Chapitre 37


Nerveux, Bobby se leva de son lit sur lequel il n'était assis que depuis quelques minutes à peine. Il recommença à faire les cent pas dans sa chambre. Cela faisait près d'une demi-heure que l'assistante sociale discutait avec Aliénor dans le salon. Il avait été prié de les laisser seules. Il savait que c'était normal. C'était la procédure afin de vérifier si Aliénor allait bien. Que tout se passait pour le mieux depuis qu'il l'avait accueillie. L'assistante sociale devait s'assurer que la fillette était heureuse avec lui et qu'il était à la hauteur. Ce que Aliénor ne pouvait évidemment pas faire librement en sa présence. Bobby n'arrêtait pas de se demander pourquoi l'entretien durait autant de temps. Et cela le préoccupait. Aliénor ne décrochait toujours pas un mot et s'exprimait seulement par les dessins et les gestes. C'était une enfant qui intériorisait beaucoup. Elle préférait observer avant d'agir ou chercher son approbation avant de faire quoi que ce soit.

Son estomac se noua. Quel genre de question posait l'assistante sociale ? Elle avait sûrement demandé à Aliénor si cela lui plaisait de vivre avec lui. Qu'avait répondu la fillette ? Était-elle heureuse ? Parvenait-il à s'occuper d'elle correctement ? Lui apportait-il tout ce dont elle avait besoin pour grandir et s'épanouir ? Bobby envisageait souvent une réponse négative à ces dernières questions. Ou peut-être parce que Aliénor n'avait que lui dans ce monde, elle s'accrochait désespérément à lui ? Lui avait-on laissé vraiment le choix d'habiter avec lui ? Entre l'option de rester au foyer et celle de venir avec lui, elle avait peut-être choisi la moins mauvaise solution ?

Aliénor ne faisait jamais d'allusion à ce qu'elle avait enduré ces derniers mois, encore moins à la perte de ses parents. Elle ne semblait pas curieuse à leur propos. Elle ne cherchait pas à comprendre pourquoi il s'occupait d'elle à leur place. Est-ce qu'ils lui manquaient ? Aliénor était très réticente à parler de ses émotions. Parfois il se demandait si ce n'était pas parce qu'elle avait oublié ses parents ou qu'elle avait bloqué tous les souvenirs qui leurs étaient rattachés. Elle avait sans doute, comme lui, modelé ses propres mécanismes de défenses pour éviter de souffrir. Ou Aliénor prenait-elle ou se contentait-elle simplement de ce qu'il pouvait lui offrir ? Il passait son temps à craindre de mal faire avec Aliénor. Bobby l'aimait et il voulait être à la hauteur de la tâche qu'on lui avait confiée. Il désirait lui offrir une vie équilibrée et un avenir radieux. Pouvait-il être un bon tuteur ? Ce rôle de père de substitution lui était tombé dessus et rien de ce qu'il avait pu lire sur la parentalité ne l'avait préparé à cette responsabilité. Son propre père ou même Declan n'étaient pas vraiment des exemples à suivre concernant l'éducation des enfants.

Bobby inspira profondément. Alex le réprimanderait si elle savait que telles pensées lui traversaient l'esprit. Sachant qu'il ne pouvait pas s'empêcher de penser, elle l'enjoindrait de se laisser porter par le flot de questions, et de revenir au moment présent afin qu'il cesse de se concentrer sur les ombres de ses pensées. Elle ajouterait sûrement qu'il devait accepter de se tromper sur l'éducation de la fillette, qu'il progresserait même par essai-erreur.

