Chapitre 8
Tambourinant les doigts sur sa jambe, Goren s'impatientait devant l'imprimante. Celle-ci n'allait pas assez vite à son goût pour cracher les rapports que le Shérif venait enfin de leur envoyer ; l'identité de la fillette ayant été enfin confirmée comme celle d'Aliénor Davies. Pour tenter d'apaiser son bouillonnement intérieur, Bobby laissa son regard errer dans la brigade. Certains bavardaient autour d'une tasse de café, d'autres travaillaient studieusement à leurs bureaux. Puis ses yeux s'arrêtèrent sur Eames. La voir assise derrière son ordinateur avec lequel elle travaillait avec application, lui suscita cet élan de solidité et de sécurité qu'il ressentait en sa présence.
Bobby avait déclaré à Alex il y a quelque temps en sous-texte qu'il avait eu de la chance. Un bonheur insolent qu'elle décide de retirer sa demande pour continuer leur partenariat. Qu'elle ait ce désir inconcevable de le garder en tant que coéquipier. Bobby appréciait chaque matin, aspirant que ce ne soit jamais le dernier, lorsqu'il observait Alex s'installer à son bureau face à lui, un léger sourire sur les lèvres.
Alexandra Eames était fiable. Elle ne faillait jamais. Elle avait les pieds sur terre. De plus, elle s'était accoutumée à ses méthodes d'enquêtes peu régulières et à son obsession quasi-pathologique de résoudre un mystère quel qu'il soit. Lors de son absence pour son congé maternité, Goren s'était subitement rendu-compte qu'il ne fonctionnait plus aussi bien sans elle.
Bobby se posait fréquemment la question : à savoir ce qu'il avait fait pour Alex. S'était-il lui aussi adapté à elle ? Avait-il travaillé pour aller vers elle afin de faire marcher ce partenariat ? Lui qui arrivait pourtant si bien à lire les esprits criminels, il n'avait même pas décelé les signes avant-coureurs qu'elle avait voulu se débarrasser de lui. Ou bien avait-il fait en sorte de ne pas les voir, feignant une indifférence aux partenaires qu'on lui attribuait ? Pour éviter de s'attacher car il savait qu'ils ne resteraient pas plus d'un ou deux mois. Qu'est-ce qui avait fait changer d'avis Eames pour qu'elle s'accroche ? Qu'elle soit encore là, à le supporter et à le soutenir ? Cela demeurait encore un mystère pour lui.
Goren se souvenait parfaitement de leur première rencontre dans le bureau de Deakins. Sans lui sourire, Eames s'était levée du fauteuil en lui tendant la main. Il s'était alors demandé ce qui était bien passé par la tête de leur ancien capitaine pour les associer. Elle était aussi minuscule qu'il était un géant et tout aussi fluette qu'il était imposant. Puis il avait été frappé par l'énergie brute et l'aura solaire qu'elle dégageait. Et aujourd'hui, ils allaient bientôt fêter leurs sept ans de partenariat, devenant ainsi la plus longue relation qu'il avait eu avec une femme jusque-là dans sa vie.
Sortant de ses pensées, Goren se rendit-compte que l'imprimante avait terminé. Il récupéra la liasse de feuilles et commença à la parcourir, avide d'en savoir un peu plus. Quelques minutes plus tard, il déposait les documents sur la table devant sa partenaire. Aliénor lui décrocha un sourire, malheureusement déformé par les marques des coups subis. Elle descendit précipitamment de sa chaise pour lui tendre son nouveau dessin. S'asseyant sur ses talons pour lui paraître moins grand, Bobby analysa son message. La fillette n'utilisait plus que deux couleurs depuis son premier dessin : le rouge et le noir. Bobby inspira profondément. C'était si sombre pour une enfant de son âge et le mettait mal à l'aise. Sur son nouveau coloriage tout était à nouveau noir et il y avait toujours cette même petite fille tracée en rouge, qui cette fois-ci était entourée d'une multitude de yeux.
Bobby releva la tête du dessin. Aliénor le regardait intensément et avec attention. Quand avait-elle rit, se demanda-t-il, pour la dernière fois ? Quand est-ce que ses yeux d'un beau vert émeraude avaient pétillé de malice et qu'un sourire rayonnant de joie de vivre avait illuminé son visage, au lieu de cette tristesse et de cette douleur qui émanait d'elle ? Il avait la forte impression que plus il plongerait dans son histoire, plus il se sentirait horrifié. Quelque part en lui, il aurait aimé pour une fois de sa vie, n'être pas ce qu'il était, être capable d'analyser les horreurs de la nature humaine.
