Chapitre 29
Les yeux brûlants par le manque de sommeil, Eames franchit les portes de son unité. Elle avait passé les dernières heures dans une sorte de rêverie laide et cruelle. Engourdie, les mains autour d'une tasse de café qui ne lui apportait plus aucune chaleur, elle avait regardé le monde par sa fenêtre s'éveiller tout autour d'elle ; les chants des oiseaux, les voitures dans la rue, les maisons de ses voisins qui s'illuminaient peu à peu, enviant ceux qui ne savaient pas, qui n'avaient pas vu le côté monstrueux et répugnant de l'être humain. C'est un coup de téléphone de Munch qui l'avait extirpé de sa prostration. Peck avait été arrêté par une patrouille lors d'un banal contrôle routier à la frontière de l'état du Connecticut.
Elle ne fut pas surprise de trouver Bobby, déjà penché sur les dossiers de l'enquête. Elle posa ses affaires et retira son manteau avant d'observer plus attentivement son partenaire qui était soit concentré, soit perdu dans son monde. Avec résignation, elle constata, malgré le changement de costume, qu'il n'avait pas dû rentrer chez lui. Il arborait une capricieuse pilosité poivre et sel sur ses joues. Toute cette enquête autour d'Aliénor le perturbait plus qu'elle ne l'aurait souhaité. Il en ressentait pleinement toute la violence et l'horreur. Alex s'inquiétait pour lui. Il ne s'était même pas rendu-compte qu'elle l'avait suivi tout le long du chemin qu'il empruntait pour rejoindre la chambre de Aliénor. Il faisait souvent preuve d'empathie envers les victimes et parfois même avec les meurtriers qu'ils traquaient. Mais elle ne l'avait jamais vu afficher un attachement aussi intense envers quiconque en aussi peu de temps. Il avait fait une place à la fillette dans son monde comme si un instinct impérieux le lui avait dicté. Et Alex le voyait muer en quelque chose qu'elle ne parvenait pas à identifier.
- Eames ! S'écria-t-il lorsqu'il se rendit-compte enfin de sa présence. J'ai commencé à...
- Comment vas-tu, Bobby ? Le coupa-t-elle d'un ton brusque.
Alex croisa enfin les yeux de son partenaire et fut rassurée d'y revoir cette lueur habituelle. Cette soif de justice qu'elle lui connaissait. Il était déterminé à terminer cette affaire même s'il savait que cela allait lui coûter. Il n'avait pas cette étincelle de folie en lui qu'elle avait vu en de très rares occasions. Elle le retrouvait avec ses tics et ses tocs, ainsi que son énergie qui lui semblait inépuisable. Il semblait être redevenu lui-même et plus ce personnage amorphe de cette nuit.
- Je vais toujours bien, Eames.
Elle pencha la tête sur le côté, peu convaincue de son utilisation du "toujours".
- De toutes manières, tu ne me diras jamais le contraire.
Elle croisa les bras sur sa poitrine. Il baissa les yeux, embarrassé. Il avait perçu le ton de reproche.
- Des nouvelles de la perquisition ? Fit-elle pour changer de sujet, sachant que son partenaire avait compris le message.
- Oui. L'équipe cynophile a trouvé un corps pour le moment autour de l'entrepôt. La neige et le froid ralentissent beaucoup les recherches.
La détective s'assit sur son fauteuil avant de le rapprocher du bureau.
- Olivia a réussi à identifier jusque-là quatre des enfants provenant du même foyer que Aliénor, résuma-t-elle de leur conversation téléphonique un peu plus tôt. Avec son unité, elle va commencer à essayer de parler aux enfants. Elle a réussi à obtenir l'autorisation des médecins pour ceux qui sont en état de le faire.
- Ah ! S'exclama une voix familière. Vous êtes arrivés ! Parfait !
Les deux détectives se tournèrent vers la personne qui venait d'interrompre leur conversation.
- Capitaine, le saluèrent-ils en même temps.
Eames dévisagea son supérieur. La nuit semblait n'avoir pas été de tout repos pour lui aussi.
