à la dissuader de continuer. Rougeaude ne pouvait utiliser son lance-flamme sans risquer de blesser Velma ou la forme inanimée d'Ordnat, alors elle dégaina son pistolet pour se joindre au barrage.

Au dernier moment, je m'interposai en pointant mon arme et déchargea les deux dernières balles Ripper simultanément sur la silhouette enragée du monstre. Le tir en dispersion qu'elle ne put esquiver la fit chanceler et s'effondrer au sol. L'instant d'après, elle s'était évanouie par une ouverture dans un renfoncement du terrain en sifflant sa rage.

— Restez concentrés ! Elle pourrait arriver de n'importe où », exhorta Hillbilly.

Les rugissements du monstre voyageaient en écho autour de nous, et semblaient à un moment venir de derrière, puis en face l'instant d'après ; de toutes les directions fusaient ces cris semblables à ceux d'un énorme insecte furieux qui rampait en vrombissant sa haine. Nous crûmes même à un moment qu'il avait appelé à la rescousse quelques-uns de ses semblables, mais rien ne vint alors que nous nous rassemblions prudemment à reculons en restant sur nos gardes. Mon cœur battait la chamade à mesure que je sentais mon bâton de force se charger en énergie, dernier rempart face à une mort horrible ; cela prenait du temps, trop de temps.

Puis, un irréel moment de flottement suspendu dans le temps.

Et le monde explosa autour de nous.

Le vorace venait de surgir du sol dans une tempête de roche et de bouts de chair. Il avait creusé à même la matière spongieuse pour nous prendre par surprise, renversant les membres du groupe dans toutes les directions en ajoutant bosses et contusions à la liste des désagréments que nous devions supporter pour gagner cette bataille. J'eus le temps de voir Van Copper voltiger cul par-dessus tête et Rougeaude réussir à seulement tomber sur le côté à cause du poids de son lance-flammes. Le vorace n'hésita qu'un bref instant avant de se jeter sur elle, et commença à l'éviscérer dans un enfer de cris stridents. Avec professionnalisme, le légat pris la seule décision logique en la voyant se faire trucider sans pouvoir se défendre et se releva, visa un bref instant, puis lâcha une unique rafale dans les réservoirs exposés de prométhium.

Nous eûmes à peine le temps de nous mettre correctement à couvert. Une terrifiante boule de feu naquit de l'explosion, et son souffle brûlant balaya suffisamment large pour que certains de nos vêtements prennent feu. Mes grandes robes rouges étaient heureusement ignifugés par la bénédiction de l'omnimessie, alors je sautais sur Van Copper pour l'aider, car il avait été projeté violemment au sol par la déflagration et avait perdu connaissance. Sa redingote de cuir l'avait protégé en grande partie, mais le feu avait suffisamment pris à d'autres endroits pour qu'il subisse des brûlures au second degré ; pour le moment, son inconscience l'empêchait certainement de trop en souffrir.

— Par l'Empereur, quand est-c'que cette chose va se décider à mourir ?! » pesta la ranger au travers de son masque noirci, qui terminait de tapoter les endroits où le feu avait pris sur sa tenue de protection. La forme embrasée du monstre s'agitait avec démence pour se libérer de l'emprise des flammes, et ses cris masquaient presque les rugissements de la fournaise. Lentement, à force d'être aspergée de fluides humides suppurant des murs et de se rouler dans les mares fongueuses du sol, elle put s'en débarrasser ; sa chair grésillait et les hurlements se transformèrent en gémissements de douleurs alors qu'elle claudiquait péniblement en nous jetant des regards de pure haine. Je ne parvenais pas à comprendre comment elle pouvait être toujours vivante après ce que nous lui avions fait subir.

