Chapitre 31
Appuyée contre le bureau de Wheeler, Eames discutait tranquillement avec elle autour d'une tasse de thé, n'ayant rien de bien d'urgent à traiter. Elle chercha du regard une des pendules, commençant à s'inquiéter. Son partenaire n'était toujours pas revenu. Cela faisait plus de trois heures qu'il s'était absenté. Avec un froncement de sourcil, elle l'avait même observé s'enfuir de la brigade comme s'il s'était soudainement souvenu qu'il était en retard quelque part.
Tout compte fait, ils n'avaient pas bénéficié des jours de repos octroyés par Ross. Alex avait préféré continuer leur travail et obtenir une nouvelle enquête pour maintenir Goren à flot. Pourtant même avec l'esprit occupé par l'assassinat d'un libraire, le comportement de son partenaire avait beaucoup fluctué entre l'absence, l'anxiété et la colère, tout en redevenant en de rares occasions ce doux géant qu'il pouvait être. L'origine de son égarement était bien entendue Aliénor. Par ses réseaux Mitchell, l'ami avocat qu'il avait sollicité, avait réussi à localiser la fillette. Celle-ci avait été placée dans un des foyers d'accueil à Manhattan. Selon les dernières nouvelles que Mitchell était parvenu à glaner par quelques indiscrétions, l'état de Aliénor s'avérait être très préoccupant. Celui-ci s'était apparemment aggravé à peine après quelques jours de son arrivée. Elle restait prostrée à longueur de journée, complètement renfermée sur elle-même. Elle avait coupé toute communication verbale et non-verbale et ne s'alimentait presque plus. Aliénor semblait se laisser dépérir.
Ces renseignements avaient un peu plus alimenté la profonde inquiétude de Bobby qu'il nourrissait pour Aliénor, ainsi que son courroux envers les services sociaux. Depuis plus de trois semaines, Mitchell et lui essayaient d'obtenir un droit de visite. Après le refus catégorique de Madame Blum, les deux hommes s'étaient vu opposer une fin de non-recevoir à toutes leurs demandes par toutes les instances qu'ils avaient pu solliciter. Même Olivia avec qui Alex discutait de cette situation et qui connaissait pourtant bien le milieu ne comprenait pas cet entêtement. A moins que cela soit en quelque sorte des représailles vis-à-vis de Goren qui représentait le symbole de la police. Cette même administration qui avait eu l'audace de secouer le petit monde de l'assistanat social en révélant un scandale. L'affaire d'Aliénor avait été très médiatisée et continuait encore de l'être. Les services sociaux du pays entier étaient constamment sous pression depuis qu'on avait pointé et montré au monde entier leur défaillance : leur incapacité à protéger les enfants. Depuis que les fédéraux avaient repris le dossier et grâce aux enfants qui commençaient à parler, plusieurs opérations de grande envergures avaient été lancées. Des résultats n'avaient pas tardé à être récoltés. Une dizaine d'individus qui alimentaient le trafic avaient été arrêtés. Certains étaient motivés par le coutumier appât du gain ou par la pression d'un chantage. Plusieurs assistants sociaux étaient impliqués, ainsi que des employés de foyers d'accueil et des assistants familiaux. Et c'était loin d'être terminé.
Pour le moment, l'administration bravait la tempête comme elle le pouvait. Les politiques réclamaient une réforme du système pendant que d'autres réclamaient des audits et des coupables. Des têtes commençaient à tomber pour tenter de calmer la vindicte populaire, que les médias ne cessaient jamais d'alimenter par leurs critiques sévères d'un système pour eux défaillant et négligent. Ces deniers jours la controverse trouvait son origine sur la décision de confier une nouvelle fois tous ces enfants aux mains des services sociaux, responsables de leur sort, sans pourtant apporter d'autres solutions. Eames observait tout ce cirque de loin, n'étant pas tout à fait d'accord avec tout ce qui se disait. Il y avait certes des fruits pourris mais était-ce pour cela que tout le système était à jeter à la poubelle ?
