Chapitre 15


Alexandra Eames dut prendre sur elle pour ne pas taper du pied de frustration. L'entretien qu'elle menait depuis une dizaine de minutes lui semblait être une redite des deux précédents qu'elle avait menés. A chaque question posée, les réponses étaient quasiment les mêmes et n'apportaient pas plus d'éclaircissements. De plus, l'assistant social qu'elle cuisinait, un homme amorphe et blasé d'une cinquantaine d'années, faisait partie de ceux qui se victimisaient, n'assumant rien, tout en rejetant la faute sur tout le monde. Bobby aurait adoré lui retourner le cerveau, pensa Alex en essayant de retenir un sourire à cette idée pour rester impassible. Pourtant consciencieuse, elle prit des notes de son entretien en décidant d'y mettre un terme. Elle ne tirerait rien de plus de l'assistant social que des jérémiades. A peine après l'avoir remercié du bout des lèvres pour sa disponibilité, Eames lui tourna le dos pour s'en éloigner. En regagnant la salle d'archives dans laquelle elle avait passé la majorité de sa journée, elle aperçut la masse blonde de Goldwin dans l'un des box et hésita à le rejoindre avant de renoncer. Il avait cette tendance agaçante de chercher sans cesse son attention et de se pâmer dès qu'il l'obtenait. Bien qu'elle était curieuse de connaître les techniques du lieutenant pour interroger un témoin, elle n'irait pas lui donner cette satisfaction d'aller l'observer.

Après un déjeuner rapide, leur trio avait passé le reste de l'après-midi à continuer leurs recherches initiées ce matin. Ils avaient ratissé ainsi cinq années d'archives de la protection de l'enfance. Ces recherches avaient abouti à repérer sept enfants comme Aliénor "oubliés". Après avoir mis une stratégie en place sur les points essentiels qu'ils devaient aborder, ils s'étaient partagés les sept assistants sociaux dont les noms avaient été relevés dans les dossiers de ces enfants, pour aller leur poser quelques questions.

Eames pensait retrouver Benson dans la salle d'archives mais celle-ci était vide. Elle était donc la première à avoir terminé. Elle sentit la fatigue l'écraser d'un seul coup. La vigilance exacerbée dont elle s'était astreinte toute la journée pour s'assurer qu'elle ne loupait rien de sa fouille dans les archives la lessivait. Elle essaya de se relâcher pour éviter de puiser plus que nécessaire dans le peu d'énergie qui lui restait pour tenir le reste de la journée. Il restait beaucoup à faire. Alex s'adossa au mur, fouilla sa poche à la recherche de son téléphone. Elle avait un message de Barek lui demandant de ses nouvelles et un appel manqué de Ross. Elle appellerait son supérieur plus tard pour lui faire son rapport, voulant faire le point avec ses coéquipiers avant. Eames se décida à répondre à Bobby pendant qu'elle avait encore quelques minutes de tranquillité. Goldwin se pointa alors qu'elle rangeait son portable après avoir répondu à Barek.

- Du nouveau ? Lança-t-il, n'ayant pas loupé son geste.

- Rien de New-York en tout cas.

- Oh ! D'un petit ami alors ? Surenchérit-il ? D'un mari peut-être ?

Eames se renfrogna en croisant les bras sous sa poitrine. Ce n'était pas très raffiné comme approche. Il ne passait pas par quatre chemins pour se renseigner sur sa situation personnelle. Et s'il croyait qu'elle serait un livre ouvert, il se fourrait le doigt dans l'œil. Elle n'avait, bien sûr, pas honte de son statut à son âge : d'être veuve et sans enfants. Et que le seul homme avec lequel elle passait la majorité de son temps était son partenaire. Leur collaboration était finalement un peu comme un mariage. Ils se supportaient, s'aimaient, avaient leurs hauts et bas ainsi que leurs lots de concessions envers l'autre. De plus, Bobby était pratique dans un certain sens avec sa masse imposante combinée à ses quasiment deux mètres de hauteur. Il intimidait, bien malgré lui, la plupart des hommes qu'ils rencontraient. En ayant toujours son partenaire dans son sillage, Alex n'avait pas eu à repousser un membre de la gent masculine depuis un très long moment. Bobby le faisait très bien à sa place, la plupart du temps sans en être conscient.