Submergé par une nouvelle bouffée de tendresse, Bobby approcha doucement la main de la fillette afin de dégager les mèches brunes qui lui barraient le visage. Eames avait détressé ses longs cheveux pour les coiffer lorsqu'il était parti se changer. Ils cascadaient dorénavant sur ses épaules. Mais avant même que Goren ait pu la toucher, la fillette ferma les yeux et eut un léger mouvement de recul avant de se laisser faire. Bobby s'était déjà juré de la protéger et de s'assurer que plus aucun mal ne lui serait fait, de tout faire pour qu'elle redevienne une enfant tout simplement. Mais en cet instant-là, il se fit une autre promesse. Celle de retrouver les monstres qui hantaient les nuits d'Aliénor et de les mettre hors d'état de nuire quoi qu'il lui en coûte.
La fillette dut ressentir son trouble car elle se colla à lui comme pour lui faire un câlin. La soulageait-il de ses maux, ou bien était-ce le contraire ? L'apaisait-elle de ses propres démons ? Bobby considéra que la réponse n'avait pas d'importance. Il entoura la fillette de ses bras, l'attirant dans le refuge qu'il voulait être pour elle. Un abri où elle pourrait trouver la chaleur et la sécurité dont elle avait besoin. C'était la seule chose qui le préoccupait à cet instant. Alors il arrondit le dos, de sorte à recouvrir entièrement la fillette, transformant son corps en une coquille protectrice.
S'il avait pu, Bobby se serait statufié pour rester ainsi, à être ce sanctuaire pour Aliénor, tant qu'elle en aurait l'exigence. Seulement la voix de sa partenaire le fit revenir à la dure réalité. Goren se força à bouger même s'il répugnait à briser ce moment. Il avait une enquête à mener, des monstres à mettre en cage.
- Bobby, l'appela de nouveau Eames d'une manière douce comme si elle ne voulait pas le bousculer.
Goren leva la tête, croisa le regard soucieux de sa partenaire. Il se sentit affligé. Aliénor semblait si paisible. Alors pour ne pas la bouleverser d'une séparation dont il ne voulait pas lui-même, il la souleva dans ses bras lorsqu'il se redressa. Elle se laissa faire, s'agrippant à lui pour suivre son mouvement. Bobby alla s'asseoir aux côtés de sa partenaire qui l'observait attentivement. Elle continua de le faire sans un mot tandis qu'il passait la main sur le dos de la fillette.
- Tu as fini de parcourir le dossier ? Lui demanda-t-il, soudainement mal à l'aise par son silence.
- Oui, finit-elle par répondre en détournant le regard. Rien de criminel comme on aurait pu se l'imaginer. Ce n'est qu'un banal et malheureux accident.
Bobby contempla les éléments sur l'accident des parents d'Aliénor qu'Alex avait disposé sur la table en face d'eux pour les analyser. Il s'imprégna du dossier une nouvelle fois et, à contrecœur, il admettait qu'il était parvenu lui-aussi à la même conclusion. Il n'y avait rien de compromettant. Inconsciemment, il s'était attendu à trouver une anomalie, une preuve manquante ou mal exploitée par l'équipe du shérif à l'époque, qui aurait pu laisser croire que ce n'était pas un accident et ainsi leur donner quelque chose sur quoi travailler pour chercher un début d'explication à la situation d'Aliénor.
Goren resserra un peu plus son étreinte autour de la fillette, subitement accablé par la perte d'un espoir trop naïf de retrouver des membres de sa famille et par leur découverte d'une vérité et d'une réalité bien trop cruelle. En plus d'être une enfant perdue et effrayée, c'était une orpheline qui avait perdu ses deux parents dans le même accident qui leur avait coûté la vie. Ils étaient morts sur le coup. Qu'allait-elle devenir dorénavant ? Eames se tourna vers eux, aussi attristée que lui par le sort d'Aliénor.
- Pauvre gamine… Souffla-t-elle.
- Par contre, le shérif ne nous a pas encore indiqué, énonça Bobby, comment et qui a pris en charge Aliénor à la suite de l'accident. C'est dans cette direction que l'on doit diriger notre enquête pour découvrir ce qui s'est passé pour elle.
- Je le rappelle, répondit Eames, pour savoir où il en est de son côté.
Elle se mit à chercher dans ses papiers pour retrouver le numéro du shérif avant de ramasser son téléphone.
