Chapitre 10


Eames referma la porte de sa chambre d'hôtel derrière elle puis lâcha ses sacs sur le lit. Elle fouilla la poche de son manteau pour en retirer son portable puis l'enleva pour le poser à côté du reste de ses affaires. Elle consulta ses messages et fut quelque peu déçue de ne toujours pas avoir de nouvelles de Bobby. Il devait être occupé, lancé à corps perdu dans l'enquête -encore plus de coutume sans et pour Aliénor. Alex hésita quelques secondes avant de céder à sa pulsion. Elle envoya un message à son partenaire pour l'avertir qu'elle était bien arrivée à destination. La chose faite, elle roula des épaules d'avant en arrière dans un mouvement circulaire afin de détendre sa nuque et ses épaules. Le voyage avec Olivia s'était fait en grande partie en silence après avoir épuisé le sujet de leur affaire. Ce fut loin d'être désagréable. Elle avait l'habitude de rouler avec un partenaire silencieux, plongé dans la lecture des rapports ou de ses livres.

Alex avait conduit la moitié du trajet avant que Benson insiste pour prendre le relais au volant. En s'installant à la place de Bobby, puisqu'elle avait pris leur véhicule de fonction, pour s'occuper au début de cette inactivité forcée, elle avait étudié le contenu du vide-poche. Elle y avait trouvé des feuilles noircies de notes en partie codées, un roman et un livre sur la psychologie avec de nombreux post-it annotés pour marquer les pages. Ce n'était pas un oubli de son partenaire. Il les laissait là, en secours, s'il n'avait pas ou plus de rapport à étudier de leur enquête en cours, pour s'occuper durant leurs longs trajets ou s'ils se retrouvaient bloqués par le trafic. Elle avait reposé tout à sa place soigneusement, avant de se morfondre dans le siège, peu habituée à n'être qu'un passager dans son propre véhicule.

La détective scruta l'écran de son téléphone afin de regarder l'heure qu'il était, avec toutefois une faible lueur d'espoir que son partenaire ait répondu. Il était vingt et une heures passées et elle n'avait toujours rien de sa part. Il était convenu avec Olivia qu'elles se retrouvent pour un dîner rapide dans le restaurant d'à côté. Eames défit rapidement son sac, sortit sa trousse de toilette avec ses vêtements pour la nuit, puis alla les déposer dans la salle de bain. Elle reprit sa veste et quitta sa chambre par un claquement de porte.


Benson fit un signe de la main à Alex qui la cherchait du regard dans la salle bondée. Elle s'était installée à une table et avait apparemment pris l'initiative de lui commander une boisson. Une bière fraîche l'attendait sagement à sa place. En attrapant son verre avant de s'asseoir, Alex avait conscience d'être malpolie. Cependant elle avait une très forte envie d'alcool depuis la lecture du rapport de Rodgers. Elle avala une longue gorgée, sentant immédiatement une chaleur diffuse se répandre en elle, bien qu'elle aurait préféré une boisson un peu plus forte. Elle se laissa choir sur sa chaise, satisfaite. Benson ne commenta pas mais l'expression de son regard indiqua à Eames qu'elle comprenait parfaitement ce qu'elle traversait.

- Merci Olivia.

L'inspectrice de l'USV hocha simplement de la tête et elles plongèrent toutes les deux la tête dans le menu. Alex arrêta rapidement son choix.

- J'ai eu Munch, fit Benson en reposant sa carte. Il y a environ un quart d'heure. Aliénor est à l'hôpital et les services sociaux ont pris le relais de votre partenaire. Il est à l'heure actuelle en train de visionner des vidéos de caméras de surveillance situées dans le périmètre du lieu où vous avez trouvé l'enfant.

Bien que contrariée de n'avoir toujours pas de nouvelles de son partenaire, Eames l'imaginait pourtant parfaitement assis à califourchon sur une chaise à roulette. Il aurait le col de sa chemise ouvert et sa cravate dépasserait légèrement de sa poche. En affichant un air studieux, la télécommande à la main, il chercherait la moindre trace d'Aliénor sur les images. Alex ouvrit la bouche mais se reprit au dernier moment de demander à Benson si Munch lui avait raconté comment s'était passée la séparation entre Bobby et Aliénor. Elle s'inquiétait de l'état d'esprit dans lequel était plongé son partenaire.

- Il cherche à retracer le parcours d'Aliénor, raisonna Eames avant de boire une nouvelle gorgée de sa bière. Il va examiner chaque image pour trouver des indices ou des témoins qui l'auraient aperçu afin d'établir une zone où concentrer les recherches du lieu de sa captivité.

- Elle devait, vu son âge et sa forme physique, provenir très certainement d'un périmètre restreint.

