Chapitre 21
Robert Goren et le capitaine Danny Ross étaient chacun penchés au-dessus de l'une des épaules de Munch. Les trois hommes regardaient l'écran de l'ordinateur où s'affichait un formulaire de contact sur une simple page web.
- Cela passe complètement inaperçu, siffla Ross à la fois consterné et sidéré de la simplicité du procédé.
- Cette page n'est indexée sur aucun moteur de recherche, expliqua Munch. Il faut en connaître l'adresse exacte pour l'afficher.
Goren se redressa pour aller retourner s'asseoir sur son fauteuil jaune pendant que Ross s'installa sur le coin du bureau de Eames.
- Alors comment fonctionne ce trafic ? Demanda le capitaine en croisant les bras sur sa poitrine.
- Par un système de parrainage, révéla Goren. Howard m'a indiqué avoir obtenu l'adresse de la page web par l'un de ses contacts appartenant au même groupe de messagerie sur lequel ils s'échangeaient du matériel pédopornographique. Ce contact avait déjà acheté les services du réseau pédocriminel. Il a suffit à Howard de remplir le formulaire puis de le valider en fournissant le pseudonyme de celui qui le parrainait. Quelques jours plus tard, il a reçu par courrier un téléphone prépayé par lequel une femme l'a contacté. Elle lui a demandé directement qu'il lui verse un acompte sur un compte dont elle lui a envoyé les coordonnées par message sur ce même téléphone. Puis elle lui a expliqué que s'il remplissait sa part du contrat, elle lui enverrait plus tard par un autre message une date et un lieu de rendez-vous.
- Quel montant ?
- Seulement mille, intervient l'inspecteur de l'USV d'un air désabusé pour répondre à Ross.
- Howard a avoué que cela faisait la deuxième fois qu'il s'offrait ces services, reprit Goren. La première fois, c'était l'année dernière, au mois de mars. Pour la seconde, la prise de contact est intervenue début décembre. Il a versé l'argent demandé et a attendu. Puis il y a quelques jours, il a reçu un message lui indiquant les modalités de son rendez-vous. Il nous a confirmé que l'adresse indiquée était bien la maison que Aliénor nous a désignée.
- Cela a l'air aussi facile que de se faire livrer chez soi, railla avec cynisme Munch. On n'arrête pas le progrès !
- Howard a toujours ce téléphone en sa possession ? Questionna Ross.
- Non, fit Bobby en secouant la tête. Il nous a précisé que le téléphone servait en quelque sorte de carton d'invitation. Il lui a été repris. Pour les deux fois, il a eu un téléphone différent.
- Et nous n'en avons pas trouvé lors de la fouille de son appartement, précisa Munch, qui pourrait nous indiquer qu'il nous a menti sur ce point.
- Et qu'est-ce qu'il a vu là-bas, alors ?
- Il y avait deux hommes pour l'accueillir. Bill et Teddy sont les noms que l'on a donné à Howard. Il y avait aussi une femme présente qui se fait appeler Nanny et qui gère les enfants. Le fonctionnement suit celui d'une maison close. Ils font défiler les enfants devant le client qui n'a plus qu'à choisir. Selon les envies de ce dernier, il y a une négociation tarifaire avant de pouvoir monter.
Bobby se sentit profondément écœuré à l'idée que Aliénor avait été disposée comme un banal produit de consommation sur un étal en attendant qu'un client la choisisse. Ce n'était qu'une enfant. Une enfant dont la seule préoccupation aurait dû être sa fascinante aventure vers le monde des "grands". Et non de développer une stratégie de survie caractérisée par un état d'insécurité permanent. Son rapport au monde était complètement altéré et vécu comme menaçant. Ces impacts allaient avoir des conséquences lourdes sur son développement physique et psychologique. Allait-elle pouvoir reprendre le pouvoir sur sa vie et trouver sa place en grandissant ?
- Autre chose ? Demanda Ross.
- A part nous confirmer avoir vu dix enfants, répondit Munch, et avoir reconnu que Aliénor et le garçon retrouvé ce matin comptaient parmi eux, il ne nous a pas dit grand-chose de plus. Il n'a rencontré personne d'autres que les proxénètes et comme il a été présent, apparemment que deux heures, la veille du jour où la petite est parvenue à s'échapper, il ne sait rien de ce qui a bien pu se passer ce jour-là.
- Ils font en sorte que leurs clients ne se croisent jamais, comprit alors Ross, avec des rendez-vous décalés.
