Chapitre 7


Il était à peine huit heures lorsque Eames posa le pied au onzième étage et avança d'un pas alerte vers son bureau. Elle ricana intérieurement. Elle avait été battue à son propre jeu. Aliénor dessinait tranquillement au bureau de Goren pendant que ce dernier, impatient comme toujours, consultait déjà les résultats de ses recherches en occupant son siège. Elle s'approcha, faisant claquer ses talons sur le sol. Son partenaire ne leva même pas la tête lorsqu'elle s'immobilisa à ses côtés. Il lui tendit par contre une tasse de café fumante.

- Dis-moi bonjour Eames, quand tu auras avalé ta première gorgée, s'il te plaît. Pour notre bien à tous les deux.

Alex grogna pour la forme, tout en étant reconnaissante de l'attention délicieuse de son partenaire. Elle se demandait souvent si ce dernier n'avait pas développé de réels pouvoirs psychiques pour savoir avec précision ce dont elle avait besoin - parfois bien avant qu'elle le sache elle-même. Bobby releva la tête, arborant un sourire en coin et des yeux pétillants de malice, lorsqu'elle avala sa première gorgée du précieux nectar. La détective poussa un bourdonnement de satisfaction. Son café était comme toujours parfait lorsqu'il était préparé par son coéquipier.

- Bonjour Eames, la salua-t-il doucement.

- Goren, lui répondit-elle d'un ton faussement ennuyé.

D'un bond, Bobby se leva de son fauteuil pour laisser la place à sa partenaire et se réinstalla sur le fauteuil qu'il avait emprunté la veille. Sous le regard attentif de Goren, Alex reprit une nouvelle lampée de son breuvage avant de s'asseoir. Elle croisa le regard de la fillette, le crayon rouge dans la main arrêté en pleine folie créatrice. Celle-ci semblait étudier attentivement le comportement des deux adultes, certainement étrange pour elle mais qui provenait d'une lente et complexe édification de leur routine complice. Alex lui sourit.

- Bonjour Aliénor, tu as bien dormi ?

Face au signe positif de la petite, elle ne put s'empêcher d'ajouter :

- Bobby doit alors être très confortable, je suppose.

- Eames ! S'étrangla son coéquipier en rougissant légèrement.

Contente de son petit effet, Alex se mordit la langue pour retenir une autre réplique qui aurait mis son partenaire un peu plus dans l'embarras. Se sachant parfaitement capable de déraper, elle se força à se recentrer sur le sujet qui les préoccupait.

- Tu lisais mes notes ? Fit-elle en redevenant sérieuse.

- Oui, bougonna le détective, encore embarrassé.

- Il va falloir que l'on confirme son identité avant de pousser l'enquête un peu plus loin.

- J'ai essayé de contacter le bureau du shérif, expliqua Bobby, qui a constaté l'accident sans succès. Personne ne semble encore être arrivé.

- A se demander pourquoi ? Lança Eames railleuse.

Goren commença à tambouriner ses doigts sur le bureau, cherchant dans l'encyclopédie qui lui servait de cerveau, un moyen d'avancer plus rapidement dans leur enquête. C'est là qu'Alex se rendit-compte qu'il portait toujours les mêmes vêtements qu'hier, froissés dorénavant par la nuit passée dans les dortoirs, et que sa pilosité était un plus capricieuse que d'habitude.

- Je te propose un truc, Goren, lança Alex, les deux mains autour de son gobelet de café, je m'occupe d'Aliénor pendant que tu fais un tour au vestiaire. Si Ross te voit dans cet état débraillé, ça va le mettre en pétard. Autant ne pas aggraver l'humeur dans laquelle il va apparaître ce matin après être resté toute une nuit, bloqué au bureau.

Bobby se redressa, jetant un regard incertain vers sa protégée.

- Aliénor, tu te sens capable de rester un moment avec Alex ?

La fillette baissa la tête et mit à tortiller sa cravate magique entre ses doigts. L'inspecteur fit rapidement le tour des bureaux pour la rejoindre et s'accroupir à ses côtés. Il tourna doucement le siège afin qu'ils puissent se retrouver face à face. Il reconnaissait que c'était autant difficile pour lui de s'éloigner d'elle. Il ressentait le même besoin viscéral qu'elle, celui d'avoir l'autre perpétuellement dans son champ de vision.

