Chapitre 42


Les traits tirés par trop d'heures supplémentaires, Robert Goren hésita à s'effondrer sur une des chaises de la salle d'attente vide du Docteur Ellis. Il consulta l'heure sur son portable, content d'être arrivé à temps. La séance ne devrait plus tarder à se terminer. Résistant à la tentation de s'asseoir, l'inspecteur préféra s'adosser au mur en fourrant les mains dans ses poches. Il luttait pour ne pas fermer les yeux lorsque la porte du bureau s'ouvrit enfin. Il se redressa et le cri de surprise de Aliénor lorsqu'elle l'aperçut lui redonna un regain d'énergie. Elle courut aussitôt vers lui, les yeux pétillants de bonheur. Il s'assit sur ses talons en tendant les bras. Elle plongea dans son étreinte chaleureuse, s'agrippant à lui comme si sa vie en dépendait. Il la serra contre lui, savourant ce simple moment de bonheur et l'amour qu'elle lui portait, si magique et si magnifique.

Habituellement, c'était Rose qui s'occupait d'amener Aliénor à ses séances de thérapie après l'école et de la faire rentrer à la maison, une fois celles-ci terminées. Mais Rose ayant un empêchement ce soir pour ramener la fillette, Bobby avait décidé de lui faire surprise en venant la chercher. Et peut-être faire taire cette pointe de culpabilité en lui de n'avoir pas assez consacré de temps à Aliénor depuis des jours, tellement accaparé par les enquêtes en cours.

- Alors, comment s'est passé ta journée Cookie ? Lui demanda-t-il en relâchant son étreinte.

La petite fille se détacha de lui et avec ses mains lui signa le mot "bien". Bobby aurait tellement voulu lui apprendre d'autres signes, élargir son vocabulaire pour qu'elle puisse faire des phrases complètes et pas seulement que des mots. Il avait été décidé avec sa thérapeute que ce serait la conforter dans son mutisme. Aliénor était parfaitement capable de parler mais elle se refusait de le faire. Pourtant il aurait aimé la voir babiller comme tous les enfants de son âge, l'écouter lui raconter ses journées, ses tracas, ses peines ou ses bonheurs. Ou tout simplement entendre le son de voix.

- Je ne travaille pas demain, alors nous allons pouvoir passer toute la journée ensemble, qu'en dis-tu ?

Aliénor écarquilla des yeux avant de sautiller sur place, réjouie par cette annonce. Poussé par un élan de tendresse, Bobby avança la main vers sa joue et lui passa quelques-unes de ses mèches brunes derrière l'oreille pour dégager son visage. Lorsqu'il effectuait ce geste, elle n'avait plus ce mouvement de recul, apeurée qu'on lui fasse du mal. Les stigmates de sa captivité commençaient un peu à s'effacer.

- Alex nous attend dans la voiture pour rentrer à la maison. On y va ?

La petite fille élargit son sourire à la mention de sa partenaire et hocha de la tête vigoureusement. Elle attrapa la poignée de son sac à dos, qu'elle avait lâché en se précipitant vers son tuteur, signifiant ainsi qu'elle était prête. Bobby se releva et croisa le regard du Docteur Ellis. Celle-ci avait observé toute la scène, restant silencieuse pour ne pas s'immiscer dans leurs retrouvailles.

- Docteur, la salua-t-il alors que la main de la fillette se glissait à l'intérieur de sa paume.

- Monsieur Goren, avant que vous ne partiez, est-il possible que je m'entretienne avec vous ? C'est l'histoire de quelques minutes, je ne vous retiendrais pas longtemps.

- Bien sûr, mais...

- Il n'y a aucune raison de vous inquiéter, le coupa-t-elle doucement. Il s'agit juste de faire un point. Sans Aliénor, si c'est possible.

La psychologue avait très certainement voulu le rassurer mais cela engendrait l'exact contraire chez lui. De quoi voulait-elle parler ? Que Aliénor n'allait pas bien ? Avait-il loupé des signes ? Ou bien c'était pour lui dire qu'il ne s'occupait pas assez d'elle, ces derniers temps ? Si elle désirait le voir seul, c'est qu'elle devait forcément avoir ses raisons pour souhaiter que la fillette ne soit pas un témoin de leur échange. Se forçant à arrêter le flot de questions qui tourbillonnait dans son esprit, Bobby se résigna à lâcher la main de Aliénor pour sortir son portable de sa poche et taper un message rapide à l'attention de sa partenaire. Il se pencha vers la fillette.

