Chapitre 16


Installée sur son lit d'hôtel en tailleur, entourée des dossiers récupérés aux services sociaux, Eames était au téléphone avec Ross pour lui faire son compte-rendu des évènements de la journée. L'humeur du capitaine commençait tout juste à s'améliorer. Il lui avait vite et bien fait comprendre qu'il n'aimait pas être mis de côté et la tardiveté de son appel. Elle savait qu'elle avait abusé de sa patience. Néanmoins, elle avait préféré faire un léger détour par la salle de bain avant de s'y coller.

- D'accord, Capitaine, fit-elle en cherchant quelque chose de ses yeux autour d'elle. Oui, un instant, je prends de quoi noter.

L'inspectrice dénicha un crayon parmi les dossiers et retrouva son calepin.

- Allez-y.

Elle réussit à coincer le téléphone contre son oreille avec l'aide de son épaule pour prendre des notes, regrettant profondément l'absence de son coéquipier. Dans leur partenariat, c'est lui qui gérait leurs notes d'enquête.

- Oui, je vous envois mes rapports dès ce soir, je n'y manquerais pas. Bonne soirée à vous aussi Capitaine.

Libérée de sa première tâche, Alex soupira bruyamment lorsqu'elle entendit le bip sonore lui indiquant que Ross avait raccroché. Elle envoya un message à Benson pour l'informer que son supérieur avait été mis au parfum de leurs avancements dans l'enquête. Passant une main dans ses cheveux encore humides de sa douche, elle les repoussa vers l'arrière. Elle se mit à examiner les photos de ces sept gamins disparus, puis regarda celle d'Aliénor trouvée aux archives. Elle fouilla dans les papiers autour d'elle et trouva ce qu'elle cherchait. Un portrait que Rodgers avait pris de la fillette quelques heures à peine après l'avoir trouvé. Alex se mit à comparer les deux images. Exit les bleus et cet air terrorisé et triste à la fois, Aliénor avait été une petite fille pétillante de joie, un brin malicieuse avec ses longs cheveux bruns et ce regard émeraude lumineux. Elle n'était désormais plus que l'ombre d'elle-même. Puis Eames se laissa à-nouveau perdre dans la contemplation des sept autres visages. Il y avait ce petit garçon blond de sept ans, mignon comme un cœur avec sa bouille adorable ou alors cette petite fille de six ans brune coiffée de deux couettes offrant son plus beau sourire édentée à l'objectif. Tous des gamins brisés. Furieuse, Alex rassembla toutes les photos et les fourra à l'intérieur d'un dossier cartonné. Elle ne supportait pas ces visages souriants d'enfants alors qu'elle savait pertinemment que leurs sourires s'étaient effacés et leurs innocences perdues. Arriverait-elle à savoir ce qu'ils étaient devenus ? Arriverait-elle à les sauver ? Alex chassa la multitude de questions qui se bousculaient dans sa tête et alla déposer la pile des dossiers sur la table pour attraper son ordinateur portable afin de commencer à taper ses rapports. Elle se réinstalla sur le lit en calant son dos contre les oreillers.

Bien que cela soit la partie la moins aimée de son métier, Eames y trouvait un certain réconfort dans cette routine d'enquête. Elle n'avait jamais de mal à conceptualiser ses rapports d'enquêtes et résumés d'affaires avant de les rédiger. Elle commença à y consigner les détails de l'affaire, avant d'établir une chronologie pour y détailler tout ce qu'elle avait entrepris depuis hier. Cette chronologie établie, elle s'en servit comme fil conducteur pour sa déclaration d'officier, à savoir un résumé des mesures qu'elle avait prises. Absorbée par sa rédaction, Alex sursauta lorsqu'elle entendit Benson l'appeler à travers la porte avant d'y toquer furieusement.

