Chapitre 55
Robert Goren ouvrit la porte et s'effaça pour laisser sa partenaire entrer la première dans la salle d'interrogatoire. En silence, Alex s'installa automatiquement sur la chaise placée près de la sortie. C'était l'unique règle que Bobby lui avait demandé, au tout début de leur partenariat, de respecter lorsqu'ils menaient tous les deux une entrevue. Elle avait été plutôt dubitative lorsqu'il lui avait posé cette seule contrainte. Une nouvelle excentricité de son coéquipier qui paraissait étrangement la moins bizarre que celles qu'elle avait pu observer sur la scène de crime de leur première affaire. Ce n'est que finalement au bout de leur troisième interrogatoire, lorsque leur suspect enragé avait bondi par-dessus la table pour attaquer Bobby, que Eames avait compris la raison qui se cachait derrière cette règle. En acculant le prévenu dans un coin, Bobby ne bloquait pas la porte, laissant l'accès libre au renfort mais aussi une porte de sortie pour elle si jamais les choses venaient à virer au chaos.
Bobby tira la chaise en la faisant crisser sur le sol puis s'y assit. Il posa les mains sur la table, regrettant l'absence de son conférencier. Il n'avait pas ramené de dossiers, les ayant tous mémorisés afin de se préparer à l'interrogatoire. Byrne avait lourdement insisté pour mettre en place une stratégie et une liste de points qu'il voulait vérifier. Eames et Bobby y avaient vivement opposé leur véto. C'était la seule condition à laquelle ils n'avaient pas dérogé. Ils voulaient faire cela à leur façon, suivant ce que l'instinct leur soufflait. C'était une danse que Goren pratiquait avec Eames depuis assez longtemps pour savoir qu'elle s'adapterait au tempo ou qu'elle reprendrait la main s'il se perdait.
Après une profonde inspiration, Bobby releva la tête, braqua son regard directement dans celui de la femme qui se tenait de l'autre côté de la table. Assise bien droite, les mains posées sur ses genoux de ses jambes croisées, Annabelle Carlson était toujours une très belle femme malgré ses cinquante ans bien tassés. Les heures passées, depuis son arrestation, à l'intérieur de cette salle d'interrogatoire ne semblaient avoir eu aucune incidence sur elle. Aucun signe de fatigue n'apparaissait sur son visage dont le maquillage restait impeccable, comme s'il était tout juste appliqué. Et sa jupe crayon et son chemisier blanc à col claudine ne portaient aucun faux pli.
- Pourquoi ? Lui demanda Bobby en entrant dans le vif su sujet.
La lèvre supérieure de Carlson remonta pour former un sourire ironique.
- Pourquoi quoi ? Rétorqua-t-elle. Il va vous falloir être un peu plus précis que cela !
La réponse de Eames fusa :
- Cela vous laisse pourtant la possibilité de répondre à la question de votre choix.
Carlson posa un coude sur la table, puis le menton à l'intérieur de la paume en se tournant vers Eames. Les deux femmes se jaugèrent du regard, l'une avec animosité, l'autre avec amusement.
- Quel trait d'esprit ! Fit Carlson avant de pointer du doigt Goren. Je comprend pourquoi il vous garde comme animal de compagnie ! Vous êtes si divertissante !
Bobby pressa son pied contre celui de sa partenaire pour lui intimer de ne pas répondre à cette provocation. Eames referma aussitôt la bouche.
- Et si obéissante ! Ajouta Carlson.
Alex serra les dents. Bobby effleura doucement sa jambe avec le genoux. Un geste qu'il voulait apaisant.
- Pourquoi ? Répéta-t-il.
- Quel empressement d'avoir des réponses, détective Goren !
Carlson se redressa, enjouée par la situation.
- Faisons plus amples connaissances comme des gens civilisés avant d'aller plus loin. Je me présente Annabelle Carlson. Détective Eames et détective Goren, je suis enchantée de faire enfin votre connaissance ! Même si un sentiment de déception m'anime en ce qui concerne mon arrestation. Vous n'y étiez pas présent.
Elle fit une petite moue et soupira comme une enfant qui ne croyait pas cette énième promesse faite après avoir vécu tant de déconvenues.
- Vous aviez certainement des choses plus importantes à faire et à vous préoccuper, n'est-ce pas ? Comme numéro trente-sept.
Un sourire malsain se dessina sur son visage, tandis que Bobby faisait un effort pour ne pas se tendre en un amas compact de fureur. La Reine des Enfers ne montrait aucun signe d'anxiété, de remords ou de peur. Seulement de la jubilation de les confronter, Eames et lui. Peck, le bon toutou, avait été difficile à déstabiliser, sa maîtresse le serait encore plus. Sauf que Bobby n'était pas encore prêt à abandonner la partie.
- Comment elle se porte d'ailleurs ? Continua Carlson face au mutisme des deux détectives face à elle. Bien, je suppose. Vous devez la choyer, non ? Quel effet, détective Goren, cela vous fait d'être comme un père pour elle ? Et vous, fit-elle en désignant du menton Alex, vous devez jouer à la maman, non ? Quelle belle petite famille !