- Je vais aller discuter avec le Docteur Ellis, lui expliqua-t-il. Alex va arriver pour te tenir compagnie. Je n'en aurais pas pour longtemps, c'est promis.

- Vous me rejoignez dans mon bureau, Monsieur Goren, dès que vous le pouvez ?

Bobby croisa le regard de la thérapeute et lui donna une réponse positive à sa question par un simple hochement de tête. Puis il retourna son attention vers Aliénor. Celle-ci avait penché la tête en arrière pour le regarder, les sourcils légèrement froncés.

- Et si tu réfléchissais à ce que tu aimerais faire demain ? Nous ferons ce que tu voudras.

- Bobby ? Lança une voix féminine familière par-dessus le son d'une porte qu'on refermait.

Aliénor accourut vers Alex pour l'étouffer d'un câlin en passant ses deux bras autour de la taille lorsqu'elle arriva dans la salle d'attente.

- Hey, Ally ! S'exclama la détective en lui posant les mains sur ses épaules, ravie de cet accueil.

- Sa psychologue veut me parler... Fit Bobby pour commencer à lui expliquer la raison pour qu'elle garde un œil sur la fillette.

Sans le regarder, sa partenaire lui fit un signe rapide de la main d'y aller. Avec un soupir et le cœur lourd, Bobby se dirigea vers le bureau, puis ferma la porte derrière lui. Ellis s'était assise dans un gros fauteuil, les jambes relevées contre sa poitrine. Avec concentration, elle prenait des notes dans un carnet. Elle releva la tête vers lui et d'un sourire l'invita à s'installer dans l'autre fauteuil, face à elle. Résistant à la tentation de s'y couler de peur de plus pouvoir se relever, Goren préféra s'asseoir sur le bord de l'assise en penchant le torse légèrement en avant. Ellis posa son crayon dans la reliure et referma son carnet par-dessus.

- Monsieur Goren, commença-t-elle, nous n'avons pas eu l'occasion récemment d'échanger sur mes dernières séances avec Aliénor.

- Oui, désolé, s'excusa-t-il en se passant la main sur le visage. Le travail ne m'a pas laissé beaucoup de temps libre ces derniers temps.

Et c'était un euphémisme. Toute la section était débordée depuis quelques semaines, mettant Ross sur les dents. Les enquêtes s'enchaînaient les unes après les autres, se superposant même parfois, sans qu'il puisse reprendre son souffle. Il y avait eu cette enquête sur le meurtre d'une lieutenant de la NASA, l'assassinat d'une héritière d'un magnat immobilier, puis cette histoire avec ce tueur en série. A quelques jours de son exécution, ce dernier leur avait confié un album dans lequel il avait conservé les photos de ses victimes. Cela avait été une véritable course contre la montre pour trouver celles qui n'avaient pas été identifiées ainsi que leurs cadavres lorsqu'ils s'étaient rendu-compte que ce meurtrier avait fait bien plus de victimes que la police ne le pensait.

Durant ces dernières semaines, Alex et lui avaient dû étendre leur amplitude horaire à l'escouade par obligation et empiéter sur leurs jours de repos pour avancer. Au lieu de rentrer certains soirs, ils avaient dû terminer des interrogatoires longs et difficiles s'ils ne leur arrivaient pas d'être réquisitionnés sur différentes scènes de crimes, des perquisitions ou d'aller à la dernière minute interroger un témoin capital pour leur affaire. En conséquence, il lui arrivait de rentrer à peine à temps pour border Aliénor, voire carrément de manquer leur précieux rituel du soir. Le moindre temps libre qu'il avait pu obtenir, il lui les avait consacrés entièrement, en sachant pertinemment que ce ne serait pas suffisant pour pallier à son absence.

- Cela doit faire beaucoup de pression, non ?

Bobby se raidit instantanément.

- Vous devez jongler entre votre rôle d'inspecteur et de tuteur, expliqua Ellis. Cela ne doit pas être simple tous les jours de les concilier. Je sais que vous êtes très investi dans votre travail comme dans votre relation avec Aliénor. C'est un équilibre très fragile que vous devez maintenir puisque l'un ne doit pas empiéter sur l'autre. Vous n'êtes pas seulement un détective, ni qu'une figure titulaire. Vous êtes les deux à la fois, sans oublier que vous êtes aussi juste Robert Goren.

