Voici le chapitre de la semaine.
Pour répondre à une question, oui, j'aime bien changé la manière dont un personnage est généralement perçu, notamment parce que ça s'avère inattendu.
Bref, profitez bien de ce chapitre. Il y en aura peut être un second cette semaine parce que je suis d'une excellente humeur avec la sortie du premier épisode de The last of Us que j'attend avec impatience de visionner ce soir, j'espère vraiment qu'il sera bien! (est ce qu'autrement je risque de bouder dans mon coin et de ne pas publier de chapitre supplémentaire? Oui. Peut être.)
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Natsuki appela un taxi. Le trajet jusqu'à chez elle fut relativement rapide à cette heure de la nuit. Shizuru, à ses côtés, voulait paraître détendue même si Natsuki pouvait probablement voir ses signes d'agitation : le tapotement de ses doigts sur ses genoux ou le tressautement de sa jambe.
Shizuru, en effet, se demandait ce qui avait pu traverser l'esprit de Natsuki ce soir-là.
La colocation passe encore, songea Shizuru. Natsuki après tout était en réalité une personne généreuse avec les gens qu'elle appréciait malgré ses abords abrupts.
Même si leur relation était pour le moins particulière à l'époque et qu'elle se montrait plutôt inconsciente en apparence, Natsuki était en réalité attentive. Elle n'hésitait pas à apporter de quoi grignoter quand elle savait que Shizuru avait eu une longue journée au lycée et elle se montrait protective selon les situations. C'était d'autant plus attachant qu'elle le faisait sans y réfléchir, spontanément.
La dépanner en lui proposant sa chambre d'ami n'avait donc rien d'exceptionnel même si ce côté spontané et irréfléchi ne lui avait probablement pas permis de voir en quoi cette situation allait être gênante.
En effet… le "plus" quelque chose qu'elle proposait, sortait de nulle part, n'est-ce pas? Natsuki ne voulait pas réellement sortir avec elle? Si?
Elles avaient bu toutes les deux. Natsuki avait dit quelque chose de stupide, probablement parce que sa soirée avec son ex ne s'était pas passé comme prévu et Shizuru avait probablement mal compris. Natsuki n'avait pas l'intention de dire ce qu'elle avait dit. Dès demain, elle regretterait toute cette discussion, se sentirait honteuse et gênée et allait la repousser.
Shizuru n'allait pas espérer, non, elle se refusait à considérer avec sérieux la demande de Natsuki pour finir déçue demain matin lorsque cette dernière aurait désaoulé. Shizuru se refusait même à la regarder avec son fichue physique de mannequin.
Bien sûr qu'elle avait envie de dire oui!
Mais non, elle était forte et elle n'allait pas se laisser se faire briser le coeur une seconde fois.
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L'appartement de Natsuki était indécemment luxueux et grand. Il était en parfait accord avec le chèque indécent que la maison d'édition était prêt à lui signer pour un sixième tome.
"Wow, s'exclama-t-elle malgré elle."
Difficile de ne pas exprimer son émerveillement au très large espace de vie, lumineux, relativement bien entretenu et particulièrement bien aménagé et décoré.
"Oui, sourit Natsuki non sans fierté."
D'une manière ou d'une autre, Natsuki s'était emparée de son sac et elle continuait de le tenir alors qu'elle s'était arrêtée à ses côtés.
"Je n'ai pas de grands mérites pour la déco, ni pour le rangement, lui avoua-t-elle. Des gens tout à fait compétents s'en sont occupé avec quelques avis de Mai.
-C'est très beau, Natsuki."
Il y avait de telles différences salariales dans le milieu de l'écriture. Shizuru voyait parfois des gens incapables d'en vivre malgré des textes fabuleux et d'autres - plus rares - en devenir riche, leurs livres faisant un véritable tabac.
Pour Natsuki, le fait que ses livres plaisent à l'international contribuait grandement à son succès financier.
"Viens, je vais te montrer ta chambre."
Shizuru regretta que la conscience de ses sentiments lui interdise d'accepter la proposition d'hébergement de Natsuki. La chambre était à l'image du reste de l'appartement, grande et agréable dans des tons doux et une décoration digne d'un cliché pinterest.
Le grand lit double à l'occidental semblait indécemment confortable.
Quand Shizuru s'y assit au bord, elle eut la sensation de se noyer dans un nuage de douceur.
