Chapitre 34


La main solidement accrochée au manteau de Goren, Aliénor passa le seuil de la porte d'entrée. Intimidée, elle contempla les lieux où elle allait désormais vivre avant de retourner son attention vers Bobby. Celui-ci retirait son manteau et par une habitude bien ancrée en lui se déchaussa. La fillette l'imita en enlevant ses chaussures pour les ranger, contrairement à lui, soigneusement à côtés des siennes en cuir noir. Le géant s'assit sur ses talons, puis comme s'il avait déjà fait ce geste des centaines de fois, il aida Aliénor à se débarrasser de l'épais manteau dont elle était affublée.

A vrai dire, Bobby commençait tout juste à reprendre contact avec la réalité. Il était bien incapable de dire combien de temps s'était écoulé depuis que Aliénor avait accepté de venir vivre avec lui. Tout était un peu flou. Il se souvenait vaguement d'avoir signé des documents avant de préparer la petite fille. Il lui avait fait enfiler chaussures et manteau, que le directeur avait mis à sa disposition, en la rassurant sur le fait qu'il l'emmenait afin qu'elle vienne bien habiter chez lui. Un taxi les attendait lors de leur sortie du foyer. A la seconde où il s'était engouffré à l'intérieur du véhicule et qu'il donne son adresse au chauffeur, Aliénor était montée sur ses genoux avant d'enrouler ses bras autour de son buste aussi loin qu'elle le pouvait, tout en nichant le visage dans les plis de son manteau et de sa veste. Il avait alors ressenti contre lui son corps d'enfant se relâcher d'un coup. La seconde suivante, la fillette dormait. Durant tout le trajet, il s'était abstenu de respirer trop profondément ou même de bouger par crainte de la réveiller.

Bobby croisa le regard vert craintif de Aliénor. Elle l'observait, immobile, attendant qu'il dise ou fasse quelque chose. Il lui sourit tout doucement pour la rassurer que tout allait bien. Pourtant il n'en savait pas plus qu'elle. Il ne s'était pas projeté aussi loin ces derniers jours, tellement affairé à tout faire pour préparer son arrivée et la récupérer, qu'il n'avait pas véritablement réfléchi à ce qu'il ferait après.

Maintenant qu'ils étaient arrivés chez lui, enfin plutôt chez eux, Bobby ne savait pas réellement quoi faire. Être parent, c'était nouveau et bizarre à la fois. Il adorait les enfants. Il savait les distraire et les amuser mais s'en occuper, pas vraiment. Il ne savait absolument pas ce qui allait se passer à présent. La vie, certainement. Mais comment ? Ce n'était plus lui tout seul. C'était maintenant Aliénor et lui. Eux deux. Rien qu'eux deux.

Goren décida en premier lieu de bouger. Ils n'allaient certainement pas passer le reste de leur journée dans l'entrée. Il se redressa et s'avança dans son salon. La fillette le suivit automatiquement, la main agrippée à son pantalon. Depuis qu'ils s'étaient retrouvés, elle ne l'avait pas lâché. Elle s'assurait de toujours garder le contact avec lui en prenant sa main ou en empoignant un morceau de ses vêtements quand il ne l'avait pas dans les bras.

Bobby posa son classeur sur la table avant de se soulager de sa veste puis de sa cravate. Pour se mettre plus à l'aise, il se débarrassa du bouton de son col et enroula les manches de sa chemise sur ses avant-bras. Par quoi allait-il commencer ? Aliénor se tenait à ses côtés, la tête levée vers lui, attendant qu'il prenne les commandes et qu'il lui explique ce qui allait se passer dorénavant pour elle.

Comme il fallait bien commencer quelque part, il se décida à lui montrer la chambre qu'il avait aménagée pour elle. Cela lui sembla une bonne idée. Cela montrerait à Aliénor qu'elle avait une pièce rien qu'à elle. Un territoire qu'elle pourrait s'approprier pour en faire son refuge notamment. C'était aussi un moyen de faire réaliser à la fillette qu'habiter avec lui était bien la réalité telle qu'il lui avait décrite au foyer.