- Vous avez vu les informations ? Leur demanda-t-il en se plantant à côté de leurs bureaux.
L'un et l'autre secouèrent la tête par la négative. Le silence pour chacun d'eux avait été un sas de décompression.
- Mes félicitations, vous êtes les nouveaux héros de cette ville pour aujourd'hui !
Eames grimaça en se rappelant de l'hélicoptère qu'elle avait entendu voler au-dessus d'eux cette nuit. Le téléphone portable de Ross sonna dans l'une de ses poches. Il l'attrapa et grimaça à la vue de l'appelant. Il manipula l'objet pour le mettre en sourdine.
- Votre affaire fait les gros titres dans les médias ce matin, ajouta Ross en enfonçant le téléphone qui continuait de vibrer dans sa poche. Nos patrons veulent donc faire une conférence de presse rapidement avant que tout s'emballe dans la spéculation. Je dois m'y présenter avec Cragen. Ils veulent exposer la coopération fructueuse entre nos deux unités. Votre présence serait très appréciée.
Alex poussa un grognement de frustration. Déjà que les journalistes s'emparaient de leur enquête, comme si c'était la leur, n'arrangeait pas leurs affaires, mais de là, à jouer les figurants pour une conférence de presse afin de faire plaisir à leurs supérieurs, il ne fallait pas pousser. Elle ne faisait pas ce boulot pour la gloire. Tout ce qui comptait pour elle, c'était d'avoir réussi à retrouver les enfants et les sauver sans avoir versé la moindre goutte de sang.
- Munch est-il toujours sur le site ?
- Non, répondit Goren, il est rentré chez lui. Il avait besoin de prendre quelques heures.
- J'ai eu plusieurs appels au cours de cette nuit. Les fédéraux vont reprendre l'enquête.
- Non ! S'écrièrent les deux détectives en même temps.
- Je sais, je sais, temporisa Ross en levant les mains. Mais votre affaire coche toutes les cases d'une enquête fédérale et elle n'est pas réellement dans nos attributions. Depuis le début, contre l'avis de Moran, avec Cragen, nous avons fait tout notre possible pour vous laisser de la marge et du temps. Les fédéraux ne vont vraiment pas nous laisser le choix.
- Capitaine ! Tonna Goren en se levant pour protester devant cette décision qu'il trouvait injuste.
Eames et lui, avec l'aide de l'USV, venaient de mâcher tout le travail aux fédéraux. Ces derniers n'avaient plus qu'à assembler les pièces du puzzle qu'ils avaient patiemment et durement assemblé durant ces derniers jours.
- Goren, réagit son supérieur en le regardant droit dans les yeux, je sais que vous êtes très attaché avec Eames à cette enquête, notamment pour la gamine. Pour le moment, nous ne sommes pas encore officiellement déchargés. Alors, faites comme si je ne vous avais rien dit, d'accord ?
Bobby se permit à-nouveau de respirer et hocha de la tête, témoignant sa reconnaissance envers Ross.
- Alors faites ce pour quoi vous êtes doué ! Reprit le capitaine avec une détermination stupéfiante. Allez-moi m'interroger ces rats que nous avons capturés cette nuit ! Et faites en sorte qu'ils ne sortent plus jamais de leurs cages !
Se tenant devant une des vitres de la salle d'observation, Goren étudiait depuis plus d'une demi-heure l'homme qui patientait dans la salle d'interrogatoire. Il avait analysé minutieusement chacune de ses postures, la moindre de ses réactions et la plus insignifiante de ses mimiques sans rien en tirer d'utile. L'individu semblait être dépourvu de tout affect. Sans se laisser désarçonner, Goren continua, cherchant la moindre faille qu'il pourrait utiliser à son avantage. Il ne se laissa pas distraire, gardant toute son attention fixé sur l'objet de son étude, par les deux personnes qui vinrent le rejoindre. Il avait reconnu les bruits de pas de Eames et de Munch.