"Sympa, non? Mieux qu'un canapé.
-Difficile de te contredire sur ce point, reconnut Shizuru."
Natsuki, qui était restée sur le pas de la porte pour lui laisser le temps d'apprécier les lieux, se permit alors d'entrer, déposant son sac sur la chaise d'un petit bureau.
"La salle de bain est la porte voisine. Je vais t'y laisser des serviettes.
-Merci.
-Je peux te présenter le reste de l'appartement si tu as soif ou…
-ça va aller. Je ne suis pas du genre à me lever de nuit. Je vais plutôt profiter de ce lit. J'étais déjà prête à me coucher avant qu'Ahn ne me mette à la porte.
-Je suis désolée d'en avoir été la cause, se désola tout de même Natsuki."
Shizuru secoua la main comme si elle pouvait dissiper ses propos.
"Ne t'en fais pas pour ça. Ahn a raison, j'ai trop longtemps profiter de son hospitalité sous la fausse idée que je pourrais dénicher une perle rare avec mon salaire."
Songeant soudain que ce n'était absolument pas le problème de Natsuki, Shizuru se mordilla brièvement sa lèvre avant de reprendre la parole.
"Je suis bien payée. Très bien payée pour le métier que j'exerce et aime, la rassura-t-elle. Disons simplement que je ne m'attendais pas à des loyers aussi élevés!
-Ne t'inquiète pas, je comprends. Avant ça, j'habitais un truc ridicule. Mon salon était aussi ma chambre. Je regrettais tellement mon logement de Fuuka, mais le musée était à Tokyo et bref…"
Natsuki se racla la gorge, agitée sur le pas de la porte.
"ça tombe bien que tu es trouvée une colocation dans ce superbe appartement, sans loyer et…
-Natsuki… chercha à l'interrompre Shizuru.
-Ok, si tu insistes, on peut partager les charges.
-Arrête, lui demanda-t-elle gentiment. Je ne peux pas. Je t'ai dit pourquoi.
-C'est stupide, se renforgna-t-elle. Ca signifie que tu ne veux pas sortir avec moi?"
A quel moment Natsuki était-elle passée de bégayante et gênée à sûre d'elle? Pire comment pouvait-elle s'attendre à ce que Shizuru lui dise non?
Sauf qu'elle ne pouvait pas dire oui! Elle allait se rétracter le lendemain, c'était évident.
"Shizuru? reprit Natsuki, sa bravade disparaissant pour dévoiler sa Natsuki habituelle, celle qui était hésitante et effrayée de ce que Shizuru pourrait dire.
-Je ne peux pas te répondre, reconnut-elle en détournant le regard."
Les mains de Natsuki se tordaient, signe de son agitation.
"Tu ne me crois pas, comprit Natsuki. Tu étais sérieuse quand tu disais me penser saoule?
-Je ne vois pas pour quelle autre raison tu me demanderais cela autrement."
Natsuki sembla prête à lui répondre aussitôt mais se retint, inspirant profondément plusieurs fois. C'était toujours étrange pour Shizuru de voir cette version plus adulte de Natsuki, celle qui était prête à prendre le temps de réfléchir à sa réponse.
Sa réflexion sembla la conforter dans une idée quelconque et elle gonfla la poitrine comme si elle se préparait au combat.
"Une nuit est suffisante pour dessaouler. Ma demande sera-t-elle prise en considération demain matin?"
Shizuru pinça les lèvres et fit l'effort de croiser le regard de Natsuki, elle méritait au moins ça de sa part.
"Si tu en fais toujours la demande demain matin oui. Autrement, nous n'évoquerons plus ce sujet, d'accord?"
Sa réponse, la seconde partie du moins, sembla contrarier Natsuki qui acquiesça toutefois plutôt sèchement.
"Bien faisons comme cela alors. Je vais te laisser dans ce cas. Bonne nuit Shizuru. A demain."
Shizuru lui rendit ses vœux de bonne nuit avant que la porte ne se referme.
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Shizuru était une lève-tard. C'était son état naturel, se réveiller avait toujours été compliqué, même si elle était avant tout une personne incroyablement rigide sur les horaires. Elle était trop organisée pour se laisser profiter d'une matinée tardive au lit. Et ce lit-là n'aidait absolument pas à maintenir sa routine matinale. S'en extirper demandait beaucoup trop d'effort et Shizuru constata bien malgré elle qu'elle avait largement dépassé son horaire de levée. En toute honnêteté, l'idée de croiser Natsuki l'avait aussi poussé à rester cacher en sécurité dans la chambre, pas spécialement pressé à l'idée de vivre une seconde déception sentimentale 10 ans après la première.