- Et si je te montrais ta chambre, Ally ? Lança-t-il prudemment en s'inclinant vers elle.

Toutefois Bobby ne voulait pas lui mettre la pression, de lui donner l'impression que si elle ne se sentait pas instantanément chez elle, ce serait sa faute. Cependant la petite fille écarquilla les yeux et ouvrit la bouche de stupéfaction. Il fut quelque peu peiné par sa réaction. Celle-ci lui rappelait un peu trop crûment la réalité de la situation et les raisons pour lesquelles il était devenu son tuteur.

- Oui, une chambre rien qu'à toi, Ally, lui confirma-t-il.

Bobby tendit la main à la fillette. Elle y glissa la sienne, serrant dans l'autre sa cravate bleue et le suivit.

Lorsqu'en quelques pas, ils atteignirent la pièce, Bobby poussa doucement Aliénor pour l'inciter à y entrer. Malgré sa nervosité, elle se mit à dévorer son nouvel univers avec ravissement tournant la tête pour ne pas en perdre une miette.

A vrai dire, Alex avait fait du beau boulot en mettant sa touche féminine, tout en s'écartant du cliché du rose intégral, pour transformer son ancien bureau. La pièce lumineuse et douillette tranchait carrément avec le reste de l'appartement bien plus sobre et terme. Puisqu'elle y passerait beaucoup de temps pour dormir, jouer et travailler, Bobby espérait que Aliénor en ferait son cocon.

Avec Alex, Bobby avait passé une partie du week-end à monter les meubles fraîchement livrés. Le lit blanc, accolé contre le pan de mur repeint en bleu, était recouvert d'une couette blanche parsemée d'étoiles rouges et jaunes où s'étaient nichées quelques peluches douces et soyeuses. A côté de la fenêtre et du coffre à jouets se dressait l'armoire que sa partenaire s'était vivement empressée de remplir en vidant les cartons apportés. Elle avait même acheté un grand tapis bleu, sur lequel la fillette pourrait jouer, pour égayer la pièce et éviter le contact froid du sol, ainsi qu'une guirlande lumineuse en formes d'étoiles et de lunes qu'elle avait accroché sur le pan de mur au-dessus du lit afin de créer une ambiance un peu plus tamisée. Bobby y avait aussi mis sa touche personnelle en installant le bureau à l'opposé du lit avec des étagères qu'il avait commencé à garnir de livres.

- Tu peux y faire tout ce que tu veux, Ally, déclara Bobby d'une voix douce en s'accroupissant à ses côtés. C'est chez toi, désormais.

La fillette resta immobile, la main toujours agrippée à la sienne.

- La chambre te plaît ? Ajouta-t-il avec crainte. Si ce n'est pas le cas, nous pouvons toujours changer la disposition.

C'était important pour Bobby que Aliénor se sente bien dans sa chambre. Elle se tourna vers lui, illuminée d'émerveillement. Elle secoua vivement la tête. Cette réponse muette fit sourire Bobby et réchauffa son cœur, le rendant un peu plus confiant sur ses premiers pas en tant que père d'accueil. En la laissant continuer tranquillement à s'imprégner des lieux, il se mit à contempler ce petit être humain qu'il venait de faire rentrer dans son existence.

Depuis que l'assistante sociale l'avait arrachée de sa chambre d'hôpital pour la placer d'autorité dans un foyer, Aliénor avait refusé le moindre contact avec le monde extérieur en se repliant sur elle-même. Elle n'avait laissé personne l'approcher, rejetant le moindre geste de réconfort qu'on pouvait lui offrir. Elle ne s'était pas ainsi lavée ou changée depuis des jours. Ses cheveux bruns, emmêlés et crasseux, pendaient autour de son visage, et son tee-shirt blanc beaucoup trop ample pour elle était sale et froissé.

Pour Bobby, ce tableau lui fit l'effet d'un coup de poing dans l'estomac, puis quelque chose le tétanisa. Il commençait à mesurer les conséquences de son acte.

Il était désormais responsable d'un petit être humain qu'il devait nourrir, éduquer et protéger.