Une heure plus tôt, ses deux partenaires avaient conclu les interrogatoires de Olsen et Malet. Ces derniers n'avaient pas réellement demandé un grand effort pour les travailler au corps. A vrai dire, toujours hanté par leur inqualifiable découverte, il n'y avait pas eu de bon flic pour leur adoucir un peu la situation. Juste deux flics en face d'eux animés par une colère froide. Sachant qu'ils ne pourraient jamais s'en sortir mais que leur collaboration serait prise en compte par le juge lors de l'attribution de leur peine, Olsen et Malet avaient été très bavards. Ils avaient répondu sans détour à toutes les questions posées, sur leur rôle et celui de Peck, ainsi que sur le mode de fonctionnement du réseau pédophile qui s'articulait autour de "sessions". Une session était organisée toutes les deux semaines sur trois ou quatre jours, toujours dans un lieu différent. Une maison close mobile pour pervers. Peck choisissait entre dix ou quinze enfants pour les soumettre à des prédateurs, tandis que Olsen "Nanny" les préparait pour les rendre présentables, et que Malet assurait la sécurité. Il avait été ainsi confirmé que Olsen et Malet n'étaient que des subalternes chargés d'exécuter les instructions données par Peck, leur seul interlocuteur et patron selon eux. Par contre, ils ne savaient absolument pas comment Peck parvenait à se procurer les enfants, ni la façon dont il planifiait les "sessions" avec les clients, et encore moins sur cette femme insaisissable qui gérait tout ça.
Goren, lors de ces interrogatoires avait préféré pour une fois n'être qu'un simple observateur. Il avait noircis des pages de notes, analysé chaque mot prononcé, traquant la plus petite des faiblesses dans les témoignages ou l'indice qui pourrait le mener à cette mystérieuse femme avec laquelle Parker et Howard avaient eu affaire au téléphone. Elle s'occupait de tout à distance comme un superviseur, Peck n'étant que son homme de paille qu'elle utilisait pour diriger en façade son réseau. C'était elle que Goren voulait débusquer. Et pour cela, il devait faire parler cet individu qu'il observait attentivement depuis tout à l'heure. Il était persuadé que ce dernier était la connexion dont il avait besoin pour atteindre son objectif.
Adrian Peck devait devenir un gambit, volontairement ou non.
- Tu es sûr Bobby ? L'interrogea sa partenaire en posant la main sur son bras. De vouloir t'occuper de Peck, seul ? Je préférerais être avec toi.
Goren se tourna vers Eames. Celle-ci se tenait droite, pratiquement raide d'inquiétude. Il lui offrit un sourire réconfortant.
- Fais attention, fit-elle en comprenant qu'elle ne parviendrait pas à le faire changer d'avis.
En sentant la légère pression qu'Alex exerça sur son bras, Bobby se demanda tout à coup comment il était parvenu à gagner la confiance inconditionnelle de cette femme ? Pourquoi le soutenait-elle ? Elle se battait même pour lui. Qu'avait-il fait pour elle ? Que lui apportait-il finalement dans ce partenariat ? Pourquoi continuait-elle à rester avec lui ? Se sentait-elle prisonnière de leur association ? Après cette affaire, ne devrait-il s'éloigner un temps de sa partenaire pour réfléchir sur ce lien noué entre eux ? Il avait tellement de pièces à tenter d'assembler pour tenter de comprendre ce chaos qu'elle représentait à ses yeux ? Il devait résoudre ce mystère de leur connexion, de ce qui le poussait toujours vers elle. Si Eames se comparaissait à une boomerang, elle représentait plutôt pour lui un phare qui l'extirpait de ses ténèbres en l'empêchant de sombrer dans les récifs qui jalonnaient sa vie.
Alex finit par le lâcher et se tourna vers la vitre en croisant les bras sous sa poitrine. Bobby ramassa son classeur et décida qu'il était temps pour lui de se présenter à Peck.