En entendant un bruit de poignée, Bobby s'immobilisa. Sur la pointe des pieds, Aliénor poussait la porte en arborant un léger sourire. Il se sentit quelque peu soulagé de la voir ainsi. L'entretien qu'elle venait d'avoir avec l'assistante sociale semblait s'être bien mieux déroulé que l'accueil qu'elle lui avait réservé. La fillette s'était transformée en furie lorsqu'il la lui avait présentée dans l'entrée, avant de fondre en larmes en s'enfuyant dans sa chambre. Passé la surprise de la voir se mettre dans un état pareil, Bobby avait vite compris l'origine de son comportement. Il s'en était aussitôt senti fautif. Il n'avait pas assez expliqué à Aliénor les raisons de la venue de l'assistante sociale. Le souvenir du choc de sa sortie de l'hôpital par Madame Blum avait dû ressurgir violemment. La petite fille avait ainsi crû qu'il voulait se débarrasser d'elle ou qu'on les séparait de nouveau, et donc que l'assistante sociale était là pour la ramener au foyer. Elle avait été une petite fille en colère, toute raide. Elle s'était débattue et tortillée comme un animal sauvage pris au piège. Il avait fallu qu'il la garde serré contre lui jusqu'à ce que sa rage s'apaise et qu'elle s'affaisse enfin dans ses bras afin de pouvoir commencer à lui expliquer calmement la situation. Et principalement la rassurer sur le fait qu'elle resterait avec lui quoi qu'il puisse se passer. Qu'il tiendrait ses promesses.

Aliénor tendit sa petite main vers Bobby qui l'attrapa immédiatement. Elle le tira vers elle pour lui faire comprendre de revenir dans le salon. Il passa ses doigts rapidement sur ses joues pour contrôler une nouvelle fois qu'il n'avait pas oublié de se raser ce matin et vérifia que sa cravate était bien mise en place. Tout comme son appartement qu'il avait nettoyé et briqué de fond en comble, il s'était préparé ce matin avec soin pour faire une bonne impression. Il gardait en tête qu'un mauvais rapport de l'assistante sociale ou même de la thérapeute pouvait lui retirer à tout moment le tutorat de la fillette. Il suivit Aliénor, regarda la jolie barrette fleurie qui ornait ses cheveux noirs, cadeau de la part de Lewis. Celui-ci avait immédiatement adopté la fillette, comme si c'était sa filleule qu'il gâtait à chaque fois qu'ils se voyaient.

Bobby s'installa à la table sous le regard neutre de l'assistante sociale et celui souriant de la thérapeute, le docteur Ellis. Cette dernière, à sa surprise, n'ayant pas été prévenu de sa présence, avait décidé d'accompagner l'assistante sociale pour leur rendez-vous. Elle avait justifié sa présence par sa curiosité de voir le cadre dans lequel Aliénor évoluait dorénavant, tout en lui certifiant qu'elle restait une simple observatrice n'ayant aucun impact sur le compte-rendu envoyé à la juge Morgan.

- Aliénor, l'interpella doucement l'assistante sociale alors qu'elle commençait à grimper sur les genoux de son père d'accueil, tu peux nous laisser seules avec Bobby ?

La petite regarda Goren, incertaine sur ce qu'elle devait faire.

- Va regarder les livres que tu as ramenés de la bibliothèque, intervint-il. Choisis-en un et nous le lirons ensemble lorsque ton docteur et l'assistante sociale seront parties, d'accord ?

Elle jeta un regard méfiant envers les deux femmes avant de poser, devant Goren, sa cravate magique sur la table, puis partie en direction de sa chambre. Bobby fit glisser entre ses doigts la bande de soie bleue avec un petit sourire, touché par l'attention de Aliénor, avant de reporter son attention sur les deux femmes installées face à lui.

- Comment gérez-vous la situation avec Aliénor, Monsieur Goren ? Lui demanda tout de go l'assistante sociale.

Elle se tenait droite sur sa chaise, les mains croisées sur la table. Malheureusement pour Bobby, elle avait rangé stylos et dossiers dans son sac. Le message était clair. Elle ne lui révélerait rien de sa discussion avec la fillette. C'était leur première entrevue depuis qu'on lui avait confié l'autorité parentale de Aliénor. Il avait conscience qu'il y en aurait bien d'autres dans le cadre de sa situation de famille d'accueil. Il devrait s'y exposer et les endurer pour tenir ses promesses. De plus, le dossier de Aliénor et ceux des autres enfants victimes du réseau pédophile démantelé avaient un suivi particulier, donc très surveillés en raison de leur passif avec l'administration sociale.