Il s'obligea à ne pas bouger pour ne pas montrer que la conversation commençait à le mettre mal à l'aise.

- Monsieur Goren, reprit-elle face à son silence. Je ne suis pas en train de vous analyser. Je dis juste que vous avez le droit de trouver par moment que c'est difficile. Cela n'a rien d'anormal. C'est très exigeant l'accueil d'un enfant placé.

Incapable de rester immobile, Bobby aperçut un sourire en coin se former sur le visage de la psychologue lorsqu'il se leva du fauteuil. Il effectua quelques pas, cherchant aussi à fuir ce regard perçant qu'elle dardait sur lui. Même s'il pouvait penser éprouver quelques difficultés à tout concilier dans sa vie et qu'il pouvait se retrouver écrasé sous le poids de ses nouvelles responsabilités, il ne n'était pas rendu à l'évidence qu'il avait besoin d'aide. Avant que Aliénor ne débarque dans sa vie, il ne se souciait jamais de savoir si le frigo ou les placards étaient vides chez lui. Il ne se préoccupait des tâches ménagères et domestiques que lorsque cela devenait nécessaire. Il n'avait que sa propre personne à gérer et il pouvait se focaliser sur l'enquête en cours en ne pensant à rien d'autre. Dorénavant, tout en assumant la charge de ses enquêtes, il devait s'assurer chaque jour qu'il y aurait de quoi préparer le dîner en rentrant, juger s'il n'était pas temps de faire une lessive car la corbeille à linge menaçait de déborder, se fixer l'idée que l'ordre ne devait plus être un simple accident mais une habitude, penser à vérifier s'il ne devait pas amener Aliénor à l'un de ses rendez-vous médicaux et surtout s'assurer chaque jour qu'elle ne manquait de rien, de faire en sorte qu'elle soit heureuse, en bonne santé et épanouie.

- Vous allez pouvoir tenir le rythme ? Lui demanda la thérapeute.

Avec une certaine nonchalance, elle l'observait, la tête posée dans l'une de ses mains.

Bobby s'immobilisa et son estomac se noua.

- Vous pensez que je néglige Aliénor ? Souffla-t-il. Que je ne m'en occupe pas assez ?

- C'est votre sentiment ? Lui rétorqua-t-elle.

Il la sonda quelques instants. Que cherchait-elle à prouver ? Qu'il n'était pas à la hauteur ? Que lui avait dit Aliénor durant ses dernières séances de thérapie ? Était-elle malheureuse avec lui ? Est-ce que Ellis avait un rapport tout prêt dans l'un de ses tiroirs conseillant vivement qu'on lui retire la tutelle ? Avait-il échoué ? Son cœur se serra à tel point qu'il en ressentit une douleur physique.

- Écoutez, soupira la psychologue en cédant face à son mutisme et à la soudaine détresse qu'il affichait. Je pense sincèrement que vous vous occupez admirablement de Aliénor. Si elle arrive à se reconstruire, c'est grâce à vous. J'essaye juste de vous faire comprendre que vous avez le droit de demander de l'aide. Je suis là pour Aliénor, mais aussi pour vous afin de répondre à toutes les questions qu'immanquablement vous vous poserez tôt au tard sur votre rôle de père.

Le soulagement que Bobby ressentit fut très bref.

- Où voulez-vous en venir ? Grogna-t-il légèrement agacé.

Cette conversation prenait une direction qu'il n'aimait pas du tout. Il était ici pour parler de la fillette et des résultats de sa thérapie. En aucun cas de lui et de son rôle de tuteur.

- Monsieur Goren, ne le prenez pas pour une critique mais il va falloir apprendre à vous ouvrir et à parler de vous. Pas envers moi mais avec Aliénor. Avez-vous autant apprécié qu'elle ce moment où vous lui aviez ouvert vos albums familiaux ?