Avait-il fait quelque chose de stupide en acceptant la responsabilité de cette enfant ? Certes il prenait soin de sa mère depuis des années. Mais celle-ci était une adulte contrairement à Aliénor. Cette dernière était un petit être humain qui nécessitait de sa part une attention de tous les instants. C'était à lui qu'on avait confié le rôle de la choyer, de l'aider à grandir, apprendre et évoluer. Ce serait des doutes, des craintes et des remises en question perpétuelles. Était-il apte à endosser ce rôle de tuteur ? Il y avait tellement de choses à faire avec Aliénor. Il devrait évaluer tôt ou tard où elle en était par rapport aux autres enfants de son âge au niveau de son apprentissage, afin de mettre en place des méthodes pour lui faciliter ses développement en la matière. Sa faculté de sociabilisation était complètement altérée au niveau de la communication et de ses interactions sociales. Bobby doutait d'être le meilleur choix pour la guider à gérer son stress et ses émotions, vu la sensibilité exacerbée dont elle faisait preuve concernant l'environnement qui l'entourait, ainsi que pour l'aider au travers des difficultés qu'elle allait rencontrer pour affronter certaines situations.

Serait-il capable de relever tous ces défis pour Aliénor afin de l'accompagner au quotidien ? Ou avait-il été trop imbu de sa personne pour accepter ce rôle ?

Sans crier gare, la fillette lui lâcha la main et s'agrippa à lui comme un petit singe à sa mère et enfouit son visage dans le creux de son épaule à la recherche de son odeur et de sa chaleur. Pendant quelques secondes, Bobby ne sut pas comment réagir, perturbé par la réponse inconsciente de Aliénor à son agitation intérieure. Elle venait une nouvelle fois de lui exprimer tout naturellement la foi et la confiance qu'elle lui portait. Ce câlin finit par l'apaiser et réduire ses peurs. Lovée dans ses bras, Aliénor était dans le refuge qu'il voulait être pour elle, un rempart pour la protéger et la faire sentir en sécurité émotionnelle. C'était son message d'amour pour elle.

- Qu'est-ce que tu aimerais faire, Ally ? Demanda Bobby. Te reposer ? Dessiner ? Tu as peut-être faim ou soif ?

C'était un moyen pour lui de commencer à se livrer à des gestes quotidiens avec elle. Elle resta sans réaction face à ses propositions.

- Te laver et te changer ? Hasarda-t-il.

Il ne voulait pas la forcer mais passer par la salle de bain deviendrait une nécessité dans la journée. Elle se figea contre lui.

- Pas tout de suite, fit-il pour la rassurer. On peut le faire plus tard, si tu préfères. Quand tu seras plus à l'aise. Tu auras juste à me dire quand.

Bobby se rappela qu'il ne fallait pas mettre la pression à Aliénor, qu'il devait suivre son rythme et lui laisser le contrôle de la situation. Elle se décolla pour lever la tête vers lui. Elle se mit à le regarder fixement. La lassitude se lisait sur son visage, l'épuisement crispait ses traits.

-Tu es fatiguée Ally ?

Elle secoua la tête d'une manière négative avant d'attraper son pouce pour le serrer qu'une seule fois.

- D'accord pour quoi ? Fit-il en pensant qu'il devait trouver un autre moyen de communication non-verbale entre eux pour lui permettre de mieux s'exprimer sur ses besoins, si elle continuait le mutisme qu'elle s'imposait. Tu aimerais manger ? Boire ? Jouer ? Dessiner ? Lire ? Le bain ?

Bobby cessa son énumération lorsque Aliénor exerça une autre pression sur son doigt.

- Tu es d'accord pour un bain ? Lança-t-il étonné, alors qu'il avait déjà considéré son refus pour cette proposition en particulier.

Nouvelle pression. Bobby fut soulagé que cela ne soit pas un point conflictuel entre eux et qu'elle veuille y aller d'elle-même. Il sourit.

- Commençons par le bain alors. Et tu réfléchis à ce que tu aimerais faire après, d'accord ?