Après un dernier échange sur le nouveau rendez-vous raté de Wheeler, Eames la quitta pour rejoindre son bureau et commença à sentir une onde de panique la gagner en fixant la chaise vide de son partenaire. Lui était-il arrivé quelque chose ? Avait-il oublié de la prévenir qu'il devait rendre-visite à sa mère peut-être ? Ou bien avait-il fait ce qu'elle craignait depuis le début ? La frustration d'essuyer les refus l'avait-elle poussé à essayer quoi qu'il lui en coûte de voir Aliénor ? Alex attrapa son téléphone et lança la numérotation automatique pour joindre Goren. Après quelques tonalités, elle tomba sur son répondeur. Elle raccrocha sans laisser de message, décidant de lui laisser le bénéfice du doute avant d'aller soudoyer un technicien pour faire localiser son téléphone.
Poussant un profond soupir, Eames se saisit du dernier bulletin interne du NYPD qui traînait sur son bureau. Elle grimaça en se voyant en photo avec son partenaire pour illustrer l'article relatant l'enquête qu'ils avaient mené en collaboration avec l'USV. Elle tourna rapidement la page, préférant regarder la liste des départs qui avaient eu lieu au sein de leur force policière afin de voir si elle ne reconnaissait pas quelques têtes.
Au bout d'une dizaine de minutes, alors qu'elle lisait sans passion un article sur la dernière évolution en matière de médecine légale, Eames reconnut le son si caractéristique -pour elle- de son partenaire qui traînait des pieds. Elle releva la tête de sa gazette et aussitôt une sonnette d'alarme se déclencha en elle. Bobby se laissa tomber lourdement sur son fauteuil, puis resta immobile, l'air choqué.
- Bobby ? L'appela Eames soucieuse.
Goren n'eut aucune réaction, même pas un quelconque signe qu'il ait entendu sa partenaire. Celle-ci prit peur qu'il ait appris une mauvaise nouvelle. S'il avait quelque chose à lui annoncer, elle savait qu'il préférait le faire en privé sans être au beau milieu de leur unité et de ses oreilles indiscrètes lorsqu'ils s'agissaient d'eux. Elle se leva et contourna les bureaux. Elle se pencha légèrement vers son partenaire pour lui poser la main sur le bras. Ce mouvement eu pour effet de le sortir momentanément de son état de torpeur. Il écarquilla des yeux en se rendant-compte de sa présence.
- Suis-moi, s'il te plaît, murmura Eames à son partenaire.
Eames l'incita d'un mouvement sur son coude à se lever. Il fit ce qu'elle lui demandait sans broncher. Quelques regards s'attardèrent sur eux lorsqu'ils traversèrent la brigade en direction des salles d'interrogatoires. Elle tirait son partenaire par la manche de son manteau, lui la suivant docilement, éteint. Après une rapide vérification que les salles d'interrogatoires étaient vides, elle le poussa dans la salle d'observation et ferma la porte soigneusement derrière elle. Alex fut quelque peu rassurée d'être enfin seule avec son partenaire. Ils y seraient tranquilles et à l'abri des regards curieux. Il ne restait plus qu'à comprendre ce qui lui arrivait.
- Bobby, qu'est-ce qui se passe ? Lui demanda Eames d'une voix douce et inquiète. C'est ta mère ?
Il cligna des yeux puis regarda tout autour de lui, avant de fixer son regard sur sa partenaire. Il semblait enfin se sortir de son hébétude. Il se passa une main sur le visage.
- Non, réussit-il à articuler après une profonde respiration.
Si ce n'était pas sa mère, Alex savait que cela ne pouvait être que l'autre sujet qui le préoccupait depuis des jours.
- Il est arrivé quelque à Aliénor ?
- En quelque sorte, parvient-il à prononcer après un moment d'hésitation. C'était aujourd'hui que son dossier passait devant les affaires familiales.
- Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? Ne put s'empêcher de lui reprocher Eames. C'est pour ça que tu t'es sauvé tout à l'heure ? Tu sais bien que je t'y aurais accompagné.