Alex acquiesçait lorsqu'un serveur arriva pour prendre leur commande.

- Cela fait combien de temps que vous faîtes équipe avec Goren ? Demande Benson après qu'elles aient terminé de dicter leurs choix.

- Bientôt sept ans. Et vous, avec Munch ?

Avec un petit rire, Benson secoua la tête.

- Oh que non ! Munch n'est pas mon partenaire régulier. Stabler est en congés.

- Le petit chanceux !

A la manière de triturer sa fourchette, Eames sut immédiatement que Benson cherchait la manière d'aborder le sujet qui la préoccupait. Elle soupira. Tout en croisant les bras, elle se laissa aller contre le dossier de sa chaise.

- Allez-y Olivia. Qu'on en finisse une bonne fois pour toute. Ce sont les rumeurs sur mon partenaire qui vous inquiètent tant ?

Benson hésita, puis se lança.

- Écoutez Alex, s'exprima t-elle avec franchise, vous me semblez être une personne rationnelle qui ne serait pas restée autant de temps avec lui s'il était vraiment aussi instable et associable comme on peut l'entendre.

Eames leva le menton.

- Mais…

- Mais, reprit Olivia, il y a eu votre enlèvement.

Alex haussa des épaules, l'air désinvolte.

- Bobby a cru un instant me retrouver morte dans le coffre de ma voiture garée dans le parking du quartier général. Quel flic n'aurait pas pété les plombs dans cette situation ?

- Je vous le concède, seulement…

Les traits un peu plus durs qu'à son arrivée, Alex coupa la parole à Benson :

- Vous ne connaissez pas Bobby comme je le fais. C'est un flic brillant. Oui, il a sa manière, un peu particulière et le plus souvent extravagante, de mener les enquêtes. Je vous le concède, cela a été difficile pour moi, au début de notre partenariat. J'ai été habituée à travailler de manière plus conventionnelle et je crois qu'il pensait sincèrement que je n'allais pas rester comme ses précédents coéquipiers avant moi. Nous avons dû nous regarder comme deux chiens de faïence lors des premiers mois. J'ai même formulé une demande pour changer de coéquipier. Et puis, Bobby est arrivé un matin avec une tasse de la forme du Père Noël entre les mains. Il l'a déposé sur mon bureau sans un mot. Cela peut vous paraître ridicule, voire insignifiant, mais avec lui, chacun de ses gestes parle beaucoup plus que des mots.

Eames marqua une longue pause. Cette histoire lui provoquait une douleur au cœur.

- Quel message a-t-il voulu vous faire passer avec cette tasse ? Demanda Benson avec curiosité et une certaine forme d'impatience.

- J'ai réalisé que cela faisait pratiquement six mois que je travaillais avec lui et que j'étais la première de ses partenaires à tenir aussi longtemps.

- Il vous a témoigné de la reconnaissance, en conclut l'inspectrice de l'USV.

-Non. C'était à mon sens plutôt un geste pour me montrer qu'il était dorénavant prêt à faire des efforts pour venir à moi, pour construire notre partenariat. C'est ainsi que j'ai décidé de lui laisser sa chance en retirant ma demande. Je ne regrette pas une seule seconde de m'être accrochée. Bobby est le meilleur partenaire que j'ai eu jusque-là dans ma carrière.

- Vous lui avez dit pour votre demande ?

Un voile de tristesse passa dans les yeux de Eames. Elle fit tourner son verre sur la table. Benson la regardait avec intensité.

- Je n'ai jamais pu être honnête avec lui sur ce sujet. Du moins jusqu'à ce qu'il l'apprenne l'année dernière. Un avocat a voulu le décrédibiliser sur une enquête en me faisant lire à la barre la lettre que j'avais écrite pour effectuer ma demande.

Le regard de Benson s'adoucit.

- Je suis désolée.

- Je sais que Bobby en a été blessé, continua Eames. Et au lieu de m'en faire porter le blâme, il le porte. Il m'a juste dit qu'il était content que j'ai changé d'avis. On n'en a plus jamais parlé.

- Il a certainement ses raisons...

- C'est ça son problème ! Gronda Eames avec soudainement un brin de colère. Il trouve toujours des raisons pour porter tous les fardeaux comme si c'était une peine à purger qu'il doit s'infliger à lui-même !

Les deux détectives restèrent silencieuses pendant quelques minutes durant lesquelles le serveur leur servit les plats commandés.

- Si vous laissez à Bobby une chance, reprit Eames, une fois son calme retrouvé, il en fera de même de son côté pour que vous puissiez le connaître. C'est pour cela qu'il est plus à l'aise avec les enfants. Ils ont beaucoup moins de propension à le juger comme peut le faire un adulte.