Avec une discrétion inhabituelle, Goren s'assit en face de Peck sans lui jeter le moindre regard. Il ouvrit son conférencier pour feuilleter les rapports entassés à l'intérieur. Peck ne bougea pas d'un iota, gardant le dos bien droit le long du dossier. Ce fut le début d'une guerre d'usure. Goren allait se montrer patient. Au bout d'une dizaine de minutes, après s'être intéressé à un rapport en particulier, il se saisit de son crayon pour griffonner sur son bloc-notes. Peck ne réagit pas. Il n'essaya même pas de déchiffrer les mots que Goren écrivait en se penchant légèrement. Il gardait ce visage dénué d'affect. Les deux hommes restèrent ainsi une bonne vingtaine de minutes de plus dans un silence lourd, entrecoupé par le seul grattement de la mine de papier. Puis il y eut un soupir de la part de Peck, cédant ainsi la première victoire au détective.
- Inspecteur Go... Goren, fit le proxénète en lisant le nom sur la carte d'identification. Ce n'est pas très poli de votre part d'ignorer son invité.
Bobby leva la tête vers l'homme comme s'il se rendait enfin compte de sa présence dans la pièce et cligna plusieurs fois des yeux.
- Oh ! Désolé ! J'étais totalement immergé dans les comptes-rendus d'interrogatoires de mes coéquipiers.
- Vous essayez de me la jouer à la Columbo, détective ? En me jetant quelques appâts pour voir si je mords ? Vous n'y arriverez pas.
Peck secoua la tête avec un petit sourire en coin. Goren haussa les épaules avec indifférence.
- Vous faites bien ce que vous voulez. Ce n'est pas moi qui suis sagement installé sur la chaise du suspect.
- Oh ! Touché, détective ! S'exclama Peck de façon théâtrale en posant les mains sur son cœur. Puisque vous abordez le sujet, dites-moi, de quoi m'accusez-vous précisément ?
- Moi ? Répondit Goren en écarquillant les yeux de surprise. Mais de rien ! Mon supérieur m'a simplement demandé de vérifier les allégations portées à votre encontre.
Le prévenu ricana.
- Laissez-moi deviner ! Ces allégations proviennent de deux crétins, n'est-ce pas ?
Goren ne s'étonna guère de la réflexion de Peck mais en fut plutôt contrarié. Avant son arrestation, ce dernier avait donc eu accès aux médias qui avaient annoncé le sauvetage de plusieurs dizaines d'enfants, victimes d'un réseau de prostitution infantile. Il en avait tiré la conclusion que Olsen et Malet avaient été eux aussi arrêtés. Bobby devait revoir une partie de sa stratégie, ne pouvant plus utiliser cette carte. Rapidement. Car Peck ne se laisserait pas si facilement déstabiliser.
- Des crétins qui ont été utiles pendant un temps malgré tout, ajouta Peck avec cynisme. Vous savez détective Goren, je les avais choisi parce qu'ils sont faibles et malléables. Et voilà que cela se retourne contre moi.
L'inspecteur referma son conférencier et le poussa sur le côté. Il n'était plus question de jouer à un quelconque jeu de rôle.
- Alors vous savez tout, je suppose, lança Peck avec un certain défaitisme qui déconcerta une seconde Bobby.
- En fait, Olsen et Malet n'ont fait que confirmer ce que l'on savait déjà.
Le prévenu grimaça.
- Pitié, détective Goren ! Ne me prenez pas pour l'idiot du village ! Épargnez-moi tout votre speech, voulez-vous ?
- Pourquoi ? Vous ne trouvez pas que notre discussion devient de plus en plus charmante ?
- Vous en aurez une toute aussi passionnante avec mon avocat dès qu'il sera là, balança Peck avec un air suffisant, si cela peut vous faire plaisir.
- A ma connaissance, vous n'avez pas eu la possibilité de contacter qui que ce soit.
- Je sais qu'il est en chemin, croyez-moi.
- Nous pouvons l'attendre en discutant, non ? Insista Goren. Ce sera plus plaisant pour nous deux.
Il devait continuer à le faire parler à tout prix, ne pas le laisser se terrer dans le mutisme.
- Parler de quoi ? Lui contra Peck. De toutes les preuves que vous avez contre moi ? Que je suis l'intendant d'un réseau de traite d'êtres humains ? Pire des enfants que j'exploite sexuellement ! Ça doit valoir le point culminant dans votre échelle des horreurs, détective, non ?