- Bien.

A vrai dire, les semaines étaient passées vite, une fois le rythme pris avec la fillette. Bobby n'avait pas réellement eu l'occasion de s'ennuyer. Il y avait toujours à faire avec une enfant. Lorsqu'ils ne partaient pas en balade, il y avait toujours du ménage, de la lessive, de la cuisine ou de l'ordre à remettre, quand Aliénor trouvait de quoi s'occuper seule lorsqu'ils ne faisaient pas d'activités ensemble.

- Ce n'est pas trop difficile à gérer tous ces changements de vie pour vous ?

- Non.

- Réellement ? Insista l'assistante sociale. Vous êtes seul, Monsieur Goren. Et Aliénor est une enfant avec de grands traumatismes.

Bobby prenait les changements au fur et à mesure qu'ils se produisaient et s'adaptait en fonction. Aliénor était devenue son centre d'attention dès qu'il ouvrait les yeux le matin jusqu'à ce qu'il parvienne à les fermer pour s'endormir. Cela ne lui avait pas paru insurmontable de partager son espace de vie ou d'apprendre à vivre avec elle. Il trouvait même que son appartement était bien plus agréable à habiter depuis qu'elle était là, que ce n'était plus seulement un lieu où il venait s'échouer pour dormir et se changer. A vrai dire, Aliénor n'était ni turbulente, ni difficile à vivre, sans doute un peu trop sage et docile pour une enfant de son âge. Depuis son arrivée, elle n'avait pas essayé de tester sa patience. Il aurait aimé par contre échanger un peu plus avec elle, avoir des discussions animées, qu'elle exprime ses sentiments à haute voix, que ce soit le chagrin, la colère ou sa douleur, au lieu de les intérioriser. Bobby eut du mal à se reconnaître soudainement à travers son raisonnement. Quand avait-il lui, partager la dernière fois ses émotions avec qui que ce soit ?

La seule chose qu'il n'arrivait pas à consentir, c'était les cauchemars récurrents de la fillette. Il passait la plupart de ses nuits à rester éveillé à attendre ces mauvais rêves. Il bondissait à son chevet dès les premiers signes avant-coureurs. Tout ce qu'il pouvait faire lorsqu'elle traversait sa crise d'angoisse aiguë était de lui offrir le refuge de ses bras. En la berçant, il lui expliquait qu'elle était en sécurité, que les monstres ne lui feraient plus aucun mal, qu'il était là pour la protéger. Une fois qu'il avait réussi à la réconforter, il commençait à lui parler de choses plus agréables comme leurs balades afin qu'elle puisse se rendormir plus facilement. Au contraire lorsque les cauchemars tardaient, il était souvent pris de panique et allait s'assurer qu'elle dormait paisiblement.

- Ça se passe bien, lui assura-t-il en enroulant un pan de la cravate autour de l'un de ses doigts.

- Vous n'aimez pas parler de vous, je me trompe ? Demanda-t-elle en changeant de tactique.

Bobby réprima un sourire. C'était peu dire. Eames aurait sûrement de quoi étayer ce fait. C'était l'un de ses problèmes récurrents avec elle. Il essayait de faire des efforts, depuis leur conflit qu'ils avaient résolu ensemble dans le vestiaire des femmes, afin d'enrayer son processus d'auto-défense avec elle. Il n'avait jamais connu une femme aussi patiente avec lui avant elle. Toutefois l'assistante sociale le serait sans doute beaucoup moins qu'elle. Pourtant en accueillant Aliénor chez lui, Goren avait conscience et accepté qu'on fouillerait dans sa vie et qu'on lui demanderait de parler de lui. Cependant il était difficile de lutter contre soi-même, contre des mécanismes mis en place depuis longtemps pour se protéger. C'était même compliqué pour lui de laisser deux personnes complètement étrangères à son cercle relationnel très restreint entrer dans son appartement. C'était malgré tout son espace privée, sa tanière. Sans compter Aliénor, il n'avait jusque-là autorisé que deux seules personnes à franchir le pas de sa porte : Lewis et Eames.