- C'est exact, Capitaine, confirma John. On a quand même appris qu'il y aurait une autre personne impliquée. Une femme précisément. Howard semble assez sûr de lui quand il dit que ce n'est pas Nanny qui l'a contacté par téléphone. Selon Goren, c'est cette autre femme qui chapeaute tout le trafic. Elle contacte les clients, tient les comptes et organise les rendez-vous dans les lieux qu'elle loue par un prête-nom.
- Howard a dû se rendre dans des lieux différents les deux fois, ajouta Goren. J'ai vérifié l'adresse qu'on lui a donnée la première fois et ce n'est pas une location que VDO a en charge. C'est aussi une autre société que Sauvion qui a signé le contrat. Il y a donc forcément une sorte de base opérationnelle. Un lieu à l'écart où sont retenus les enfants entre deux sessions. Déplacer les enfants dans des lieux éphémères semble risquer à première vue mais finalement beaucoup moins que le fait de rester statique. Ce qui pourrait attirer l'attention de voisins un peu trop curieux que les nombreuses allées et venues pourraient engendrer. De plus, cela leur assure une certaine forme de sécurité vis-à-vis des clients. Ceux-ci sont triés et ne peuvent pas divulguer ce dont ils n'ont pas connaissance.
Ross se pinça le nez. Il avait besoin d'un verre avant d'aller voir son propre patron pour lui rendre-compte des progrès effectués de l'enquête. Le capitaine espérait que cela calmerait les ardeurs de son supérieur et que celui-ci cesserait de requérir la délégation de cette affaire à un autre poste. Goren et Eames n'accepteraient en aucun cas d'être mis de côté, désormais qu'ils étaient impliqués. Ross les connaissait assez bien pour reconnaître leur pugnacité. Mais avant tout, il fallait qu'il tienne au courant Cragen.
- Où en sont Wheeler et Logan sur la perquisition ?
- C'est suspendu jusqu'à demain matin, fit Munch. Une voiture de patrouille a été mise en place pour surveiller les lieux cette nuit.
- L'équipe du TARU fouille l'équipement informatique d'Howard, compléta Goren, et travaille sur la page web.
- L'enquête avance, grommela Ross, mais on a toujours un temps de retard. Goren, vous avez un atout dans votre manche ?
Le géant secoua de la tête.
- Des nouvelles, au moins, de vos coéquipières ?
- Non, répondit Munch. Pas depuis que Benson m'a signalé par un message qu'elles se rendaient au foyer Saint Thomas où avait été placée Aliénor.
Ross se délogea du bout du bureau sur lequel il s'était assis.
- Bon, tenez-moi au courant dès que vous avez du nouveau. Moran commence à être sur les dents avec cette affaire. Et Goren, vous avez été bon avec Howard tout à l'heure.
Une légère tape sur l'épaule compléta le compliment et Ross prit la direction de son bureau. Goren s'immobilisa, stupéfait de recevoir les félicitations de son capitaine.
- A votre air, lui fit remarquer Munch, vous ne semblez pas en avoir l'habitude.
Goren commença à rassembler les dossiers étalés sur son bureau pour former une pile.
- Il préférait jusque-là me faire comprendre que j'étais comme un caillou dans sa chaussure. Gênant mais qu'il devait supporter.
- En tout cas, je suis bien content que vous vous retrouviez du bon côté de la ligne.
- Comment ça ? Demanda Bobby en stoppant net son rangement.
- En vous observant avec Howard, j'ai pensé au fait que je n'aimerais pas être un flic contre vous dans cette salle d'interrogatoire si vous n'en étiez pas un.
Bobby ferma son conférencier en souriant à l'explication, puis avança vers les casiers pour récupérer son manteau.
- Rassurez-vous Munch, si je n'étais pas un flic, je doute sérieusement du fait de me retrouver un jour à contempler mon reflet sur le miroir sans tain comme la plupart des tueurs que j'arrête.
- En effet, s'amusa John de la réflexion de Bobby.
- Je dois m'absenter un moment.
L'inspecteur de l'USV regarda par-dessus ses lunettes son si singulier partenaire, pas dupe de ce qu'il voulait faire, ou plutôt où il allait.
- Quant à moi, je vais aller passer pour l'enquiquineur de service en allant voir les techniciens qui sont encore présents puis je m'occuperais de toute cette interminable paperasse. Je pense que tout ce travail que je vais devoir fournir mérite une récompense.
Bobby leva le bras pour signifier à Munch qu'il avait compris le message en passant les portes de la brigade avant de disparaître dans le couloir qui menait aux ascenseurs.