Hillbilly changea de chargeur en jurant et lâcha de nouvelles rafales sur le monstre fumant qui se protégea de sa pince valide et se recroquevilla pour présenter sa carapace à l'agression. Les balles ricochèrent en grande partie sur la chitine noircie et quelques-unes s'enfoncèrent dans les tissus mous. La ranger avançait en hurlant sa rage de vaincre et en oubliait toutes précautions à proximité de la créature ; sans réfléchir je me jetais sur la jeune femme à temps pour que mon exosquelette fatigué encaisse à sa place un violent coup de queue du vorace. Nous nous retrouvâmes une nouvelle fois projetés en l'air sur plusieurs mètres, et nous atterrîmes sans nos armes au seuil de la large pièce dans laquelle dansait toujours le maelstrom d'énergies warp. Mon dos me faisait horriblement mal après cet impact, et je ne pouvais savoir si c'était grave ou pas ; je me redressais autant que possible pour ne pas mourir sans savoir comment. Hillbilly, elle, souffrait d'une fracture à la jambe et ne pouvait que se traîner pour échapper à la forme enragée du vorace qui avançait en boitillant pour terminer le travail sur sa pince valide. Elle tira de son fourreau un poignard de combat à large lame et provoqua la mort en la regardant dans les yeux.

— Aller ! Tu les as tous eus, il ne reste plus que moi ! La dernière ranger du val, la dernière épine dans tes sales pattes ! Mais je t'en aurais fait baver, oh oui, et je t'en ferais baver jusqu'à ce que tu m'achèves !

Le vorace se releva pour dominer la forme allongée et défiante d'Hillbilly. Ses blessures purulaient et fumaient dans l'air humide du temple, et il respirait péniblement. Il leva sa pince valide et l'abattit avec une lenteur d'estropié, ce qui permit à la ranger de rouler de côté pour éviter le coup mortel. Puis, elle enfonça son poignard dans une anfractuosité de l'appendice chitineux, ce qui arracha un grognement sourd au monstre. Il se ressaisit, se rapprocha en feulant, et s'apprêtait à frapper à nouveau sa victime en utilisant cette fois ses griffes, lorsque dans un cri de guerre Van Copper tomba sur lui par derrière et lui asséna en pleine tête un coup de mon bâton de force récupéré plus tôt.

— Pour l'Empereur !

Il réitéra son assaut en utilisant l'effet de surprise, ce qui fit légèrement reculer le vorace. Le légat affichait plusieurs brûlures et blessures diverses qui trouaient son prada, mais se laissait porter par l'adrénaline et la fureur pour tenir le coup.

— Légat ! » hurlai-je, « Tournez l'axe central une fois sur la droite avant de frapper !

Il me regarda brièvement, compris ce que je voulais dire, et alors que la bête se jetait sur lui une nouvelle fois dans l'intention de tuer, il activa la charge interne de mon arme et contre-attaqua d'un coup violent dans sa cage thoracique exposée. La décharge traversa le monstre en le repoussant violemment ; il s'effondra au sol dans un nuage de spores et de fumée grise.

Mais le répit fut de courte durée, et alors que le légat tournait un regard satisfait vers nous, la pointe d'une pince émergea de la brume, puis de la jonction entre son épaule et son torse dans une gerbe cramoisie. L'appendice du monstre avait traversé ses protections et le cuir épais du manteau comme s'il n'était fait que de papier. Il hurla de douleur dans son masque et saisit vainement la pointe chitineuse qui dépassait alors qu'elle le soulevait du sol.

— Oscar ! » Hillbilly chercha à se relever pour aider le légat, mais ne réussit qu'à trébucher sur sa jambe blessée. Quant à moi, le désespoir m'envahissait face à une situation qui paraissait plus inextricable à mesure que passaient les secondes.

Je tournais le regard vers la bioconstruction de chair de la pièce dans l'espoir de trouver une solution, n'importe quoi, et c'est là que je le vis.

— Ouais, on est venu ma belle, comme tu l'avais demandé », murmura Ordnat. « Je sais ce qu'il me reste à faire, maintenant.

Il avait retiré son masque, et était penché sur le visage à peine encore humain de la psyker. Toujours vivant malgré le coup du vorace, il s'était traîné pendant tout ce temps tant bien que mal vers Velma, comme habité d'une idée fixe, une idée folle. D'un mouvement leste, il trancha abruptement les premiers tuyaux qui la reliaient à la colonne impie, ce qui déclencha un reflux psychique qui traversa le mercenaire sans abattre son rempart de détermination.

Au même moment, le vorace sembla soudainement comprendre ce qui se passait. Il rugit en direction de Ordnat, laissa tomber de sa pince le légat au supplice, puis trouva assez d'énergie pour charger vers lui en nous ignorant complètement, moi et la ranger.