A sa décharge, Bobby eut un sourire contrit.
- Que s'est-il passé alors ? Qu'est-ce qui a été décidé pour elle ?
Goren ouvrit la bouche mais la referma aussitôt. Plusieurs fois de suite. Apparemment, il ne savait pas comment le lui dire. Et lorsqu'il arriva à formuler une phrase complète sans bégayer, la réaction de Eames fut immédiate. Elle resta complètement abasourdie par sa révélation.
Robert Goren allait être en retard s'il ne se dépêchait pas plus. Il parcourait le palais de justice depuis plusieurs minutes à la recherche d'une salle d'audience. Grâce aux indications d'un officier, il parvint à la trouver. Il poussa doucement la porte et fut rassuré de constater que la séance avait à peine débuté. Tour déboutonnant sa veste, il entra discrètement dans la salle et s'assit sur le premier banc qui se présentait à lui. Cependant la porte grinça légèrement en se refermant. Le bruit attira l'attention de la Juge Morgan qui présidait l'audience. Celle-ci jeta un regard inquisiteur au-dessus de ses lunettes à Goren. Celui-ci lui retourna un sourire crispé avant de rapidement détourner les yeux. Il espérait ainsi faire cesser l'incommodant examen auquel le soumettait minutieusement la magistrate. Il fut rassuré d'observer qu'il y avait seulement trois autres personnes présentes dans la salle en dehors de lui. Cela signifiait que l'anonymat des enfants avait réussi à être préservé malgré la médiatisation conséquente de ces dernières semaines.
Mitchell, déjà présent, attendait sur le banc situé derrière la table vide de l'intimé. Son ami lui fit un signe de tête pour le saluer. Goren regarda en direction de la table du requérant où la substitut du procureur maniait quelques dossiers. A côté d'elle se trouvait Madame Blum, l'assistante sociale. Tout dans son attitude indiquait à Goren qu'elle désapprouvait sa présence. Avec ses lèvres pincées, ses narines dilatées, la crispation de ses muscles que ses poings fermés trahissaient, son regard direct et agressif, il la compara à un chat qui feule. Cherchait-elle à l'impressionner et à marquer son territoire ? Il ne comprenait décidément pas la défiance qu'elle avait envers lui. Ils étaient pourtant dans le même camp. Ils voulaient tous les deux le meilleur pour Aliénor. Pourquoi lui reprochait-elle de s'être occupé de la fillette ? Ce n'était qu'une enfant terrorisée qui avait besoin d'attention, de présence et d'affection. Aucunement cette indifférence et cette insensibilité dont elle faisait preuve. Oui, il s'était attaché à la fillette. Il avait mis en jeu ses sentiments et ses émotions auxquels Aliénor avait répondu. Leur besoin d'attachement mutuel avait pris la forme de liens affectifs qui s'étaient construits autour de la nécessité de se sentir protégé et en sécurité pour Aliénor. L'assistante sociale semblait revendiquer une exclusivité relationnelle avec la fillette au nom de son intérêt, par une rivalité qu'elle semblait imaginer entre eux. Aliénor n'avait pas à se voir interdire de lier son existence à un lieu, à une personne ou même à une histoire. Pour toutes ces raisons, Bobby décida d'ignorer Blum, préférant se concentrer sur ce qui le préoccupait le plus : l'avenir de Aliénor.
- Selon l'enquête, reprit la juge en se concentrant sur l'ordre du jour, les parents de cette enfant ont été les malheureuses victimes d'un accident de la route ?
- Oui, votre Honneur, répondit l'assistante du procureur. Le rapport sur cet accident a été versé au dossier.
Tellement anxieux de ce qui allait se décider, la jambe de Goren se mit à tressauter plus que d'habitude. Il dut appuyer une de ses mains sur son genou pour essayer de contenir les tremblements, à défaut de les faire cesser.
- Et malgré les recherches effectuées, Maître, vous n'avez toujours pas réussi à contacter avec Madame Blum, un parent capable de l'accueillir ?