- Goldwin, on se connaît à peine de quelques heures, soupira-t-elle.

- Et ? Répliqua-t-il peu dépité par la réaction de Eames. Vous ne vous amusez jamais peut-être au NYPD ?

- Pas moi.

Eames était déjà tombée amoureuse d'un flic, faisait partie d'une famille de flic et son partenaire actuel prenait une trop grande place dans sa vie pour qu'elle accepte et qu'elle veuille se lancer dans une histoire sans lendemain ou pas avec un autre flic. Sa vie, même, si elle était loin d'être parfaite lui convenait très bien.

- Olivia n'a pas terminé ? Fit-elle pour couper l'élan du blond qui s'apprêtait à lui poser une autre question.

Goldwin fut déçu qu'elle mette un terme à ses avances. Sa déception se lut dans l'effondrement de son brushing.

- Elle était au téléphone quand je l'ai croisé avant de venir vous rejoindre.

Le lieutenant s'effondra sur une chaise et bouda comme un enfant. Pour s'occuper, Alex rassembla les copies des dossiers des enfants et ramassa leurs notes pour remettre un peu d'ordre. Elle se demanda l'espace d'un instant dans quel état elle allait retrouver son bureau à son retour. Bobby pouvait mettre une véritable pagaille lorsqu'il était lancé dans une enquête qui le stimulait intellectuellement ou qui le prenait aux tripes.

- C'est le deuxième vrai et beau sourire que j'aperçois sur votre visage, Eames, lui fit remarquer Goldwin.

Les coudes sur la table, il l'observait désormais l'air rêveur, le menton posé dans l'une de ses paumes.

- Pardon ? Lui demanda-t-elle surprise pas sa remarque.

- Votre coéquipière, sans vous vexer, est beaucoup plus chaleureuse que vous. Vous êtes tel un roc, droite et dure. C'est une vraie carapace ! Pourtant celle-ci semble se fendre à chaque fois que vous souriez perdue dans vos pensées.

Eames se figea. Faisait-elle vraiment des choses inconsciemment lorsqu'elle pensait à Bobby ?

- Quelles étaient donc vos pensées, détective Eames ? Qu'est-ce qui rend votre sourire aussi merveilleux ? Quel mystère cachez-vous ?

- Rien qui ne vous intéresse, riposta Alex en s'assombrissant.

- Pas de mon point de vue. Vous savez, Alexandra Eames, c'est mon job de percer les secrets des gens. Et je dois dire que vous êtes une personne très intrigante.

- Goldwin...

- James, je vous en prie.

- Lieutenant, répondit Alex pour le contrarier et mettre une barrière entre eux. Ce que je suis, ma vie en dehors de cette enquête, ne vous concerne aucunement.

Il leva les mains en signe d'apaisement pour atténuer la colère froide de Eames.

- Ne le prenez pas mal, j'essaye juste de faire un peu plus ample connaissance.

- Arrêter d'essayer, tout simplement.

Une fossette se dessina sur la joue de Goldwin lorsqu'un sourire étira ses lèvres.

- Vous vous comportez de la même manière avec votre partenaire auquel vous êtes associée ?

- Non ! Claqua Eames, furieuse qu'il insiste. Lui au moins sait reconnaître les limites à ne pas franchir avec moi !

- Oh ! C'est un homme ! Répliqua le lieutenant en se redressant sur sa chaise, l'air réjoui. Vous êtes proches à quel point, tous les deux ?

Eames ferma les poings et essaya d'atténuer l'agitation en elle. Elle ne se reconnaissait pas. Elle était certes fatiguée et l'enquête qu'elle menait ménageait peu ses émotions, mais rien ne justifiait la facilité insolente avec laquelle Goldwin arrivait à profondément l'irriter. Elle se mit à regretter de n'être pas restée à New-York et de s'être laissée emportée par Olivia dans ce voyage. Elle aurait dû laisser sa place à Munch. Avec Bobby, elle savait à quoi s'en tenir, connaissait ses réactions emportées ou colériques. Elle pouvait agir en conséquence. Contrairement à sa situation avec Goldwin. Plus elle le contrait, plus il s'amusait à la pousser dans ses retranchements.