Goren ne répondit pas à cette provocation et se contenta d'observer Peck. Il devait mettre de côté toutes les émotions qui l'avaient traversé depuis quelques jours pour les contenir. Peck n'hésiterait pas à les utiliser contre lui.
- Vous avez trouvé nos empreintes dans la maison, reprit Peck en croisant les mains sur la table. C'est comme cela que vous nous avez retrouvés, n'est-ce pas ? Ces crétins ont paniqué quand on s'est rendu-compte qu'il nous manquait une gosse et qu'elle s'était échappée par la porte qu'un autre crétin n'a pas réussi à fermer correctement. Ils ont tout laissé en plan au lieu de faire le ménage comme d'habitude.
- Pourquoi n'êtes-vous pas revenu sur les lieux ?
- C'était trop dangereux d'y retourner pour ramasser le cadavre du mioche avec l'autre dans la nature. Mais ne vous inquiétez pas, détective Goren, je vais avoir moi aussi tout un tas de choses à raconter. Principalement pour les faire couler, ces crétins. Je ne les laisserais pas s'en sortir.
- Et pourquoi pas, maintenant ? Demanda Goren, curieux de voir Peck manifestement se retenir de parler.
L'homme s'avachit contre le dossier de sa chaise.
- Un peu de suspense n'a jamais fait de mal à personne.
Bobby sourit et ricana à son tour pour tenter de prendre l'ascendant psychologique sur Peck.
- Je dois vous avouer que Olsen et Malet ne m'intéressent pas vraiment. Ils ne savent que ce que vous avez bien voulu leur dire. Si nous évoquions plutôt votre mystérieux partenaire avec lequel vous gérer votre trafic. Parce qu'on le sait parfaitement, tous les deux, que vous n'en êtes pas le cerveau. Vous manquez de subtilité et vous faites preuve de négligence malgré ce que vous pensez croire. Ce sont vos erreurs qui nous ont permis de vous confondre et de vous retrouver. Nous nous sommes bien amusés à éplucher les historiques de vos achats personnels et professionnels sur ces dernières années. C'est grâce à cela que nous avons pu localiser l'entrepôt. Est-ce de l'arrogance d'ailleurs d'utiliser votre propre véhicule pour aller chercher les enfants et de les balader de semaine en semaine ? Ou bien de la stupidité ?
Peck parut déstabilisé par les propos de Goren puis quelque chose dans ses yeux s'éclaira. Il agita un doigt devant le géant.
- Non, non. Parlons d'autres choses puisque vous désirez tellement vouloir avoir une conversation avec moi. Alors, inspecteur Goren, dites-moi comment va numéro trente-sept ?
Peck sourit de toutes ses dents tandis que tous les muscles de Bobby se contractèrent. Le proxénète pencha légèrement le torse au-dessus de la table pour rapprocher son visage de celui de Goren avant de lui murmurer d'une voix perfide :
- Je sais que c'est vous qui l'avez trouvé, détective. Je vous ai vu l'amener dans ce SUV que conduisait ce joli petit lot blond. Numéro trente-sept paraissait tellement minuscule dans vos bras. Je suis certain que vous avez été terrifié de la briser en la serrant contre vous.
Un rictus moqueur releva ses lèvres.
- J'allais fouiller l'église quand vous avez débarqué. Je suis d'ailleurs très surpris que vous n'ayez pas encore fait le lien entre le gars qui vous a bousculé et moi.
La mâchoire de Goren se contracta. Un flash apparut dans son esprit. Il se souvenait de cet individu qui l'avait bousculé, comme pour le faire tomber à terre. Tellement préoccupé par Aliénor et de la sentir glacée contre lui qu'il n'avait pas prêté une attention particulière à cet évènement et l'avait presque oublié jusque-là. Ainsi Peck avait été là, toujours à la recherche de la fillette pour se saisir de n'importe quelle opportunité de la récupérer.