- La mère a bien une sœur, Taylor Hill. Le seul lien familial que nous avons trouvé jusqu'ici. La sœur de Madame Davies a quitté le pays depuis plus de deux ans. Malgré les renseignements collectés sur elle, nous ne parvenons pas à la localiser.
La juge poussa un léger soupir.
- Étant donné que l'état du Delaware n'a pas eu le temps de statuer sur le cas de Aliénor Davies, en raison des circonstances que nous connaissons tous ici, je la déclare officiellement orpheline, donc pupille de l'État de New-York.
Un coup de marteau entérina la décision permettant à Bobby de respirer de nouveau. Aliénor ne serait pas renvoyée dans le Delaware. Première bonne nouvelle. Ici, il pourrait toujours garder un œil sur elle, veiller sur sa sécurité et ses besoins. Ce qui aurait été plus difficile de faire si elle était retournée à Dover.
- Maître Mitchell, lança la juge, je présume que votre présence dans ma salle aujourd'hui n'est pas un simple hasard. Vous souhaitez représenter Aliénor Davies ?
Avant de répondre, l'avocat se redressa par marque de respect.
- Exactement, Madame La Juge.
- Très bien, acquiesça-t-elle, je vous l'autorise. Maintenant, il nous reste à décider de son placement. Madame Blum, avez-vous pu lui trouver une famille d'accueil ?
Une autre excellente nouvelle pour Bobby. Aliénor étant reconnue comme pupille, elle accédait à un statut qui lui octroyait des droits. Mitchell représenterait ses intérêts, la défendrait contre le système. Il obtiendrait aussi pour elle réparation en tant que victime en intentant un procès devant une juridiction civile. Enfin officiellement nommé et reconnu, il prit place à la table de l'intimé tandis que l'assistante sociale se leva et lissa soigneusement sa jupe avant de déclarer :
- Non, pas encore. Il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte pour cette enfant. Son état physique et psychique ainsi que ses besoins. Elle ne peut pas être confiée à...
- Je vous le consens ! La coupa sèchement la juge Morgan pour mettre un terme à ses justifications Cependant, selon les différents rapports que j'ai pu lire, dont notamment celui de sa psychologue, son état s'avère être très préoccupant. Cette dernière envisage sérieusement de l'hospitaliser pour pallier à vos manquements, si nous n'arrivons pas à décider rapidement d'un placement adéquat.
Madame Blum baissa la tête, honteuse de se faire semoncer. Mitchell s'activa tout d'un coup. Il rechercha un dossier dans sa sacoche avant de s'avancer vers la magistrate pour le lui tendre.
- Votre Honneur, désormais que je représente officiellement les intérêts de Aliénor Davies, je demande à ce que vous déchargiez Madame Blum de ses fonctions envers ma cliente.
- Pour quelles raisons ? Lui demanda-t-elle légèrement étonnée par cette demande peu courante en attrapant la chemise cartonnée.
- Ceci est le témoignage d'une infirmière qui s'est occupée des soins de l'enfant durant son court séjour à l'hôpital. Cette jeune femme affirme que les deux visites effectuées par Madame Blum se sont conclues pour Aliénor par des crises violentes. L'assistante sociale est loin d'apaiser les troubles de Aliénor. Au contraire, elle semble les ranimer et les raviver. De plus, elle l'a sortie de l'hôpital, à peine quelques jours après qu'elle y ait été admise. Aliénor n'était pas prête. Elle est mise en danger volontairement par Madame Blum par manque de soins !
- Quoi ? Rugit l'assistante sociale.
- Elle a agi de son propre chef, sans prévenir personne ! Continua Mitchell en ignorant la réaction de Madame Blum. Encore moins les inspecteurs chargés de son affaire. Depuis, elle refuse que ces officiers l'approchent !
- Madame Blum a beaucoup insisté dans ses rapports, déclama la juge Morgan, sur le fait que l'un des inspecteurs chargé de l'affaire, le détective Goren, avait fait preuve d'un attachement particulier envers l'enfant en créant chez elle un fort lien de dépendance.
