Chapitre 11


A cette heure si matinale, l'hôpital commençait tout juste à bourdonner d'activité. L'insigne accroché au revers de son manteau, Goren offrit un sourire charmeur aux infirmières, puis passa sans s'arrêter devant leur poste. Il savait où aller. Sans se préoccuper d'être présent en dehors des heures de visites ou d'obtenir l'autorisation, il fit coulisser la porte d'une chambre. Celle-là même où il avait dû, bien malgré lui, laissé Aliénor. Sans faire de bruit, il s'approcha du lit. Il y trouva une petite fille agitée dans son sommeil. Bobby ressentit aussitôt le besoin de poser la main sur sa joue. Celle-ci était chaude. Cela eut pour effet de calmer son angoisse persistante. Elle respirait. Elle était vivante. Elle allait bien.

Bobby regarda Aliénor dormir, trouvant de la sérénité dans la façon dont son ventre descendait et montait au rythme de sa respiration. Il sourit de la façon dont ses mains agrippaient la cravate bleue pour cajoler le bout de son petit nez. Il en oubliait ses préoccupations, ses responsabilités et ses soucis.

Après avoir écarté une boucle brune du visage de la fillette, Bobby ramena une chaise près du lit, se débarrassa de son manteau sur le dossier, avant de s'y asseoir en déboutonnant sa veste. Satisfait de n'avoir pas de message en consultant l'écran de son téléphone, il le laissa retomber dans sa poche. Il croisa les jambes pour en faire un L afin de s'en servir comme soutien pour son conférencier et l'ouvrit. Il farfouilla dans les papiers qu'il contenait. Il fallait qu'il poursuive la rédaction de son rapport d'enquête.

Goren avait visionné toutes les vidéos de surveillance avec Munch jusqu'à minuit passé. Ils avaient échangé sur leurs découvertes avant d'envoyer une sélection d'images au labo. Après cela, il s'était décidé à rentrer chez lui -en grande partie par manque de linge propre dans son casier- pour s'endormir à moitié habillé dans son lit. Il s'était réveillé trois heures plus tard en sursaut de ce cauchemar récurrent devenu son propre enfer personnel. Une boucle infernale où il ne cessait de retrouver sa partenaire mutilée dans le coffre de sa voiture. Il arrivait toujours trop tard, Eames n'ayant plus aucune étincelle de vie en elle.

Une fois prêt pour la journée, Bobby s'était rapidement sauvé de chez lui pour fuir les derniers vestiges de son mauvais rêve. Marcher lui faisait toujours du bien. Cela lui permettait de concentrer son entière attention sur la recherche d'une solution à un problème de logique. Il y trouvait une certaine forme d'apaisement. Mais pas ce matin. Il n'arrivait pas à gérer la responsabilité de la blessure affective et émotionnelle qu'il avait infligée à Aliénor. L'abandon qu'il lui avait fait ressentir. Goren s'était demandé s'il n'y avait pas une autre manière de procéder, que celle dont tout le monde semblait se satisfaire, à part lui : mettre la fillette dans le système de l'assistance sociale. Il n'y avait que l'intérêt d'Aliénor qui comptait et qu'il désirait servir. Il ne la laisserait pas sans défense dans ce monde. Il se battrait contre le système s'il le fallait.

Alors au lieu de s'arrêter au One Police Plaza pour commencer son service, Goren avait poursuivi son chemin sur quelques blocs pour se retrouver devant le Presbytarian. Il ne voulait pas réfléchir aux conséquences de sa visite. Il ne pensait qu'à respecter sa promesse envers Aliénor, au bonheur de leurs retrouvailles, pas aux complications qu'il allait engendrer lorsqu'il lui faudra une nouvelle fois la laisser.

Relisant quelques feuilles de notes, Goren s'empara de son crayon pour poursuivre la rédaction de son rapport. Au bout de quelques minutes de griffonnage, son attention fut attirée vers le lit. Aliénor commençait à remuer. Il releva la tête et observa une petite fille se réveiller. L'air perdu, elle s'agita, se frotta les paupières encore alourdis par le sommeil avant de se rendre-compte de sa présence. Elle se figea et ouvrit grand ses yeux verts. Aliénor le regarda avec intensité.

- Hey ! La salua Bobby avec un sourire rayonnant sur les lèvres.