Ce récent souvenir fit l'effet d'un baume sur Bobby. Aliénor et lui avaient passé toute une soirée à tourner les pages des albums que sa mère avait fait avec soin ou à fouiller dans les boîtes pour regarder les autres photos qui n'avaient pas eu ce privilège d'être mise sous pochette. Cela avait été amusant et attendrissant de voir la fillette écarquiller des yeux à chaque cliché de lui enfant qu'il lui montrait comme si elle n'arrivait pas à croire qu'il avait pu être aussi petit qu'elle. Très curieuse, Aliénor avait voulu tout savoir, montrant de son doigt impérieux chaque image de papier glacé pour qu'il la lui commente. Il lui avait ainsi présenté toute la famille Goren, sans trop s'attarder sur les moments douloureux. Bobby affectionnait particulièrement ce moment entre Aliénor et lui. Il avait aimé partager avec elle les quelques souvenirs qui lui tenaient à cœur, en racontant les histoires rattachées à certaines photos, lorsque la vie était simple et belle. C'était bien la première fois qu'il retournait dans le passé en étant accompagné d'une certaine sérénité, sans aucune colère. C'était là son héritage, quelque part, étant le seul gardien de de son patrimoine familial quoi qu'il puisse en dire.

- Vous savez, ajouta Ellis, Aliénor est une enfant qui se préoccupe beaucoup de vous. Lors de l'une de nos précédentes séances, elle m'a fait comprendre que vous aviez été malade quelques jours. Il y avait beaucoup de panique et de peur dans ses dessins.

Les épaules de Bobby s'affaissèrent. Il avait conscience que cet épisode malencontreux avait considérablement choqué Aliénor. Celle-ci avait été durement éprouvée par la terreur dont il était le consternant responsable par son insouciance de sa propre personne. Il s'était efforcé de montrer par la suite que tout allait bien. Qu'elle ne devait surtout pas s'inquiéter. Qu'il n'allait pas disparaître comme ses parents, ni la laisser toute seule. Visiblement, il avait échoué. Parfois, Bobby se demandait s'il était véritablement à la hauteur de la tâche qu'on lui avait confiée. Avoir sous sa responsabilité un enfant, un petit être qui attendait tout de vous, ne s'improvisait décidément pas. Il ouvrit la bouche pour parler mais le docteur Ellis enchaîna.

- Ayez conscience que vous êtes son refuge depuis le début. Solide, stable et résistant. Vous voir malade a ébranlé cette image qu'elle a de vous. Quand cela ne va pas ou que vous trouvez que cela commence à être difficile pour vous, demandez de l'aide. Personne ne vous le reprochera. Ce n'est ni un signe de faiblesse, ni celui que vous avez échoué. Nous en avons déjà parlé, mais pour que Aliénor cesse de se réfugier dans son mutisme, vous devez lui apporter quelque chose qui lui permettra de parler à-nouveau sans crainte. Je reste persuadée que vous en êtes la clef, Monsieur Goren. Alors apprenez à vous ouvrir un peu plus à elle, elle en fera tout autant.

La thérapeute posa ses pieds l'un après l'autre sur le sol, puis se leva. Elle se rapprocha de Goren d'une démarche souple.

- C'est tout ce que vous aviez à me dire ? Lui balança Bobby d'un ton sec.

Il était piqué au vif par l'insinuation qu'il pouvait être responsable d'une stagnation ou pire d'une dégradation de l'évolution psychologique de la petite fille recueillie.

- En effet, lui répondit Ellis effrontément, le regard planté dans le sien. Vous savez, mon boulot est d'aider Aliénor à se reconstruire. Et ça, je ne peux pas le faire sans vous, comme vous ne pouvez pas le faire sans mon aide. Je suis parfaitement consciente que vous n'aimez pas que l'on vous dicte votre conduite. Cependant aussi fort et intelligent que vous pouvez l'être, il y a des choses que vous devez apprendre ou accepter pour le bien-être de Aliénor, notamment de vous faire aider et de vous ouvrir. Vous savez, Monsieur Goren, ce n'est plus d'un refuge dont a besoin Aliénor, c'est d'un père dorénavant.