- Non, en effet, lui répondit-il avec franchise.

- Vous reprenez le travail dans quelques jours, poursuivit-elle, il me semble. Un travail très chronophage. Comment comptez-vous vous organiser entre Aliénor et celui-ci ?

Bobby ne savait pas s'il devait louer l'assistante sociale pour avoir changé de sujet d'elle-même ou s'il aurait préféré qu'elle insiste sur le précédent. De toutes manières, les deux lui convenaient peu. Il avait conscience que sa vie ne devrait plus tourner entièrement autour de son travail. Il ne savait pas encore réellement comment il allait pouvoir tout concilier. Il n'avait jamais eu à équilibrer sa vie professionnelle avec sa vie privée. Aliénor avait commencé l'école la semaine dernière, les obligeant ainsi à adopter un nouveau rythme. Cette rentrée avait été un moment particulier. Elle avait procuré à Bobby son lot d'émotions et de surprises. Il avait des attentes, des espoirs et des inquiétudes. L'école était un enjeu important pour la vie de la fillette. Pouvait-elle y trouver sa place et s'y adapter alors qu'elle était si petite et si fragile ? La séparation avait été difficile pour l'un comme pour l'autre, surtout après avoir été quasiment inséparable depuis son arrivée. Toutefois il fallait que Aliénor accède à sa propre vie, à ses propres choix et à ses propres responsabilités. D'un autre côté, Bobby avait confiance en elle. Il croyait avec amour en ses qualités et à ses capacités d'adaptation.

Durant les jours qui avaient précédé cette rentrée, Bobby avait essayé de préparer Aliénor en lui parlant de ce qui l'attendait pour qu'elle comprenne qu'il ne lui cachait rien, qu'il y aurait un début et une fin à sa journée d'école. Il lui avait décrit sa future journée scolaire comme il pouvait se l'imaginer, pour l'aider à se projeter, en insistant que c'était un lieu dans lequel lui aussi avait été lorsqu'il avait eu le même âge qu'elle. Il avait essayé de l'apaiser en la rassurant autant que possible sur cette nouvelle routine qui rythmerait ses journées.

Il y avait eu de la contrariété, de la tristesse et des pleurs lorsque Bobby avait laissé Aliénor à la porte de sa classe avec son institutrice, alors qu'il lui assurait qu'il viendrait la chercher, une fois sa journée terminée, qu'il ne l'oublierait pas. La quitter n'avait été si facile, ni simple. C'était apprendre aussi à s'en séparer sans essayer de ressentir cette pointe de culpabilité de l'abandonner. Il n'avait pas fait grand-chose de ce premier jour sans elle, un peu perdu sans sa présence après avoir passé les quatre dernières semaines à s'en être occupé à plein temps. Il était resté à tourner en rond près du téléphone, angoissé à l'idée qu'un drame se produise. Mais il n'en avait rien été durant toute la journée. Bien au contraire.

Lors de leurs retrouvailles, Bobby et Aliénor avaient été l'un comme l'autre submergés par leurs émotions. Alors que le géant attendait impatiemment que le portail de l'école s'ouvre, il avait observé Aliénor paniquée le chercher du regard dans la foule des parents et des nounous. Lorsqu'elle l'avait enfin aperçu s'approcher, elle s'était précipitée dans ses bras, illuminée d'un sourire de le retrouver comme il le lui avait promis. Il l'avait serré contre lui, rassuré de la retrouver alors qu'un sentiment de fierté l'avait envahi. Il était fier d'elle, de cette étape qu'elle avait franchi, de ce premier pas vers l'indépendance. Même s'il était heureux qu'elle trouve ses repères à l'école, il en était soulagé aussi. Il n'aurait pas pu se permettre de prendre quelqu'un à temps plein ou de cesser de travailler pour un temps afin de la garder, désormais qu'ils étaient deux à vivre sur son salaire. Il s'en sortirait mais il devrait rogner sur certaines dépenses dont il avait pris l'habitude jusqu'ici.