- Désolée de vous avoir fait attendre ! Notre substitut du procureur à l'USV voulait me parler au sujet d'une affaire et... S'exclama Benson en faisant irruption dans la pièce avant de s'interrompre brusquement.

Elle observa tour à tour Goldwin et Eames, sentant le tonnerre gronder entre eux. Si le lieutenant continuait à sourire comme le chat de Cheshire, Eames fulminait. Cette dernière, d'un geste rageur, attrapa ses affaires et ramassa sur la table la pile des copies des dossiers liés à leur affaire.

- Je vais prendre l'air ! Rugit-elle en sortant d'un pas lourd. Je vous rejoindrai au véhicule.

Benson s'interrogea sur ce qui avait pu faire sortir Alex de ses gonds. Elle qui avait pourtant l'habitude d'être le garde-fou de son partenaire. Olivia croisa le regard malicieux de Goldwin.

- Que lui avez-vous dit ? Lui demanda-t-elle sur un ton de reproche.

- J'essayais juste de faire un peu plus connaissance, s'amusa-t-il. Mais elle n'aime décidément pas être titillée sur un sujet en particulier.

L'inspectrice posa une main sur la table et pencha le buste vers le lieutenant.

- Allez-vous être un problème pour ma coéquipière ? Fit-elle en le regardant droit dans les yeux.

- Non, lui assura-t-il en abandonnant son air rieur. Je veux rester sur votre enquête.


Assis à l'intérieur du véhicule, Goren remercia son interlocutrice avant de raccrocher. Silencieux, il termina d'écrire les notes sur sa conversation sous l'œil attentif de Munch. Son crayon resta suspendu l'espace d'une seconde lorsqu'il croisa un regard apeuré et triste couché à jamais sur papier glacé. Il avait glissé une photographie d'Aliénor dans une des pochettes transparentes de son conférencier. Une image d'elle qui resterait à jamais dans les dossiers puis les archives du NYPD. Avait-il été ainsi lorsqu'il avait compris que sa mère ne serait plus jamais une maman comme les autres ? Bobby poussa un soupir. Laisser la fillette de nouveau à l'hôpital était un vrai déchirement, même s'il y avait un peu moins de larmes et d'agitations lorsqu'il devait la quitter, dorénavant qu'elle avait compris et assimilé le fait qu'il reviendrait la voir, qu'il ne la laisserait pas toute seule dans ce monde. Ce n'était qu'une gamine perdue et terrorisée. Un être humain et non qu'un dossier malmené par les rouages des différentes administrations sociales et judiciaires. Goren espérait que ces dernières ne broieraient pas Aliénor. Ses divagations furent brutalement interrompues par la sonnerie de son téléphone. Il gémit intérieurement lorsqu'il reconnut le numéro. Carmel Ridge. Avec une pointe de culpabilité, Bobby fit basculer l'appel sur sa boîte vocale. Il rappellerait plus tard en espérant sans trop y croire que sa mère ne lui en tiendrait pas rigueur. Il relut ses notes en diagonale pour savoir où il en était pour terminer de rapporter les détails de sa conversation téléphonique.

- Alors ? Demanda Munch en tapotant le volant de ses doigts.

Goren inspira avant de commencer à restituer ce qu'il venait d'apprendre :

- La maison que nous a indiqué Ally appartient à la société VDO. Elle gère un parc immobilier destiné à la location de courte ou longue durée. Du plus chic au plus modeste. Price, l'une des gestionnaires du parc, a loué l'habitation à la société dénommée Sauvion. Celle-ci une cliente régulière depuis un peu plus d'un an. Tous les deux mois, elle demande une location à VDO sous le prétexte d'y loger des salariés venus en formation en ville.

- Ce n'est donc pas la base opérationnelle, conclut John. Ce n'est qu'un point de chute éphémère pour les clients.

Goren acquiesça avant d'ajouter :

- Price m'a confirmé que Sauvion avait l'exigence que ce ne soit jamais la même location.

- Pour brouiller les pistes.

- Toutes les transactions se font exclusivement par mail. Price n'a jamais eu de contact physique ou téléphonique avec un des employés de Sauvion. Les séjours ont tous été payés intégralement par un virement bancaire. Les clefs sont récupérées par un simple coursier. Price nous envoie la copie de sa correspondance, des contrats ainsi que les informations du compte bancaire d'où provenait l'argent. Pour elle, tout est régulier et il n'y a jamais eu de problème.