D'un mouvement de la main, Olivia Benson indiqua à l'officier assigné à la porte de leur salle d'interrogatoire d'amener Parker en cellule. Elle dut pratiquement courir pour rattraper Eames. Celle-ci, avec un bloc-papier sous le bras, avançait par de grandes foulées comme si elle avait l'habitude de suivre son géant de partenaire ainsi. Dans son élan, elle gagna rapidement les escaliers et grimpa les marches en faisant claquer les talons de ses bottines en rythme. Sans reprendre son souffle une seule fois, Eames se retrouva à l'étage où était le bureau que Goldwin leur avait déniché dans la journée. On aurait dit un chien de chasse, excité par la piste qu'il avait reniflé. Et c'était bien le cas. Elles avaient réussi à obtenir de Parker un élément crucial pour l'enquête.
L'interrogatoire avait duré plus de trois heures. Benson avait beaucoup apprécié de le faire avec Eames. Elles s'accordaient naturellement à chacune. Alex était un excellent contre-pied à son approche empathique envers Parker par sa dureté et sa rigueur. Intraitable, elle avait obligé l'adjointe à sans cesse répéter son histoire en lui demandant à chaque fois plus de détails. Parfois, elle essayait de l'induire en erreur sur des dates ou des faits afin de la déstabiliser, voir si son récit avait une part de mensonge.
- Je n'arrive toujours pas y croire ! S'exclama Eames avec une profonde indignation en poussant la porte du bureau.
L'inspectrice de la Major Case était furieuse. Elle fit claquer son bloc-note sur le bureau et se dirigea vers son manteau qu'elle avait laissé drapé sur un dossier d'une chaise. Elle en fouilla les poches pour trouver son téléphone et vérifier ses messages. Olivia l'imita. Munch avait essayé de la joindre, une heure plus tôt.
- Qu'elle ait pu se vendre au diable en fournissant des enfants à un réseau pédophile ! Lança Eames en s'installant derrière l'ordinateur. Des enfants qu'elle était censée protéger !
Olivia se laissa tomber sur une chaise, comprenant le ressentiment de sa coéquipière.
- Parker était la victime d'un chantage, tempéra-t-elle.
- Peut-être ! Fit Eames en ne décolérant pas. Mais elle s'est fourrée dans le pétrin toute seule en acceptant cet argent ! L'argent ne tombe jamais du ciel sans qu'il y ait une contrepartie ! Elle aurait dû le savoir !
- Après son divorce, elle se sentait acculée.
Parker s'était âprement battue contre son mari pour obtenir la garde exclusive de leurs deux enfants. Elle avait fini par l'obtenir mais financièrement cela fut un véritable désastre. Elle allait tout perdre, quand tout à coup toutes ses dettes dont son hypothèque ont été entièrement épongées, la rendant de nouveau solvable du jour au lendemain. Le bonheur de constater que ses soucis financiers étaient terminés avait vite éclaté en morceau par un simple coup de téléphone. Et cela avait été le début pour elle d'une autre descente aux enfers lorsqu'une mystérieuse femme lui avait annoncé qu'elle lui était désormais redevable. C'est ainsi que Parker, sous la menace de tout perdre si elle n'obéissait pas, avait dû commencer à rembourser sa dette en alimentant le trafic.
Alex renifla dédaigneusement.
- Pour avoir le même résultat cinq ans plus tard en ayant envoyé neuf gamins en pâture ? Parker mérite amplement ce qu'il va lui arriver. Elle n'a aucune excuse.
Olivia soupira. Eames n'avait pas tort. Rien ne pouvait justifier les actes de Parker. Même l'amour incommensurable envers ses enfants.
- Tu sais ce qui me dérange le plus dans cette histoire, Olivia ? C'est qu'elle s'est complètement laissée faire. Elle n'a strictement rien fait pour se battre, pour faire cesser le chantage, et encore moins fait quoi que ce soit pour dénoncer ce qui était en train de se passer. Elle n'a même pas cherché à savoir ce qui arrivait à ces malheureux gosses. Elle pense même avoir été compatissante avec eux en leur donnant un somnifère pour qu'ils puissent rester tranquille durant leur petit voyage. Quel choc, cela a dû être pour eux de se réveiller dans un lieu inconnu avec des monstres qui les ont transformés en proies !
- Après le premier enfant, expliqua Benson en se frottant un œil, Parker est devenue une complice à part entière. Elle ne pouvait plus faire marche arrière et avait peur pour ses enfants. Ce n'était finalement pas par négligence, mais par culpabilité qu'elle a laissé les dossiers papiers aux archives. Inconsciemment, elle espérait que quelqu'un les trouve et cherche à savoir ce qui était arrivé à ces enfants afin que tout s'arrête car elle ne pouvait pas le faire elle-même.