De deux doigts sur le clavier, Eames utilisa le raccourci pour sauvegarder son travail avant de se débarrasser de l'ordinateur sur le côté pour aller ouvrir à sa coéquipière. Comme elle, Olivia s'était changée pour passer des vêtements un peu plus confortables pour le reste de sa soirée. Avec un sourire, elle lui colla un carton à pizza sous le nez. L'odeur fit aussitôt saliver Eames. C'était leur deal. Benson devait s'occuper de leur dîner pendant qu'elle se consacrait aux rapports.

- Il me semble que tu as bien besoin de recharger tes batteries, fit Olivia. Mais je ne te dérange pas au moins ?

- Non, lui répondit Alex en lui faisant signe de rentrer. J'étais sur les rapports.

Benson posa la pizza et un sachet en plastique sur la table en poussant les dossiers avant de retirer sa veste.

- Tu as terminé ?

- Quasiment.

- Veux-tu que je revienne plus tard ?

- Pour que la pizza refroidisse ? Grogna Alex en se sentant affamée. Non, les rapports peuvent attendre.

Olivia souleva le couvercle de la boîte et lui fit signe de se servir. Ce que Eames ne refusa pas en s'accaparant aussitôt une part. Elle en prit une bouchée avant même de s'asseoir sur une des chaises en remontant l'une de ses jambes contre son abdomen.

- Je vais te poser une question Alex, annonça Benson en sortant deux bouteilles d'eau du sachet. Ne le prends pas mal mais j'ai besoin de savoir.

Eames arrêta de mâcher et se tendit légèrement.

- Ce genre d'enquête est la plupart du temps difficile, même pour des enquêteurs chevronnés...

Alex leva la main pour stopper sa partenaire et avala ce qu'elle venait de terminer de mastiquer.

- J'ai travaillé aux mœurs, rappelle-toi, rétorqua-t-elle comme si cela pouvait tout expliquer et justifier.

- J'apprécie de travailler avec toi, Alex, lui confia Benson avec sincérité en s'asseyant. Mais j'aimerais savoir ce qu'il t'a pris pour te sauver comme tu as pu le faire aujourd'hui aux services sociaux.

Eames avait peu l'habitude de parler d'elle ou de se confier en dehors du cercle familial. Cependant avec Olivia, elle avait cette impression qu'elle pouvait le faire en toute sécurité. Elle commençait à comprendre pourquoi celle-ci restait à l'USV et le fait qu'elle y était depuis de si longues années, alors que tous les flics savaient que c'était l'une des unités les plus difficiles. Aucun flic n'en sortait vraiment indemne. Et cela valait l'admiration de Eames. Benson avait cette capacité innée d'écouter les gens, en prenant en compte leurs problèmes et leurs sentiments sans jamais porter de jugement, tout en donnant le sentiment d'être respecté.

- Goldwin... Finit par lâcher Alex d'un ton morne. Comme si tu t'en doutais pas.

Elle se délesta de sa part de pizza. Son appétit venait de la quitter.

- Tu lui plais, lui rétorqua Olivia.

- Il m'agace !

- Alex, c'est loin d'être une raison valable.

- Il m'a posé des questions sur ma vie personnelle puis sur mon partenaire. Et plus je refusais de lui répondre, plus il insistait !

- Il ne respecte pas tes limites.

- Exactement ! S'exclama ravie Alex qu'Olivia semblait enfin comprendre son point de vue sur l'exaspérant blond.

- Ou bien alors, ajouta calmement Benson, il appuie sur des points sensibles pour voir comment tu réagis.

Eames foudroya du regard sa coéquipière. Qu'est-ce qu'ils avaient tous à venir fouiner sa vie personnelle ? C'était sa vie privée. Elle en faisait ce qu'elle voulait tant qu'elle faisait son job correctement. Cela commençait à la hérisser tous ces potins désagréables, ces rumeurs qui étaient à leur apogée depuis son enlèvement.

- C'est un détective comme nous, ajouta Olivia pour essayer de tempérer la fureur d'Alex. Nous fonctionnons ainsi.