Tellement abasourdi par cette réplique que Bobby en resta sidéré. Puis son cerveau commença à tourner à plein régime pour décortiquer chaque mot et en extraire le moindre sens. Il faillit ne pas remarquer que la thérapeute sortait de son bureau pour rejoindre la salle d'attente sans plus aucune considération pour lui. Secouant la tête pour chasser le choc de cet affrontement et décidant que ce n'était pas le moment pour analyser tout ce que Ellis avait pu lui dire, Goren la suivit. Il fallait qu'il calme ses turbulences intérieures par ce besoin impérieux de sortir à l'extérieur. Prendre Aliénor et Alex avec lui afin de s'éloigner et s'enfermer dans sa bulle de douceur pour ne pas réfléchir aux propos dérangeants de la thérapeute. Mais en débarquant dans la salle d'attente, Bobby songea alors que les choses ne pouvaient faire qu'empirer. La psychologue tendait une main vers Alex, tranquillement installée avec la fillette. Elles patientaient en lisant le livre de lecture du moment.

- Vous devez être Alexandra Eames, je suppose. Je suis le docteur Ellis. Je suis enchantée de faire votre connaissance.

D'un air étonné puis prudent, Alex se leva et lui serra la main.

- En effet.

- Je vous connais par l'intermédiaire des dessins de Aliénor. Est-il possible que vous me consacriez un peu de temps pour que l'on discute ensemble ?

Eames jeta un regard rapide vers la fillette puis vers son partenaire.

- Pourquoi pas, répondit-elle en haussant les épaules.

Elle sortit les clefs de la voiture de sa poche pour les tendre à Bobby.

- Toi et Ally, vous n'avez qu'à m'attendre dans la voiture pendant ce temps-là.

Alors que la fillette avait rejoint Bobby pour lui attraper la main, celui-ci jeta un regard anxieux à sa coéquipière. Celle-ci remarqua alors qu'il avait l'air troublé et se demanda ce qui s'était dit durant sa conversation avec la thérapeute. Est-ce qu'il y avait un problème avec la fillette ? Ou souhaitait-il qu'elle n'ait pas cet entretien que Ellis lui avait sollicité ?

- Ally et moi avons décidé aussi que tu nous invitais à dîner ce soir, lui annonça-t-elle pour lui faire comprendre qu'elle ferait ce qu'elle voudrait, et elle aimerait un hamburger.

Avec un profond soupir de capitulation, Bobby finit par attraper les clefs face à l'air buté de sa partenaire. Les deux femmes attendirent le départ de Aliénor et de son tuteur en se jaugeant du regard.

- Pourquoi vouliez-vous me voir ? Demanda sans préambule Alex lorsqu'elle entendit la porte du cabinet claquer. Quelque chose ne va pas avec Ally ?

- Pourquoi avez-vous accepté de me parler ?

- Vous me l'avez demandé.

La psychologue soupira devant l'air buté de l'inspectrice.

- Vous êtes décidément de la même trempe, vous et Monsieur Goren. Je souhaitais simplement faire votre connaissance. Aliénor semble beaucoup vous aimer. Vous devenez de plus en plus présente dans ses dessins.

Alex se détendit légèrement.

- J'ai cru noter un vrai rapprochement entre vous deux depuis que Monsieur Goren...

- a été malade, souffla la détective en finissant bien malgré elle la fin de la phrase.

Alex avait aussi ressenti que quelque chose avait changé dans sa relation avec la petite depuis qu'elle avait dû apaiser sa crise de panique. Elle s'était inquiétée lorsqu'elle avait reçu le message de Bobby, ce matin-là. L'angoisse l'avait étreint petit à petit lorsque son partenaire n'avait pas répondu à ses appels. Elle s'était alors imaginée divers scénarios. Et pourtant, elle n'avait pas songé une seule seconde à trouver une Aliénor en pleurs qui ne cessait de secouer un Bobby totalement inconscient. Son premier réflexe avait été de vérifier le pouls et l'état de son coéquipier. Après avoir été rassurée de constater qu'il était toujours vivant et surtout fiévreux, elle s'était tournée vers une fillette hystérique. Alex l'avait prise dans ses bras malgré ses tentatives sauvages de la repousser. Aliénor s'était débattue tout en se tortillant comme un animal pris au piège. Le plus perturbant pour Alex fut qu'elle le fasse sans pousser le moindre gémissement ou hurlement. Il avait fallu qu'elle la garde serrée contre elle jusqu'à ce qu'elle commence à se calmer et qu'elle s'affaisse dans ses bras, sans force, laissant tomber la tête sur son épaule. Par la suite, Alex avait dû longuement et patiemment expliquer et rassurer Aliénor sur le fait que Bobby ne l'abandonnait pas, qu'il serait toujours là pour elle. Qu'il était simplement malade et qu'elles allaient le soigner toutes les deux pour qu'il guérisse. Ce moment avait été pour l'une et l'autre très éprouvant, créant contre toute attente une connexion entre elles, sans que Bobby soir leur lien.