Bobby se redressa et se dirigea vers l'armoire. Il chercha une minute où Alex avait pu ranger les pyjamas. Il n'avait pas l'intention aujourd'hui de sortir et il souhaitait mettre à l'aise Aliénor dans un vêtement confortable et surtout propre pour le reste de la journée. Il en prit deux, puis un maillot de corps et une petite culotte. Il posa le tout sur le lit avant de tendre la main vers Aliénor qui n'avait pas bougé d'un pouce.

- La salle de bain est à côté, expliqua-t-il.

Elle hésita, avant de rentrer craintivement la tête dans les épaules.

- Si tu ne veux plus y aller, ce n'est pas très grave, ajouta-t-il rapidement face à sa réaction.

Elle se détendit un peu mais sa surprise de voir qu'il ne se mettait pas en colère le dérouta un peu.

- C'est toi qui décide Ally.

Il y eut une nouvelle hésitation puis elle parut se résigner. Elle lui attrapa la main.


Bobby repoussa le rideau de douche et s'assit sur le rebord de la baignoire. Il ferma la bonde avant d'ouvrir les robinets. Il testa la température de l'eau. Comme il la trouva trop chaude, il referma le robinet pour faire passer plus d'eau froide. Il attrapa une bouteille du gel douche qu'Alex lui avait fait acheter à l'attention de la fillette. Sa partenaire lui avait consacré son samedi pour l'entraîner avec elle dans une galerie marchande. Ceci dans le but de lui faire faire des achats à l'attention d'Aliénor comme des vêtements supplémentaires qu'elle estimait nécessaires ainsi que des affaires de toilettes.

Alors que la baignoire se remplissait, Bobby versa un peu de produit et brassa l'eau pour le faire mousser. Il retourna son attention vers la fillette qui regardait le niveau de l'eau monter doucement mais sûrement.

- Est-ce que tu veux que je te laisse toute seule pendant le bain ? Demanda-t-il pour respecter son besoin d'intimité.

Il savait que les enfants de son âge pouvaient être assez autonomes pour se laver seuls. Peut-être que Aliénor reconnaissait la nécessité de se laver en acceptant le bain mais avait-elle gardé en mémoire l'apprentissage d'une bonne hygiène corporelle ? Toutefois il était important pour son développement de lui donner la chance d'être autonome afin qu'elle gagne en confiance.

Aliénor secoua vivement la tête. Son refus le rassura, les dangers dans la salle de bain étaient nombreux pour les enfants. Il ne sentait pas serein de ne pas être à proximité. Considérant qu'il y avait bien assez d'eau dans la baignoire, il ferma les robinets.

- Tu te déshabilles, Ally ? Demanda-t-il doucement pour ne pas la brusquer.

Elle resta sans bouger à le regarder fixement. Il s'agenouilla devant elle.

- Tu veux que je t'aide ?

Elle hocha de la tête. Cette fois-ci, ce fut Bobby qui hésita. Si elle lui faisait confiance, il restait un homme. Combien d'hommes l'avaient brutalisée et touchée contre sa volonté ? La prendre dans ses bras était une chose bien différente de toucher son corps, même d'une façon bienveillante.

- Ally… Je vais devoir te toucher. Si tu te sens inconfortable ou que tu ne le veux pas, tu me le dis. Je te promets de ne pas me mettre en colère si c'est le cas. C'est ton corps.

Bobby voulait faire comprendre à Aliénor que son corps lui appartenait à elle-seule. Qu'elle était en droit de refuser qu'on la touche. C'était nécessaire pour qu'elle se protège et de garder son corps en sécurité. C'était une notion qu'elle devrait garder en tête tout au long de sa vie.

- Est-ce que tu comprends ?

Elle lui attrapa le pouce et y exerça une seule pression avant de le lâcher aussitôt. Bobby inspira profondément.

- Bon. Et si tu posais ta cravate magique ? Lança-t-il. Tu ne voudrais pas qu'elle soit mouillée par ton bain ?

De peur qu'il lui arrache, Aliénor ramena son bout de soie bleue contre elle. Si elle s'était assurée d'avoir toujours un contact avec lui, elle n'avait pas lâché la cravate une seule seconde.

