Chapitre 6
A la satisfaction de Goren, la dernière pièce, celle tout au fond du couloir, était vide. Des couchettes superposées étaient installées le long de chaque mur. Dans une couchette disposée en bas, il posa délicatement une Aliénor endormie sur le matelas nu. Dans son sommeil, elle s'agrippa à sa chemise ne voulant pas quitter la chaleur de son cocon. Il lui parla doucement et réussit à s'en détacher sans la réveiller. Il sortit dans le couloir pour aller chercher rapidement un paquetage de draps propres. Habitué, il fit en quelques minutes à peine le lit sur une autre couchette du bas, puis y déplaça la fillette qu'il borda avec beaucoup de soins. Et d'un geste tendre, qui le surprit lui-même, il chassa quelques-unes de ses mèches, échappées de sa tresse, de sa joue. Il lui murmura une bonne nuit et alla s'asseoir sur le sol, prenant appui sur l'encadrement de la porte afin de profiter de la lumière du couloir pour lire et veiller la fillette en même temps.
Les dortoirs étaient calmes. Trop calme. Comme dans son appartement. Goren aimait être dans la brigade, entendre le brouhaha familier, les conversations indistinctes de ses collègues et les sonneries des téléphones qui retentissaient. C'était son univers. Ce calme-là était angoissant. Trop propice à le plonger dans ses idées noires.
Bobby ouvrit son livre et chercha le post-it, celui qu'Alex lui avait lancé plus tôt, qu'il avait disposé à la va-vite cet après-midi pour marquer la page. Cependant il n'était pas assez concentré pour se replonger dans sa lecture. Son esprit n'arrivait pas à se défaire d'Aliénor. Soudainement pris de panique, il se leva et se dirigea vers elle pour l'examiner en quête d'un signe qu'elle était vivante. La fillette n'avait pas bougé depuis qu'il l'avait bordé. Au bout de quelques instants, elle inspira profondément avant de pousser un léger soupir. Rassuré, Goren en fit tout autant. Puis il s'assit avec précaution sur le lit afin de ne pas la réveiller et posa la main sur sa joue. Aliénor semblait si paisible dans son sommeil. Pourtant Bobby savait que ce n'était qu'une illusion, les monstres n'étaient jamais bien loin.
Si jeune et déjà si abîmée. Comment cette petite fille pouvait-elle grandir et devenir une jeune femme épanouie dans ces circonstances ? Ce qu'elle avait vécu resterait à jamais gravé en elle à l'image du chiffre tatoué sur son poignet. Comme ce fut le cas pour Bobby. Il était à peine plus âgé qu'elle quand les premiers signes de la maladie de sa mère étaient apparus. Avec tendresse, il se souvenait encore de son sourire extraordinaire lorsqu'elle était dans un de ses bons jours. Elle lui ébouriffait les cheveux, malicieuse, lui disant qu'elle était si fière de lui en le prenant dans ses bras. Il adorait ces jours où sa mère souriait et chantonnait. L'ambiance au dîner était alors au beau fixe. En général, son père était autre part, ne rentrant que beaucoup plus tard de ses escapades. Au tout début, ce fut juste la porte de la chambre de sa mère qui restait fermée à clef. Son grand frère ouvrait alors une boîte de conserve pour leur dîner. Ils mangeaient en silence, puis il allait s'asseoir devant la chambre de sa mère avec un livre. Il lisait alors à voix haute espérant qu'elle l'entende et que cela l'aide à aller mieux, voire peut-être qu'elle guérirait. La lecture était importante lui avait seriné sa mère durant toute son enfance, ayant abandonné depuis longtemps l'idée d'inculquer cette notion à son aîné. Aussi loin que remontaient les souvenirs de Goren, il avait toujours trimballé des livres avec lui, que ce soit dans son sac d'école, de voyage ou même dans ses poches. Sans doute pour prendre pied dans un autre monde et fuir le sien. Les années étaient passées. Sa mère souriait de moins en moins. Ses parents se sont mis à se disputer de plus en plus avant de se mettre à crier et à hurler. De la vaisselle était brisée et les murs portaient quelques stigmates de ces crises. La séparation de ses parents avait mis fin à tout cela mais aggrava la maladie de sa mère. Bobby n'était pas resté un enfant très longtemps dans ces circonstances, devenant un adulte bien avant l'heure.