L'une des raisons entre autres pour laquelle Alex avait été si en colère contre son partenaire, n'était pas le fait qu'elle doive s'occuper de sa fille qui se noyait dans une crise de panique, mais celle de ne pas être à sa hauteur. Alex avait été terrifiée d'être inapte à réconforter Aliénor, complètement désarmée que Bobby la laisse complètement seule gérer la situation. Depuis le tout début, c'était lui qui s'était chargé de la fillette, se consacrant à la protéger et à la soigner. Il ne l'avait pas écarté, bien au contraire, mais Aliénor l'avait choisi lui et non elle pour être son refuge contre le monde entier. Elle n'était jusque-là qu'une simple spectatrice de leur relation.

Alex en voulait terriblement aussi à son partenaire pour avoir été la source de cette atroce angoisse pour Aliénor. La fillette en avait été tellement choquée qu'elle n'avait pas voulu se séparer une seule seconde de Bobby pendant les deux jours suivants, la main toujours accrochée à l'un de ses vêtements ou à dormir lovée contre lui. Eames était aussi en colère contre lui pour ne pas prendre soin de lui. Il se mettait en danger. Il les mettait tous les deux en danger dans le cadre de leur boulot d'officier de police. Leur métier exigeait qu'ils ne fassent pas d'erreur. Elle devait pouvoir compter sur son partenaire chaque seconde pour assurer une partie de sa sécurité en assurant ses arrières. Elle avait besoin d'un Bobby frais et concentré sur son boulot de détective et non épuisé et inattentif.

Alex s'en voulait probablement aussi pour n'avoir pas été capable de déceler les signes avant-coureurs de cette catastrophe.

- Bobby et Aliénor sont très... fusionnels, reprit Alex en hésitant sur son choix de mot. Depuis le début. Je pense que dans un premier temps, elle avait juste besoin de Bobby comme d'une lumière pour sortir de son obscurité et qu'elle se sente assez en sécurité pour s'ouvrir à moi ou aux autres.

Elle se demanda soudainement si Aliénor se serait aussi vite attachée à quelqu'un d'autre. C'est à dire à une autre personne qui comme son partenaire lui aurait témoigné de la bienveillance avec patience, bonté et gentillesse. Étrangement, elle se disait que cela ne pouvait pas être possible. Parce que c'était Bobby et qu'il y avait eu quelque chose d'insaisissable entre eux. Comme un coup de foudre. Instinctivement, ils s'étaient liés l'un à l'autre.

- Cela a dû être difficile de vous faire une place dans leur monde, déclara Ellis. Votre partenaire et Aliénor ont dressé des murs autour d'eux. Mais vous me semblez être une personne très persuasive Madame Eames. Êtes-vous consciente que vous devenez une figure très importante pour Aliénor ?

Eames croisa les bras en restant mutique. Elle n'avait pas besoin d'une psychologue pour le comprendre et faire en sorte d'honorer cette place que la fillette lui offrait dans sa vie.

- Comment avez-vous vécu la décision de votre partenaire de l'accueillir ? Reprit la thérapeute.

- En quoi cela vous intéresse ? C'est son choix.

- Vous êtes très proches l'un et l'autre.

- C'est mon coéquipier ! Protesta-t-elle. Nous nous devons de veiller l'un sur l'autre. Si nous n'étions pas proches, ou que je n'étais pas sûre de lui pour assurer mes arrières, nous ne pourrions pas travailler ensemble.

Un sourire mystérieux s'afficha sur les lèvres de Ellis.

- Vous détournez mes propos pour vous réfugier derrière cet écran de fumée de votre profession. Vous et Monsieur Goren passez beaucoup de temps ensemble pour assurer votre fonction d'officier et même en dehors selon les dessins de Aliénor. Son arrivée a dû bouleverser une certaine forme de routine entre vous et faire évoluer votre relation, non ? Je ne vous jugerais pas, Madame Eames.

- En quoi le fait de savoir ce qu'il peut y avoir ou non entre Bobby et moi impacte l'aide que vous apportez à Ally ? Demanda sèchement Eames.