- Tu la récupéreras aussitôt ton bain terminé, ajouta-t-il pour la rassurer. Et si tu la posais sur le bord du lavabo ? Comme ça, tu pourras la voir durant tout le temps de ton bain ?

La fillette fronça du nez, signe évident qu'elle réfléchissait à sa proposition. Puis elle se hissa sur la pointe des pieds et déposa la boule de tissu sur le lavabo. C'était le signe qu'attendait Bobby. Lentement et prudemment, il approcha les mains de la fillette et commença à soulever les bords de son tee-shirt pour le lui retirer.

Bobby dut prendre sur lui pour ne pas pousser un cri d'effroi. Les côtes de la petite fille saillaient sous sa peau et son ventre formait un creux. Il serra les dents, se laissant envahir par la responsabilité accablante d'être le seul responsable de ce dépérissement. Il acheva de la dévêtir et la souleva pour l'installer dans la baignoire.

- Est-ce que tu veux que je ferme le rideau pendant que tu te laves ? Je resterais derrière.

Aliénor blêmit et une peur panique apparut dans son regard rivé au sien. La crainte de la voir éclater en larmes l'angoissa. Émotionnellement, il ne s'était pas encore remis de ce qui s'était passé au foyer. Elle lui saisit la main pour le retenir et lui montra du doigt les bouteilles de shampoing et gel douche.

- D'accord, fit-il pour l'apaiser. Je reste et je vais t'aider à te laver.

Bobby ouvrit le placard sous le lavabo et se saisit de plusieurs gants de toilette. A l'aide d'une main, il commença simplement à mouiller le corps de la fillette afin de la réhabituer à l'eau, même si elle semblait ne pas en avoir peur. Des larmes lui brouillèrent la vue. Au-delà de sa maigreur inquiétante, sa peau diaphane était marquée par des cicatrices. Y avait-il une seule partie de son corps qui n'avait pas été meurtrie ? Il ne les avait pas vu à l'époque sur les photos de Rodgers tant les bleus accaparaient l'attention. Il prenait conscience qu'il n'avait même pas effleuré la réalité d'Aliénor du doigt. Bobby s'intima de se ressaisir. Il ne fallait surtout pas faire penser à Aliénor qu'elle lui faisait horreur, que c'était de sa faute. Il n'avait pas le droit de s'effondrer.

Après une profonde respiration, il attrapa le pommeau de douche et alluma les robinets avant d'attraper un gant de toilette.

- Pour te mouiller les cheveux Ally, tu vas devoir pencher la tête en arrière si tu ne veux pas d'eau dans les yeux. Je peux te mettre un gant de toilette pour les protéger.

Il testa la température, vérifiant que l'eau n'était ni trop froide, ni trop chaude.

- Dis-moi quand tu te sens prête.

Aliénor renversa aussitôt la tête et il appliqua le gant de toilette sec sur ses yeux, attentif à la moindre de ses réactions. Il mouilla ses cheveux doucement et avec application, essayant de pas trop s'attarder pour ne pas l'incommoder plus que nécessaire. Lorsqu'il lui dit qu'il avait terminé, elle releva la tête et le gant de de toilette tomba dans l'eau avec un "splash". Un son étrange sortit de la bouche de la fillette. Bobby se figea, cherchant à identifier ce bruit en observant son attitude. Elle se saisit du gant de toilette et commença à jouer avec l'eau qui lui coulait le long de sa poitrine et goutait de ses cheveux. Comprenant qu'elle avait tenté d'exprimer à sa manière une exclamation ravie, Bobby se détendit. Il attrapa une bouteille de couleur vert pomme muni d'une pompe et le montra à Aliénor.

- Et si tu commençais à te savonner, lui proposa-t-il, pendant que je te fais le shampoing ?