- Je ne suis pas un ses "putain" de suspects ! Éclata Eames. Je suis ici pour des raisons professionnelles ! C'est tout ce qu'il y besoin de savoir sur moi !

Alex se surprit à penser à Goren. Elle savait qu'il avait établi son profil qu'il réajustait de temps en temps. Il le faisait de manière silencieuse et avait toujours heureusement gardé pour lui le résultat de ses observations. Il ne se serait jamais permis de la confronter comme le faisait actuellement Olivia. Celle-ci garda le silence et Eames se sentit mal à l'aise de s'être emportée. C'était une de leur grande différence entre elles. Benson était beaucoup plus empathique qu'elle. Elle avait besoin de se connecter aux gens alors qu'Alex était plus analytique, sans doute plus froide dans ses approches d'enquêtes.

- Alex, déclara Olivia peu perturbée par son éclat de fureur, est-ce vraiment ton désir de protéger ta vie privée ? Et je le respecte. Ou te sens-tu importunée dès que quelqu'un s'intéresse d'un peu trop près à ton partenariat avec Goren ?

Eames se figea l'espace d'un instant avant de retenir un mouvement de la main afin d'attraper son pendentif entre ses doigts.

- Écoute, continua Benson, je sais ce que peut être un partenariat fort et intense, quelle image cela peut donner aux autres. Elliot et moi, nous n'avons pas été beaucoup épargnés. Mais quoi qu'il se passe avec Goren, et cela ne regarde que vous deux, ne laissez personne jouer avec ça. Je sais que je t'apprends rien mais vous devez l'un et l'autre être les plus intelligents, sinon cela vous détruira un jour ou l'autre.

Alex sentit une fêlure dans sa partenaire.

- Olivia...

Benson sourit, mais son sourire était un peu plus pâle que d'habitude.

- Nos partenaires sont des aimants à problèmes, n'est-ce pas ?

- En effet, répondit Alex, mais sans eux, nos vies manqueraient certainement de piquant.

Et elle se demanda si quelqu'un écoutait autant Olivia comme celle-ci pouvait le faire avec ses victimes.


Eames essayait de se concentrer sur les lignes de son livre de poche. Cependant cela faisait au moins une bonne dizaine de fois qu'elle relisait sans cesse le même paragraphe. Au diable ! Son pari avec Goren ! Elle lâcha son bouquin sur le sol et attrapa à la place la télécommande sur la table de chevet pour allumer la télévision. Le journal de onze heures était déjà commencé. Peut-être s'imagina Alex qu'il serait assez soporifique pour qu'elle puisse trouver le sommeil. Ce qui était loin d'être gagné au vu de la boule de nerfs qu'elle était malgré la fatigue de sa journée, ainsi qu'au regard de ce qui allait se passer dans quelques heures à New-York.

Ses pensées se dirigèrent instinctivement vers son partenaire. Même sans sa présence physique, son aura semblait planer autour d'elle. Où qu'elle aille, quoi qu'elle fasse son ombre était omniprésente. Comment sa vie pouvait-elle être si imprégnée de Goren ? Dans le moindre de ses recoins ? Depuis qu'Alex avait décidé de retirer sa demande de changement de coéquipier, c'était comme si un barrage avait cédé en elle, la laissant se noyer dans l'aura de Bobby. C'était finalement la seule personne, en dehors de sa famille, depuis la mort de Joe, qu'elle avait accepté d'inclure dans sa vie.

Peut-être devait-elle casser sa routine après cette affaire ? Lever le pied, du moins ce que le boulot pouvait lui permettre, et prendre un peu plus soin d'elle, ressortir et reprendre contact avec des amis qu'elle avait négligé ou perdu de vue. Faire en sorte que Goren ait moins d'emprise sur sa vie. En aurait-elle le courage ? Voulait-t-elle réellement avoir moins de Bobby dans sa vie ou bien était-ce l'exact opposé ?