- Je dois m'absenter un moment, lui expliqua-t-il. Je te promets de revenir aussi vite que possible.

Bobby approcha sa main d'Aliénor. Par réflexe et par peur qu'on lui fasse du mal, cette dernière eut un mouvement de recul face à son geste avant de se laisser faire. Il posa la paume sur sa joue gauche, l'une des rares parties de son corps épargnées par ces détestables bleus.

- Alex est mon amie. Elle s'occupera bien de toi.

- Et pendant que je t'aide à dessiner, ajouta Eames qui s'était rapprochée en souriant, Bobby va aller nous chercher le petit-déjeuner.

Aliénor leva les yeux et regarda tour à tour les deux inspecteurs. La mention de nourriture la faisait toujours réagir.

- Et je ramène le petit-déjeuner, lui confirma-t-il. C'est promis.

La fillette retira la main de Goren de sa joue et passa ses deux bras autour de son cou pour le gratifier d'un câlin. Puis elle retourna à son dessin, serrant la cravate contre elle, les yeux dans le vague. Quelque chose que Goren n'arriva pas à identifier était subitement en train de remuer dans tous les sens ses entrailles. Ce fut la main de sa partenaire sur son épaule pour lui indiquer d'y aller et de ne pas s'inquiéter qui le sortit de cette étrange transe.


Aliénor, qui n'avait cessé de guetter le retour de Goren, avait accourut pour lui enserrer la cuisse de ses deux bras, dès qu'elle l'avait aperçu passer frais et rasé les portes de la Major Case. Il y avait quelque chose d'attendrissant à observer le géant se pencher vers la fillette, le visage illuminé d'un sourire radieux, comme si c'était à cet instant-là, la chose la plus merveilleuse de sa vie. Abandonnant leurs bureaux, les détectives avaient réquisitionné la salle des visites pour plus de tranquillité, les restes de leur petit-déjeuner traînant dorénavant au milieu de la table. Depuis Eames s'était penchée à-nouveau sur son ordinateur et Goren avait commencé à rédiger leur rapport d'enquête en attendant que le Shérif, qu'ils avaient enfin réussi à joindre, leur fasse parvenir les rapports sur l'accident des supposés parents d'Aliénor et qu'il se renseigne sur ce qu'était devenue leur fille orpheline depuis.

Plusieurs coups fit relever soudainement la tête des détectives de leur travail pour découvrir leur capitaine derrière la porte vitrée. Celui-ci leur faisait signe de venir le rejoindre pour faire un point sur l'enquête. Goren jeta un regard inquiet vers sa partenaire en se rappelant les évènements de la veille. Elle ne lui rendit pas son regard préférant se jeter directement dans la gueule du loup. Il la suivit immédiatement après avoir tapoté doucement la tête d'Aliénor, installée à ses côtés, en lui expliquant qu'il ne serait pas long. Il laissa la porte légèrement entrouverte derrière lui lorsqu'il rejoignit Ross et Eames.

- Du nouveau ? Lança Ross.

- Nous avons sans nul doute trouvé son identité, expliqua Alex en lui tendant une chemise cartonnée contenant les informations qu'elle avait rassemblé, Aliénor n'étant pas vraiment un prénom commun, voire rarement donné dans le pays. Cependant nous ne l'avons pas encore confirmée. C'est en cours. Elle s'appellerait Aliénor Davies, née dans le Delaware en 2001. Une orpheline depuis que ses parents ont péri en juin dernier dans un tragique accident. Leur voiture a percuté le parapet d'un pont et a fini sa chute en contrebas.

Ross feuilleta rapidement le dossier et tomba sur la copie de l'article qu'elle avait trouvé cette nuit. Eames resta quelques secondes silencieuse pour le laisser lire en diagonale le papier avant de reprendre lorsqu'il releva la tête :

- Malheureusement pour nous, le shérif qui a constaté l'accident est désormais à la retraite, perdu quelque part au Texas. C'est l'un de ses adjoints qui a été promu mais celui-ci n'a pas travaillé sur l'accident. Il ne connaît donc l'affaire que par le biais des rapports et de ce qui a été raconté autour. Toutefois il est en train de nous aider à trouver une personne qui pourrait nous confirmer l'identité Aliénor grâce à une photo que nous lui avons envoyée. Il a notamment envoyé un de ses hommes parler à la directrice de l'école du coin.