Pour ne pas la presser, Bobby lui laissa la bouteille à portée de main sur le bord de la baignoire. Il se versa une noisette de shampoing au creux de la main et commença à frotter délicatement les cheveux de la fillette. Il fit mine de ne pas s'intéresser à ce que faisait Aliénor lorsqu'elle avança timidement une main vers le gel douche pour la laisser prendre elle-même l'initiative de son geste. Il ne dit rien lorsqu'elle se versa une trop grande quantité de gel douche à l'intérieur et à côté de sa paume. L'économie serait une leçon pour plus tard, pas aujourd'hui. Elle commença à se frotter les mains pour le faire mousser, puis les bras.

En surveillant la fillette, Bobby la laissa faire comme elle l'entendait. Elle avait des acquis mais il devrait sans aucun doute reprendre une bonne partie de son apprentissage des règles d'hygiène.

Constatant qu'il avait suffisamment shampouiner les cheveux d'Aliénor, Bobby se rinça les mains dans l'eau du bain. Puis il posa ses deux bras sur le bord de la baignoire pour observer la fillette. Au lieu de se savonner, elle semblait s'amuser. Elle préleva une poignée de mousse blanche et floconneuse à la surface de l'eau, l'étudia sous toutes coutures avant d'y glisser un doigt. Son visage s'était empourpré à cause de la chaleur du bain et ses cheveux mouillés pendaient le long de ses joues. Bobby sentit une vague de joie se répandre en lui en découvrant qu'il restait une once d'innocence chez Aliénor.

Cela devait faire trop longtemps que Bobby n'avait pas bougé, captivé par ce petit moment de candeur, car Aliénor se retourna soudainement vers lui. Une expression qui n'était ni de l'appréhension, ni de la timidité, mais un mélange des deux, passa sur son visage. Bobby regretta de perdre le peu de magie née de cet instant pour revenir à la dure réalité.

- Ally, est-ce que tu veux de l'aide pour finir de te laver ? Lança-t-il d'un ton doux.

Aliénor pinça les lèvres et se mit à contempler l'eau mousseuse de son bain. Au bout de quelques secondes, elle remua la tête de bas en haut.

- Je vais devoir te toucher Ally, la prévint-il, une nouvelle fois. Je ne le ferai que si tu es d'accord. Si tu n'aimes pas ça, tu me le fais comprendre pour que j'arrête. Ça te va ?

Elle hocha de nouveau la tête. Bobby attrapa le second gant de toilette, le mouilla, l'essora et lui appliqua un peu de gel douche. Puis il prit une seconde pour se débarrasser de sa gêne. Ce ne serait pas le dernier bain qu'il donnerait à Aliénor avant qu'elle ne devienne tout à fait autonome.

- Je vais commencer par le visage.

Bobby s'appliqua à être le plus délicat possible. Pour éviter que Aliénor soit surprise, il lui indiqua chaque étape de sa progression. Il resta attentif à la moindre grimace, au moindre geste de recul, au moindre sentiment d'inconfort pour stopper immédiatement. Elle n'opposa aucune résistance au frottement du gant de toilette sur sa peau, le regard fixé sur la soie bleue posée sur le lavabo. Elle s'exécuta docilement lorsqu'il lui demanda de fermer les yeux pour la rincer entièrement.


Un morceau de soie bleue dépassait de la serviette éponge dans laquelle Bobby avait enroulé Aliénor lorsqu'il l'avait sortie de la baignoire. Encore toute mouillée, le premier geste qu'elle avait eu fut d'attraper sa cravate magique. Il la porta dans sa chambre et la posa sur le lit avant de commencer tout doucement à l'essuyer. Entre les deux pyjamas qu'il avait sorti de l'armoire plus tôt, elle réussit à choisir après quelques hésitations celui de couleur grise à pois avec sa chemise ample lorsqu'il lui demanda lequel elle préférait.

Désormais propre et coiffée, Aliénor se tenait assise sur le lit et suivait l'agitation de Bobby des yeux. Il rangea le pyjama inutilisé, ramassa la serviette éponge qu'il avait laissé traîner sur le sol puis la brosse à cheveux du lit, avant de s'accroupir devant la fillette. Décrassée et sans bleus, Bobby avait presque le sentiment de retrouver l'ancienne Aliénor. Celle de la photo qu'il avait récupéré de son dossier aux services sociaux de Dover.