Et pourtant, Bobby s'en était sorti, malgré le foyer dysfonctionnel dans lequel il avait grandi ; tout en réussissant à éviter les ennuis, en partie grâce à Lewis, dans lesquels son frère Franck avait voulu l'entraîner. Avait-il eu de la chance ? Peut-être en partie. Mais il s'était aussi donné les moyens de s'en sortir, parce que c'était la seule façon de survivre et de pouvoir continuer à prendre soin de sa mère -étant le seul capable de le faire.
Cependant Aliénor aurait-elle la chance de s'en sortir ? Avec Alex, allaient-ils réussir à trouver son identité, d'où elle venait et l'aider à retrouver de la famille ? La pensée qu'elle puisse se retrouver seule au monde lui était intolérable. Il espérait que ses parents l'attendaient quelque part. Elle avait besoin d'un foyer où elle pourrait guérir et s'épanouir. Goren ne souhaitait pas, si jamais il n'y avait pas d'autre solution que celle de la confier aux services sociaux, qu'elle soit trimballée d'un foyer ou d'une famille d'accueil à une autre, sans jamais avoir le temps de se sentir à sa place, qu'elle n'ait plus aucun sentiment d'identité profonde et qu'elle se laisse dériver dans les ténèbres qui la guettaient. Il fallait qu'elle s'en sorte. Qu'elle ait une bonne vie. Que son existence ne soit pas comme la sienne. Une vie de solitude, à ne vivre pratiquement que pour son travail car c'était la seule chose qui lui maintenait la tête hors de l'eau. Il ne voulait pas qu'elle se pense condamnée à ne plus pouvoir aimer ou à être aimée. Survivre ne suffisait pas pour rendre une existence acceptable. Bobby éprouvait un besoin impérieux de protéger Aliénor, cette petite fille qu'on avait arraché à l'innocence de l'enfance, de lui prouver qu'elle n'était pas toute seule dans ce monde et de lui sécher chacune de ses larmes. C'était une promesse.
Eames connaissait les habitudes de son partenaire. Elle savait qu'elle le trouverait dans le dernier dortoir, celui tout au bout du couloir.
- Bobby ? Chuchota-t-elle en le recherchant dans l'obscurité de la pièce.
- Je suis là, Eames.
L'inspectrice aperçut une masse sombre sur une des couchettes du bas. Goren était assis sur le lit adossé au mur. La petite dormait, collée à lui, la tête sur sa jambe. Il lui caressait tendrement le dos. Tout comme la fillette, le géant avait l'air de trouver une certaine forme d'apaisement dans ce geste.
- Elle… Elle a… bredouilla-t-il pour expliquer la situation. Elle a fait un cauchemar. C'était le seul moyen de la calmer et de la rendormir.
Goren se souvenait de la brusque accélération de la respiration d'Aliénor alors qu'il l'observait dormir. Puis elle avait commencé à s'agiter de plus en plus violemment et à émettre des cris terrifiants et glaçants. Elle s'était alors réveillée en pleurs. Lorsqu'il l'avait prise contre lui, elle s'était débattue encore perdue dans son mauvais rêve. Il lui avait fallu un long moment pour apaiser ses tremblements ainsi que ses larmes en la berçant contre lui et un autre pour qu'elle puisse se rendormir sans crainte.
Alex rencontra le regard troublé de son partenaire et ne chercha pas plus d'explications. Elle le savait en proie à des cauchemars tout comme elle. De plus, la fillette n'avait tout simplement pas fait un mauvais rêve sur les monstres du placard. Ses monstres à elle étaient bien réels.