- Et qui se cache derrière Sauvion ?

- Aucune idée pour le moment et il va nous être très difficile d'obtenir des informations sur celle-ci car elle a été visiblement immatriculée dans le Delaware.

Munch haussa un sourcil sceptique.

- C'est juste une coïncidence que la petite provienne du même état ? Ou bien un simple hasard que Sauvion y soit domiciliée afin de profiter de ses avantages confortables ?

Sans être de la brigade financière, Goren et Munch savaient parfaitement que l'état du Delaware faisait partie de ces paradis fiscaux pour les sociétés fictives. A mi-chemin entre New-York et Washington, cet état avait fait de l'évasion fiscale et de l'opacité des affaires son fonds de commerce. Son atmosphère confortable et stable en faisait pour les chefs d'entreprises une destination très prisée pour y créer sa société : des impôts faibles, une jurisprudence très favorable pour les actionnaires et une garantie que leurs secrets y seront parfaitement préservés. Les avantages indéniables que le Delaware avait en sa possession en comparaison des autres paradis fiscaux tels que les îles Caïmans ou les Bermudes étaient sa proximité et une réputation beaucoup moins sulfureuse que celle de ses semblables. En conséquence, le Delaware comptait bien plus de sociétés écrans que d'habitants.

- Je vais demander au service de juricomptabilité de s'y intéresser, reprit Goren. Et vraisemblablement, Sauvion n'est pas une société isolée. Elle semble faire partie d'un réseau.

- Un échiquier de sociétés écrans, en conclut Munch désappointé par cette perspective. Cela va être difficile de démêler cet imbroglio juridique pour en remonter le fil.

L'enquête prenait l'allure d'une poupée russe avec les ramifications juridiques et financières qu'ils venaient de découvrir.

- Ross est aussi en négociation avec le substitut pour des mandats, lança Goren, notamment de réquisition et de perquisition de la maison. Néanmoins, il apprécierait qu'on lui ramène quelque chose de plus solide pour appuyer le témoignage d'Ally afin de les obtenir.

Munch soupira.

- La parole de la petite devrait suffire pourtant. Elle n'a rien inventé.

Il plissa des paupières.

- On dirait qu'il n'y a personne.

Cela faisait plus d'une demi-heure que les deux inspecteurs observaient la maison, pointée par Aliénor plus tôt, de leur véhicule garé à quelques mètres. L'un et l'autre n'avait aperçu d'individu aux fenêtres. Ni d'allers et venues. Et encore moins une quelconque présence en l'absence de lumière à l'intérieur alors qu'il faisait nuit noire. Les deux hommes gardèrent le silence un moment, réfléchissant chacun de leur côté.

- Munch ? Se surprit à demander Goren. Que s'est-il passé à l'intérieur de ces murs ?

- Une maison des horreurs. Et nous en saurons bien trop après que la scientifique y soit passée pour nous réveiller la nuit jusqu'à la fin de nos jours.

Le ton lugubre de l'inspecteur de l'USV refusait tout commentaire ou question supplémentaire. Il changea légèrement de position sur son siège avant de se redresser.

- Ce n'est pas trop tôt ! Bougonna-t-il en apercevant deux silhouettes s'approcher de leur véhicule dans le rétroviseur. Ils reviennent enfin de leur petite balade.

Un vent glacial souffla dans l'habitacle lorsqu'une portière arrière s'ouvrit, laissant s'engouffrer deux individus qui s'installèrent sur la banquette.

- Un vrai froid de canard ! Lança Mike Logan en se frottant les mains pour les réchauffer.

Munch et Goren se retournèrent vers leurs passagers.

- Et il n'y a même pas un café chaud pour nous accueillir ! Geignit Logan. Alors qu'on vient de faire tout votre sale boulot ! Ce n'est pas très sympa les gars !

- La récompense après ton rapport, s'amusa John.

Goren avait appris que Munch et Logan se connaissaient par l'intermédiaire d'anciens coéquipiers. Wheeler se tortilla lorsqu'elle croisa son regard. Il savait qu'il l'intimidait et la mettait mal à l'aise pour une raison obscure pour lui, car face à ses suspects, c'était une inspectrice féroce qui ne lâchait rien.

