Chapitre 44
Laissant la porte entrouverte de la chambre de Aliénor derrière lui, Bobby regagna le salon. Il sourit doucement devant cette image si familière dorénavant. Un coussin entre les bras, sa partenaire était allongée sur le canapé. Comme d'habitude, elle avait allumé la télévision et mit le son en sourdine pour écouter le bavardage et la lecture faite à l'attention de la fillette pour l'endormir. Il sentit un courant d'air frais passé par la fenêtre ouverte, chassant enfin la chaleur étouffante qui avait paralysée depuis des jours la ville dans une torpeur moite. En rentrant du restaurant où ils avaient dîné, le bleu limpide du ciel avait viré au gris. Celui-ci était dorénavant noir et l'orage grondait doucement depuis un moment, menaçant d'éclater d'un instant à l'autre. Bobby espérait que la tempête à venir ne serait pas trop violente afin qu'elle ne réveille pas sa fille en la terrifiant par le bruit du tonnerre qui claquait. Il avait déjà assez à gérer avec les cauchemars qui persistaient et les crises de panique qu'ils provoquaient lorsqu'elle en sortait.
- Elle dort ? L'interrogea Alex, les paupières mi-closes.
- Oui, enfin. Tu veux quelque chose ?
- Non, Bobby, ça ira.
Les mains dans les poches, il hocha de la tête silencieusement avant de se diriger vers son fauteuil.
- Je t'ai entendu fredonner Bobby, le taquina Eames. Quel autre talent me caches-tu encore ?
Le géant s'immobilisa et piqua un fard. Ce soir, il avait eu beaucoup de mal à endormir Aliénor, encore toute excitée par la journée qu'elle venait de passer. Entre la promenade à Central Park, la lecture d'une autrice pour enfant à laquelle ils avaient assisté tous les deux, puis le dîner, la fillette n'avait pas vraiment eu le temps de s'ennuyer. Elle était tellement épuisée qu'elle n'arrivait pas à s'endormir, rendant son coucher laborieux. Alors quand la lecture n'était pas suffisante pour l'endormir, son dernier recours était de lui fredonner cette vieille mélodie apprise de sa mère. Il avait oublié que sa fille n'était plus son unique auditrice. Il bougonna, embarrassé par la situation.
- J'ai été un enfant de chœur, rappelle-toi.
Eames sourit.
- Il faudra un jour que tu me montres une photo de toi vêtu de l'aube.
Goren pencha la tête vers son épaule gauche.
- Seulement, si tu acceptes de me dévoiler celle qui te montre couronnée reine de ta promo.
Scandalisée par ce chantage, la détective se redressa d'un coup et jeta le coussin à la figure de son partenaire.
- Jamais Goren !
En riant de la réaction épidermique de Alex, Bobby attrapa l'objet volant sans difficulté et lui renvoya avec un peu plus de douceur.
- Qu'essaies-tu de me cacher ? Les épaulettes ? Les couleurs flashies ? Une excentricité capillaire ? Ou encore l'abus de fard à paupières et d'eye liner ?
A sa provocation, Alex lui répondit par un regard noir. Il s'avança d'un pas, penchant le buste en avant. Elle venait de réveiller sa curiosité. Il voulait en savoir un peu plus sur la révélation qu'elle lui avait faite sur la fin des ses années de lycée au cours d'une enquête. Cette confidence était restée dans un un coin de sa tête en compagnie d'une multitude de questions sur cet évènement. Comment Alexandra Eames avait pu se retrouver la reine du bal de sa promo ? Eames et lui se connaissaient assez bien en tant qu'adultes, leurs parcours professionnels respectifs, leurs caractères, l'environnement qui les entouraient, mais assez peu leur enfance et leur adolescence, l'origine de ce qu'ils étaient aujourd'hui.
- Je connais toutes tes astuces et tes techniques d'interrogatoire, Goren ! Tu n'arriveras jamais à me faire parler !
Une lueur de défi brilla dans le regard de Eames. Souriant, Bobby le soutenu, acceptant le challenge qu'elle venait de lui lancer. Il percerait ce mystère.
