Chapitre 22
Au fur et à mesure que la soirée avançait, l'unité de la Major Case s'était peu à peu vidée de ses occupants et le silence avait pris ses aises en chassant le brouhaha ambiant de la journée. Pourtant le bureau du capitaine était encore illuminé indiquant par là qu'il était toujours présent. Installé dans son fauteuil, il écoutait la voix féminine qui sortait du haut parleur, regardant alternativement le téléphone et les deux détectives face à lui. Munch était sagement assis tandis que Goren faisait les cent pas, son classeur ouvert entre les mains pour prendre des notes de cet entretien.
-Notre réseau pédophile s'approvisionne donc en partie par Parker, fit Ross pour résumer la longue explication de Benson. Celle-ci leur fournissait jusqu'à maintenant des gamins, les yeux fermés, parce qu'une mystérieuse femme par téléphone la faisait chanter. Pour couvrir ses agissements, elle fabriquait des faux mémos, effaçait les fichiers informatiques pour se débarrasser des services sociaux, puis trafiquait les dossiers de son centre pour faire croire que ces pauvres gosses l'avaient quitté de manière régulière. Il y en a eu combien en tout ?
- Neuf enfants dont Aliénor, répondit Benson via le téléphone. Nous en avions loupé un.
- Une idée du nombre de personnes impliquées ?
- Selon ses dires, elle a agi toute seule. J'ai tendance à la croire puisque nous n'avons rien pour étayer la présence de complice. Goldwin est allé interroger l'ancienne directrice et l'a écarté. Tout comme Withley, elle n'a rien à voir avec les agissements de Parker.
- Je suis d'accord, approuva Eames. Parker n'est qu'un maillon de la chaîne, une unité isolée. Et on en tirera rien de plus. Elle n'a jamais rencontré cette mystérieuse femme qui la faisait chanter. C'était toujours celle-ci qui la contactait pour lui donner les instructions. La seule piste que Parker nous a fourni sur laquelle nous pouvons travailler est celle de cet homme qui venait récupérer les enfants. Cela a toujours été le même. Avec ce van noir identique. Elle nous a donné une immatriculation incomplète mais elle est certaine que la plaque venait de New-York.
Entendre la voix de sa partenaire fit relever de ses notes la tête de Goren.
- Et de l'interrogatoire de cet Howard arrêté cet après-midi, continua-t-elle, qu'est-ce que vous en avez conclu ?
- Une assez bonne compréhension du mode de fonctionnement du réseau, se lança Munch en décroisant les jambes. Celui-ci est continuellement en mouvement en occupant des locations de courtes durées en utilisant des prête-noms. Les déplacements vont être ainsi compliqués à tracer pour le localiser. Nous savons aussi désormais qu'il y a au moins quatre personnes impliquées. Deux hommes et deux femmes. L'une d'entre elles, selon Goren, est celle qui tire toutes les ficelles. Et je ne pense pas me tromper lorsque j'en conclue que la mystérieuse femme qui contactait Parker est certainement la même que Howard a eu au téléphone.
- Et la scientifique a fini d'examiner les lieux que vous avez perquisitionné ce matin ?
- Pas tout à fait. Mais O'Halloran nous a promis un rapport provisoire sur les empreintes pour demain. On verra bien ce qu'on pourra en tirer au niveau des identifications.
- Quels sont vos prochains mouvements, détectives ? Intervient Ross.
- Nous pensions rentrer et laisser Goldwin terminer le dossier, expliqua Eames. Il nous transmettra tout ce qu'il pourra trouver et nous fera part du suivi de l'enquête de son côté. Nous n'avons plus rien à faire dans le Delaware puisque désormais nous savons pourquoi, quand et comment Aliénor est arrivée à New-York qui semble être le terrain d'activité de ce trafic.
- D'accord, répondit Ross avant de jeter un regard insistant vers les moitiés masculines des deux équipes.
Munch se tourna vers Goren. Celui-ci mit quelques secondes à se rendre-compte que tout le monde attendait une réponse de sa part. Il cligna des yeux puis se mit à tambouriner son bloc avec son crayon.
- Oh... Euh... Munch et moi, dès demain matin, iront au service des immatriculations pour trouver le van que Parker a signalé et son propriétaire. Howard pourra peut-être nous aider à identifier ce dernier comme Bill ou Teddy avec la photo du permis de conduire.
Le capitaine se laissa aller en arrière sur son siège et prit une minute pour réfléchir sur la suite de l'enquête.
- Ok, déclara-t-il. Benson et Eames, finissez ce que vous avez à faire, prenez quelques heures de repos et revenez. Pendant ce temps-là, comme Goren l'a suggéré, nous allons vérifier l'information de Parker et voir ce qui peut en découler.
- C'est bon pour nous, Capitaine, confirma Benson avant de raccrocher.