- Votre relation, que vous le vouliez ou non, influence beaucoup Aliénor, répondit Ellis calmement. La proximité que vous avez avec Monsieur Goren et celle que vous vous construisez avec elle est décisive. Si votre partenaire est sa figure paternelle, vous devenez sa figure maternelle. Monsieur Goren, en acceptant de l'accueillir, a consenti aux sacrifices et aux changements que cela pouvait impliquer pour sa vie. Quant à vous, vous vous êtes retrouvée face à sa décision. La pensée est choquante mais vous auriez eu le droit de penser qu'avec l'arrivée de ce petit bout de chou, il bousille sa vie. Pourtant, vous êtes là, droite dans vos bottes à le soutenir sans faillir et à lui apporter votre aide sans exiger quoi que ce soit de lui. Vous acceptez même de me parler. J'ai juste une dernière question à vous poser, pour votre bien, celui de votre partenaire et surtout celui de Aliénor. Êtes-vous bien certaine de ce que vous faîtes ?


Rien qu'en observant la foulée de sa partenaire à travers le pare-brise, Bobby sut qu'elle était énervée. Elle s'engouffra dans le véhicule et claque la portière d'une manière emportée. Il savait qu'elle préférerait être ignorée quelques minutes, le temps pour elle de retrouver son calme. Alors il continua sa conversation comme si de rien n'était avec Aliénor. Pourtant il ne put s'empêcher de lui jeter des coups d'œil fréquents afin de déceler les raisons de son agacement. Sa conversation avec le Docteur Ellis n'avait pas dû se dérouler comme elle l'aurait souhaité. Bobby se demandait toujours quelles étaient les raisons pour lesquelles Alex avait accepté de parler avec la thérapeute de Aliénor. Sûrement parce qu'elle pensait les aider, lui et la fillette qu'elle adorait. Qu'avait-elle abordé avec Ellis pour la mettre dans cet état de fureur ? Quels points sensibles avaient été pointés du doigts, sans que l'on puisse détourner le regard pour les ignorer ? Car ils étaient trop douloureux ou bien trop criants de vérité ?

C'était pour cela que Goren n'aimait pas parler de lui à tous ces psychanalystes. Ces derniers cassaient toutes vos murailles patiemment construites pour que vous puissiez vous ouvrir. Parler n'est jamais facile, cela demandait un véritable effort. Maintenant qu'il n'était plus sous le coup de ses émotions, Bobby commençait à comprendre ce que Ellis avait voulu lui faire prendre conscience. Lui aussi devait progresser d'une certaine manière pour aider Aliénor à en faire de même au travers de leur relation. Il ne savait pas encore quelle place il voulait occuper véritablement dans la vie de la fillette. Rester son tuteur légal ou passer ce cap de devenir son père adoptif ? Aux yeux de tous, elle était déjà considérée comme sa propre fille. Il ne ferait que l'officialiser s'il prenait la décision de l'adopter. La dernière barrière qui l'empêchait de prendre cette décision était sa réticence à la couper de ses origines ? Avait-il le droit de lui retirer le nom de famille de ses parents qui l'avaient couvert d'un amour magnifique pour lui donner celui de Goren, synonyme de beaucoup de drames et de douleurs ? Bobby hésitait encore à en parler à Alex pour l'adoption. Il s'était beaucoup ouvert à elle ces derniers temps sur tous les sujets qui le préoccupait à propos de Aliénor mais s'était retenu d'aborder ce sujet avec elle. Alex lui donnait toujours des avis éclairés sans s'immiscer dans l'exercice de son autorité parentale. Cette soudaine clarté lui offrit une nouvelle interprétation de cette situation. D'une manière inconsciente, il avait toujours demandé l'aide d'Alex.

Même avec la meilleure volonté du monde, de vouloir faire au mieux pour Aliénor, Bobby commençait à assimiler qu'il ne pouvait pas faire tout, tout seul. Pourtant cela lui était difficile de parler de lui, même avec la fillette. Il s'était aperçu en regardant avec elle ses albums familiaux qu'elle était très demandeuse d'en savoir plus sur lui. Il lui avait confié quelques souvenirs de son enfance, abordant légèrement la maladie de sa mère. Il se demanda tout d'un coup s'il nuisait à Aliénor en gardant ses émotions pour lui. Il n'en ressortait jamais rien de bon à rester replier sur soi-même. Toutefois, il ne supportait pas cette douleur qui se réveillait en lui lorsqu'il faisait un pas pour se dévoiler. Cette sensation de vulnérabilité le prenait à la gorge.