Eames referma sans un bruit la porte lorsqu'elle quitta la pièce en laissant derrière elle deux êtres blessés. Elle avait besoin de café. Cela ferait office de faible substitut au remontant contenant un haut degré d'alcool qu'elle aurait aimé à la place. Elle en avait vu des choses pourtant durant ses années aux mœurs. Elle en avait fait des planques, des filatures, des infiltrations pour collecter des renseignements et des témoignages. Elle avait vu son lot d'horreurs avec des prostitués battus ou tués par leur proxénète ou client. Elle en avait écouté des récits glaçants de femmes ou d'adolescentes arrachées à leurs pays sous couvert du rêve américain pour se retrouver esclave d'un réseau de prostitution. Mais pas à ça. Pas à ce qu'elle avait lu dans le rapport de Rodgers. Les lire habituellement n'était déjà jamais une lecture très agréable. Cette fois-ci, cela avait été le summum de l'horreur. La légiste avait couché minutieusement sur papier, transformant chaque sévice subit par Aliénor en une réalité bien trop palpable. Une réalité trop dérangeante, mais aussi trop évocatrice, choquante et brutale. Il y avait les privations, la maltraitance régulière et les innombrables abus. Et ce n'était encore que les traces physiques que la légiste avait consignées. Les dégâts psychologiques n'étant pas évoqués, ni évalués pour le moment. Tout cela alors qu'Aliénor n'avait même pas six ans.
En remplissant deux gobelets de café, Alex se sentit écœurée et frustrée. L'enquête n'avançait pas comme elle l'aurait souhaité. Le peu de réponses dénichées ne faisait qu'allonger la liste déjà interminable de questions. De plus Eames commençait à devenir inquiète. Elle connaissait son partenaire, et bien qu'elle ne pouvait pas lui reprocher de créer un lien avec Aliénor, cela devenait trop personnel pour lui. Il s'attachait à elle. Sans doute qu'une partie de lui s'identifiait à la fillette, reconnaissant en elle la difficulté de son enfance, au fait qu'il avait dû grandir plus vite aussi. Bobby avait toujours eu ce point faible, celui de vouloir réparer lorsque quelqu'un était endommagé. Elle se doutait que c'était à cause ou grâce à l'expérience formatrice d'avoir eu tant de blessés, des gens de sa propre famille. Cela l'avait transformé en gardien, en expert, tout en détruisant sa confiance pour un lien relationnel. Et comme à chaque affaire, dès que cela reflétait un côté personnel de son histoire, ce géant se fissurait un peu plus.
Ces derniers mois, ils avaient été salement broyés tous les deux, assez blessés chacun de leur côté pour que cela recommence. Alex porta la main sur le pendentif qu'elle portait autour du cou. Elle savait que c'était un cadeau de la part de son partenaire. Un geste qu'elle avait trouvé un peu gauche, lui qui savait être pourtant plus subtil et délicat d'habitude. Elle l'avait trouvé simplement dans son tiroir en revenant de son congé suite à son enlèvement. Il n'y avait eu ni joli emballage, ni de mot. Juste une simple boîte posée à l'intérieur de son tiroir comme si elle avait toujours été là.
Goren et elle avaient peu parlé durant et après son hospitalisation, se contentant de la présence rassurante et familière de l'autre. Bien sûr que Bobby avait dû s'autoflageller de cette histoire avec la fille de son ancien mentor mais Alex ne l'avait jamais rendu responsable. Et aux échos mélangés aux rumeurs, elle savait que son partenaire, malgré qu'il ait frôlé cette frontière si ténue entre la raison et la folie, avait tenu bon. Il l'avait cherché et tout fait pour qu'elle -lui ?- revienne saine et sauve. Ce collier avait été, selon elle, une demande de pardon, pour ce qu'il l'était, pour les problèmes qu'il lui ramenait. Au tout début, Alex avait décidé de refuser ce présent parce qu'elle n'avait rien à absoudre avant de se laisser du temps pour réfléchir.
Il lui avait suffit d'une nuit pour décider d'accepter ce cadeau, pas en tant que pardon, mais en quelque chose de plus fort et plus symbolique pour chacun d'eux. En retour, elle lui avait déposé le coffret dans son tiroir. Ce dernier était vide du collier mais abritait en son sein un post-it roulé en boule. Il contenait un message qu'elle avait codé en utilisant leur vieux manuel d'instruction de l'académie de police. Depuis l'un ou l'autre n'avait jamais eu le besoin d'évoquer cet épisode. C'était ainsi qu'ils s'étaient guéris mutuellement.