Son enlèvement avait démontré à Alex qu'elle tenait bien plus à son partenaire qu'elle ne le croyait. Même s'ils étaient toujours Goren et Eames, deux détectives de la Major Case, Alex et Bobby avaient été légèrement ébranlés. Leur dynamique avait changé. Pas d'une manière brutale mais suffisante pour la questionner sur sa relation personnelle avec lui. Quelque chose couvait en elle depuis un moment. Bien avant son enlèvement. La graine avait patiemment germé, s'était transformée en embryon qui ne demandait plus qu'à s'épanouir.

Alex le niait. Elle refusait de prendre conscience de sa lente transformation. Tant qu'elle était dans le déni, cela ne pouvait pas être la réalité, une vérité concrète. Elle voulait garder l'idée du mirage que rien n'avait changé, que rien d'important se produisait en elle. Elle était loin d'être prête à en accepter les conséquences, de tout ce qui pouvait en découler. Cela impliquait trop d'incertitudes, trop de changements. Alex aimait sa vie. Elle s'y plaisait. Une possibilité d'évolution la terrifiait à vrai dire. C'était une prise de risque considérable si elle ouvrait les yeux. Il y avait trop en jeu. Tant que la balance pèserait du côté de ses peurs, de ses incertitudes et des pertes, Alex s'entêterait à rester sourde et aveugle. Elle s'interdisait de souffrir, de perdre ce qu'elle avait acquis ces dernières années.

Pour calmer son agitation, Alex chassa chaque pensée embarrassante et liée à cette fichue boîte de pandore ouverte l'été dernier. Elle les rassembla pour les camoufler sous un grand tapis, tel un vulgaire tas de poussières. Ainsi cachées, Alex arrêterait certainement d'y réfléchir ou d'y repenser et finirait probablement par les oublier. Concentrée sur le ménage mental qu'elle effectuait, elle sursauta brusquement lorsque son téléphone se mit à vibrer sur la table de chevet avant de sonner. D'un geste las, sachant que l'appel pouvait être important, elle décrocha sans vérifier préalablement son interlocuteur. Dès qu'elle entendit cette voix douce, son cœur lui fit l'effet d'avoir fait un tour de montagnes russes émotionnelles.

- Eames ?

- Bo... Bobby !

- Je ne te dérange pas, Eames ? S'inquiéta Goren. Je sais qu'il est tard...

- Jamais, Bobby. Tu le sais bien.

Alex se réinstalla plus confortablement contre les oreillers. Elle ne l'avouerait jamais à quiconque mais cela faisait à peine un jour qu'elle avait laissé son partenaire à New-York, et pourtant le manque de sa présence se manifestait comme un creux incomblable au niveau de son estomac.

- Avant de partir, Ross m'a dit qu'il t'avait eu au téléphone pour lui faire part de vos avancées.

C'était toujours le boulot entre eux, jamais rien de trop personnel. C'était un parcours bien fléché, sans beaucoup de hors-pistes, signe que cela deviendrait trop inconfortable alors pour chacun d'eux malgré leur proximité. Étaient-ils terrifiés d'explorer la vie de l'autre pour éviter de resserrer les liens entre eux ? Ou que cela brise cette vitre qui les séparait malgré tout ? Ils s'observaient, se parlaient, sans jamais se toucher, parcourant leur chemin de vie côte à côte sans jamais les croiser. Bobby avait-il les mêmes peurs qu'elle tout compte fait ? Que sans cette vitre, tout change irrémédiablement entre eux et que cela mène leur partenariat à leur perte ?

- Oui, je lui ai expliqué nos recherches, puis nos hypothèses de travail. Les deux mémos trouvés ont été envoyés au labo pour y rechercher des empreintes.

Bobby ne renchérit pas. Alex savait qu'il devait certainement se projeter mentalement le rapport et ses notes photographiées de la journée qu'elle lui avait fait parvenir.

- Le capitaine m'a informé, reprit-elle pour rompre le silence, que vous vous prépariez pour une perquisition demain matin à la première heure.