- On a toqué aux portes comme vous le vouliez, commença à raconter Logan en retirant son calepin de la poche de son manteau. Le voisin de droite a aperçu il y a un peu plus d'une semaine l'habituelle camionnette de la société de nettoyage.

- Rien d'autre ? Demanda Goren, paraissant être déçu par ce que son collègue venait de rapporter.

Logan haussa des épaules.

- Malgré l'usure de mes chaussures, le reste des voisins n'ont rien vu, ni entendu quoi que ce soit de particulier.

Wheeler enfonça son coude dans les côtes de Logan qui grimaça.

- Aie ! S'écria-t-il en se frottant pour apaiser la douleur. Je gardais juste le plus croustillant pour la fin !

- Quel truc croustillant ? L'interrogea Goren d'un ton brusque en se penchant un peu plus.

- C'est la voisine d'en face, la charmante Madame Balcer, qui nous a été d'une grande aide. Elle nous aurait bien gardés pour le dîner afin de nous raconter tous les potins du quartier mais malheureusement Wheeler a décliné son invitation.

Mike offrit un sourire charmeur en réponse au regard noir de sa partenaire.

- Et ? Insista Goren qui commençait visiblement à s'impatienter.

- Et donc, continua Logan sans se presser, Madame Balcer a aperçu un van noir se garer en face en double file, il y a cinq jours. Elle a vu au moins un homme et une femme en descendre avec des enfants avant qu'elle n'aille répondre à son téléphone. Selon elle, des hommes n'ont cessé d'aller et venir les deux premiers jours. Celui où tu as trouvé la gamine, Goren, elle a entendu des cris dans la rue. D'une curiosité naturelle, Madame Balcer est allée jeter un coup d'œil à sa fenêtre. Elle a alors vu la femme qui criait sur deux hommes avec de grands gestes furieux sur le perron. Les deux hommes sont partis en courant et la femme est rentrée aussitôt se mettre à l'abri. Si elle n'a pas vu la femme quitté les lieux, ceux-ci selon elle sont vides depuis au moins quarante-huit heures.

- Quelle heure était-il lorsqu'elle a aperçut la dispute sur le perron ? Demanda Munch.

Logan se lécha un doigt et tourna les pages de son calepin pour trouver ses notes.

- Aux environs de onze heures. Madame Balcer s'en souvient parfaitement car elle s'apprêtait à aller regarder son feuilleton favori de la journée.

Goren et Munch se regardèrent.

- L'heure correspond avec l'apparition des deux hommes que nous avons repéré sur les vidéos, en conclut à haute voix Bobby.

- On dirait qu'ils ont paniqué, ajouta Munch lorsqu'ils se sont rendu-compte que la petite s'était échappée.

- Mais j'ai encore mieux ! S'enorgueillit Logan. Grâce à notre formidable vigie ravie de répondre à nos questions.

Munch lança un regard d'avertissement à Logan par-dessus ses lunettes de cesser de jouer avec les nerfs de Goren.

- Le même jour, un peu avant la dispute, elle est certaine d'avoir aperçu une petite fille brune portant un vêtement blanc sale dans la rue lorsqu'elle a jeté un coup d'œil par sa fenêtre. L'enfant se tenait en bas des marches du perron de la maison que Aliénor t'a désignée, Goren. Madame Balcer l'a vu soudainement se mettre à courir avant qu'elle disparaisse de son champ de vision.

- Si un doute pouvait être maintenu que la petite ait pu désigner la mauvaise maison, énonça Munch avec sourire, il vient d'être balayé par cette chère Madame Balcer.

- Il faut que l'on rentre au OnePP, fit Bobby. Il faut que je parle au substitut pour accélérer les procédures d'obtention des mandats.

- On vous file un coup de main ? Se proposa Logan. Avec Wheeler, nous n'avons rien sur le feu pour le moment de notre côté.

- D'accord. On se rejoint au bureau.

- Tu nous dois un café Goren ! Et un bon ! Réclama Logan, paraissant aimer pouvoir importuner le géant. Tu l'as déjà oublié ?

Il y eut un silence ou du moins un blanc dans la conversation. Seul Munch remarqua le tremblement de la jambe de Goren, comme si celui-ci exprimait inconsciemment son ennui ou sa contrariété.