- J'en doute Eames, lui répliqua-t-il joyeux par leur chamaillerie. Tu ne connais pas encore toute l'étendue de mon savoir-faire.
Le visage d'Alex devint l'espace d'un instant une étrange image du mélange entre la consternation et la confusion. Elle ouvrit la bouche au même moment qu'un éclair zébra le ciel. Le tonnerre claqua aussitôt, les faisant sursauter tous les deux. Leur attention fut attirée par l'averse qui s'abattait brusquement sur la ville. Bobby se précipita vers la fenêtre pour la refermer. Lorsqu'il se retourna vers sa coéquipière, elle s'était étalée de nouveau sur le canapé, les yeux fixés vers l'écran de la télévision, soudainement indifférente à sa présence. Avec une pointe de déception, Bobby se rendit-compte que leur moment de complicité venait de lui échapper. Il ne saurait jamais jusqu'où cela aurait pu aller, la manière dont les frontières de leur amitié auraient été repoussées ou franchies.
Alex attrapa la télécommande et commença à zapper. Soupirant intérieurement de frustration, Bobby retrouva ce qu'il avait eu en tête avant qu'elle l'interpelle. Il s'accroupit près de son fauteuil pour consulter la pile de livres qui traînait à côté. Il avait dû ranger ceux qui traitaient de la criminologie ou de l'analyse comportementale pour les mettre hors de portée de sa fille. Celle-ci était fascinée par l'épaisseur de ces ouvrages et très curieuse sur ce qu'il pouvait bien lire sans elle. Bobby ne voulait pas reproduire l'erreur de son ancien mentor, Declan. Son choix se porta finalement sur un roman qui lui tiendrait compagnie dans son lit avant l'extinction des feux. Alors qu'il filait vers sa chambre, Alex l'interpella une nouvelle fois, d'une manière très douce et presque hésitante.
- Bobby ?
Il se retourna vers elle.
- Oui ?
- Tu as le droit de me demander de partir.
Bobby sentit un frémissement de panique remonter le long de sa colonne vertébrale.
- Partir ? Répéta-t-il, feignant de jouer l'ignorance sur la signification du mot utilisé.
- Tu as le droit de me chasser de chez toi, Bobby.
Goren resta cloué sur place, paralysé d'effroi. Avait-il eu un geste maladroit indiquant à sa partenaire qu'il ne voulait plus d'elle chez lui ? Avait-il eu des paroles qu'elle avait interprété à tort qu'il ne désirait plus de sa compagnie ? Il examina son visage, ses yeux bruns, tentant de comprendre les raisons pour lesquelles elle aurait pu être arrivée à une telle conclusion.
- Te chasser ? Bredouilla-t-il. Pourquoi je ferais une telle chose ?
- Pour que je rentre chez moi, expliqua-t-elle, et que tu retrouves ta vie avec Ally sans que je sois là, à interférer.
Les yeux de Bobby se dérobèrent brusquement à ceux d'Alex dans un mouvement plein de raideur. Le livre qu'il avait entre les mains était une bonne excuse pour attirer son attention. Alex eut un soupir de regret face à son silence et son immobilisme.
- Bobby, viens.
Alex l'incita d'une main tendue à la rejoindre. C'était ce qu'il pouvait arriver de pire pour Bobby. Sa partenaire voulait parler. Il se frotta plusieurs fois le visage d'une main. Il aurait voulu prendre la fuite, prétexter une excuse bidon. Tout pour échapper à la conversation qui allait suivre. En réalité, Bobby ne souhaitait ni changement, ni clarifier la situation entre eux.
- S'il te plaît, implora Alex.
Le cœur lourd, Bobby céda. Il était conscient que l'équilibre de leur partenariat entrait en jeu. Alex ne lui pardonnerait pas qu'il s'esquive. Qu'il se l'avoue ou non, il avait besoin d'elle, la seule personne qui pouvait s'occuper de Aliénor si jamais il lui arrivait quelque chose mais aussi pour lui-même. Il s'agenouilla devant elle, déposa lentement le livre par terre à ses côtés pour grappiller inutilement quelques secondes afin de repousser l'inévitable. Alex plongea son regard aussitôt dans le sien.