- Comment tu te sens Ally ? S'inquiéta-t-il.

Elle fit oui de la tête.

- Tu peux aller où tu veux dans tout l'appartement, lui expliqua-t-il. Même dans ma chambre qui est de l'autre côté du couloir.

Elle le scruta attentivement, incertaine de ce qu'elle devait ou pouvait faire. Il lui décocha son sourire le plus encourageant.

- Tu peux faire tout ce que tu veux, ajouta-t-il avec patience. Tu n'as pas à me demander ma permission.

La fillette resta immobile, observant son nouvel environnement, tout en jetant de fréquents coups d'œil à Bobby.

- Je vais aller ranger la salle de bain, se décida-t-il pour lui laisser tranquillement prendre ses marques.

Aliénor se tendit.

- Et si tu regardais les livres qui sont sur l'étagère ? Lui proposa-t-il pour détourner son attention. Lorsque tu en auras choisi un, tu viens me rejoindre dans le salon pour qu'on le lise ensemble ?

Toujours aussi silencieuse et économe de ses gestes, Aliénor prit enfin l'initiative de se lever de son lit pour s'approcher du bureau sous le regard approbateur de Bobby. Tout en fronçant du nez, elle observa les livres avant de tendre la main afin d'en saisir un. Elle suspendit son geste avant de tourner la tête vers Bobby pour lui demander l'autorisation.

- Ally, je ne me fâcherais pas si tu les sors tous pour les regarder, la rassura-t-il. Prends ton temps pour en choisir un.

Aliénor attrapa le livre qu'elle voulait et commença à le feuilleter. Désormais qu'elle était occupée, Bobby décida que c'était le bon moment pour s'éclipser et la laisser apprivoiser son nouvel univers. Il se redressa puis hésita à partir. Il ne souhaitait pas vraiment la laisser seule. Une peur irrationnelle qu'elle disparaisse, s'il venait à détourner le regard d'elle une seconde, le dévorait brusquement. Mais il se força à la quitter des yeux et à sortir de la chambre.

Dans la salle de bain, Bobby jeta la serviette dans la corbeille de linge sale et entreprit de rincer la baignoire après l'avoir vidé. Il essora les gants de toilettes et les mit à sécher. Enfin il ramassa le tas de vêtements crasseux que Aliénor avait portés. Il décida de les jeter. Il n'allait pas les conserver. Cela ne ferait rappeler qu'à la fillette ce temps où elle avait crû qu'il l'avait abandonné. Il voulait que cette journée soit un nouveau départ pour eux deux.

Bobby rejoignit la cuisine pour mettre les vêtements ramassés à la poubelle. Sans regret. Il s'appuya sur le plan de travail pour souffler une minute. Il ferma les yeux et tenta de chasser toute l'angoisse et la tension stockée en lui. Toutefois il lui restait encore beaucoup d'autres émotions qu'il avait dû mal à gérer malgré l'attitude sereine qu'il affichait pour Aliénor. Afin de les maîtriser, il essaya de se concentrer sur des choses plus terre à terre. Des choses qu'il allait devoir faire et planifier dans les prochains jours. Il commença à établir une liste mentale. La priorité avant tout, c'était de prendre rendez-vous avec la psychologue et se renseigner sur ceux déjà prévus avec la pédiatre conformément à ce qu'on lui avait fortement conseillé. Cela lui permettrait aussi de connaître l'état psychologique et physique de Aliénor -même si malheureusement il en avait quelques idées- ainsi que les soins ou les traitements dont elle avait besoin pour qu'elle soit une enfant qu'il désirait voir s'épanouir. Il lui faudrait aussi se renseigner sur son ancienne école afin qu'il puisse récupérer son dossier pour la scolariser dans un nouvel établissement qu'il devait trouver avant de reprendre le boulot.

