Chapitre 5


Tenant la fillette sur sa hanche et poussant un plateau de sa main libre, Goren attrapa le morceau de brownie qu'elle lui montrait timidement du doigt mais avec une véritable gourmandise dans les yeux. Il n'eut pas le cœur de refuser, elle avait été tellement privée ces derniers temps. Eames était juste devant lui dans la file. Il la sentait tendue. Il se demandait ce qui avait bien pu se passer avec leur supérieur pour qu'elle soit dans un tel état de nerfs. Il soupira intérieurement avant de se résigner. Il était plus que probable que le sujet houleux évoqué fut sa "petite personne". Quand cesserait-t-il de lui ramener des ennuis et de l'empêcher de progresser dans sa carrière ?

Depuis que Ross avait pris ses fonctions et l'enlèvement, Eames n'était plus vraiment Eames pour Bobby. Il n'arrivait pas à se l'expliquer. Ainsi le si précieux équilibre qu'il avait trouvé avec elle vacillait quelque peu. La pensée qu'elle aurait pu se retrouver sur la table d'autopsie de Rodgers le hantait constamment. Il se posait sans cesse la question de ses actions en conséquence, de ce qu'il aurait fait une fois ses assassins retrouvés. Aurait-il franchi le point de non-retour que certains au-dessus du onzième redoutaient tant ? Cependant sa partenaire était toujours là. Aussi vivante que possible. Et surtout inlassablement à ses côtés. Pourtant quelque chose avait changé. Le tourbillon des événements et des émotions liés à son enlèvement avait eu une incidence sur la perception qu'il avait d'elle. Bobby ne s'était toujours pas résolu à considérer cette altération comme bénin ou capital. Parce qu'il n'arrivait pas à comprendre ce chaos qu'Eames provoquait en lui.

Avançant dans la file, Eames fit signe à son coéquipier d'aller leur trouver une table dans la salle pendant qu'elle s'occupait de régler leur repas. Ce dernier allait protester quand sarcastiquement, elle lui fit remarquer qu'il avait les mains occupées avant de tendre sa carte de crédit au caissier. Vaincu, Goren ne chercha pas plus loin le combat. Réajustant Aliénor sur sa hanche, il chercha des yeux une table libre et légèrement isolée pour qu'ils puissent dîner sans être dérangés. Il trouva son bonheur et s'y dirigea. Il posa le plateau puis installa la fillette sur la chaise avant de s'asseoir à son tour. Il tira son couteau de sa poche et coupa le sandwich qu'il avait choisi pour Aliénor en morceaux avant de les lui présenter alors qu'elle voulait visiblement dévorer le brownie. Il lui fallait des protéines pas que du sucre.

- Le dessert après, lui expliqua-t-il.

Pour montrer l'exemple, Bobby prit une bouchée de son propre sandwich et sourit pour l'inciter à l'imiter. La fillette attrapa craintivement une portion de son dîner avec sa main, la renifla puis la dévora. Elle avait à peine mâché le premier morceau qu'elle en engloutissait un deuxième.

- Doucement, Aliénor… Prends ton temps, personne ne va voler ton dîner.

L'enfant rougit et commença à mastiquer plus lentement. Alors qu'il lui servait un gobelet d'eau, Eames s'installa en face d'eux en posant son plateau bruyamment, effrayant la fillette.

- Tu veux bien m'expliquer ce qu'il s'est passé avec Ross ? Lui demanda aussitôt Goren.

- Non.

Complètement fermée, Alex piocha distraitement dans son assiette.

- Eames…

- Fous-moi la paix une minute, Goren, tu veux !

Il écarquilla des yeux, médusé d'une telle véhémence de la part de sa partenaire.

- Pardon, s'excusa-t-elle aussitôt en se rendant-compte de sa riposte un peu trop âpre.

Eames lâcha sa fourchette puis écrasa la paume de ses mains sur les yeux.