- Je ne serais pas vexée, ni blessée que tu le demandes.
A vrai dire, l'idée de demander à Alex de partir n'avait jamais traversé l'esprit de Goren. Il ne s'était même pas imaginé que leur si singulière cohabitation pourrait prendre fin un jour ou l'autre. En fait, il s'était plutôt vite accoutumé à la routine qui s'était installée depuis qu'elle avait posé ses valises chez lui avec fracas et fureur. Au contraire, il était surpris par sa propre réaction, se pliant avec une docilité surprenante à l'aménagement furibond de sa partenaire. Il ne s'était, à vrai dire, même pas senti contrarié ou heurté qu'elle le fasse, initialement dans le but de le surveiller. Alex l'avait traité comme un gamin. Il avait mérité sa colère. Il s'était négligé, croyant être capable de tout faire, de tout assumer en même temps. Par son comportement inconscient, il avait compromis la sécurité de sa partenaire dans le cadre de leur boulot et traumatisé Aliénor par la même occasion. La fatigue qu'il accumulait avait mis en péril tout ce qu'il bâtissait depuis plusieurs mois. Il avait eu de la chance, rien de dramatique ne s'était passé. Mais que serait devenu Aliénor dans le cas contraire ? Qu'est-ce qui aurait pu arriver à Alex ? C'était des choses auxquelles il ne préférait pas penser.
Ainsi depuis quelques mois, Alex mêlait leurs vies. Les soirées se passaient avec un curieux sentiment de familiarité, le partage des tâches s'étant fait assez naturellement. Lorsqu'il s'occupait de coucher Aliénor, Alex rangeait la table du dîner et s'employait à faire la vaisselle. Quand ils n'avaient pas besoin de travailler pour avancer sur une enquête, elle regardait la télévision pendant qu'il lisait dans sa chambre si le programme qu'elle avait mis ne lui plaisait guère. Leurs journées de repos étaient soit des sorties qu'ils organisaient à l'attention de Aliénor, soit des moments où ils se reposaient paisiblement chez lui. Il préparait toujours le dîner pendant qu'elle faisait prendre son bain à la fillette. Bobby avait bien conscience que d'un point de vue extérieur -notamment de ses voisins-, cette cohabitation ressemblait à une vie de couple. Son appartement n'était pas un palace et vivre à trois à l'intérieur laissait à chacun peu d'intimité. Il aurait pu se sentir étouffé par la présence de sa partenaire tant du côté professionnel que privé, mais il n'en était rien. Au contraire, cela comblait en partie son appétence qu'il s'était découvert envers l'amie inestimable qu'elle était devenue pour lui.
Sans se laisser intimider par ce regard brun, qui pouvait être féroce parfois, Bobby finit par poser le menton sur le canapé. Leurs visages n'étaient plus qu'à quelques centimètres de distance. Il perçut alors son parfum, le mouvement de sa respiration qui venait de ralentir.
- Tu veux rentrer chez toi, Eames ?
- Non ! Je... S'écria-t-elle brusquement avant de se taire.
Bobby sonda sa partenaire, cherchant à comprendre la raison de sa réaction emballée. Alex détourna le regard et commença à mâchouiller sa lèvre inférieure.
- Non... Je... Bobby, tu as très bien compris ce que je voulais te dire.
Goren resta silencieux, laissant son regard suivre le contour du visage d'Alex, les courbes lisses et fermes qui modelaient son nez, ses lèvres et ses pommettes. Cela lui était arrivé quelquefois de venir l'observer dormir lorsqu'il se levait au milieu de la nuit, réveillé par une angoisse sourde pour Aliénor quand les cauchemars semblaient la laisser tranquille. Il se glissait dans la chambre de sa fille pour la voir endormie, admirer comment elle pouvait être sereine dans son sommeil. Puis il fallait toujours qu'il aille vérifier que sa partenaire n'avait pas fait ses valises pour le laisser tomber. Cela le rassurait toujours de la voir couchée sur le canapé, de la savoir si près de lui. Il savait qu'Alex en faisait tout autant. Il avait surpris à quelques reprises sa présence pourtant discrète sur le seuil de sa chambre. Une sorte de non-dit entre eux.