- Prenez quelques heures de repos vous aussi pendant que vous le pouvez encore, suggéra Ross aux détectives présents en coupant le haut-parleur de son téléphone. La journée a été longue.
Il se leva, attrapa sa veste et son manteau puis sa mallette.
- Je rentre chez moi. On se voit demain matin.
Et Ross partit, laissant les deux inspecteurs dans son bureau. Goren finit par s'asseoir sur le deuxième fauteuil à côté de Munch. Il croisa les jambes pour former un L de manière à pouvoir y poser son classeur et fouiller avec ses deux mains le tas de dossiers qu'il contenait.
- Comment va la petite ? Demanda Munch tout à coup.
La question stoppa net Goren avant qu'il se remette à bouger pour se tourner vers son coéquipier. Il lut en lui une réelle inquiétude envers Aliénor. Bobby s'était soucié pour elle toute la journée en la laissant après l'épisode troublant de ce matin. Elle dormait lorsqu'il était retourné la voir tout à l'heure, le nez enfoui dans le tas de soie bleue. Il avait posé la main sur sa joue, puis l'avait observé pendant quelques minutes, juste pour s'assurer qu'elle ne faisait pas de cauchemars avant de partir sans un bruit. Il était finalement revenu juste à temps lorsque Ross l'avait convoqué dans son bureau pour une réunion téléphonique avec les détectives de l'USV et Eames.
- Elle va bien, répondit Goren en observant attentivement Munch, touché quelque part de son intérêt pudique envers la fillette.
- Je suis content de l'entendre, fit John en déroulant son long corps du fauteuil. C'est bien que vous soyez là pour elle. Bonne nuit Goren.
Et il ne resta plus que Bobby dans la brigade désormais vide de toute présence.
Eames ne put retenir cette fois-ci un bâillement attirant l'attention de Goldwin. Ce dernier ressemblait à un chiot abandonné depuis qu'elle lui avait déclaré -en tordant légèrement la vérité- que son capitaine réclamait son retour. Suite à cette annonce, Olivia avait expressément décidé que c'était le moment idéal pour aller taper leur rapport puisque c'était son tour. Et Alex avait dû se résigner à faire seule le point avec le lieutenant sur les éléments d'enquêtes, planifier les actions de ces prochains jours et organiser la liaison entre Dover et New-York. Même s'il avait essayé de faire traîner les choses afin de prolonger le tête à tête, elle avait fini par réussir à s'en débarrasser pour aller regarder tout ce que Munch avait pu lui faire parvenir par mail. Elle en était à la lecture de la déposition de Howard prise par son partenaire. Avec la réunion téléphonique qui avait permis à chaque équipe de s'informer de leurs découvertes mutuelles et de leurs interrogatoires, Eames en connaissait la majeure partie. Toutefois, elle préférait lire les rapports pour mieux s'imprégner des faits et des détails, sûrement en raison de l'influence notable de son partenaire. Elle avait aussi tout imprimé à l'attention de Benson afin qu'elle puisse tout regarder à son tour. Elle le ferait certainement durant leur trajet de retour, ainsi elles auraient tout le temps d'échanger sur l'affaire pendant que Eames conduirait.
Terminant sa lecture, Alex finit par fermer sa boîte mail et se laissa aller contre le dossier après avoir ramassé son téléphone portable posé à côté du clavier. Elle n'avait toujours rien reçu de la part de Bobby. Ni appel, ni message. Une pointe d'inquiétude commençait à percer son cœur. Elle commençait à regretter son attitude revêche qu'elle avait eu plus tôt. Elle avait été sans doute trop dure avec lui. Bobby avait été distant lors de leur réunion téléphonique, participant peu à leur échange ou au compte-rendu fait par Munch. Il avait sûrement écouté, enregistré et pris en note tout ce qui avait pu se dire. Pourtant, elle l'avait senti loin, peu connecté. Est-ce que le fil entre eux commençait à s'effilocher ?
- Oh ! Vous voilà une nouvelle fois perdue dans vos pensées, détective Eames !
Elle sursauta au son mielleux de la voix de Goldwin et remarqua bien trop tard qu'il s'était rapproché d'elle furtivement. Il posa une main sur le bureau et pencha légèrement le buste vers elle.
- Si quelque chose vous tracasse, il ne faut pas hésiter à venir me voir. Vous êtes encore là jusqu'à demain matin. Il peut s'en passer des choses d'ici là.
Alex se retenue, seulement par courtoisie professionnelle. Goldwin était ce qu'il était mais elle devait reconnaître qu'il les avait bien aidées sans rechigner dans leur enquête. Elle jeta un coup d'œil vers Benson pour lui envoyer un message télépathique de terminer rapidement cette fichue paperasse qui semblait interminable afin de pouvoir rentrer à l'hôtel. Elle voulait aller faire ses bagages puis quitter le Delaware pour ne plus avoir à supporter l'irritable lieutenant.