- Ross m'a toujours dans le collimateur, n'est-ce pas ?

- Tout ne tourne pas autour de toi, Bobby, soupira-t-elle.

L'inspecteur se leva afin de se pencher au-dessus de la table, avançant ainsi son torse vers Eames tout en rapprochant son visage du sien.

- Alors que se passe-t-il ? Tu ne serais pas en colère si…

Goren s'interrompit brusquement lorsqu'une idée lui traversa l'esprit, lui offrant ainsi une nouvelle clarté au contexte de la situation. Il reprit la parole d'un ton prudent :

- A moins qu'il ait mis en doute ton professionnalisme.

Alex lui jeta un regard noir de colère et il sut qu'il avait deviné juste. Elle croisa les bras sur sa poitrine avant de repousser légèrement sa chaise pour s'éloigner de lui.

- Eames, tu es la flic la plus professionnelle que j'ai pu rencontrer, déclara Goren avec sincérité. Je sais que l'avis de Ross en tant que capitaine peut être décisif pour ta carrière…

- Je me fiche de ce qu'il pense ! Le coupa-t-elle durement. Je me fiche de l'avancement de ma carrière ! J'aime ma situation telle qu'elle l'est ! C'est juste que…

Alex se tût soudainement comme si elle s'était rendue-compte qu'elle allait ou s'était trop dévoilée. Bobby laissa le silence s'installer entre eux, enregistrant et archivant le moindre mot de sa partenaire dans son cerveau. Il y avait tellement d'implications et de ramifications à ses paroles. Et ça le concernait en grande partie. Ce n'était pas le moment mais il aurait besoin de prendre le temps d'analyser tout ça pour tenter de comprendre le mystère Eames. Il y trouverait peut-être la clef sur le changement de nature de leur relation depuis son enlèvement.

- Peu importe, souffla-t-elle.

D'un mouvement de la main sur l'épaule, Alex repoussa son partenaire. Elle expira et ses épaules se détendirent légèrement, puis se recomposa un visage avenant. Le sourire aux lèvres, elle se tourna vers Aliénor qui avait arrêté de manger pour les observer silencieusement.

- Alors ce sandwich est-il bon ? Lui fit Alex d'un ton léger. Sans doute pas aussi meilleur que le dessert que tu as choisi.

Goren se laissa retomber sur sa chaise. Ce qu'Alex pouvait être dure. Elle était dure. On ne parvenait pas à être un détective senior à la Major Case, dans ce monde masculin si on ne l'était pas. Sa partenaire, il la connaissait pratiquement par cœur. Ils étaient associés depuis un moment et ainsi devenus des amis proches malgré parfois leurs différents points de vue sur des enquêtes. Elle était devenue importante à ses yeux et il se souciait sincèrement pour elle. Pourtant les sentiments les plus profonds de sa partenaire restaient une porte condamnée pour lui. Il ne lui jetait pas la pierre car il était autant secret qu'elle dans ce domaine. Mais cela ne l'empêchait pas de s'interroger continuellement sur ce qui pouvait bien se passer derrière ces -doux et tout autant féroces- yeux bruns. Peut-être qu'un jour, il le saurait et il espérait alors que cela ne les brise pas, car il n'était pas sûr d'être capable de se relever de la perte de sa partenaire.

Bobby sortit de ses pensées pour se concentrer sur le gazouillis apparemment innocent de Eames qu'Aliénor écoutait attentivement. Alex cherchait en fait à soutirer des informations à la fillette. Après un nouveau hochement de tête négatif, il sentit cette dernière se tendre. Aliénor baissa la tête et ses doigts commencèrent à triturer la cravate avec rudesse. Bobby fit signe à Eames d'y aller plus doucement. Cependant il était déjà trop tard. La petite grimpa sur ses genoux et se cacha derrière un pan de sa veste de costume. Eames lui lança un regard contrit.