Comme son partenaire ne répondit pas immédiatement, la détective retourna son attention vers lui. Sa main bougea imperceptiblement avant que ses doigts se crispent. Ce mouvement n'échappa à Bobby. Depuis quelque temps, celui-ci avait noté tous ces petits gestes qu'elle se retenait de faire envers lui. Alex esquissait souvent le mouvement de vouloir le toucher avant de se retenir subitement comme si la peur de se brûler la dominait. Il comprenait dans un certain sens. Combien de fois s'était-il lui-même réprimé de ne pas attraper l'une de ses mèches blondes mû par un désir primaire de jouer avec ou juste pour apprécier sous la pulpe de ses doigts sa douceur.
Bobby inspira puis lâcha dans un souffle :
- Je sais ce que c'est de rentrer dans une maison vide, Alex...
C'était ce qu'il y a un temps le faisait fuir de chez lui, préférant rester dormir à l'escouade plus d'une fois, juste parce qu'il y avait du monde autour de lui. Avec le temps, il trouvait cela de plus en plus difficile de se retrouver seul dans son appartement, encore plus lorsqu'il avait passé la journée en compagnie de la seule personne qui le connaissait mieux que lui-même. Alors comment rentrer dans un lieu vide qu'il aurait dû considérer comme son "chez soi" ? Son appartement était devenu aussi vide que les placards ou le frigo parce qu'il ne prenait jamais le temps ou n'avait le courage d'aller à l'épicerie pour les remplir. Vide de chaleur, de sourire et de vie. Bobby avait pourtant apprécié cette solitude lorsqu'il était plus jeune, heureux d'être sans attaches et sans obligations, pouvant se concentrer sur ce qu'il aimait faire : enquêter et profiler. L'annonce de la tumeur de sa mère avait tout chamboulé. Le poids de cette responsabilité d'être toujours le seul à s'occuper d'elle et le fait de concevoir qu'il serait le dernier Goren de cette lignée l'avait soudainement écrasé. Il s'était senti, tout d'un coup, vieux, fatigué et très seul. Puis il s'était mis à contempler amèrement le passé qui l'avait mené à sa vie actuelle, ses choix, ces occasions ratées, jugeant qu'il était désormais trop tard pour lui. Trop tard pour se construire une autre vie qu'une carrière qui devenait une impasse. Cette sensation s'était amplifiée après ces quelques jours passés à s'occuper de Aliénor durant l'enquête, lui laissant un goût d'amertume dans la bouche après cette vision du père qu'il aurait pu être. La fillette l'avait sorti momentanément de cette torpeur dont il s'était drapé. Ce petit être était la vie. Cette vie qui était en train de lui échapper. Elle avait été l'émanation quelque part de ce désir fou d'une autre vie qu'il s'était pourtant refusé.
Alors Bobby comprenait parfaitement ce que pouvait ressentir sa partenaire à la pensée de devoir rentrer chez elle. Quand il n'y avait personne pour vous y accueillir ou à attendre. C'était encore pire pour elle, ayant déjà vécu le traumatisme de la perte de Joe, n'ayant plus sa place nul part. Elle habitait désormais seule dans une maison qu'elle avait partagé avec son mari, cette présence qui avait pris soin d'elle et qui l'avait aimé. Finalement, ne ressentait-elle pas la même solitude qu'il avait éprouvée avant l'arrivée de Cookie ?
- Ce n'est pas une raison valable, répondit-elle dans un murmure. Je ne peux pas continuer à m'imposer dans ta vie et celle de Aliénor.