- Je dois l'avouer, poursuivit Peck, je suis assez bluffé de la manière dont vous êtes parvenu à si bien remonter notre piste avec presque rien. Vous êtes un sacré chien renifleur ! Alors, racontez-moi détective Goren, ce que vous vous êtes dit en découvrant numéro trente-sept ? Que c'était monstrueux de faire ça à une enfant ? Qu'elle ne méritait pas cela ? La colère vous a submergé en observant toutes les traces laissées par les coups. Et puis numéro trente-sept a dû vous regarder avec ses immenses yeux verts effarouchés. C'est à ce moment-là que vous avez dû vous jurer de chopper les salauds qui l'ont mise dans cet état ?
Peck exerça une pause pour apprécier l'effet de ses paroles sur Goren avant de cracher :
- C'est tellement pathétique de votre part !
Les dents serrées, Bobby eut une irrésistible envie de faire ravaler son sourire à Peck. Avec lenteur, il se leva de sa chaise et s'inclina au-dessus de la table pour poser une main sur l'épaule de Peck afin de le forcer à reculer. Le toucher lui provoqua un frisson de dégoût qui courut le long de sa colonne vertébrale.
- Vous êtes décidément bien silencieux, détective Goren, se moqua Peck. Vous n'avez plus tellement envie de discuter avec moi ?
Bobby exerça une pression un peu plus forte sur l'épaule de Peck et celui-ci grimaça de douleur, pourtant cela ne l'empêcha pas de continuer à parler.
- Je fais partie des salauds qui l'ont frappée ! Dit-il avec fierté et provocation. Ce magnifique bleu sur sa joue, c'est moi avec une gifle !
Faire pression ne suffisait déjà plus à Goren. Un besoin pressant de faire mal naissait en lui. Il avait bien pourtant conscience que Peck ne faisait que cela pour le mettre en colère. Il utilisait Aliénor contre lui pour le provoquer afin de le pousser à commettre une erreur.
- Comme numéro trente-sept n'avait pas voulu aller jouer dans un premier temps avec le gentil monsieur qui l'avait choisi, poursuivit Peck avec méchanceté en se délectant de l'écœurement de son interlocuteur, je l'ai autorisé à la punir comme il le souhaitait. Si vous saviez, détective Goren... Elle a tellement crié qu'il a dû la bâillonner pour la faire taire.
Bobby repoussa à grande peine la nausée qui l'assaillait. Peck jouait avec lui. Par ses paroles, il s'amusait en le forçant à imaginer les violences que Aliénor avait subies. Goren s'était efforcé de ne pas penser aux choses ignobles et répugnantes qu'on avait imposées à la fillette, aux douleurs infligées par sadisme. Elle avait été dépossédée de tout ce qu'elle était, autant physiquement et psychologiquement. Il se demanda l'espace d'un instant comment pouvait-elle accepter qu'il l'approche alors qu'il était un homme après toutes ces atrocités ? Qu'elle lui portait une confiance aveugle pour ne pas lui faire du mal comme tous les autres ? Qu'elle semblait trouver en lui une sorte de refuge ?
Goren avait conscience que sa partenaire devait sûrement être inquiète de son mutisme et par la tournure de l'interrogatoire. Elle devait sans aucun doute faire une transposition avec Wallace et se préparer à intervenir. Il lui fit un signe discret de la main qu'elle seule comprendrait. Un code entre eux. Un simple geste anodin qui indiquait que contrairement aux apparences, il avait encore la situation sous contrôle. Peck parlait. Bobby devait juste l'inciter à continuer tout en l'orientant vers le sujet qui l'intéressait. Il s'agissait de débarrasser le monde de Aliénor et des autres enfants de leurs monstres.
- Vous pensez que vous êtes intelligent, n'est-ce pas ? Souffla Bobby d'une voix calme. Que vous êtes un génie pour savoir que je suis en colère ? Oui, je le suis. Oui, je me suis aussi juré d'attraper ceux qui ont fait tant de mal à Aliénor. Et vous savez quoi Peck ? J'ai réussi ! Vous êtes là, devant moi, à vous pavoiser alors que vous êtes fini !
- Ainsi va la vie, rétorqua Peck de nouveau avec une nonchalance déconcertante.
- Vous souhaitez vraiment être considéré comme le seul responsable à tomber dans cette affaire ? Fit Goren surpris par son attitude en le lâchant.