- Excuse-moi… Je fais exactement ce que Ross t'a demandé alors que ce n'est pas comme ça qu'on apprendra des choses d'elle.

- Aliénor, il te reste ton brownie à manger, essaya Goren pour la charmer et tenter de la faire sortir de sa cachette.

En réponse, l'enfant se blottit contre son torse et tira un peu plus la veste sur elle.

- Elle a besoin de temps, Eames. D'aller à son rythme.

- Je suis un bordel en ce moment.

- Habituellement, c'est plutôt à moi qu'on attribue ce mot, plaisanta-t-il.

Eames se cacha le visage derrière les mains, soudainement l'air épuisée.

- Tu es passée par beaucoup de choses, ces derniers temps, tenta Goren pour apaiser sa partenaire. Et je suis conscient que je ne suis pas le plus facile des partenaires, alors soit moins dure avec toi-même.

Elle soupira et repoussa ses cheveux en arrière.

- Amène-moi plutôt boire un verre après cette affaire. Même plusieurs Goren.

- Tout ce que tu veux, Eames, tu le sais bien.

Sa partenaire lui offrit un petit sourire et il refréna à grande peine de passer ses doigts sur sa joue pour repousser quelques-unes de ses mèches blondes rebelles.


La fin de leur dîner se passa sous de meilleurs auspices. Avec une patience infinie, Goren avait réussi à faire sortir Aliénor de son terrier et à ce qu'elle termine son repas. En raison de la tempête, la salle commençait à être inhabituellement bondée pour un soir et l'enfant commença à devenir nerveuse d'avoir tant de monde autour d'elle. Le couple de détectives décida alors de revenir à leurs bureaux. La fillette marcha aux côtés de Goren, la main fermement serrée à la sienne. Elle se collait à sa jambe dès qu'ils croisaient quelqu'un sur leur chemin. Ils prirent leur temps car le géant avait dû diminuer sa longue foulée pour s'adapter à son rythme.

Le onzième étage était quasiment vide à leur arrivée. Goren sentit le soulagement de sa partenaire à la vue du bureau de Ross plongé dans l'obscurité. Aliénor essaya de grimper toute seule sur le fauteuil jaune sans y arriver. Bobby la souleva doucement et l'y installa. Il trouva adorable la manière qu'elle avait de froncer du nez lorsqu'elle se mit à réfléchir sur le choix du crayon qu'elle allait utiliser pour poursuivre son dessin. Elle finit par attraper le rouge et se concentra sur son œuvre. Le détective fit rouler une chaise d'un bureau adjacent jusqu'aux côtés de Eames pour s'asseoir à l'envers, les bras sur le dossier. Paresseusement, il suivit du regard la souris sur l'écran. Alex eut un soupir de lassitude lorsqu'elle se rendit-compte qu'elle n'avait aucun nouveau mail.

- Évidemment à cette heure, il n'y a plus personne pour répondre, de vrais fonctionnaires, ces bureaucrates du FBI.

Goren sourit :

- Donc tu as vérifié les avis de recherches pour tenter de trouver l'identité d'Aliénor...

- Oui. Pendant que monsieur s'amuse à être Mary Poppins, expliqua-t-elle, j'ai effectué plusieurs recherches dans l'état. Avec son prénom tout d'abord. Cela n'a rien donné. Puis avec sa description en élargissant à chaque fois avec de moins en moins de critères, sans plus de résultats. Idem dans les états voisins. C'est pour cela que je suis en attente d'une réponse des fédéraux car avec plus de 460 000 enfants portés disparus chaque année dans le pays, et avec une photo, ils ont des moyens plus rapides pour faire les recherches que moi.

- Tu as parlé de fouiller dans les fichiers de l'état-civil ? Se rappela Bobby.