Ca en devenait toutefois ridicule.
Elle finit donc par se lever, enfilant rapidement un jean à la place de son pantalon de yoga au cas où elle devrait partir précipitamment sans le minimum de respect à sa routine de base: thé, dent, petit-déjeuner, re-thé, douche et départ. Et pour les jours les plus motivée… sport.
Elle méritait bien au moins un thé avant toute interaction sociale.
Décoiffée, échevelée et débraillée, elle traversa l'appartement, trouvant facilement la cuisine de par l'agencement logique des pièces.
Et Natsuki. Parce que bien sûr, Natsuki devait se montrer plus lève-tôt qu'elle. Une remarque interne plutôt injuste vu le temps qu'elle avait passé au lit.
Natsuki était fraichement lavée, ses cheveux lisses finissant de sécher naturellement, un léger pull doux et oversize et un jean skinny, la rendant plus vulnérable et jeune qu'elle ne l'était.
Shizuru regrettait d'avoir cédé à sa recherche du thé plutôt que de déroger à ses habitudes pour commencer par une douche.
Natsuki ne parut cependant pas perturber par son manque d'effort, seulement soulagée de la voir.
"Hey, salua-t-elle moins effrontée que la veille. J'ai eu peur que tu ne sois partie, admit-elle en jetant un coup d'œil à l'horloge du four. Même si tu aurais dû pour cela te lever sacrément tôt vu depuis quand je suis debout. Non pas que je te surveille, j'avais juste du mal à dormir et, oui, peut-être que j'avais peur que tu ne prennes la fuite après hier soir. Même si je sais que tu n'es pas du genre à fuir bien sûr. Je ne parle pas d'il y a 10 ans où tu avais de bonnes raisons et…"
Si ça n'avait été le matin, avant son premier thé, Shizuru aurait très certainement trouvé ce flot de parole charmant. Mais le babillage nerveux de Natsuki la laissait plus abasourdie qu'autre chose. Au moins, Natsuki avait-elle prédit l'une des actions de Shizuru. La fuite aurait probablement été son objectif, si le lit ne l'avait pas ensorcelé par le sommeil le plus confortable de ces derniers mois.
"Alors? conclut Natsuki les joues rouges pour conclure son monologue duquel SHizuru avait fini par décrocher.
-Alors? répéta-t-elle en se sentant idiote.
-Tu ne te souviens pas d'hier soir, s'inquiéta Natsuki. Tu as dit que j'aurai ma réponse si je te redemandais de sortir avec moi ce matin. Alors?"
Etait-elle surprise que Natsuki la relance? Oui, elle avait été convaincue que la conversation ne reviendrait jamais sur le tapis.
Elle se retrouva donc à béer sans bien savoir quoi répondre. Natsuki pouvait-elle vraiment vouloir ce genre de relation avec elle?
"Ce n'est peut-être pas la bonne question, reprit Natsuki. Je devrais probablement te demander pourquoi tu hésites. Si tu ne m'as pas menti, ton 3ème argument pour ne pas venir ici était de ne pas avoir tourné la page. Et je suis ici, sobre, ironisa-t-elle , en train de te demander de me donner une chance et tu sembles hésiter. Pourquoi?"
Natsuki se leva de son comptoir de cuisine et se dirigea lentement vers elle comme si elle s'approchait d'un animal sauvage pouvant fuir à tout moment.
"Que dois-je faire pour te convaincre? Pour te rassurer? De quoi as-tu si peur, Shizuru?"
Sa voix s'était radoucie et son visage était ouvert, ses expressions débordantes d'affection. Peut-être pour la première fois, Natsuki avait su la lire: Shizuru était terrifiée.
"J'ai peur que tu réalises que je ne suis pas ce que tu veux, admit-elle d'une voix fragile en sentant les larmes lui brûler le bord des yeux.
-Tu ne crois pas que j'ai peur aussi? Tu m'aimes depuis si longtemps et je suis toujours perdue sur les raisons du "pourquoi moi".
-Natsuki s'est toujours dépréciée, renifla Shizuru.