Le capitaine hocha de la tête, parcourant rapidement le reste des notes et des documents.

- Et il vous a expliqué pourquoi nous avons retrouvé la gamine à New-York ?

- Non, fit Goren pour prendre le relais de sa partenaire. L'officier qui s'est occupé avec l'ancien shérif de l'accident à l'époque, nous a contacté. Tout ce que ce dernier a pu nous apprendre, c'est que les Davies semblaient être une famille discrète et sans histoire. La seule famille proche apparemment qui restait à Aliénor était sa grand-mère maternelle. Elle est décédée, il y a trois mois, à la maison médicale où elle avait été admise depuis plus d'un an. Puisqu'elle n'était pas capable de s'occuper de sa petite-fille à l'époque où l'accident est survenu, celle-ci a sûrement été confiée aux services sociaux.

- Donc la gamine a été placée, raisonna Ross en rendant les notes à Eames. Cela n'élucide pas le mystère de la présence de cette fillette ici, à New-York, alors qu'elle est censée être dans le Delaware jusqu'à preuve du contraire.

Goren se sentit profondément ennuyé par l'observation évidente de son supérieur. Il en était déjà arrivé à la même conclusion avec Eames et cela n'aidait en rien à faire progresser l'enquête. Préférant se taire, il jeta un coup d'œil dans la pièce pour vérifier que tout allait bien du côté d'Aliénor. Elle dessinait tranquillement. Un élan d'affection envers elle compressa brusquement le cœur de Goren, qu'il remarqua à peine le coup de pied de sa partenaire contre sa chaussure pour tenter de le faire revenir à la discussion entamée avec leur capitaine. Celui-ci remarqua à peine l'absence de son détective, restant étrangement silencieux un long moment comme s'il cherchait le moyen ou les mots pour éviter un nouvel esclandre.

- Est-ce que votre petite protégée, Goren, a dit quelque chose depuis ? Finit-il par demander. Quelque chose qui nous serait utile pour comprendre ce qui a bien pu lui arriver ?

Bobby prit sur lui en raison de la soudaine prévenance de son supérieur, mécontent malgré tout qu'il insiste sur ce point conflictuel entre eux.

- Comme je vous l'ai déjà dit, déclara-t-il, Aliénor s'est emmurée dans le silence. Du moins, elle ne s'exprimera pas de la manière que vous auriez aimé.

Bobby retourna dans la pièce avec douceur afin de ne pas effrayer sa protégée pour attraper des papiers près de son classeur qu'il tendit à Ross.

- Ce sont ses dessins, expliqua Bobby avant de lui pointer du doigt la première feuille. Sur celui-ci, vous voyez à gauche, il y a deux personnages, l'un féminin, l'autre masculin. Sans aucun doute ses parents. Cette partie gauche est dessinée avec une multitude de couleurs dans des tons clairs tandis qu'à droite, il n'y a qu'une petite fille tracée en rouge. Celle-ci est isolée et pleure.

- Vous voulez me faire comprendre Goren que par ses coloriages, votre petite protégée nous raconte son histoire ? Lança Ross dubitatif.

- Exactement. Sur le deuxième dessin, elle a colorié tout le fond en noir sauf cette petite fille dessinée encore en rouge avec un lien à la cheville. Ce sont des messages. Elle essaye de me parler de cette manière.

Goren manipula les feuilles entre ses mains pour trouver le dessin qui l'intéressait particulièrement pour démontrer à Ross que sa théorie était la bonne.

- Vous voyez, sur celui-ci, reprit Goren en lui exposant une feuille surchargée par seulement deux couleurs : le rouge et le noir. Aliénor a dessiné trois monstres autour d'une cage où il y a une nouvelle fois la même petite fille emprisonnée à l'intérieur.