- Tu as trouvé quelque chose ? Demanda Goren.
- Je pense que oui, répondit Eames d'une voix basse en retirant un papier de la poche arrière de son jean sur lequel elle avait noté le résultat de ses recherches. J'ai déniché une Aliénor née le 30 septembre 2001 dans le Delaware d'Eleanor et Frederick Davies. Ces derniers sont les seules victimes d'un accident de voiture survenu en juin dernier, faisant malheureusement de leur fille unique, une orpheline. Des gens à priori sans histoires, selon l'article que j'ai réussi à dénicher sur la page web du journal local relatant cet accident. Lui était ébéniste et elle travaillait dans la quincaillerie du coin. C'est tout ce que j'ai pour le moment. Comme tu peux en douter, Bobby, c'est difficile de joindre du monde au beau milieu de la nuit pour vérifier les informations.
- Au milieu de la nuit ? Répéta perplexe Goren, complètement inconscient de l'heure qu'il pouvait être.
- Il est minuit passé, Bobby, soupira Alex.
- Alors tu devrais prendre un peu de repos, lui répliqua-t-il comme si c'était une évidence.
Eames renifla de dédain.
- Fais-moi plaisir, Goren, suis mes conseils avant de m'en donner.
Bobby rit légèrement et Alex ne put s'empêcher de sourire. Elle aimait beaucoup l'entendre rire. Ces derniers temps, c'était devenu trop rare de sa part. Cependant, il avait raison. Elle sentait que le marchand de sable allait la débusquer d'un moment à un autre et prendre sa revanche sur les nombreuses heures de sommeil qu'elle lui avait refusé par une consommation excessive de café. De toutes manières, elle ne pouvait plus faire grand-chose à l'heure actuelle, à part dormir. Dehors, la tempête de neige était à son paroxysme et la journée qui l'attendait allait être une nouvelle fois très longue. Elle devait se reposer et prendre des forces tant que cela lui était possible. Alors elle alla chercher des draps propres et fit rapidement son lit au-dessus de Goren.
- Tu as été bon cet après-midi avec la petite, lui confia-t-elle en retirant ses chaussures et sa ceinture.
Son partenaire haussa des épaules en réponse comme s'il n'avait pas fait grand-chose. Pourtant Eames n'avait jamais douté de sa gentillesse, de sa douceur et de sa patience avec les enfants. Elle savait même qu'il était parfois plus à l'aise entouré d'enfants. C'était un vrai gosse et il savait bien mieux y faire que certains pères avec leur propre progéniture qu'ils avaient pu croiser durant leurs enquêtes.
Alex avait réussi à entraîner son partenaire avec elle deux fois dans ses réunions familiales. La première fois, ce fut quand elle avait prit cette décision de retirer sa lettre, sa famille voulant absolument faire connaissance avec ce coéquipier qu'elle gardait après ces six premiers mois de partenariat chaotique. Bien qu'intimidés au début par sa taille de géant, les enfants avaient rapidement su dépasser leur peur. Goren avait ainsi pratiquement passé tout son temps à jouer avec eux, à leur raconter des histoires ou à leur faire des tours de magie. Elle se rappelait avoir pensé en le voyant entouré de tous ces enfants qu'elle avait fait le bon choix de rester avec lui. Il avait peut-être des méthodes pas très traditionnelles mais c'était une personne avec un bon cœur. Pour la deuxième fois, il avait accepté son invitation de l'accompagner au baptême de son neveu qu'elle avait mis au monde. A chaque fois, elle avait dû l'extirper des griffes des enfants et de leurs protestations pour le ramener avec elle dans le monde des adultes pour ne pas que sa famille finisse par croire qu'il voulait la fuir.
- Tu ne ronfles pas la nuit au moins ? Plaisanta-t-elle alors qu'elle grimpait sur sa couchette.