- Quant à moi, je tiens à préciser, Votre Honneur, que l'enfant allait beaucoup mieux quand Robert Goren s'en occupait que semble le faire actuellement Madame Blum !
- Pour qui vous vous prenez pour me juger ? Explosa l'assistante sociale. Je ne fais que mon travail dans l'intérêt de cette petite !
- Ah oui ? Lui rétorqua Mitchell d'un ton dédaigneux. Alors expliquez à la cour pourquoi cette fillette semble se laisser dépérir depuis que vous l'avez placée en foyer ? Que faites-vous précisément pour l'aider ?
Goren eut pitié de la pauvre substitut qui se trouvait prise entre deux feux. Elle s'efforçait de retenir Blum qui menaçait de charger à tout instant Mitchell pour se laver de l'affront qu'il lui infligeait. Il écorchait sa conscience professionnelle.
- Je n'ai aucun compte à vous rendre ! Hurla t-elle en tendant un doigt furieux en direction de Mitchell.
- Oh que si ! Je suis officiellement l'avocat de Aliénor désormais ! Je suis là pour la défendre contre des personnes comme vous ! Cette petite fille irait sans doute beaucoup mieux si vous ne l'aviez pas arraché de l'hôpital sans prévenir qui que ce soit, ni coupé violemment les liens qu'elle avait établi avec le détective Goren ! Vous ne pensez pas au bien être de cette petite fille mais qu'à votre égo !
- Ça suffit ! Tonna la juge Morgan de plusieurs coups de marteau pour arrêter la dispute qui s'envenimait. J'ai besoin de réfléchir dans le silence et pas dans ce bruit assourdissant que vous produisez !
Tandis que la substitut l'incitait à se calmer, Madame Blum, rouge de colère, jeta un regard meurtrier à l'intention de Mitchell. Celui-ci lui répondit par une soudaine indifférence. La juge prit alors tout son temps pour réfléchir, laissant tout le monde dans l'expectative des décisions qu'elle allait prendre et qui façonneraient d'une manière irrémédiable l'existence toute entière de la fillette. Son moment de réflexion s'éternisa mettant mal à l'aise les quatre spectateurs suspendus à ses lèvres. Elle se mit à scruter sa salle d'audience avant de fixer ses yeux sur Goren.
- Je vous reconnais, déclara-t-elle. Vous êtes l'inspecteur Goren.
Bobby sursauta lorsque la juge s'adressa directement à lui. Il se redressa d'un bond, surpris par l'attention inattendue dont elle le gratifiait.
- Oui, Votre Honneur, lui confirma-t-il en boutonnant sa veste.
- C'est bien vous qui avez trouvé Aliénor Davies ?
Bobby acquiesça.
- Avec ma partenaire, Alexandra Eames.
- Est-ce vous qui avez demandé à Maître Mitchell de venir pour représenter Aliénor Davies ?
Son ton exigeait la vérité. Bobby se força à garder ses mains devant lui pour ne pas les fourrer dans ses poches.
- Oui.
Morgan hocha de la tête, satisfaite de sa réponse, puis silencieuse, elle l'analysa de pied en cap. Goren piétina sur place. Le regard qu'elle dardait sur lui le rendait inconfortable.
- Votre présence semble m'indiquer que vous avez un réel intérêt pour cette enfant, reprit-elle lentement, et tend à me confirmer l'attachement particulier dénoncé dans les rapports que vous lui portez. Pourquoi vous vous êtes occupé de Aliénor Davies, détective Goren ?
Cette simple question prit au dépourvu Bobby. Il l'avait fait parce que cela lui avait semblé la chose à faire. C'était instinctif. Lorsque Aliénor s'était précipitée la première fois dans ses bras, tout s'était enchaîné. Il avait réalisé à quel point Aliénor était fragile qu'elle avait besoin de quelqu'un. Il y avait eu une sorte de déclic en lui. La tendresse qu'il ressentait avait mué en un sentiment de responsabilité face à ce petit être. Il devait la protéger, veiller à ce qu'elle ne manque de rien, être là. Il l'avait inondé d'amour sans se poser de question.