Sans même se retourner ni paniquer, le mercenaire attrapa calmement les bords du cocon de chair et tira avec force pour en déloger la psyker. Ses vêtements se mirent à fondre, et sa peau à nue rougissait rapidement alors que des cloques commençaient à la couvrir. Il réussit à saisir le corps torturé de la jeune femme dont les yeux vitreux ne clignaient pas, malgré les fluides corrosifs qui attaquaient ses chairs. Et alors que les derniers liens de peau s'arrachaient de la colonne, une immense vague d'énergie émana de Velma dans un halo de pure lumière et traversa chacun d'entre-nous comme un mag-lev lancé à pleine vitesse. Je sentis mon âme être secouée, et un reflux nauséeux agiter mon esprit, devenu une sorte de brique mal fixée dans mon crâne.

Le grand vorace encaissa plus rudement l'événement. Il stoppa sa course et agita désespérément son crâne dans tous les sens en le tenant entre ses serres, puis s'effondra rudement au sol ; ses membres abîmés tentèrent faiblement de le soutenir, mais il n'y parvenait plus. Dans une nouvelle clarté d'esprit, je réalisais que tout était enfin fini.


Nous nous relevâmes difficilement. Hillbilly avançait en claudiquant vers la forme du vorace, poignard en main. Elle se hissa sur son torse qui se soulevait avec peine, et leva son arme.

— Ca c'est pour Frederic ! » La lame glissa entre les côtes et s'enfonça de vingt centimètres dans le thorax de la créature. Elle continua à ponctuer les coups des noms de tous les rangers et amis qu'elle avait visiblement perdus dans le val. « Et pour Bosco ! Et pour Tancred ! Et pour Rougeaude ! Pour Fil-de-fer, O'Connel et tous les hommes et femmes qui t'ont pourri l'existence pendant toutes ces années, et l'ont payé de leur vie ! » Elle leva une dernière fois la lame au niveau de la tête, et l'abattit assez violemment pour transpercer la boîte crânienne fatiguée. « Et celui-là, c'est pour Joseph… » Le monstre rendit son dernier soupir dans un soubresaut, puis ne bougea plus.

Son rituel terminé, elle reprit péniblement son souffle. La bête était morte, constatais-je. Mais maintenant, quoi ? Je tournais le regard vers Ordnat, qui enlaçait le corps de Velma. Il ne bougeait plus lui non plus. Je m'approchais pendant qu'Hillbilly se précipitait péniblement vers le légat pour lui porter secours.

Accomplir cette dernière tâche semblait avoir tué le mercenaire. Que ce soit à cause du contrecoup psychique ou de la brûlure de l'acide, ses membres étaient rigides, fermement serrés autour de la psyker dans une ultime étreinte. Cette dernière s'y agitait faiblement, parcouru de frissons et de spasmes. Je sentis qu'elle ne survivrait pas très longtemps. Quelles que soient les tortures que lui avaient fait subir le vorace, elles avaient irrémédiablement brisé son corps et son esprit. Je séparais les deux infortunés avec une respectueuse délicatesse.

Igniatus

La voix avait faiblement résonné dans mon esprit, comme le souffle léger d'un mourant. La psyker n'avait pas bougé, et ses yeux ouverts ne regardaient nulle part. Je l'adossais contre un repli tubulaire. Son visage abîmé ne semblait plus animé d'aucune vie.

Je dois faire une dernière chose. J'ai besoin de toi…j'ai besoin que tu acceptes ce que je vais te donner.

— Tu dois te reposer, si tu veux survivre. Tu as assez fait.

Non, il est trop tard, de toute manière. Je ne peux continuer à vivre…pas après ce que j'ai vu. Mon esprit n'est pas assez fort, aucun ne l'est. Je ne suis plus qu'une étincelle vacillante, sans accroche au réel, sans accroche à mon propre corps. Je ne suis même plus certaine d'être encore moi-même. Il faut que tu me laisses partir, s'il-te-plait.

— Qu'est-ce que tu as vu ?

Approche. Je vais sacrifier ce qu'il me reste de pouvoir et d'âme pour que tu comprennes et aies une chance de tous nous sauver un jour.