A-nouveau, Bobby rit. Eames songea décidément qu'elle aimait beaucoup trop l'entendre rire à ses plaisanteries avant de se glisser sous sa couverture.
- Bonne nuit Bobby, chuchota-t-elle.
- Bonne nuit Eames.
C'est sur ces derniers mots qu'elle ferma les yeux et s'endormit presque aussitôt.
Eames sursauta en se réveillant, se demandant l'espace d'une seconde où elle était, avant de se rappeler qu'elle se trouvait dans le quartier général de la police new-yorkaise. Elle grogna en roulant sur le dos dans sa couchette. Leurs lits de fortune n'étaient jamais bien confortables. Sans doute pour que les flics n'aient ce désir luxueux de faire une sieste durant leur quart de travail. Elle se passa la main dans les cheveux et se permit une minute de paresse pour se réveiller complètement avant de se laisser glisser au sol.
Alex se retrouva alors devant un tableau qu'elle ne reverrait probablement jamais. Goren avait fini par enlever ses chaussures et tomber la veste pour s'allonger sur la couchette. Quelque part émerveillée, Alex étudia la scène étrange et si attendrissante à la fois. Comme la masse imposante de Bobby prenait toute la place, Aliénor dormait sur son large torse, agrippée à sa chemise. Il la tenait fermement d'un bras pour ne pas qu'elle glisse, tandis que le lent mouvement de houle de sa poitrine devait la bercer en la soulevant par intermittence.
Eames se remémorait que la petite avait fait un autre cauchemar durant la nuit, la réveillant en sursaut avec ses cris effrayants. Elle s'était alors penchée vers la couchette du bas pour demander à son partenaire s'il avait besoin d'aide. Mais comme si c'était la chose la plus naturelle au monde pour lui, il avait déjà enveloppé sa protégée dans le refuge de ses bras et la réconfortait de ses pleurs en lui murmurant des mots pour apaiser ses peurs. Alex s'était vite recouchée en silence pour ne pas troubler cette étrange scène, quelque peu intimidée et émue d'avoir été le témoin d'une telle manifestation d'amour de la part de son coéquipier.
- Bobby ? Chuchota-t-elle.
L'inspectrice attendit quelques secondes sans obtenir de réponse, puis elle eut un sourire carnassier. Goren dormait. En pratiquement sept ans de partenariat, c'était bien la première fois qu'elle le voyait réellement dormir profondément. Alors comme ça, le grand Robert Goren était finalement comme tout le monde et avait besoin de sommeil lui aussi de temps en temps. Quand ils leur étaient arrivés de s'échouer chez l'un ou l'autre pour travailler un peu plus confortablement qu'au bureau et qu'ils restaient dormir, Bobby se couchait constamment après elle et se levait bien avant elle. Alors qu'elle était à peine réveillée, elle le retrouvait, ainsi le matin, toujours prêt à partir, un café chaud à la main pour elle. Cela l'avait irrité au début qu'il ait toujours ce besoin avec elle d'être en costume-cravate en dehors du bureau comme si cela lui servait d'armure. Elle avait fini par laisser couler avec le temps, comprenant qu'il se sentait à l'aise avec elle de cette manière, se permettant de seulement retirer sa veste et sa cravate en déboutonnant le col de sa chemise.
Eames se permit un dernier regard vers son partenaire et Aliénor avant de faire une boule de ses draps puis alla jeter son paquetage dans la corbeille à linge. En silence, elle ramassa ses bottines et sa ceinture avant de quitter la pièce. En se dirigeant vers les vestiaires, elle regarda la pendule accrochée sur l'un des murs du couloir. Elle avait réussi à grappiller un peu plus de six heures de sommeil. Ce qui n'était pas si mal. C'est là que son cerveau décida de déclencher l'alerte rouge. Elle grogna. Il fallait qu'elle se change avant de penser à la drogue dure des flics : le café.