- Je ne suis pas intéressée, gronda-t-elle entre ses dents.
- Seulement par votre partenaire, je me trompe ? Lui rétorqua Goldwin.
Eames se crispa à la mention de Bobby. Le lieutenant se délecta de sa réaction.
- Qu'est-ce que vous voulez me faire comprendre, Goldwin ?
- Mes quelques connaissances au sein de la police new-yorkaise m'ont fait part de votre mésaventure de l'été dernier. Il semblerait que Goren, votre cher partenaire, a bien failli complètement perdre les pédales en réaction.
Mais pourquoi donc cet épisode en particulier leur revenait sans cesse en pleine figure, se demanda Eames. N'y avait-il pas autre chose à raconter sur eux ? Comme leur état de service ? Leur taux de résolution ? Les enquêtes qu'ils avaient bouclées ? Et non toutes ces rumeurs désagréables sur Bobby et eux.
- Laissez mon partenaire en dehors de tout ça ! Qu'est-ce que vous me voulez à la fin, Lieutenant ?
- Vous me plaisez énormément Eames, lui déclara-t-il avec franchise. Mais j'aime encore plus le fait de découvrir la raison pour laquelle vous me repoussez si fort. A mon regret, j'ai l'impression qu'à vos yeux, je ne pourrais jamais rivaliser contre celui qui occupe si souvent vos pensées. Malgré tout, je ne comprend vraiment pas ce que vous faites avec lui depuis tout ce temps ou de ce que vous pouvez bien lui trouver. Alors qu'on le relate asocial et fou. En est-il conscient au moins de cette chance insolente qu'il a de vous avoir près de lui ou bien vous prend t-il pour acquise ?
La dernière phrase de Goldwin éveilla quelque chose en Eames au sujet de son partenaire. La prenait-il pour acquise ? Peut-être un temps, mais certainement plus après avoir été obligée de lire sa maudite demande de changement de partenaire lors de ce procès. Malgré ses défauts, elle savait qu'il y mettait du sien pour faire fonctionner leur partenariat, qu'il la prenait pour son égal. C'était un coéquipier attentionné avec elle. Avec le recul, elle savait qu'elle ne trouverait pas de meilleur partenaire autre que Bobby. Tous les autres seraient trop ternes, ennuyeux et très insipides comparés à lui.
- Laissez tomber Goldwin, siffla-t-elle. Vous ne faites pas le poids.
- Jamais, chuchota le lieutenant en réponse. J'aime le défi et vous voir prête à mordre dès que je mentionne votre cher partenaire.
Face à cette provocation, Eames serra les dents et prit sur elle. La sonnerie soudaine de son téléphone fut comme la cloche qui sonne la fin d'un round. Eames afficha alors un grand sourire hypocrite à l'attention de Goldwin pour le narguer et décrocha sans savoir qui était son interlocuteur, persuadée que cela mettait un terme à leur match.
- Eames ? Lança alors une voix qui l'accompagnait quasiment chaque jour depuis plus de six ans.
- Bo... Bobby ? Fit-elle en perdant son sourire.
Goldwin prit un air curieux et malicieux à la fois face à son hésitation.
- Eames, ça va ? S'inquiéta aussitôt son partenaire à l'autre du fil.
Elle secoua la tête pour reprendre ses esprits.
- Juste une minute, s'il te plaît.
Tout en se levant de sa chaise, Alex posa la main sur le micro, puis affronta du regard le lieutenant. Il lui bloquait le passage.
- Bobby ? L'interrogea-t-il avec gourmandise. Ce n'est pas un surnom pour Robert qui est le prénom de votre si cher partenaire ?
- Laissez-moi passez, Goldwin, le menaça-t-elle.
- Pour avoir un peu d'intimité, Eames, je suppose ?
Exaspérée, Alex finit par bousculer le lieutenant d'un coup d'épaule dont elle ne chercha aucunement à maîtriser la violence de son coup. Elle quitta le bureau puis s'en éloigna le plus loin possible. Après avoir parcouru deux couloirs, elle regarda autour d'elle afin de s'assurer qu'il n'y avait personne pour écouter sa conversation avec son partenaire. Elle inspira plusieurs fois pour calmer les battements de son cœur avant de porter le téléphone à son oreille.
- Désolée, Bobby.
- Un problème ? Je peux rappeler si...
- Non, tout va bien, le coupa-t-elle. Que se passe-t-il ? Vous avez du nouveau ?
- Non bégaya-t-il. Je me disais que...