Cette fois-ci, ce fut Bobby qui détourna les yeux à son tour. Il ne souhaitait pas qu'elle lise en lui. Particulièrement cette douleur à l'idée qu'elle décide de cesser leur cohabitation. Il n'aimait décidément pas le fait que cela puisse se terminer. Il appréciait sa compagnie, affectionnait particulièrement cette nouvelle proximité établie entre eux. Tous ces petits riens qui rendaient sa présence si précieuse pour Aliénor et lui : son visage encore marqué par le sommeil et ses cheveux en bataille lorsque comme à son habitude Aliénor venait la réveiller ; ses grognements matinaux, seules réponses qu'ils réussissaient à obtenir avant qu'elle n'avale sa première gorgée de café ; les fous rires qu'elle partageait avec la fillette en mettant une pagaille sans nom dans la salle de bain ou lorsqu'elles complotaient contre lui ; ou bien encore leurs taquineries. Il ne voulait pas perdre tout cela. Cette famille peu ordinaire qu'ils formaient à eux trois. Son seul désir était que Alex reste avec Aliénor et lui afin de saisir tout ce qu'elle pouvait leur offrir.
- Cookie serait triste que tu partes et que tu ne sois plus là.
- Elle s'y fera à mon absence. Cette gamine a des capacités extraordinaires d'adaptation. Ce n'est pas non plus comme si j'allais totalement disparaître.
Bobby serra les dents, soudainement très contrarié.
- Je suis ton amie, Bobby, poursuivit Alex. Je serais toujours là si vous avez besoin de moi, tous les deux. Je sais que j'ai été un peu dure avec toi mais tu t'en sors très bien avec Ally. Je n'ai pas ma place parmi vous deux.
- Tu as ta place, Eames ! Gronda-t-il, incapable de contenir l'émoi qui le submergeait.
Alex lui prit le visage entre ses mains. Il regarda le sien muet et ses yeux sceptiques.
- Tu le penses vraiment, Bobby ?
Lorsque Goren se recula, surpris par sa question, Alex ne le retient pas et le lâcha. Elle ne lui laissa pas néanmoins la possibilité de fuir son regard. Bobby déglutit, se sentant soudainement piégé. Sa tentative de jouer avec le lien et les sentiments que Alex avait envers Aliénor avait été une piètre tentative pour ne pas se dévoiler. Bobby se refusait encore de lui avouer sans détours son envie qu'elle reste, qu'elle était devenue indispensable. Pourtant, c'était ce que Alex lui demandait. Qu'il lui dise juste de rester. C'était tout ce à quoi elle aspirait. Elle se contenterait de cette seule vérité, sans chercher à connaître les raisons qui le poussaient à lui faire une telle révélation.
Malgré cela, c'était la chose la plus égoïste qu'il pouvait demander à sa partenaire. De ne pas partir. D'essayer de la retenir. De ne pas le quitter. Alex avait sa propre vie à mener et une famille autour d'elle. Ils étaient juste des partenaires et des amis. Elle n'avait pas à s'encombrer d'un homme comme lui, et encore moins à assumer avec lui la tutelle d'une enfant qu'il avait choisi d'accueillir. C'était sa responsabilité, pas la sienne. Il avait déjà assez entaché sa vie professionnelle depuis son enlèvement pour s'arroger le droit de l'enchainer à lui dans tous les pans de sa vie.
- Il faudra bien que je parte, reprit Alex face au silence assourdissant, l'incertitude vacillant dans ses yeux. Je ne peux pas rester éternellement.
Elle se détourna complètement de son partenaire. Elle roula sur le dos et se mit à contempler le plafond. Bobby serra et desserra alternativement les dents, faisant tressauter sa mâchoire.
- Eames...
Elle soupira de regret.
- Je veux que tu me laisses expliquer à Ally, les raisons pour lesquelles je rentre chez moi, d'accord Bobby ? Après ça, je ferai mes valises.