Désormais que le rythme scolaire faisait partie de leur routine, cela avait laissé à Bobby du temps libre dans la journée pour effectuer des démarches administratives au nom de la fillette avec Mitchell. Notamment s'assurer que l'héritage de ses parents lui revenait dûment et commencer à préparer le procès civil intenté contre les services sociaux pour leur demander réparation aux préjudices subies. Bobby souhaitait que Aliénor bénéficie d'une certaine sécurité financière si jamais les aléas de la vie les séparaient et qu'elle en soit la seule et unique légataire. Il avait commencé aussi à faire des recherches pour employer une nounou à laquelle il pourrait confier Aliénor quelques heures entre la sortie de l'école et qu'il puisse rentrer du travail. Il s'était aussi rendu plus disponible pour sa mère afin de pallier à son absence, l'ayant un peu délaissé au profit de la fillette.

- Je m'organiserais de manière à ce qu'il le soit moins.

Ce ne serait pas une mince affaire. Car si Bobby savait que Eames l'épaulerait, Ross, quant à lui, ne lui ferait aucune concession, ni de favoritisme. Et ce malgré la compassion qu'il pouvait ressentir envers Aliénor et la générosité dont il avait fait preuve en lui offrant ces six semaines de congés avec solde. La Major Case était une unité d'élite. Les places étaient chères et très sollicitées malgré la demande de résultat exigée. Bobby se forçait à penser qu'il arriverait à tout gérer. Son travail et Aliénor à la fois. Il n'était certainement pas le seul dans cette situation. Il avait déjà réfléchi à certains accommodements pour l'aider à mener de front les deux faces de sa vie dorénavant. Il pourrait notamment faire les recherches nécessaires pour ses enquêtes le soir de chez lui, une fois Aliénor endormie. Il n'était plus question de passer ses soirées ou ses nuits à l'escouade comme il en avait pris l'habitude afin de trouver le point faible qu'il pouvait exploiter pour clôturer une affaire. Il devrait dans une certaine mesure réduire le rythme. De toutes manières, il savait que Alex serait là pour lui rappeler ses nouvelles priorités s'il venait à les oublier.

- Et si jamais, il vous arrive quelque chose ?

- Alex pourra s'occuper de Aliénor, répondit-il sans réfléchir. Elles se connaissent et s'entendent bien.

Bobby ne l'avait pas demandé à sa partenaire, mais il était certain qu'elle le ferait. Elle prendrait soin de Aliénor s'il était dans l'incapacité de le faire. Ces dernières semaines, il avait instauré une nouvelle habitude. Alex venait dorénavant passer la soirée avec eux tous les jeudi. Cela leur permettait de se voir et à la fillette de s'accoutumer à la présence de Alex. Aliénor avait besoin de voir du monde. Il espérait ainsi faire en sorte qu'elle puisse compter sur quelqu'un d'autre que lui. Ce n'était pas bon pour eux de rester enfermés dans leur bulle. Néanmoins, Aliénor conservait toujours une certaine réserve envers Alex, comme si elle avait une certaine forme de réticence à s'attacher à une autre personne que lui. Il n'arrivait pas à déterminer si c'était parce que Alex restait encore une étrangère à son monde ou si à ses yeux, celle-ci détournait légèrement son attention d'elle. Pourtant Eames faisait de son mieux pour chercher le contact avec la fillette afin qu'elles puissent se rapprocher davantage.

- Qui est Alex ?

- Ma partenaire.

- Votre partenaire ? Répéta décontenancée l'assistante sociale. Nous ne savions pas que vous aviez une compagne, Monsieur Goren. Ce n'est pas indiqué dans votre dossier.

Bobby se sentit soudainement très embarrassé qu'elle interprète ce mot de cette manière.

- Non. Alex est ma coéquipière. C'est avec elle que je suis associé au sein de la police. Je lui confierai Aliénor comme je lui confie ma vie.

- Ah ! S'exprima tout d'un coup la psychologue qui s'était contentée étrangement d'être jusque-là une simple observatrice. Elle doit être certainement cette mystérieuse femme blonde que Aliénor commence à dessiner timidement à vos côtés lors de nos sessions. Elle ne voulait pas m'expliquer qui elle était. Je comprends mieux...