Machinalement, Benson attrapa sur la table une boîte contenant quelques restes de leur déjeuner qu'ils n'avaient pas ramassé. Elle jeta un coup d'œil rapide à l'intérieur avant de la repousser. Elle n'avait pas faim mais elle avait besoin d'un verre.
- Et donc pendant ces cinq dernières années, persifla Eames, Parker s'exécutait docilement lorsque la femme appelait pour lui exiger un enfant !
Alex ne comprenait pas cette femme. Elle ne voulait pas la comprendre de toutes manières. Elle ne pensait qu'à Aliénor. A cette petite fille sans défense. A cette vague de choc qui l'avait percuté quand elle avait découvert cette petite chose terrifiée, dont le corps racontait une histoire de souffrances et d'horreurs. Elle regarda son téléphone, déplaça le doigt sur la touche où était préprogrammé le numéro de son partenaire sans appuyer dessus. Elle voulait l'appeler pour lui raconter les dernières heures et se soulager de toutes ces émotions qui la traversaient. Il l'écouterait patiemment jusqu'à ce que le flot de paroles s'éteigne de lui-même. Elle voulait entendre sa voix douce lui dire que tout irait bien. Qu'ils feraient leur boulot de flic jusqu'au bout pour rendre justice à Aliénor et aux autres enfants. Qu'après tout ça, il lui offrirait tous les verres qu'elle lui réclamerait jusqu'au point où indubitablement elle finirait ivre pour se réveiller le lendemain matin dans le lit de son partenaire -habitée d'une pointe de regret d'être toujours habillée. Mais Eames hésita, toujours blessée par le comportement de Bobby. La plupart du temps, elle se contentait de se retrouver face aux murailles qu'il avait érigé autour de lui, de toucher juste du bout des doigts les rares fissures qui apparaissaient sous l'effet de contraintes internes ou extérieures. Cela ne lui suffisait plus se rendait elle compte. Elle voulait plus de sa part. Sauf qu'il était difficile d'exiger quoi que ce soit de Goren. C'était à double tranchant avec lui. Soit il acceptait ou alors il édifiait ses murs un peu plus haut, un peu plus épais, le rendant hermétique à toutes approches.
Eames soupira, soudainement lasse et lâcha son téléphone pour passer les mains sur son visage avant de repousser sa masse blonde. Elle reporta son attention pleine et entière vers Benson qui l'observait silencieusement.
- Tu as des nouvelles de Munch ? Lui demanda-t-elle.
- Il a essayé de me joindre sans me laisser de message.
Eames se tourna vers l'écran de l'ordinateur puis utilisa la souris avant de taper sur le clavier.
- Nos partenaires ont été plus disciplinés que nous, commenta-t-elle en lisant le contenu qui s'affichait sur l'écran.
Curieuse de la remarque de sa coéquipière, Benson se rapprocha d'elle. Cette dernière s'était connectée à sa boîte mail et cliquait sur un lien que John lui avait fait parvenir. Après quelques secondes, le lecteur vidéo se lança et il fallut quelques unes supplémentaires pour que le fichier se lance. Alex reconnut aussitôt les lieux puisqu'elle y passait beaucoup de temps ces dernières années : une des salles d'interrogatoires de son unité. Un homme patientait. Elle fit défiler les images jusqu'à ce qu'une silhouette familière apparaisse où elle laissa la vidéo reprendre son rythme normal. Les deux inspectrices observèrent Goren s'installer tout en s'adressant à l'homme : "Monsieur Howard, savez-vous pourquoi vous êtes ici ?".
Elles poursuivirent le visionnage en silence. Eames ne put s'empêcher d'étudier son partenaire, juste pour s'assurer qu'il allait bien. Regarder son image lui rappela que cela faisait déjà deux jours entiers qu'elle ne l'avait pas vu et cela réveilla en elle une douleur aiguë causée par le manque pesant de sa présence physique autour d'elle. Benson lâcha un "impressionnant", bluffée par la performance de Goren. Eames se tourna vers elle, camouflant la bouffée d'orgueil incontrôlable provoquée par son commentaire qui la submergeait.
- On doit contacter nos partenaires pour faire le point avec eux. Et appeler Ross.
Puis ses yeux retournèrent aussitôt vers la vidéo, à la recherche de la présence de Goren.