- Comme je l'ai fait cet après-midi, se rappela Benson avec un air contrit.

- Oui, le braquer comme vous avez pu le faire n'est jamais une bonne idée. Surtout en l'accusant de n'avoir pas pris soin d'Aliénor.

Benson grimaça de culpabilité.

- J'ai observé votre partenaire s'occuper d'Aliénor. Il est patient, doux et très protecteur avec elle.

Alex se rappelait d'avoir ressenti la colère de son partenaire comme une onde de choc lorsqu'il avait découvert en même temps qu'elle les abrasions qui couvraient quasiment chaque centimètre de peau d'Aliénor. Une colère bien différente de toutes celles qu'elle lui avait connues et qui l'avait transformé en un gardien. Elle préféra garder pour elle l'attachement que son partenaire avait développé envers la fillette. Cette nuit, lorsqu'elle avait vu Bobby réconforter Aliénor de ses cauchemars, une autre vision de son partenaire s'était imposée à elle. Celle d'un père. Bobby était devenu un père. Un parent qui réconfortait son enfant en l'enveloppant d'un amour dont il ne connaissait l'existence que par ouï-dire. Ce même amour qu'il n'avait pas été certain d'éprouver ou même capable d'offrir à ce petit être lors de son apparition dans sa vie.

- Bobby est très empathique avec les victimes, expliqua Eames. Encore plus avec les enfants. Les rumeurs qui circulent ne tiennent vraiment pas compte de l'homme sensible et généreux qu'il est.

Olivia fronça des sourcils.

- C'est une personne difficile à cerner.

Alex pensait sincèrement que Benson ne comprendrait jamais la complexité et les nuances de fonctionnement de Robert Goren. Pas comme elle qui possédait quelques une de ses clefs, comme l'enfance compliquée qu'il avait eu et qui avait posé les fondations de cet homme qu'il était aujourd'hui.

- Comment est-ce de travailler avec lui ?

Alex cligna des yeux, surprise de la question, puis sourit.

- C'est très loin d'être ennuyeux. C'est un véritable show man dans la salle d'interrogatoire. Parfois c'est agité lorsque vous avez juste au-dessus de votre tête le chef des détectives et un Bobby qui aime défier l'autorité lorsqu'il pense que cela est nécessaire.

Olivia leva son verre pour clore cette conversation. Alex trinqua avec elle, mettant le sujet épineux de son partenaire loin derrière elles.


Eames s'écroula avec bonheur sur son lit d'hôtel, une fois sa douche terminée. Ce lit était bien plus confortable que la couchette dans laquelle elle avait dormi la nuit dernière. Elle se glissa entre les draps, ravie d'avoir finalement passé une soirée agréable avec Olivia, une fois clos pour de bon le sujet de son coéquipier. Cela faisait un moment qu'elle n'avait pas passé une soirée hors du bureau, et encore moins sans la compagnie de Goren ou de sa famille. Elles avaient certes parlé boulot, de leur enquête en cours, avant d'échanger sur leurs parcours professionnels dans la police et des difficultés qu'elles avaient rencontrées. Mais c'était bien pour une fois de discuter avec une flic et une femme comme elle qui comprenait parfaitement la vie qu'elle menait.

Alex attrapa son téléphone pour programmer son réveil et bailla, soudainement écrasée par la fatigue. Elle vérifia ses messages et fut vexée de n'avoir ni réponse, ni nouvelle de son partenaire, même si elle savait pertinemment comment il pouvait être. Elle était inquiète pour lui. Cela avait dû être difficile pour lui de laisser Aliénor. Il s'était rapidement attaché à elle comme si cela avait comblé un creux en lui. Elle ne l'avait jamais vu autant lumineux ces dernières heures que durant tout leur partenariat.

Se calant un peu plus contre les oreillers, Eames ouvrit la galerie de son portable. Elle voulait regarder quelques photos de son neveu qu'elle avait prise lors du réveillon de Noël pour écarter un temps les images glacées des marques laissées par les coups sur le corps d'Aliénor. Le premier cliché qui apparut sur l'écran de son téléphone fut celle de cette scène qu'elle avait photographiée à l'insu de son partenaire après avoir tiré le portrait de la fillette pour l'envoyer aux fédéraux. Bobby était accroupi près de la fillette installée sur le fauteuil jaune. Il était devenu pour elle sa figure d'attachement dont elle recherchait sans cesse sa proximité et son réconfort. Même si Alex avait aimé les voir interagir tous les deux, leur attachement devenait trop fusionnel. Elle n'était pas un monstre d'indifférence. Elle comprenait la tendresse et l'admiration que Bobby éprouvait pour la fillette. Peut-être aurait-elle agit de la même manière si c'était elle qui avait réconforté Aliénor à l'église ? Toutefois, elle se demandait si la réaction de Bobby n'était pas une réponse à sa propre histoire personnelle. Comblait-il inconsciemment les vides vécus de sa relation avec sa mère ou son père ?