Peck grimaça alors qu'il faisait rouler son épaule.
- J'ai vendu mon âme au diable, détective Goren. Je lui suis redevable à vie.
- Ce ne serait pas plutôt une reine des enfers ? Répliqua Goren en s'engouffrant immédiatement dans l'ouverture qui lui était offerte.
Peck cligna des yeux, étonné.
- Vous lui devez quoi à cette femme ? Le questionna Bobby, réellement curieux de ce lien qui unissait Peck à cette femme. De l'argent ? Non, vous devez en avoir assez, planqué quelque part. La vie d'un proche ? On ne vous connaît aucune famille et vous n'êtes pas assez empathique pour cela. Elle a sauvé votre misérable et pathétique vie peut-être ?
Peck se renfrogna sur son siège.
- Vous ne savez rien du tout, marmonna-t-il.
Goren profita de cet instant. La carapace de l'homme commençait enfin à se fendiller. Il bougea rapidement pour se placer à côté de lui avant de se tordre à sa manière si familière pour le fixer dans les yeux.
- Vous n'essayez même pas de vous battre, Peck. Que vous a-t-elle donné pour que vous lui abandonniez votre liberté ? Ou n'êtes-vous qu'un bon toutou qui ne mord jamais la main qui la nourrit ? Bon toutou.
Moqueur, Goren lui tapota la tête pour appuyer sa dernière réplique. Peck, agacé, chassa sa main.
- Je ne suis peut-être qu'un chien loyal, riposta-t-il avec à-nouveau ce sourire malsain sur les lèvres, qu'elle aime récompenser. Mais elle m'a laissé jouer autant que je le voulais avec la marchandise. Et mon jouet préféré, dès que je l'ai récupéré, détective Goren, ce fut numéro trente-sept ! Elle était si farouche au début !
Bobby sentit qu'on avait appuyé sur un interrupteur à l'intérieur de lui. Il n'y avait plus aucune lumière en lui. Que de la noirceur. Son esprit lui renvoya chaque mot que Rodgers avait employé pour décrire les sévices que Aliénor avait enduré. Il revit les abrasions, difficilement supportables à regarder sur son corps d'enfant. La cage où elle avait été enfermée, le matelas crasseux jeté sur le sol dans l'entrepôt. L'effroi dans ses yeux. Ses réactions instinctives pour se protéger. Avec douleur, il se rappelait de cette petite fille ravagée, détruite par la folie des hommes qu'il a découvert, il y a de cela quelques jours à peine. De cette profonde angoisse de briser ce corps si frêle et si glacé contre lui. Des torrents de larmes, aussi. Une douleur incendiait ses veines en lui insufflant une rage irrépressible. L'odeur et le goût du sang pouvaient l'atténuer. Même s'il haïssait l'homme devant lui, il devait canaliser sa rage. Il n'avait pas besoin de ses poings pour le détruire mais seulement de mots. Durant ces dernières années, Bobby avait appris que pour éradiquer un monstre, il ne suffisait pas de lui couper la tête. Il fallait découvrir ses points faibles et les utiliser sans remords, déterminer l'origine de ses ressources et en couper méthodiquement les racines jusqu'au cœur pour le détruire soigneusement.
- Aliénor n'est pas brisée, énonça clairement Goren. Je ne suis que son instrument pour vous faire tomber, Peck.
La porte de la salle d'interrogatoire s'ouvrit soudainement, interrompant net Goren. Ross rentra accompagné d'une femme.
- Détective Goren, l'interpella-t-il. Voici Anna Debois. Elle vient de se présenter à mon bureau comme l'avocate de Monsieur Peck.
La juriste était une femme très élancée dans son tailleur Channel de couleur rose poudrée.
- Je vous l'avais bien dit ! Railla Peck en se levant de sa chaise. Tant que je lui serais fidèle, comme un bon toutou, elle saura me récompenser.
Bobby serra des poings et des dents face à l'amusement que Peck venait de retrouver.
- On vous a trouvé, rétorqua Goren, grâce à Aliénor. Je débusquerais votre maîtresse comme je l'ai fait pour vous.