Je m'approchai lentement, plein de questions, mais décidai de respecter ses dernières volontés. Brusquement, le corps de Velma se ranima une dernière fois, et ses bras saisirent ma tête.


Ma connexion avec l'esprit mourant de Velma ne dura qu'une fraction de seconde. Pour moi, cet instant fut une éternité ; éternité pendant laquelle je pris la pleine mesure de tout ce qui s'était passé sur Dalis Terce au cours des vingt dernières années. Cette expérience faillit me tuer, pour les mêmes raisons qu'elle avait tué la psyker. Car pendant ce bref instant, j'eus un aperçu de ce qu'elle avait vécu en étant psychiquement liée pendant plusieurs heures, telle une balise, à une fraction d'une entité innommable provenant des tréfonds du vide, une bête dévoreuse de toutes choses qui ne s'intéressait pas seulement à cette planète, mais à toutes les autres.

Je fus aspiré et eu le sentiment de tomber à travers le temps et l'espace, sans comprendre tout de suite ce qui m'arrivait. Mon esprit fut impitoyablement écartelé, emmené aux confins de cette galaxie jusque dans les étendues froides et insondables qui la séparait des autres, un espace sans lois que personne n'a jamais eu la folie d'explorer. Pourtant, cette chose y voyageait, défiant la raison au point de la faire basculer dans de mêmes abîmes. Des visions de cultures et de civilisations perdues, plus avancées qu'aucune de celles que je connaissais, soufflées comme des bougies par un implacable vent de destruction dansèrent devant mes yeux ; un cortège de puissance façonné par les âges mais qu'aucune haine ou ressentiment n'animait. Mon cœur tomba dans mes tripes, désarçonné par l'âge incompréhensible de cette créature, plus vieille que l'univers, et pourtant éternellement renaissante. Elle était la pureté absolue, la perfection de corps et d'esprit digne d'un dieu, et je repoussais la tentation de la voir comme tel, de succomber à cette faiblesse qui avait été celle des mutants d'Ordmantel, pervertis dans leur foi par ces visions d'autre-monde. Car je pouvais aussi la voir dans toute son horreur, celle où sa réussite impliquait la fin de toutes choses ; les héros d'aujourd'hui et de jadis dévorés, les races anciennes balayées aussi aisément que les plus jeunes, les systèmes agonisants aveuglés par le sentiment de pouvoir lui opposer la moindre résistance, les mondes ravagés devenus inhabitables pendant plusieurs millions d'années…un esprit plus faible serait écrasé par la fatalité de cet infime aperçu, et il me fallut des trésors de fortitude pour ne pas céder au désespoir. Je fis brièvement passer mon regard sur ses flottes obscurcissant les étoiles, sur ses infinies armées de chair, de sang et de chitine, sur ses créatures les plus grotesquement perfectionnées alors qu'elles descendaient des cieux pour avaler les mondes les uns après les autres; pour finir par entrevoir ce futur si lointain et pourtant si proche où elle quitterait notre galaxie, en laissant derrière elle un vide si complet qu'il hurlerait à la face de l'univers pendant des éons.

Je compris dans le même instant pourquoi Velma, mentalement ravagée par son lien avec la balise, avait choisi de me montrer cette dernière vision, aussi brève que terrifiante. Elle était maintenant gravée dans mon âme et dans chaque fibre de mon être, une sensation qui ne me quitterait pas de sitôt. Une part de moi-même était convaincue que la destinée m'avait mené à cet instant, celui où je devenais le dépositaire d'un savoir d'une excessive dangerosité ; ce genre de savoir exclusif que tous les magi recherchaient secrètement, afin d'en être les seuls détenteurs. Lorsque la vision se dissipa, j'eus le sentiment de renaître, d'avoir été façonné pour un seul but, pour une seule raison. Grâce au sacrifice de Velma et à celui de ses habitants, moi, Igniatus Biel-Tan, Magos genetor minoris de Tyran Primus, allait quitter cette planète en connaissant la vérité, et pourrait se battre pour elle.

Personne ne me croirait, et personne ne me soutiendrait – pas volontairement, en tout cas-, mais par l'Omnimessie et par l'Empereur, j'allais sauver l'Humanité de cette ignorance.