A cet instant, Bobby sut que s'il ne faisait pas un effort envers Alex, celui de s'ouvrir, un fil du lien qui se nouait entre eux commencerait à s'effilocher. Ce serait alors le début de la fin. Il commencerait à la perdre. Entêtée comme elle l'était, Alex répondait par des coups de griffes lorsqu'il se refermait sur lui pour le faire réagir. Toutefois, si elle se butait de trop nombreuses fois sur les murailles érigées autour de lui, elle savait abandonner. C'était ce qu'elle était en train de faire. Leur cohabitation était l'un de ses coups de griffe, mais face à son mur de silence et à sa peur de reconnaître qu'il avait besoin d'elle, Alex préférait s'en aller. Depuis le début de leur association, il lui causait tant de souffrances par son indifférence, ses silences et son retrait quasi-systématique lorsqu'il s'agissait de parler de lui, que ce soit de ses émotions ou de sa vie. S'il ne la retenait pas, elle renoncerait. Peut-être pour de bon, cette fois-ci. Il était souvent bien trop tard lorsqu'il se rendait compte qu'il avait brisé quelque chose entre eux. Jusque-là, elle l'avait toujours laissé ramasser les morceaux. Puis avec patience et crainte, il attendait qu'elle veuille bien consentir à réparer avec lui ce qu'il avait cassé. Bobby avait conscience qu'il devait faire des efforts pour s'ouvrir à elle, même si ce n'était pas dans sa nature de se confier. Il avait une peur incontrôlable d'être vulnérable ou qu'elle utilise cette confiance contre lui. Pourtant s'il ne faisait rien, le fossé qu'il creuserait entre eux serait impossible à combler. Il avait une peur panique de la perdre. Le souvenir de cette dispute entre eux où il avait cru qu'elle quittait leur partenariat, qu'elle l'abandonnait était son nouvel enfer personnel. Il devait prendre un risque. Pour elle et eux.
- Et si... Commença-t-il en bredouillant laborieusement, la gorge sèche... Que... je... j'aimerais que... tu... tu restes...
- Je suppose que tu devras me supporter un peu plus longtemps.
- Vrai... Vraiment ?
Alex se tourna sur le côté pour leur permettre de se retrouver de nouveau face à face. Son regard s'était teinté d'affection et d'inquiétude.
- Je ne le ferais que si tu le souhaites réellement, Bobby.
- Reste.
L'expression de son désir fut si spontanée et si sincère qu'il les surprit tous les deux. Ce fut toutefois le seul mot sur lequel s'accorda le cœur et la raison de Bobby pour se dévoiler. Il l'avait déclaré d'une manière pratiquement inaudible, tel un souffle ou un cri qu'il aurait tenté d'étouffer malgré tout.
- C'est entendu alors, chuchota Eames.
Elle lui offrit un sourire, faisant plisser les petites rides autour de ses yeux. Bobby se surprit à lui rendre son sourire, chassant toute la tension accumulée de leur tête-à-tête.
- Laisse-moi le canapé, Eames.
Elle avait toujours refusé qu'il lui laisse sa chambre depuis le début de leur cohabitation. Il avait pourtant insisté jusqu'à la limite de se disputer avec elle.
- Hors de question, Goren. Ton canapé et moi, nous nous sommes habitués l'un à l'autre.
- Tu en es sûre ? L'implora-t-il.
Leurs regards s'étaient rivés l'un à l'autre. Les doigts de Bobby le démangeaient, enhardis par ce désir de se laisser glisser sur cette joue pour repousser une mèche blonde.
- Certaine.
- Et c'est moi l'entêté de notre partenariat ? Plaisanta-t-il.
Alex rit. Leurs mains se frôlèrent. Bobby ne résista pas. Il referma ses doigts sur les siens. Une chaleur trouble l'envahit. Elle n'essaya pas de s'échapper à son emprise.
- Nous allons toujours voir ta mère, dimanche prochain ? Souffla-t-elle.
Bobby faillit ne pas entendre, ni comprendre les paroles de sa partenaire, tellement obnubilé par le lent et doux mouvement de son pouce sur sa peau. Mais la tournure soudaine de leur conversation le surprit, le forçant à ramener son attention sur elle. Pourtant, elle venait de clore définitivement le précédent sujet. Elle continuerait d'occuper le canapé. Inutile de s'appesantir.
- Oui... Enfin si tu veux toujours m'accompagner avec Cookie.
- Je ne reviendrais pas sur ma parole, Bobby.