Bobby se souvenait d'avoir lu rapidement, dans la documentation que lui avait recommandé la juge des affaires familiales pour se préparer à accueillir la fillette, qu'il était conseillé de mettre l'accent sur la routine. Il fallait instaurer avec les enfants un rythme quotidien, s'y tenir et tout paraîtrait moins contraignant et plus naturel. Comme se lever, aller à l'école, rentrer, dîner et puis aller se coucher. C'était des gestes et des événements qui revenaient chaque jour, dans le même ordre. Une routine bien établie pourrait rassurer Aliénor en lui permettant de savoir ce qui va arriver et de la situer dans le temps. Il espérait ainsi développer son sentiment de sécurité et son autonomie. Et cela le conforterait dans un quotidien et dans leur cohabitation. Bobby devait apprendre à se conformer à une vie domestique désormais qu'il était responsable d'une enfant qui attendait tout de lui. Avec laquelle il allait vivre chaque jour, alors qu'il avait passé la majeure partie de sa vie seul, sans rendre de compte à quiconque. Il n'était plus question de lui mais de Aliénor qui devrait passer avant tout le reste dorénavant.

Bobby ouvrit les yeux et loucha vers le placard où était rangé l'alcool. Tout au fond, il avait caché un paquet de cigarettes. Il le sortait lorsqu'il avait besoin de relâcher la pression d'une enquête ou pour gérer certaines de ses émotions négatives. Parfois la cigarette ne se suffisait pas à elle-seule, il sortait alors l'alcool pour endormir ses agitations trop vives. Bobby se redressa brusquement, bien décidé à faire disparaître ses vices. Il n'allait pas tomber dans ses travers pour chasser toute son appréhension vis-à-vis de cette nouvelle vie qui se présentait à lui. A la place, il se servit un verre d'eau, qu'il but d'une traite, en décidant d'aller retrouver Aliénor. Cela faisait bien trop longtemps qu'il l'avait laissée seule.

Bobby regagna le salon et trouva un livre ouvert sur le sol puis une Aliénor complètement paniquée de ne pas le trouver là où il avait dit être. Elle était blanche comme un linge. Elle accourut pour lui enserrer la cuisse de ses deux bras. Il comprit alors qu'il ne devrait plus la laisser seule, au moins pour un temps. Il ne dit rien, se contentant de lui caresser les cheveux et de patienter que son moment d'angoisse s'évanouisse. Lorsque la pression sur sa jambe se fit moins forte, il sut que la terreur de Aliénor commençait à disparaître.

- Et si tu me montrais dans le frigo ce que tu aimerais pour le déjeuner ? Lança-t-il pour qu'elle passe à autre chose. Tu aimerais m'aider à le préparer ?

Bobby avait rempli ses placards et son frigo, ignorant ce que Aliénor aimerait ou non -les cookies ne faisant pas office d'un repas équilibré. Elle était un univers de pensées, d'émotions, d'attentes et d'envies dont il ne possédait pas pour le moment la clef. La fillette se détacha légèrement de lui, plissa du nez et de la bouche avant d'acquiescer, faisant valser ses cheveux humides sur les épaules. C'était un autre pas dans leur nouvelle vie et un nouvel élément du programme pour avancer tranquillement dans cette première journée.

- Super, lui sourit-il.

Il souleva la petite fille dans ses bras. Elle était si légère, si fragile dans tous les sens du terme qu'il craignait toujours de lui faire du mal.

- Et après le déjeuner, continua-t-il, nous pourrions lire ce livre que tu as choisi ou jouer à un jeu. Qu'en dis-tu ? Nous ferons ce que tu voudras, Ally. Ou tu aimerais peut-être aller te reposer un peu dans ta chambre, si tu es fatiguée ? Nous ne sommes pas obligés de tout faire aujourd'hui. Nous avons tout notre temps.

Aliénor se mit à écouter avec sérieux le babillage de son tuteur tandis qu'ils se dirigeaient vers la cuisine. Robert Goren avec une enfant. Cela paraissait inimaginable, même pour lui. Pourtant le destin venait de lui faire un joli pied de nez à tout ce qu'il pensait au sujet de sa propre vie, ce qu'elle était et serait. La fillette devenait cette jolie éclaircie qui commençait à percer la masse de nuages noirs qui s'étaient accumulés au-dessus de sa tête depuis un bon bout de temps.