- Après cette affaire, finit par répondre Bobby après un moment d'inconfort. Avec Eames.

- Ça marche ! S'exprima un Logan ravi d'avoir eu gain de cause. Je me ferais un malin plaisir de te le rappeler si jamais tu l'oublies.

Goren se surprit à apprécier Logan et la poignée de main échangée avec lui. Chacun avait ses aprioris sur l'autre, mais ils commençaient enfin à les dépasser. Sans doute grâce à leurs coéquipières. Eames et Barek les avaient obligés à les retrouver autour d'un verre après l'affaire du Juge Garrett. Ils avaient parlé de l'enquête puis des anciennes, et légèrement tous éméchés avaient fini par rire aux histoires invraisemblables de Logan. Bien qu'ils avaient chacun un caractère loin d'être facile, ils avaient appris à se respecter l'un et l'autre.

- On y va Wheeler ? Demanda Mike à sa partenaire, la main sur la poignée.

Elle hocha de la tête et le suivit aussitôt sa portière claquée.


Le bureau de Goldwin étant trop petit et trop encombré, il fut décidé par celui-ci de prendre possession du seul local qui semblait bien vouloir l'accueillir en compagnie des deux inspectrices, soit une salle d'interrogatoire. A la satisfaction de Eames, le lieutenant s'était tenu à carreau depuis qu'elle l'avait retrouvé avec Olivia à piétiner dans le froid à côté du véhicule après avoir raccroché avec sa sœur. Il arborait dorénavant le sérieux qu'elle cherchait dans ses congénères lorsqu'elle enquêtait. Il avait même joué son rôle d'hôte à la perfection en leur proposant tout un assortiment de boissons chaudes.

Tapotant de son crayon le bloc, Alex regardait les notes qu'elle avait prise durant les comptes-rendus de ses partenaires de leurs entretiens avec le personnel de la protection de l'enfance. D'un mouvement vif, elle traça un trait de séparation sur la feuille et écrivit la synthèse en quelques mots qu'elle en tirait. Un schéma et un mode opératoire semblaient se former dans son esprit. Les sept dossiers dénichés dans les archives étaient des enfants ayant tous le même profil que Aliénor. Ils étaient tous des orphelins, sans plus aucune famille, dont la fourchette d'âge se situait entre cinq et huit ans.

Sur la route, Benson avait passé un coup de fil au profiler et psychiatre du FBI avec lequel son unité collaborait régulièrement. Ensemble, ils avaient cherché chaque nom dans la base de données des fédéraux, recensant tous les enfants portés disparus du pays puis dans celle de l'ICSE. Ils avaient fait chou blanc, tout en ajoutant malgré tout un autre point commun entre tous ces gamins.

Autre point fascinant : ces sept enfants avaient eu un assistant social référent différent. Un moyen s'en doute pour brouiller les pistes pour ne pas attirer l'attention. Ils avaient tous raconté la même histoire que leur avait servi Levine. Chacun s'était vu mystérieusement retirer l'enfant dont il avait la charge par un mémo, à peine quelques jours après avoir obtenu leur dossier. Deux mémos avaient été retrouvés, l'un provenait d'un assistant social que Benson avait interrogé sur le dossier d'un petit garçon de sept ans dont il avait été responsable, il y a plus d'un an, l'autre étant celui de Levine. Les deux étaient signés par la mystérieuse Mona Smith qui ne devait être que le nom d'emprunt de celui ou celle qui kidnappait les enfants. Chaque employé avait trouvé étrange au début de se voir dessaisir du dossier sans pour autant aller chercher plus loin les raisons d'une telle décision ou la remettre en question, tant ils étaient débordés. L'administration était la plupart du temps une bien trop grosse machine huilée pour que de simples fonctionnaires émettent le moindre soupçon.

Il y avait une autre troublante coïncidence qui ne faisait qu'éveiller les soupçons de Eames. Tous les enfants avant de disparaître avaient été placés au sein du Foyer Saint Thomas. Comme Aliénor.

- Ces gosses auraient été volés ? S'étonna Goldwin. Pour quelles raisons ?

- Pour de multiples raisons, expliqua patiemment Benson. Trafic d'êtres humains, ventes d'organes, servitude ou bien la prostitution...