- Grâce à Ally, répondit-il d'une voix teintée de fierté. J'avais confiance en elle pour qu'elle nous aide à trouver le lieu où elle était retenue captive. Une maison résidentielle mise en location. Il n'y a pas de signe de vie, à première vue. Mais la voisine d'en face nous a confirmé que les lieux ont bien été occupés. Elle a même corroboré le témoignage d'Ally en nous indiquant qu'elle avait aperçu une petite fille brune seule sur le trottoir avant qu'elle prenne la fuite.

Alex se garda de lui faire une réflexion sur le diminutif affectueux qu'il semblait avoir donné à Aliénor, après seulement trois jours à la connaître. Elle en fut quelque peu jalouse. Cela faisait bientôt sept ans qu'ils étaient partenaires et il n'avait toujours pas réussi à l'appeler Alex une seule fois. Sans doute une barrière de plus entre eux. Garder le nom de famille, cela rendait les choses moins personnelles alors qu'un prénom rendrait leur relation un peu plus intime.

- Si les lieux sont vides, lança Alex en taisant son amertume, c'est qu'ils ont dû s'enfuir en ne retrouvant pas la fillette de peur que la police débarque et leur demande des explications.

- C'est la conclusion que nous en avons tiré avec Munch. Nous misons beaucoup sur la perquisition pour nous apporter des pistes et des éléments matériels pour déterminer ce que Ally a traversé et trouver ceux qui sont derrière tout ça.

- Olivia est parvenue à la même déduction que toi. Celle que nous avons mis le doigt sur un réseau pédophile bien rodé, dont l'existence n'aurait pu jamais être découverte si Aliénor ne s'était pas échappée. Comment va-t-elle d'ailleurs ?

- Assez bien. Il est encore trop tôt pour constater sa réaction aux traitements même lourds qui lui sont administrés. Le médecin avec qui j'ai pu parler a bon espoir qu'elle se rétablisse physiquement même si elle aura à vie des séquelles comme des cicatrices. Psychologiquement, ce sera plus difficile. Sa psyché est en pièce. Il faudra beaucoup de temps pour qu'elle puisse se reconstruire. Mais c'est une battante, elle s'en sortira. Elle a été très courageuse cet après-midi.

Alex crut déceler de la fierté qui semblait presque paternelle dans la voix de son partenaire, même un sourire lumineux dès qu'il mentionnait Aliénor.

- Tu l'aimes beaucoup cette gamine.

Elle prit peur qu'il ait raccroché.

- Bobby ? L'appela-t-elle.

Le maigre soulagement qu'elle tirait de ce silence soudain était de n'entendre aucune tonalité. Elle se mordilla les lèvres, patiente. Bobby mit du temps, bien trop long, avant de lui répondre.

- Je suis toujours là.

- Ce n'était pas un reproche, crut-elle bon de préciser.

Eames s'en voulut un peu d'avoir pris un sentier non balisé dans leur conversation. Bobby aimait peu parler de lui, et encore moins de ce qu'il ressentait. C'était un homme d'une grande sensibilité. Elle savait qu'il ne pouvait pas rester indifférent au sort d'Aliénor, qu'il deviendrait son protecteur. Alex savait aussi que l'affronter directement sur un sujet tel que celui-ci n'était jamais une bonne approche avec lui pour qu'il s'en ouvre.

- Eames...

- Comment va se passer la perquisition ? Demanda Alex pour ramener leur conversation sur leur terrain de prédilection, soit leur travail.

- Oui, la perquisition, enchaîna-t-il, sans aucun doute soulagé qu'elle change de sujet et qu'elle n'insiste pas sur celui d'Aliénor. Nous la commencerons dès six heures, demain matin. Ross a demandé à ce qu'une équipe d'intervention nous appuie. Il ne veut pas de surprise. Il m'a ordonné aussi d'aller me reposer chez moi quelques heures.

- Mais, je suppose que tu es toujours au bureau.

- Non, je...