La tête haute, Peck le défia, le regard planté dans le sien.
- Oh ! Vous savez quoi, détective Goren ? Je suis sûr que ma maîtresse sera ravie de participer à votre petit jeu "d'attrape-moi si tu peux"!
- Ça suffit ! Les arrêta l'avocate. L'interrogatoire est terminé, est-ce clair ? Mon client ne vous dira rien de plus. Maintenant, je veux m'entretenir avec lui.
- Bien sûr, maître, lui répondit Ross avec un sourire forcé.
Il y eut un dernier échange de regards entre Goren et Peck. Une promesse silencieuse entre eux. Puis Bobby ramassa ses affaires et sortit de la pièce d'un pas raide. L'air inquiète, Eames l'attendait déjà dans le couloir, accompagnée de Munch. Il se permit de respirer profondément pour apaiser le feu qui brûlait en lui.
- Vous avez fait du bon boulot, Goren, le félicita Ross après avoir refermé la porte de la salle d'interrogatoire derrière lui.
Le géant se retourna vers son capitaine.
- Mais rien n'a...
- Non, vous avez sauvé la vie à quarante-six gamins. Et mis fin à ce trafic. C'est une grande victoire.
- Très amère, lui rétorqua Goren cyniquement.
- Certes, fit Ross en balayant son commentaire d'un geste de la main. Terminez-moi votre paperasse sur cette affaire pour que les fédéraux prennent le relais. J'ai reçu officiellement l'ordre.
- Capitaine ! Gronda Alex.
- Vous ai-je demandé de m'interrompre Eames ? Lui retourna sèchement Ross.
Elle ouvrit la bouche avant de la refermer aussitôt.
- Rendez-moi vos rapports et les mises en accusations, puis prenez quelques jours pour vous reposer et vous vider la tête.
Goren hocha de la tête, l'air lasse tout d'un coup, avant de traîner des pieds jusqu'à son bureau où il se laissa tomber lourdement sur son fauteuil.
- Bobby ? L'appela sa partenaire d'une voix anxieuse.
Il ne se tourna pas vers elle, préférant fouiller son tiroir pour faire semblant d'être occupé et ne pas l'avoir entendue.
- Tu as fait tout ce que tu pouvais avec Peck, ajouta-t-elle.
- Ce n'est pas suffisant, Eames. Tu le sais parfaitement. Peck était notre seule chance de savoir qui était cette femme, l'architecte du réseau entier. Elle va pouvoir rebâtir son empire et continuer en toute impunité.
Bobby sentit la colère refluer en lui. Il tapa du poing sur son bureau, frustré.
- Vous vous ne donnez pas assez de crédit, déclara Munch avec flegme. C'est une guerre que nous menons. Et une guerre ne se gagne pas en une seule bataille. Sauvez la petite et tous ces gosses, c'est déjà une belle victoire en soi qu'il faut savoir apprécier.
- Il a raison, appuya Eames avec douceur.
- Peck ne parlera plus désormais, fit Goren buté. Il ne dénoncera jamais sa maîtresse.
- Sans aucun doute, lui répondit John. Cependant, faisons confiance aux fédéraux pour détrôner la reine des enfers comme vous l'avez si bien surnommé tout à l'heure.
Alex tendit son ordinateur portable à Bobby avec un sourire.
- Allez Goren, fais-moi ton compte-rendu d'interrogatoire pendant que je m'occupe des mises en accusation avec Munch afin que l'on puisse aller prendre l'air rapidement. Tout le reste attendra bien demain. Je te rappelle que nous avons une conférence de presse à fuir. De plus, je suis certaine que tu aimerais passer du temps avec Aliénor, après tout ça.
Goren attrapa l'ordinateur en rencontrant le regard chaleureux de sa partenaire. Cela apaisa un peu le torrent de fureur qui grondait en lui. L'idée de retrouver cette bulle de quiétude qu'il avait eu l'autre après-midi avec Ally et Alex chassa un peu l'amertume qu'il avait en bouche de terminer l'enquête de cette manière, sans y avoir mis le point final.