- Partons sur l'hypothèse qu'elle ait été victime d'un enlèvement, suggéra le capitaine en se pinçant le nez, il y aurait forcément eu le signalement de sa disparition. Un avis de recherche aurait été lancé. Eames, vous m'avez pourtant dit n'avoir rien trouvé hier soir.

- Oui, fit Alex avec un léger froncement de sourcils. Pour m'assurer de n'avoir rien manqué, j'ai effectué de nouvelles recherches avec l'identité d'Aliénor Davies sans plus de résultat. Les fédéraux m'ont répondu entre-temps. Ils ont passé la photo d'Aliénor dans leur base de données des enfants disparus, puis dans celle d'Interpol, la ICSE*. Cela n'a rien donné.

Ross sembla réfléchir, prenant le temps d'analyser les données.

- Une gamine de son âge ne fugue pas, et ne disparaît pas du Delaware pour apparaître comme par miracle à New-York, insista-t-il sur ce fait. Quelque chose ne me plaît vraiment pas dans son histoire.

- En effet, acquiesça Eames. On espère peut-être un début de réponse lorsque le Shérif nous aura confirmé qu'elle est bien Aliénor Davies et transmis les rapports sur l'accident.

- Les inspecteurs de l'USV ne se présenteront au mieux qu'en fin d'après-midi, soupira Ross. Même si la tempête est terminée, les déplacements sont encore fortement déconseillés et réservés strictement aux urgences.

Eames eut presque pitié de son capitaine. Il avait toute une brigade à gérer, impatiente de sortir au grand air, suite au confinement imposé de cette nuit et encore bloquée au moins pour la matinée. Cette dernière serait longue pour lui. Il y avait certes de la paperasse en retard mais l'ensemble des détectives allait de plus en plus ressembler à une bande de gosses piaffant d'impatience que la cloche retentisse pour sonner la fin des cours. Et encore, il avait de la chance, l'un des plus turbulents, Logan, n'était pas là et devait certainement encore ronfler dans son lit en ce moment même. Le second, auquel elle pensait, était bien trop préoccupé par une petite fille et le mystère qui l'entourait pour penser à s'attirer des problèmes.

- Je suppose que vous avez de quoi vous occuper en les attendant.

Le capitaine s'apprêtait à partir mais quelque chose en lui se fit plus hésitant.

- J'ai croisé Rodgers au fait. Elle attend les résultats du labo pour terminer son rapport et vous le faire parvenir. Elle m'en a fait un résumé, plus détaillé que je ne l'aurais voulu, grimaça-t-il. Comment va la gamine ? Vous avez besoin de quelque chose pour elle, Goren ? Un officier pour s'en occuper ?

Bobby croisa le regard de sa partenaire, autant étonnée que lui par la réaction de leur capitaine. Depuis leur arrivée, la veille, c'était bien la première fois qu'il s'intéressait à Aliénor en tant que personne, sans que cela ne soit qu'un cas à résoudre et qu'il s'inquiétait de son bien-être. Rodgers y était certainement pour quelque chose. Était-ce pour cela qu'il semblait plus conciliant avec eux ? Et qu'il ne leur rappelait pas leur accrochage ?

- Au vu de la situation, Aliénor va bien, lui répondit Goren en se passant la main dans les cheveux. Je… Je préférerais la garder auprès de moi avec Eames… Si vous n'y voyez pas d'inconvénient. Je peux parfaitement travailler et m'en occuper en même temps.

Ross sembla presque soulagé d'entendre son détective désirer rester le tuteur de la fillette.

- Oui, il vaut mieux que nous la gardions avec nous, confirma Eames. Elle s'est habituée à notre présence. Ne la perturbons pas plus en la séparant de Goren pour le moment.

- Bien, leur rétorqua le capitaine. Mais dès que Cragen sera là avec ses inspecteurs, nous remettrons immédiatement la gamine aux services sociaux pour qu'elle soit prise en charge. Ce qui aurait dû être fait depuis le début.

Eames hocha de la tête, encaissant stoïquement la remontrance. Ross les quitta sans un mot de plus. Quant à Goren, une sensation de glace l'enveloppa et lui fit l'effet d'une brûlure.


* ICSE : International Child Sexual Exploitation Database