Goren lui laissa le temps d'assimiler sa présence. Ce moment était délicat, voire très éprouvant pour elle. Elle l'avait regardé partir hier et là il réapparaissait d'un coup. Cela ne devait pas être facile pour elle de gérer tout ce qu'elle ressentait envers lui : la joie, la frustration, la peur d'une autre séparation, l'excitation. Son menton se mit à trembler et les larmes se formèrent dans ses yeux. D'une rapidité surprenante, Aliénor bondit hors du lit pour s'accrocher au cou de Goren. Le contenu du classeur de ce dernier s'éparpilla sur le sol mais il s'en ficha éperdument. Il serra tendrement Aliénor contre son cœur, respirant son odeur de bébé qui sentait toujours bon. Ses émotions tanguèrent une nouvelle fois, non pas comme s'il était ballotté dans la tempête habituelle de ses crises orchestrées par ses vieux démons comme la colère, mais plutôt comme si elles ondulaient délicatement, lui procurant un sentiment de sérénité à la fois précieux et déroutant. Ce fut Aliénor qui brisa leur étreinte. En reniflant, elle posa les deux mains sur les joues de Bobby, puis ses cheveux et enfin sur son torse, comme si elle avait besoin de ça pour s'assurer qu'il était bien réel. Bobby la laissa faire, puis s'agita de nervosité.

- Ally, je ne vais pas pouvoir rester longtemps, lui expliqua-t-il en lui passant une mèche de cheveux derrière l'oreille.

Il appréhendait de lui expliquer qu'il devrait partir à-nouveau sans elle, car elle devait rester à l'hôpital pour le moment avant que l'assistante sociale la place dans un foyer ou une famille d'accueil. Mais il ne voulait pas lui mentir. Il fallait qu'il lui explique simplement et distinctement pour lui assurer une meilleure compréhension de la situation avec les bons mots pour que la séparation se déroule avec plus de facilité et de douceur. Il espérait ne pas revoir ce sentiment d'abandon dans ses yeux. Aliénor commença à secouer de la tête, faisant valser ses longs cheveux bruns, pour lui exprimer son désaccord, puis se mit à agripper sa chemise afin de s'accrocher à lui.

- Je t'ai ramené quelque chose, Ally.

Goren fouilla dans la poche de sa veste et lui présenta le livre qu'il avait choisi pour elle en passant devant une librairie. Immobile, elle observait pourtant l'objet avec une curiosité affamée.

- C'est pour toi, déclara Bobby pour inciter la petite fille à lui prendre le livre des mains.

Aliénor hésita encore quelques secondes avant de lâcher sa chemise pour attraper l'objet. Elle regarda attentivement l'illustration qui servait de couverture. Il s'agissait d'une petite fille assise sur une caisse qui lisait entourée de piles de livres.

- Nous pourrions le lire ensemble, qu'en dis-tu ? Une partie de l'histoire à chaque fois que je reviendrais te voir.

C'était pour Goren une façon d'honorer sa promesse, de lui faire comprendre et la rassurer qu'il reviendrait autant de fois qu'il le pourrait. Qu'il ne l'abandonnerait pas. Aliénor commença à feuilleter le livre en s'arrêtant sur les pages où elle trouvait des dessins parmi le texte.

- Le livre raconte l'histoire de Matilda*, une petite fille extraordinaire à l'esprit magique, dévoreuse de livres, qui vit dans un monde bien trop petit pour elle.

Bobby pensait que le choix du livre était pertinent. Le récit illustrait la capacité des enfants à traverser la bêtise humaine et particulièrement celle des adultes, ainsi que de leur puissance et de leur supériorité. Peut-être voulait-il démontrer à Aliénor par ce biais-là qu'elle s'en sortirait comme Matilda, l'héroïne ?

- Alors Ally, tu veux que je te lise son histoire ?

Les yeux émeraudes d'Aliénor contemplèrent attentivement Goren. Ils brillaient d'un certain émoi. Bobby faillit détourner le regard au moment même où la petite fille lui restitua le livre entre ses mains. Elle quitta les genoux du géant pour retourner sur le lit. Soudainement attristé par cet éloignement, croyant être rejeté, Goren observa Aliénor soulever les draps. Il crut qu'elle cherchait à s'y cacher mais à la place elle sourit en trouvant sa cravate magique. Ce bout de tissu ne la quittait plus depuis qu'il lui avait offert. Elle la ramassa et retourna se blottir contre Bobby. Au bout de quelques secondes, elle releva la tête puis fronça des sourcils devant l'immobilisme de Goren. Celui-ci était un peu perdu par le tourbillon d'émotions qu'elle venait de lui faire vivre inconsciemment. Elle lui pointa d'un doigt le livre. Comprenant ce qu'elle voulait, Bobby se hâta de disperser son agitation pour passer un bras derrière le dos de la fillette afin de la maintenir contre lui et commença sans attendre la lecture qu'il avait promise.