Aliénor, installée à l'arrière, se pencha en avant, pour lui attraper la manche afin d'attirer son attention. Il ne put s'empêcher de rire lorsqu'elle lui signa le mot "faim".

- Qu'est-ce qui te fait rire ? Demanda Alex doucement, de nouveau maître d'elle-même.

- Cookie a faim.

Alex sourit tendrement et regarda la fillette via le rétroviseur intérieur. Elle aimait la légèreté que Aliénor procurait à son partenaire par ces moments d'innocences dont seul un enfant pouvait être capable, bien loin des préoccupations et des inquiétudes des adultes.

- Tu veux aller chez Mo ? Proposa l'inspectrice à la fillette.

Un vif hochement de tête répondit à sa question.

- Excellent choix, approuva-t-elle en démarrant la voiture.

Alex s'apprêtait à changer de position le levier de la boite de vitesse lorsqu'elle sentit les doigts de Bobby se poser sur les siens pour l'arrêter. Elle lut sa question silencieuse dans ses yeux. Malgré tout ce qu'avait pu lui dire Ellis, elle avait conscience que la dynamique entre Bobby et elle avait été une fois de plus bouleversée, que leur amitié muait en quelque chose d'incertain depuis que Aliénor était devenue une part intégrante de leur partenariat. Elle avait accepté le choix de Bobby d'accueillir Aliénor sans réserve. Elle n'avait pas à le juger sur une décision aussi personnelle, encore moins de penser qu'il bousillait sa vie. C'était important pour lui d'apporter un foyer à Aliénor, un endroit pour qu'elle y puisse grandir et s'épanouir en toute quiétude. Sa démarche était d'une telle sincérité et son geste totalement désintéressé qu'elle trouvait son dévouement pour la fillette magnifique. Elle aurait été un monstre de lui tourner le dos au moment où il avait besoin de son soutien. Le sort de la fillette l'avait touché elle-aussi. Alors c'était tout naturel de lui proposer son aide, d'être là pour eux deux dans les moments difficiles. De plus Aliénor était vraiment une petite fille adorable et tellement craquante qu'on ne pouvait s'empêcher de l'aimer. Et elle faisait du bien à Bobby, l'avait sorti de sa torpeur dans laquelle il s'était englué.

Contrairement à ce que la psychologue avait insinué, Alex savait parfaitement ce qu'elle faisait malgré l'incertitude qu'elle pouvait avoir au bout de sa démarche. Bobby commençait enfin à abattre les murs entre eux, la laissant de plus en plus s'impliquer dans sa vie et celle de Aliénor. C'était un cadeau inestimable de la part de cet homme. Il se laissait approcher et la laissait resserrer les liens. Personne ne viendrait en travers de sa relation avec son partenaire. Surtout Ellis. Elle ne la laisserait pas la déstabiliser, ni le doute s'installer. Alex désirait devenir aussi importante pour Bobby et Aliénor qu'ils l'étaient devenus pour elle. Elle était prête elle-aussi à accepter les changements et les sacrifices que la fillette amenait avec elle au travers de la relation qu'elle entretenait avec son partenaire.

Alex prit une profonde respiration, marqua une pause avant de déclarer :

- Tu as une objection à notre projet, Goren, peut-être ?

L'expression de son partenaire s'adoucit et un sourire amusé affleura sur ses lèvres.

- Non ! Il faudrait que je sois fou pour m'empêcher de vous inviter toutes les deux à dîner ! Et je ne le suis toujours pas aux dernières nouvelles !

La fillette, à l'arrière, gloussa de rire face à la réaction de son père d'accueil, tandis qu'Alex lui rendit son sourire. Elle adorait retrouver ce Bobby joueur et amusé de leurs premières années de partenariat qu'il avait oublié d'être avec les nuages noirs qui avait surgi dans sa vie l'année précédente. Avec un soupir de satisfaction, Alex engagea leur véhicule dans la circulation. Cela allait être une belle soirée. Elle le savait et elle s'en réjouissait de la partager avec les deux êtres qui lui importait le plus dans ce monde.