- Parce que je ne peux pas l'abandonner, lâcha-t-il dans un souffle. Je ne veux pas qu'elle se sente seule au monde alors qu'elle m'a fait confiance pour me suivre et la protéger.
- Je vous remercie de votre sincérité.
La juge réajusta ses lunettes sur le nez. Bobby se força à rester immobile, mais tout en lui le démangeait de bouger. Quelque chose se jouait et il n'en était pas maître.
- Détective Goren, reprit la juge après un moment de réflexion, l'enfant qui nous réunit aujourd'hui restera dans un centre d'accueil jusqu'à ce qu'on puisse lui trouver un placement adéquat à ses besoins, à moins que vous acceptiez ma proposition. Comme vous semblez beaucoup vous préoccuper de cette petite, pourquoi ne deviendrez-vous pas sa famille d'accueil ?
- Pardon ? S'excusa Bobby de ne pas comprendre ce que la juge Morgan venait de lui proposer.
- Votre Honneur ! S'écria Blum. Vous ne pouvez pas faire une telle proposition ! C'est en dehors de vos prérogatives !
- Et pour quelles raisons ? Lui rétorqua la juge, profondément agacée par cette interruption. Quels reproches exactement faites-vous à l'inspecteur Goren ? D'avoir apporté à cette enfant du réconfort et de la compassion pour essayer d'apaiser ses traumatismes ? Ce qui vous semble vous faire bien défaut dans ce dossier, selon Maître Mitchell. Et je commence à partager son opinion.
- C'est un homme ! S'étrangla l'assistante sociale.
- Comme tous les pères du monde ! S'exclama Morgan, dépitée du pauvre argumentaire qu'on lui tenait.
- Le détective Goren est un fou ! Il vit seul et ses pairs le pensent asocial ! Il a fait interner sa propre mère pour schizophrénie ! Ce trouble mental est héréditaire ! Son frère a un casier judiciaire ! Il est reconnu comme un joueur compulsif et un drogué notoire ! Ce n'est pas un environnement sain pour une petite fille !
Goren grimaça. Ainsi donc Blum avait fait sa petite enquête sur lui en fouillant dans son histoire personnelle. L'homme qu'il était ne se résumait pas seulement à ses liens de sang, aux actions de sa famille et à quelques commérages.
- Est-ce vrai, détective Goren ? Le questionna la juge. Est-ce qu'un psychiatre vous a déclaré comme fou ?
- Non, Votre Honneur, réussit à balbutier Bobby, ne concevant toujours pas tout ce qui était en train de se passer.
- Bien ! Alors revenons au sujet qui nous intéresse. Que pensez-vous de ma proposition de prendre avec vous Aliénor Davies ?
Assommé comme s'il avait pris un coup de massue sur le crâne, Bobby ouvrit la bouche, encore incapable de traiter correctement les données. Lui, devenir responsable d'une enfant ? Tous les regards s'étaient rivés sur lui, attendant avec intérêt qu'il donne sa réponse. Lui, être une famille d'accueil ? Le sang tambourinait dans ses tempes. Lui, s'occuper d'une petite fille à plein temps ? Son cœur se serra douloureusement. Être un parent avec tous les devoirs que cela incombait ? Il serra des poings. Offrir un foyer à Aliénor ? Même si cela lui semblait irréel, cela le rendait fier. Mais assumer un petit être qui pouvait bouleverser le reste de sa vie était aussi une perspective angoissante.
- Si vous me donnez votre accord, poursuivit la magistrate sans se préoccuper du choc émotionnel que Goren traversait, j'ordonnerai que Aliénor Davies vous soit confiée. Vous deviendrez alors son tuteur légal. Normalement la période au bout de laquelle vous pourriez éventuellement décider de l'adopter est d'un an mais au vu des circonstances exceptionnelles, je la diminue à six mois. Quelle est votre réponse, détective Goren ?