Le téléphone se mit soudainement à vibrer entre les mains d'Alex, puis à sonner. L'écran indiquait que l'appel entrant provenait de Bobby. Elle laissa sonner plusieurs fois et prit la communication juste avant que le répondeur prenne le relais. C'était une mesquine vengeance pour l'avoir ignorée jusque-là, elle en avait bien conscience.

- Tu sais l'heure qu'il est, Bobby ? Lança-t-elle avant qu'il ne puisse dire un seul mot.

Goren bégaya et elle sut qu'il cherchait une pendule des yeux pour connaître l'heure.

- Désolé Eames... Tu... Je...

Alex soupira.

- C'est bon, Bobby. Comment ça se passe au bureau ? Et avec Munch ?

- Bien. Il me fait souvent penser à toi. Vous avez le même sens cynique, lui et toi.

- Oh ! Envisageriez-vous de me remplacer à la fin de l'enquête, détective Goren ? Plaisanta Eames, ravie que cela avait l'air de bien mieux se passer avec Munch que sa remplaçante lors de son congé maternité.

- Jamais ! Se défendit vivement Goren. Tu es…

Irremplaçable ? Précieuse ? Pratique ? Inestimable ? Elle se mordit la langue. Goren était un grand maître des mots et pourtant dès qu'il était mal à l'aise, il bégayait, incapable de former une phrase complète. Elle laissa planer le silence quelques secondes sans le relancer. C'était déjà trop inconfortable pour eux comme discussion de toutes manières.

- Vous avez du nouveau ? Finit-elle par demander.

- Nous avons récupéré les vidéos de surveillance dont je t'ai parlé ce matin, répondit Bobby ayant retrouvé son assurance puisqu'il parlait de l'enquête. Munch et moi avons commencé à les visionner.

- Et cela donne quoi ?

- Pour le moment, nous avons identifié Aliénor sur quatre vidéos dont celle de la caméra des feux de circulation du carrefour où est située l'église. Celle-ci l'a filmé traverser la rue. Nous avons donc l'heure de son arrivée. Elle est entrée dans l'église aux alentours de onze heures, soit trois heures avant que nous arrivions. Avec Munch, nous remontons la piste pour restreindre le périmètre à quadriller.

- Et comment ça c'est passé avec Aliénor ? Ne put s'empêcher de demander Eames.

- Compliqué, finit par déclarer Goren après quelques hésitations.

Alex sut que c'est tout qu'elle réussirait à obtenir comme information de sa part sur la façon dont il vivait la séparation avec la fillette. Elle aurait voulu lui dire qu'il était normal de trouver ça dur, qu'il avait le droit d'éprouver de l'inquiétude et de la tristesse, qu'il n'avait pas à culpabiliser de laisser Aliénor derrière lui.

- Et toi, comment ça se passe de ton côté ?

Eames soupira intérieurement face à la technique peu subtile de son coéquipier pour la détourner du sujet de la fillette.

- Plutôt bien malgré qu'Olivia m'a obligé à lui laisser le volant ! J'ai dû m'assommer avec un de tes énormes livres pendant le reste du trajet !

Elle sourit lorsqu'elle entendit son coéquipier rire. Elle aimait tellement entendre ce son de sa part.

- En effet, constata-t-il, tu dois bien l'aimer.

Eames se surprit à penser que la présence physique de son partenaire lui manquait. Elle avait appris ces dernières années à faire avec sa masse imposante, d'être toujours entourée par lui que ce soit par sa chaleur ou son odeur. Brusquement, elle se sentait bien seule à l'idée d'être séparée de lui par des centaines de kilomètres. Ils ne pourraient débarquer l'un chez l'autre dans l'heure qui suit à la recherche d'un peu de compagnie. Alex prenait conscience que discuter par téléphone avec son partenaire ne semblait pas être assez satisfaisant ou peu suffisant pour combler le vide de son absence à ses côtés.

- Je dois y aller, reprit Bobby après un silence confortable. Munch revient. Bonne nuit Eames.

Alex n'eut pas le temps de lui répondre car il venait de raccrocher. Elle posa son téléphone sur la table de chevet, à côté de son arme de service, puis éteignit la lumière. En remontant les draps sur ses épaules, elle murmura un « bonne nuit Bobby » et se laissa sombrer dans le sommeil.