Alex fut surprise de la rapidité de la réponse de son partenaire, bien qu'il se soit interrompu avant de terminer sa phrase. A vrai dire, elle s'était plutôt attendue à un nouveau silence de sa part, lui donnant ainsi raison.

- Tu es avec Aliénor, comprit-elle.

Bobby resta muet, ne contredisant pas sa coéquipière.

- Elle a fini par se rendormir après son cauchemar au bout d'une trentaine de pages, se décida-t-il à lui confier tout d'un coup.

- Tu lui lis un livre, interpréta Alex avec un sourire, reconnaissant bien là son partenaire.

- Je m'occupe juste un peu d'elle, rétorqua Bobby sur la défensive pour se justifier.

- Bobby, je comprends.

Alex espérait calmer son anxiété, reconnaissante qu'il s'ouvre un peu à elle. Elle comprenait malgré tout ce qu'il faisait, maintenant qu'elle connaissait un peu de son passé et de son enfance compliquée avec une mère malade, un père absent dont son frère commençait un peu trop à lui ressembler. Et puis, Aliénor n'était qu'une gamine. Il ne l'abandonnerait pas. Il ne la laisserait pas tant qu'il soit assuré qu'elle reçoive tout l'amour et l'affection dont elle avait besoin pour se reconstruire. Eames voulait juste qu'il ne ressorte pas de cette histoire blessé et qu'un bout de son cœur lui soit arraché. Bobby n'avait pas besoin de souffrir plus qu'il ne le faisait depuis quelques mois.

- Fais juste attention à toi, Bobby.

Le téléphone pouvait être très frustrant avec son partenaire. Elle ne pouvait pas observer toute la communication non verbale qu'il pouvait exprimer par les gestes ou les mimiques. Celle-ci était encore plus essentielle que les mots avec lui.

- Tu sais Eames, souffla Goren, j'aurai aimé avoir quelqu'un à l'âge d'Ally qui me dise qu'il allait veiller sur moi et qui s'assurerait que tout aille bien.

Alex sentit une profonde tristesse l'envahir et touchée par cette soudaine confidence, elle se mit à triturer son pendentif. Elle s'apprêtait à lui répondre mais il la devança en reprenant la parole le premier.

- Je... Je.. Je vais te laisser Eames.

- Ne raccroche pas, Bobby ! S'écria Alex en se redressant dans son lit. S'il te plaît !

Son ton suppliant avait dû le surprendre car elle n'entendit pas la tonalité.

- Promets-moi juste de m'envoyer un message demain matin pour me dire que tout s'est bien passé. S'il te plaît Bobby.

Eames avait conscience qu'elle aurait dû mal à dormir cette nuit. Elle ne pourrait pas s'empêcher de s'inquiéter pour son partenaire. Elle le connaissait trop pour savoir qu'il ne se contenterait pas de rester en arrière quand l'équipe d'intervention entrerait dans les lieux pour les sécuriser. Il serait en première ligne, ignorant le danger qu'il pourrait rencontrer. Elle ne serait pas là pour jouer son rôle. En tant que partenaire, c'était à elle de le veiller et de le protéger.

Elle savait aussi que leur conversation se terminait et qu'elle n'obtiendrait rien de plus de Bobby que ses maigres confidences. Il avait pourtant commencé à lui entrouvrir la porte mais en se rendant-compte que c'était bien trop intime pour lui, il venait de la lui claquer violemment au nez. Elle avait mis trop de temps pour lui répondre afin qu'elle le pousse à aller un peu plus loin dans cet échange. Quelque part Alex avait envie de découvrir ce que cette intimité pouvait leur faire découvrir de l'autre et leur offrir. Cependant, elle n'avait pas envie pour cela de se cogner sans cesse contre sa muraille sans jamais trouver la moindre brèche pour que cela soit possible. Elle ne voulait pas souffrir de son refus.

- Promis, finit par répondre Bobby. Bonne nuit Eames.

Comme la veille, il raccrocha avant de laisser le temps à Alex de lui répondre.