Eames retient une nausée face à l'énumération sinistre de sa partenaire. Malgré ses années aux mœurs, elle ne s'habituerait jamais à la bestialité et à l'atrocité des crimes que l'USV avait en charge, particulièrement lorsqu'il s'agissait d'enfants.

- Quelque chose m'échappe, reprit Goldwin assis de travers sur sa chaise, un bras jeté sur le dossier. Comment peut-on faire disparaître un enfant des circuits des services sociaux en laissant si peu de trace ? Cela parait inimaginable.

- Soit, intervenu Eames, c'est le même individu qui falsifie les mémos avant de s'occuper de récupérer les enfants au foyer, seul ou bien avec l'aide d'un complice. Dans tous les cas, il doit certainement avoir accès aux dossiers pour cibler les enfants, donc avoir une autorité indiscutable pour qu'on lui laisse prendre les enfants avec lui sans que cela pose problème, ni déclenche la moindre question.

- Nous ne devons plus seulement nous focaliser sur les services sociaux, fit Benson. Il semblerait que ce soit toujours le même foyer d'accueil qui est impliqué dans les disparitions. Nous devons commencer à nous interroger sur son rôle ? Ignore-t-il complètement la situation et ne sait rien de ce qui se passe en son sein ou alors joue-t-il un rôle plus actif ? Dans tous les cas, nous avons quelqu'un qui profite du système, qui en connaît parfaitement son fonctionnement et qui en exploite les failles.

Goldwin pencha la tête en arrière, les yeux dans le vague.

- Ok, mais votre gamine portait le numéro trente-sept et nous n'avons trouvé que sept autres gamins susceptibles d'avoir eu la même fatalité qu'elle. Le calcul n'est pas bon. Il nous en manque vingt-neuf.

- Nous ne sommes peut-être pas assez remontés dans les archives, expliqua Benson. Et les disparitions remontent à plus loin que nous le pensions. Ou alors nous sommes tombés sur quelque chose de plus vaste et d'étendu. Ces huit enfants ne sont peut-être que des cas isolés et ce numéro tatoué sur le poignet d'Aliénor nous mène en erreur mais je ne le pense pas.

- L'hypothèse d'un réseau pédophile est la plus plausible, selon vous Benson alors ?

- J'en suis de plus en plus persuadée. Prudent, organisé, sans être trop gourmand. Huit enfants prélevés en cinq ans, c'est trop et peu à la fois. Ce réseau préserve son filon et l'exploite avec modération. Si Aliénor ne s'était pas échappée, qui sait combien de temps, ce trafic aurait continué sans être inquiété ?

Le lieutenant fit une grimace de dégoût.

- Que voulez-vous faire maintenant ?

- Il faut que l'on vérifie les antécédents du personnel, de tous ceux qui ont accès aux dossiers des enfants et commencer en même temps à fouiller du côté du foyer Saint Thomas. Désormais que nous avons mis un coup de pied dans la fourmilière, il faut qu'on fasse attention à ne plus la brusquer sinon ceux qui sont derrière ce trafic vont se replier avant de disparaître.

- Très bien Benson ! S'exclama Goldwin en tapant ses deux mains sur la table avant de jeter un coup d'œil à sa montre. On verra tout cela demain !

Passé la surprise de la réaction du lieutenant, les deux inspectrices commencèrent à protester sa décision.

- Non, nous ne sommes pas à New-York ! Leur opposa-t-il fermement. Il commence à se faire tard et j'ai des choses à faire. S'épuiser à travailler une bonne partie de la nuit ne nous feras pas plus avancer. De plus, nous avons chacun des rapports écrits et oraux à rendre, alors faîte-les puis allez vous reposer. Revenez demain à sept heures. D'ici là, je vais essayer de nous dégoter un endroit un peu plus confortable pour travailler.

Goldwin se leva, bailla à s'en décrocher la mâchoire en s'étirant.

- Bonne nuit détectives ! Et pensez surtout à nous ramener le petit déjeuner !

Et il quitta la pièce sous le regard décontenancé des deux femmes. Olivia finit par sourire.

- Une personne intéressante, tu ne trouves pas Alex ?

Eames préféra ne pas réagir à la provocation de son équipière et se contenta de ramasser les dossiers étalés sur la table.