Eames se tourna vers son partenaire et acquiesça :

- Oui, je me suis dit que le prénom qu'elle t'a donné ne devait pas être très commun, voire très rare. Et qu'on avait une chance, même minime, par ce biais-là, de trouver d'où elle peut venir. Même si nous n'avons pas son nom de famille. C'est notre seule piste, de toutes manières.

- Et si jamais, il n'y a aucune trace d'elle dans les bases de données ?

- Tu penses à quoi, précisément ? Demanda Alex en repoussant l'une de ses mèches qui lui chatouillait la joue.

- Je ne sais pas vraiment en fait… Lui répondit-il, les yeux dans le vague. A des réseaux clandestins… Du trafic d'êtres humains. Il y a des femmes qui sont forcées de mettre au monde des enfants qui n'ont aucune preuve légale d'existence. Ils sont destinés à l'adoption dans les meilleurs cas, ou bien alors à l'esclavage, la servitude domestique, le trafic d'organes ou l'exploitation sexuelle.

Eames eut un haut le cœur à la mention des sévices listés par son partenaire.

- Dans ce cas-là, rebondit-elle, elle ne nous aurait pas dit qu'elle se nommait Aliénor. Un trafiquant ou qui ce soit d'autre ne se serait pas embêté avec un prénom français aussi sophistiqué. C'est plus dans leur genre de donner un numéro comme elle l'a fait la première fois que tu lui as demandé comment elle s'appelait et de la marquer comme leur propriété. C'est pour ces raisons que je pense sincèrement qu'Aliénor est bien son prénom. Ce n'est ni un mensonge, ni une invention de sa part.

- Bon point, fit son partenaire en se redressant tout en sortant de ses pensées.

Bobby jeta un coup d'œil vers l'enfant pour savoir si tout se passait bien de son côté. A la place, il sentit la peur le glacer d'effroi. La fillette avait disparu sans qu'il ne s'en aperçoive. Les deux détectives se regardèrent et se levèrent d'un bond, prêts à fouiller toute la brigade pour la retrouver.

- Elle n'a pas dû aller très loin, lança Alex pour rassurer son collègue. Une chose dont je suis sûre la concernant est qu'elle ne partirait pas sans toi, à moins d'y être forcée.

Goren, troublé par la disparition d'Aliénor, et terriblement inquiet, commença à faire le tour de la brigade. Comment Aliénor avait-elle pu disparaître ? Qui plus est sous sa surveillance ? Pourquoi était-elle partie ? Avait-elle eu peur de quelque chose ? Où était-elle passée ? Était-elle blessée ?

Plus pragmatique, Eames se rapprocha du bureau de Goren et aperçut un bout de la cravate magique sur le sol. Elle s'inclina et trouva Aliénor roulée en boule sous le bureau. Sans aucun doute, épuisée, elle s'était cherchée un coin pour dormir en toute sécurité.

- Bobby, l'appela-t-elle doucement. Elle est là. Elle s'est endormie sous ton bureau.

Le détective revint en grandes enjambées, clairement soulagé. Il se mit à genoux et se pencha pour attraper son précieux fardeau sans essayer de le réveiller. La fillette paraissait si minuscule dans les bras de son géant de partenaire ne put s'empêcher de penser Eames avec une certaine tendresse.

- Amène-là dans un dortoir, Bobby. Je vais continuer mes recherches et je t'appelle dès que je trouve quelque chose.

- Tu es sûre ? Demanda Goren en sondant sa partenaire.

Il y avait une once de culpabilité en lui. C'était lui qui l'avait embarqué dans cette histoire et elle faisait pour le moment tout le boulot de recherche.

- Oui, le rassura-t-elle. Et profite-en pour imiter Aliénor. C'est-à-dire dormir. Cela ne te fera pas de mal.

Il la remercia d'un sourire, puis se saisit d'un de ses livres rangés sur l'étagère visée sur le côté de son bureau.

- J'ai dit dormir, Goren, pas lire, grommela Alex en le regardant disparaître vers les ascenseurs.