- "Chapitre 1 : Une adorable petite dévoreuse de livres. Père et mères sont gens bien curieux. Même lorsque leurs rejetons sont les pires des poisons imaginables, ils persistent à les trouver merveilleux.", lit Bobby d'une voix douce avant de s'interrompre. Ally, tu m'arrêtes pour que je puisse t'expliquer si tu ne comprends pas, d'accord ?

Pour toutes réponses, Aliénor brandit un doigt autoritaire sur la page pour lui faire comprendre de continuer sa lecture. Bobby rit de cette réaction alors qu'elle se mettait à tortiller la bande de soie entre ses doigts tout en se caressant le nez avec. Avec du baume au cœur, il s'exécuta et poursuivit de lui raconter l'histoire de Matilda.


Il était à peine huit heures du matin lorsque Eames et Benson avaient franchi les portes du commissariat de Dover. Après les salutations d'usages, Eileen Davenport, commissaire, les avait priées de s'asseoir en face d'elle dans son bureau. C'était une femme brune d'une cinquantaine d'années avec un sourire éclatant dissimulant un air pas commode. Un de ses lieutenants, un homme appartenant à la même tranche d'âge que les inspectrices, avait tout l'air d'un suédois perdu dans le Delaware. Il était grand, blond avec des yeux bleus de la couleur d'un ciel d'été. Eames, très agacée, essayait pourtant d'ignorer le lourd regard scrutateur qu'il dardait sur elle depuis le début. Il avait posé un bout de fesse sur le bureau de sa patronne et écoutait sagement la conversation des trois femmes sans jamais intervenir. La veille, Ross avait passé à Davenport un appel dit de courtoisie pour s'assurer de son hospitalité envers ses deux détectives puisqu'elles n'étaient pas dans leur juridiction. Même si cela leur facilitait une partie de leur travail, il leur restait à convaincre la commissaire du bien-fondé de leurs investigations sur place.

Eileen Davenport se laissa aller en arrière dans son fauteuil, puis laissa planer le silence un long moment après que Eames et Benson eut relaté les dernières quarante-huit heures.

- Donc, vous êtes en train de m'expliquer que cette enfant, résuma le commissaire en prenant une photo d'Aliénor du dossier qu'Alex avait emporté avec elle pour appuyer son récit, selon toute vraisemblance a été prise en charge par les services sociaux de cet état lors du décès de ses parents. Et pourtant vous venez de la retrouver à New-York, il y a deux jours ?

Benson hocha de la tête pour confirmer. Davenport fronça des sourcils.

- Et qu'en disent les services sociaux ? Ils vous ont donné une explication ?

- Non, rétorqua Eames. Nous n'avons pas réussi à joindre la personne chargée de son dossier. Nous ignorons tout du parcours d'Aliénor pour le moment. C'est la raison de notre présence. Nous voulons l'interroger de vive voix et suivre la piste qu'elle peut nous fournir.

- A ma connaissance, nous n'avons eu aucune disparition d'enfant depuis un moment, ni plainte concernant les foyers ou des familles d'accueil, n'est-ce pas Goldwin ?

Le lieutenant haussa les épaules avec nonchalance.

- Nous cherchons juste à comprendre, reprit Eames, comment une fillette qui a à peine six ans peut se retrouver à New-York et se trouver dans l'état révoltant dans lequel mon partenaire et moi l'avons retrouvée. Vous avez vu les photos. Et je ne vous ai fait qu'un rapport succinct du rapport de notre légiste. Lisez-le attentivement et donnez-moi des arguments pour nous prouver que nous avons tort de ne pas approfondir nos recherches ici.

Irritée par les hésitations du commissaire, Eames se pencha au-dessus de la table de travail et attrapa les photos que Rodgers avait prise pour les étaler soigneusement l'une à côté de l'autre pour appuyer ses paroles. Les images étaient insoutenables. Chacune des meurtrissures et blessures exposait la violence qu'Aliénor avait subi.

- Écoutez, continua Alex, nous ne connaissons pas la région, et nous ne voulons empiéter sur le territoire de personne. Nous souhaitons, Benson et moi, juste un coup de main. Plus vite, nous aurons nos réponses, plus vite vous serez débarrassé de nous.

Davenport inspira profondément, analysant les deux femmes face à elle. Eames soutenu son regard sans faillir. Elle comprenait malgré tout son hésitation. Ce n'était jamais facile de laisser deux flics inconnus jouer sur son terrain de jeu qu'on gardait jalousement. Dans le meilleur des cas, ils repartaient bredouilles avec un minimum de dégâts, ou alors, ils soulevaient quelque chose faisant passer les flics du coin pour des incompétents dans le pire des cas.

- Madame, souhaitez-vous qu'on appelle notre capitaine pour qu'il vous assure une nouvelle fois qu'on ne mettra pas le Delaware à feu et à sang ?