- Comment ça ? Lui demanda Bobby, piqué au vif par la curiosité de ses propos sur sa partenaire.

Pour toutes réponses, Ellis lui offrit un sourire plein de mystères. Il chercha à lire en elle l'interprétation qu'elle avait de la situation et de sa propre personne.

- Monsieur Goren, reprit l'assistante sociale pour détourner son attention de la thérapeute, selon vous, comment va Aliénor ?

Bobby fronça des sourcils et se demanda l'espace d'un instant si elle venait de lui tendre un piège. Aliénor allait beaucoup mieux depuis qu'il l'avait sortie de ce foyer. Après une nouvelle chute inquiétante de son poids, elle commençait tout juste à reprendre quelques rondeurs de l'enfance. Elle mangeait correctement sans y être forcée. Elle souriait un peu plus facilement et le monde autour d'elle commençait à lui faire moins peur. Elle s'intégrait plutôt bien à l'école même si elle ne parvenait pas encore à nouer des relations avec ses camarades de classe. Aliénor évoluait à son rythme et d'une manière positive. Elle allait s'ouvrir peu à peu. Il lui faudrait du temps, de la stabilité et de la sérénité pour le faire en toute sécurité.

- Comme vous avez pu le constater, répondit-il plus abruptement qu'il ne l'aurait souhaité, depuis que la juge Morgan m'a confié Aliénor, elle va beaucoup mieux. Ce qui n'était guère le cas lorsqu'elle était sous la responsabilité de votre collègue. Le docteur Ellis, ici présente, j'en suis certain pourra vous le confirmer.

L'assistante sociale gigota sur sa chaise, mal à l'aise à l'évocation de Madame Blum qu'elle avait dû remplacer sur ordre de la juge Morgan. Elle détourna le regard pour retirer une poussière imaginaire de sa manche. D'accord, elle venait vérifier que tout se passait bien pour Aliénor, qu'il s'en occupait convenablement. Mais ce n'était pas une raison pour qu'il ne puisse pas défendre sa position. Il gardait une certaine rancœur envers les services sociaux d'être à l'origine des malheurs de la fillette.

- Bien, conclut l'assistante sociale. Je reprendrai contact avec vous dans un mois pour voir où vous en êtes Aliénor et vous. Si vous le souhaitez, nous pourrons commencer à évoquer le sujet de son adoption.

Lorsque Bobby poussa le verrou de sa porte d'entrée, après le départ des deux femmes, il se permit enfin de souffler. Il desserra le nœud de sa cravate, subitement exténué par ce rendez-vous. Puis il se dépêcha de rejoindre Aliénor dans sa chambre. Cela faisait trop longtemps qu'elle était toute seule. Et il avait besoin de la voir pour se rassurer qu'elle allait bien. Il poussa la porte, restée entrouverte, pour la trouver sagement assise en tailleur sur le tapis. Elle s'était emmitouflée dans ce sweat informe et trop ample pour elle. Elle feuilletait tranquillement un livre. Sans un mot, il s'assit sur le lit et lui tendit sa cravate magique pour la lui rendre. Elle grimpa aussitôt sur ses genoux et se lova dans ses bras. C'est ainsi que Bobby passa l'heure suivante sans bouger à ressasser toujours la même question. Il s'était contenté durant ces dernières semaines à vivre au jour le jour, anticipant seulement son retour au travail mais il n'avait absolument pas pensé à l'après. Qu'allait-il faire au bout de ces six mois ? Resterait-il seulement le tuteur légal de Aliénor jusqu'à sa majorité ou franchirait-il cette étape de lui donner son nom ? Il s'était engagé pour la vie en acceptant de l'accueillir, d'endosser la responsabilité de l'élever. Il n'était pas question de l'abandonner à la première difficulté qu'il pouvait rencontrer.

Bobby désirait garder Aliénor auprès de lui mais de quelle manière le ferait-il ?