-Non, sourit doucement Natsuki. Je suis plutôt réaliste sur qui je suis. Je sais être belle pour la norme japonaise, je peux même être un peu vaniteuse à ce sujet. Je suis compétitive. Et relativement intelligente et profondément loyale envers mes amis, même si j'ai du mal à m'en faire. Et j'aurais beau refuser de le reconnaître, je sais être la définition même de la tsundere. Mais j'ai aussi du mal à admettre que j'ai tort et je peux rester dans le déni longtemps si j'ai peur d'affronter un sujet. Je suis d'ailleurs plutôt bornée de ce côté-là. Après tout, j'aurai mis 10 ans à reconnaître que ce jour-là, je t'aimais de la même façon que tu m'aimais."
Shizuru pleurait ouvertement maintenant et Natsuki se rapprocha suffisamment pour essuyer doucement ses larmes.
"Je t'assure que j'ai listé toutes les raisons pour lesquelles je ne pouvais pas t'aimer. Tu sais dans l'objectif de me conforter dans mon déni. Ce qui était un exercice contre-productif, j'aime même tes défauts quand ils viennent de toi. Aimer les défauts de quelqu'un est un signe d'amour, n'est-ce pas?"
Shizuru eut un sanglot qui ne fit que rapprocher Natsuki.
"Tu as toujours vu tellement plus en moi que qui que ce soit, poursuivit Natsuki. Tu m'as donnée envie d'être meilleure, d'être à la hauteur de la personne que tu pensais que j'étais.
-Je n'ai jamais souhaité que tu sois quelqu'un d'autre.
-Je sais mais j'étais effrayée que tu réalises que je n'étais pas assez. Tu avais beau ne plus être là, je me disais toujours: qu'en penserait Shizuru? Elle serait triste pour moi ou pire déçue par moi?
-Oh Natsuki…
-Non, écoute. Ce que je cherche à te dire, c'est que moi aussi, j'ai peur que cette personne stupide qui t'a fait partir il y a 10 ans, avec qui tu ne partages que peu de point commun te déçoive. Mais je ne veux pas perdre 10 autres années à cause d'une peur injustifiée. Si je ne te suffis pas Shizuru, quitte moi et trouve quelqu'un de mieux, quelqu'un qui te mérite, mais laisse moi ma chance. Laisse nous une chance."
Plutôt que de vocaliser une réponse que ses sanglots n'auraient pas laisser passer, Shizuru enlaça Natsuki, s'enfouissant dans l'étreinte qu'il lui fut aussitôt rendu, appuyant son visage dans le creux de son cou à la bordure de son pull doux -en cachemire, réalisa-t-elle distraitement.
"Nous accordes-tu une chance? lui souffla Natsuki en la berçant sur le seuil de sa cuisine.
-Comment dire non après ce si joli discours? lui chuchota Shizuru entre deux reniflements loin d'être sexy.
-Merci, merci, psalmodia Natsuki en resserrant son étreinte."
Quand elles s'écartèrent l'une de l'autre, de bien longues minutes plus tard, Shizuru se sentit gênée de son apparence, de ses yeux rougis de larmes et de son comportement incontrôlé.
Natsuki perçut son trouble, elle lui accorda un sourire rassurant, ses propres yeux bordés de rouge.
"Puis-je t'embrasser? demanda Natsuki timidement à présent.
-Oh non, non, non, rétorqua aussitôt Shizuru une main tendue entre elles pour enrayer toute avance possible de Natsuki.
-Pourquoi? bouda Natsuki malgré elle."
Shizuru se pointa du doigt.
"Pas avec ce visage ou dans cet état.
-Tu n'imagines pas à quel point tu restes belle malgré tout, admit Natsuki les joues rosées en remettant une mèche de cheveux clair de Shizuru derrière son oreille."
Natsuki eut au moins le mérite de réussir à la faire rougir en retour, ce qui fit scintiller son regard de fierté.
"Je ne t'embrasserais pas pour autant, se défendit Shizuru. D'abord mon thé, lavage de dents et ensuite, nous verrons si…"
Natsuki se pencha rapidement pour embrasser sa joue avant de se redresser avec un large sourire.
"Bien sûr, comment aurais-je pu oublier ton thé! Viens choisir ce que tu veux!"
Shizuru se gratta la joue distraitement. Comme les choses avaient changé…