Déposant un des gobelets sur la table dans le champ de vision de son partenaire, Eames entendit un merci grogné. Perdu dans sa réflexion, il avait les yeux fixés sur les éléments punaisés sur le tableau en liège face à eux. Tenant précieusement sa cravate magique contre elle, la fillette dormait, à poing fermé dans un coin de la pièce, sur un lit de fortune que Bobby lui avait confectionné en étant allé emprunter des couvertures et des oreillers aux dortoirs. Elle s'était endormie dans ses bras, épuisée, lorsqu'ils revenaient de leur déjeuner. Pour lui donner un peu plus d'intimité, il avait fermé le store de la partie de la pièce donnant sur le couloir. Il était si délicat avec elle, si attentionné. C'était un crève-cœur pour Eames de l'observer jouer au papa poule en sachant indubitablement ce qu'il allait se passer dans les prochaines heures.
- Toujours aucune nouvelle de Madame Levine, soupira-t-il de frustration.
Alex s'assit à côté de lui, serrant son gobelet entre ses deux mains pour se réchauffer. Le shérif avait enfin réussi à leur dénicher le nom de l'assistance sociale qui s'était occupée de prendre en charge Aliénor, quelques heures à peine après la mort brutale de ses parents. Cependant Bobby et elle n'avaient pas encore réussi à la joindre puisqu'elle semblait s'être absentée pour la journée. Et personne n'avait voulu les renseigner sur le dossier d'Aliénor à sa place au grand dam de son partenaire, mettant en arrêt forcé à leurs investigations.
- Donc, résuma Eames pour combler le silence, devenue orpheline, Aliénor est prise en charge par la protection de l'enfance. On peut aisément supposer qu'elle a été placée dans un foyer ou une famille en attendant une solution un peu plus définitive et qu'un juge délibère sur son cas. Et pouf, elle disparaît du Delaware pour se retrouver à New-York ? Sans alerter qui que ce soit, sans signalement de sa disparition, ni d'avis de recherche ? Alors qu'elle est dans le système ? Comment une telle chose est possible ?
- Et surtout depuis combien de temps ? Ajouta Bobby en jetant encore un de ses nombreux coups d'œil vers sa protégée pour s'assurer de sa présence dans la pièce et surveiller les prémices d'un potentiel cauchemar. L'accident de ses parents date de la fin juin. Il faut qu'on réussisse à retracer son parcours sur ces six derniers mois pour déterminer à quel moment Aliénor a été spoliée et celui de son arrivée ici.
- Qu'est-ce qui se passe avec elle, Bobby ? C'est en train de devenir autre chose qu'une simple gamine qui se serait sauvée de chez elle pour fuir des maltraitances ou qui aurait été abandonnée dans la rue. Quelqu'un l'a forcément ramenée à New-York. Mais comment ?
Alex ne posa par le « pourquoi », sachant parfaitement quelles étaient les raisons de sa présence en ville. Son partenaire ne répondit pas. Il se leva sans un bruit et s'approcha des dessins de la fillette qu'il avait mis soigneusement sous pochette, devenus des pièces à convictions, avant de les punaiser sur le tableau en liège. Il avait ajouté une photo de son visage tuméfié avec ses grands yeux verts qui ne reflétaient aucune lueur de vie, ainsi que celle de son tatouage sur l'intérieur de son poignet droit.
- Ross a raison, ajouta Eames lasse. On a besoin du coup de main de l'USV.
Elle observa son partenaire silencieux se pencher vers le dernier dessin qu'Aliénor avait terminé avant qu'ils n'aillent déjeuner. Cette fois-ci il n'y avait pas de petite fille mais des personnages tracés en rouge tous barrés avec d'épais traits noirs. Ses gestes en dessinant avaient été empreints d'une certaine rage. En l'observant, Bobby et elle avaient été assez surpris d'une telle fureur soudainement exprimée.
Son partenaire posa un doigt sur la photo du tatouage.
- Trente-sept, lut-il.
- A quoi penses-tu ? Demanda Alex en reconnaissant le signe qu'une réflexion commençait à jaillir dans l'esprit de son coéquipier.
- Trente-sept, répéta-t-il. Un numéro comme sur une liste. Un tatouage pour identification.
Bobby se retourna. Quelque chose s'était troublé dans son regard. Il alla s'asseoir sur ses talons à côté d'Aliénor puis posa une main sur sa joue avant de lui prendre délicatement le poignet droit. Il passa ses doigts sur le tatouage.
- Ce n'est pas seulement une identification, Eames, déclara Goren d'un ton sombre. C'est aussi une unité. C'est ce qu'Aliénor a voulu nous dire par son dessin. Elle n'était pas toute seule. Il y a ou il y eu trente-six enfants avant elle.
Eames déglutit, ayant cette forte impression qu'ils étaient pris dorénavant dans un engrenage dont ils ne maîtrisaient aucun rouage.