Alex se détendit en se permettant un sourire. Elle se laissa glisser le long du mur sur lequel elle venait de s'adosser jusqu'à s'asseoir sur le sol, puis attendit que Bobby veuille bien terminer sa phrase. Elle était rassurée. Elle ne l'avait pas perdu. Il revenait vers elle.
- Que.. Que l'on pas eu vraiment... l'occasion d'échanger sur cette affaire...
- Tu n'arrives pas à faire le tri dans tes pensées pour établir ton profil, traduisit-elle.
Bobby ne répondit pas. Alex le connaissait par cœur.
- Il se fait tard Bobby. Tu devrais aller dormir un peu. Tu auras les idées un peu plus claires après quelques heures de sommeil. Tu as eu une longue journée.
- Toi aussi, Eames, lui répliqua-t-il.
- Qu'est-ce qui te tracasse ? Soupira-t-elle en inclinant la tête en arrière contre le mur.
- Comme l'a souligné Munch, Parker et Howard, selon toute vraisemblance ont eu la même femme à chaque fois au téléphone. C'est elle qui dirige le trafic. Les trois individus qu'Howard a rencontrés et qu'il nous a décrits ne sont pas assez disciplinés pour cela. Ils ont été négligents lorsqu'ils se sont affolés de la fuite d'Ally. Elle au contraire est une personne réfléchie. Elle n'a jusque-là fait aucune erreur. Elle agit méthodiquement et avec beaucoup de prudence. Elle manie toutes les ficelles sans jamais dévoiler le moindre élément sur elle. Nous n'avons pas de nom, et encore moins sa description physique. Comme une joueuse d'échecs, elle avance ses pions tout en réfléchissant sans cesse aux coups suivants.
- Tu lui prêtes beaucoup trop de mérites, à mon avis Bobby. Ce n'est qu'un monstre à mes yeux.
- Rien n'aurait jamais été détectable si Ally n'était pas parvenue à s'enfuir puis à se cacher...
- Et à ce que nous remontions la piste à partir de son seul prénom, relativisa Eames.
- Oui, mais...
- Non, Bobby ! L'interrompit sa partenaire. Tu le sais autant que moi, il y a toujours une erreur qui les mène à leur chute. Et c'est là qu'on est bon, toi et moi, à les pousser à commettre l'erreur qui les fera tomber. On trouvera un moyen. On fera en sorte que Aliénor grandisse dans un monde sans monstres pour le hanter.
Goren était un être complexe. Au bout de ces pratiquement sept ans de partenariat, Alex avait réussi à prendre possession de certaines clefs pour le déchiffrer. Et encore, il fallait de la patience et de la compréhension pour le faire totalement. Son père, sa mère, son frère ainsi que son mentor avaient fait de lui l'homme qu'il était aujourd'hui. Par leur prisme, on pouvait avoir une vue complètement différente de Bobby. Il y avait l'enfant déstabilisé par la maladie de sa mère qui l'a transformait, l'adolescent qui avait recherché l'attention de son père, puis la perte de son adoration envers son frère qui avait fini par le décevoir et sûrement le trahir, sans oublier le jeune adulte qui avait trouvé un père de substitution en son mentor, qui avait fait de lui le policier extraordinaire qu'il était avec sa profonde connaissance de la nature humaine. Ils étaient tous une fêlure en Bobby.
- Eames, tu rentres bien demain ? Demanda-t-il après un long moment de silence.
- Oui, Bobby, le rassura-t-elle. Pourquoi me poses-tu cette question alors que tu en connais parfaitement la réponse ?
- Je dois un café à Logan, finit-il par soupirer.
- Oh ! Je vois ! Rit Alex soulagée que leur conversation prenne un ton un peu plus léger. Et je suppose que j'ai été invitée sans le vouloir à partager ce café avec vous deux, c'est ça ? Tu as eu peur qu'il le prenne pour un rendez-vous galant sans ma présence, je suppose ?
- Eames ! S'écria-t-il indigné.
- J'ai hâte d'y être. A demain partenaire.
- Tu...
Eames s'arrêta de rire, comprenant tout à coup que Bobby voulait lui dire quelque chose d'important.
- Tu quoi ? Répéta-t-elle en sentant son cœur battre inopinément un peu plus vite.
- Je...
Elle sentit son hésitation.
- Dépêche-toi de rentrer ! Finit-il par lui dire d'une traite sur un ton bourru.
Contrairement à ce que l'on pouvait croire, ce n'était pas un ordre qu'il avait dicté à Eames, mais plutôt une supplication. Elle en avait bien conscience. Tout comme, elle savait parfaitement ce qu'il avait voulu lui dire par ce choix détourné de mots. Et c'était ce qui importait le plus pour Alex. L'intention de Bobby derrière ses mots. Cela lui suffisait pour panser la blessure qu'il lui avait infligée et de lui accorder son pardon une nouvelle fois.