Goren allait certainement vivre le plus important moment de sa vie. Celui où ses deux mondes allaient se rencontrer. Soit ils fusionneraient, soit ils se télescoperaient. Il avait mis longtemps à se décider pour organiser cette visite, encore hésitant d'amener Alex et Aliénor rencontrer sa mère. Au départ, soucieux pour sa fille, il avait voulu attendre qu'elle se sente plus à l'aise avec le monde qui les entourait. Mais celle-ci, à chaque fois qu'elle regardait les photos de son enfance jusqu'aux dernières adultes, lui demandait toujours par la suite quand elle rencontrerait sa mère. C'était une façon pour elle de faire partie de la vie qu'il avait mené précédemment à son arrivée, voulant tout savoir de ce qu'il avait fait et des gens qui l'entouraient. Bobby se demandait plutôt si ce n'était pas lui qui repoussait toujours cette rencontre en ne se sentant pas prêt. L'excuse de protéger sa fille n'avait-elle pas dissimulé son envie de la garder jalousement de sa mère et de préserver Alex du monde dans lequel il avait grandi ? Cette dernière le fuirait-elle, dorénavant, qu'elle saurait et constaterait que la folie était une part intégrante de lui ? Une angoisse sourde commençait à l'étreindre. Est-ce que sa mère aimerait ces deux personnes qu'il avait intégré dans sa vie ? Elle pouvait être si exigeante et si difficile. Bobby adorait sa mère mais il se voulait être égoïste pour une fois dans sa vie vis-à-vis d'elle, désormais qu'il avait trouvé un peu de sérénité et d'équilibre. Il ne lui laisserait pas de seconde chance si elle se comportait mal avec Alex et Aliénor. Sa seule certitude était celle qu'il ne perdrait pas sa partenaire et sa fille pour satisfaire sa mère.
Alex resserra ses doigts sur les siens. Il s'agrippa au roc qu'elle était à ses yeux. Solide et inébranlable.
- Tout se passera bien, ajouta-t-elle. J'en suis certaine.
C'était tout ce que Bobby avait besoin d'entendre, alors il ferma les yeux pour mieux se concentrer sur la sensation de sa peau sur la sienne et sur son odeur qui se mélangeait avec son parfum. Il posa la joue sur le canapé, se détendant complètement.
- Bobby...
Il marmonna un "hum", légèrement contrarié que Alex essaya de le déloger du cocon dans lequel il venait tout juste de se blottir. Il ne voulait plus bouger.
- Fredonne plus fort, tu veux ?
Intrigué, il se força à rouvrir les yeux et tomba directement sur un regard mordoré. Si intense qu'il eut l'impression durant quelques secondes de manquer d'air comme s'il se noyait.
- Quoi ? Demanda-t-il lorsqu'il reprit un semblant de contrôle.
Avec regret, Alex dégagea l'une de ses mains des siennes et pointa quelque chose derrière lui. Curieux, il se retourna. Son cœur battait encore trop vite, totalement secoué par ce mystérieux éclat qu'il venait d'entrevoir une nouvelle fois dans les prunelles de sa partenaire. Aliénor se tenait à quelques pas d'eux, s'agitant nerveusement, sa fidèle cravate bleue à la main. Il sut exactement ce qu'il se passait. Dès qu'elle croisa son regard, la fillette se précipita vers lui. Tremblante, elle se blottit contre son torse, s'accrochant fermement à sa chemise.
- C'est juste de l'orage, Cookie, commença-t-il à dire pour la rassurer. Tu es en sécurité ici.
Bobby jeta un coup d'œil vers Alex lorsqu'elle défit le seul lien physique entre eux, toujours maintenu malgré l'arrivée de Aliénor. C'était sans aucun doute le plus long et le plus tendre contact physique qu'ils avaient partagé durant ces dernières années. Il le ressentit comme une perte mais il mit ses émotions de côté car elles importaient moins que sa fille à cet instant. Il la serra contre lui et elle nicha son visage contre sa poitrine.
- On va aller te recoucher, fit-il en soulevant sa fille dans ses bras en se redressant.
La fillette poussa un petit couinement de terreur. Bobby se mit à la bercer contre lui alors qu'il se dirigeait vers la chambre.
- Je vais rester avec toi, Cookie, jusqu'à ce que tu t'endormes. Tu n'as rien à craindre. Je suis là pour te protéger.
Toujours allongée sur le canapé, Alex se mit soudainement à sourire. Elle ferma les yeux et se laissa bercer par ce son si doux qui lui parvenait de la chambre de la fillette.