L'inspecteur blond sourit, amusé par le ton de Eames qui se voulait courtois mais dissimulait un goût acerbe d'impatience.

- Commissaire, intervient-il. Nous ne pouvons qu'apprécier le respect de ces deux détectives de venir s'entretenir avec nous au sujet de leur enquête, avant de commencer quoi que ce soit sans nous avertir. De plus, elles viennent poliment nous demander notre soutien.

- Un bon point pour toi, Goldwin, lui accorda Davenport en se redressant avant d'ajouter à l'attention des deux détectives. Au moins, vous ne venez pas jouer aux cowboys en enfreignant toutes les lois du savoir-vivre pour fouiner sur mon territoire.

Eames se permit de respirer. Elle ne souhaitait vraiment pas avoir les forces policières de l'État contre elle. Elle voulait aller vite et bien, espérant retourner à New-York le plus tôt possible, même si elle diligenterait son enquête avec professionnalisme et assiduité.

- Bien ! S'exprima d'un coup Davenport en claquant les mains sur son bureau. Goldwin, puisque tu te proposes et que je ne t'ai pas fait venir pour rien, tu seras leur guide et leur ombre jusqu'à ce qu'elles quittent l'état en t'assurant qu'elles laissent tout bien propre derrière elles.

- Avec plaisir, Madame ! Lui répondit son lieutenant avec une joie non dissimulée.

La situation semblait étrangement l'amuser. Goldwin délogea son bout de fesse posé sur le bureau et d'un geste de la main incita les deux inspectrices à le suivre. Eames ramassa les pièces de son dossier pendant que Benson remerciait chaleureusement la commissaire de sa coopération. Puis elles quittèrent le bureau accompagnées de leur escorte. Silencieuses, les deux détectives suivirent Goldwin dans le dédale du commissariat qui bouillonnait déjà d'activité ; les équipes de nuit passaient le témoin aux équipes de jour. Il leur fit signe de patienter devant la porte d'un bureau. Il semblait le partager avec au moins trois de ses collègues. La pièce était encombrée de dossiers avec des murs remplis de portraits robots, d'avis de recherche, de cartes et de photos d'enquêtes encore ouvertes. Les quatre occupants avaient l'air de cohabiter avec la même résignation dans cet espace étriqué qu'ils ne devaient certainement jamais occuper en même temps. Il attrapa son manteau et emmena Eames et Benson à l'extérieur avant de leur demander où était leur véhicule. Eames lui montra du doigt un SUV noir garé un peu plus loin. Il eut le bon goût de s'installer automatiquement à l'arrière tandis qu'Alex se glissait dans son siège préféré, celui derrière le volant. Goldwin prit la parole en avançant la tête entre les deux fauteuils de l'avant, les portes à peine claquées.

- Davenport est un peu brute, mais c'est un bon commissaire. Si vous lui donnez des preuves concrètes, elle vous appuiera dans votre enquête. Et mettons les choses au clair tout de suite me concernant. Ne me baladez pas. Je suis peut-être pour vous les yeux et les oreilles de Davenport, mais je suis tout autant un enquêteur que vous deux. Je ne suis pas en recherche de publicité gratuite. Cette gamine sur les photos mérite qu'on lui rende justice. On est bon ?

Goldwin n'avait plus l'air d'être une personne joviale et accueillante. Son ton était rêche et les traits de son visage avaient durci. De plus, ses yeux ressemblaient à un ciel d'été qui venait de virer à l'orage. Eames et Benson se regardèrent l'espace d'une seconde pour s'accorder.

- On est bon, lui répondit Benson.

L'ambiance dans l'habitacle redevient subitement plus légère.

- Tant mieux, répondit Goldwin en s'installant plus confortablement sur la banquette arrière. Bon, dites-moi par quoi vous voulez commencer.

- Les services sociaux, imposa Eames. Je ne quitterais pas cet état tant qu'ils ne m'auront pas fourni une explication sur ce qu'est devenue Aliénor une fois qu'ils l'ont prise en charge au décès de ses parents. Si nous arrivons à retracer son parcours, nous arriverons peut-être à comprendre les circonstances qui m'ont amené avec Goren à la retrouver battue et violentée.

- Alors allons-nous amuser mesdames !

Goldwin avait retrouvé toute sa bonhomie. Un sourire charmeur sur les lèvres, il regardait avec insistance Eames. Cette dernière démarra le véhicule avec le sentiment que sa journée allait être plus pénible en sa compagnie qu'amusante.


* "Matilda" est un livre écrit par Roald Dalh et illustré par Quentin Blake, paru aux éditions Gallimard.