Elle applaudit de ses deux mains. Bobby contracta la mâchoire. Carlson avait envie de jouer, sauf qu'il n'était pas d'humeur pour participer à cette partie d'échec qu'elle venait d'entamer. Surtout quand l'enjeu était cette volonté d'abîmer ce qui lui était le plus cher à ses yeux. Wallace s'était déjà essayée à plusieurs manches avec lui jusqu'à ce qu'il prenne l'avantage sur elle. De plus, Alex et lui n'avaient pas réellement besoin de faire cet interrogatoire, et encore moins de répondre aux questions de Carslon. La Reine des Enfers était bien destituée de son trône, quoi qu'elle puisse encore croire.
- Oh allez, détective Goren ! S'écria-t-elle. Dites-moi quelque chose ! J'avais tellement hâte de vous rencontrer ! Racontez-moi comment ça se passe avec numéro trente-sept ? Selon les dernières photos que j'ai eu en ma possession, vous sembliez être un papa très fier lorsqu'elle a fait sa rentrée en first class ! Cela a dû être un moment fort émouvant pour vous ? Et vous aimez toujours autant vous balader avec elle dans les librairies de Greenwich Village ?
Goren se força à ne pas bouger, à ne pas rugir de colère. Ainsi Carlson les avait fait suivre, Aliénor et lui, sans qu'il se rende-compte du danger potentiel. Depuis combien de temps cette surveillance durait ? Pourquoi Carlson avait-elle fait cela ? Il aurait quelques mots de son crû à dire à Byrne en quittant cette pièce. La proxénète pouvait se moquer ou se jouer de lui, il s'en fichait éperdument. Mais si elle menaçait Aliénor et qu'il lui arrivait quelque chose, il ne répondait plus de lui. Bobby se sentit soudainement vaguement soulagé de savoir sa fille, à l'abri entre les murs du FBI, à un étage au-dessus en compagnie de Munch.
Bobby essaya de ralentir son pouls en raisonnant. Carlson voulait simplement créer le chaos en lui en s'attaquant à Aliénor. Mais pourquoi sous-entendre des menaces en cet instant ? Pourquoi n'avoir rien tenté auparavant pour récupérer la fillette ? Avait-il fait une erreur tout compte fait en choisissant de l'accueillir ? N'avait-il fait que de lui pointer une cible sur le front depuis des mois ? Carlson allait-elle se venger de lui en s'attaquant à Aliénor ? Qu'aurait-elle à y gagner ? A part attirer les projecteurs sur elle et une ribambelle de flics, avec Eames, la plus féroce et la plus implacable de tous, en tête à ses trousses ? On ne touchait pas à l'un des leurs, encore plus à un de leurs enfants. Voulait-elle le voir se vautrer dans le chagrin et la folie pour le punir d'avoir sorti Aliénor de ses griffes ?
Alex et lui n'avaient pas du tout le même objectif que Byrne en allant à la confrontation avec Carlson. Comme Alex l'avait si bien souligné, ils devaient mettre un terme définitif à cette enquête pour la laisser derrière eux afin qu'elle ne les rattrape pas dans un avenir proche ou lointain. Bobby avançait dans la vie, se dégageait enfin du marasme dans lequel il s'était englué depuis bien longtemps en raison de ses monstres intérieurs. Tout ça grâce à Aliénor. Il désirait qu'elle en fasse de même. Son traumatisme ne devait pas la définir. Ce qu'elle avait vécu serait toujours en elle, sera une pièce majeure dans sa construction pour devenir une adulte épanouie et accomplie, mais cela ne la détruirait pas. Au contraire, il deviendra une force. C'était les raisons qui l'avaient poussé avec Alex pour accepter la requête de Carson de les rencontrer. Il était temps d'en terminer pour se concentrer sur le "demain". Désormais qu'il avait Alex en tant que partenaire dans tous les sens du terme, il ne laisserait rien, ni personne, foutre tout en l'air. Même lui et ses tendances autodestructrices.
- Je vous remercie de votre sollicitude, répondit Bobby avec un calme qui le surprit lui-même. Aliénor va très bien et ira encore mieux quand je lui annoncerai que le dernier monstre qui peuple ses nuits est définitivement enfermé dans une cage.
- Oh ! Comme c'est touchant ! Fit Carlson en portant la main sur son cœur, moqueuse. Vous savez, si Byrne ne tenait pas vraiment à cette liste, vous ne seriez pas là à me débiter toutes ces inepties !
- Nous en avons parfaitement conscience ! Intervient Alex raide sur sa chaise. Notre présence dans cette pièce contre votre liste. A vrai dire, nous n'avons même pas l'obligation de vous faire la conversation !
Si Byrne s'était senti aussi obligé de faire appel à Goren et Eames, ce n'était que pour le prix qu'il obtiendrait en accédant à la requête de Carlson. Cette dernière avait un carnet d'adresses bien fourni contenant de très nombreux noms que les fédéraux voulaient clouer au pilori. Les fédéraux voulaient frapper fort dans le monde de la pédophilie et de la prostitution afin de créer une onde de choc et de panique. Ils espéraient ainsi créer assez de remous pour voir émerger d'autres réseaux. Il y aurait aussi en jeux des photos et des vidéos de personnalités qui auraient fait appel aux nombreux services de la proxénète.
Carlson leva une main et pointa un doigt parfaitement manucuré vers Eames.
- Bien. Au moins l'agent Byrne ne vous a pas menti sur la raison de votre présence.
- Il avait plutôt intérêt à être franc avec nous ! Lui répliqua vivement Eames acerbe. J'avais d'autres projets plus intéressants pour mon dimanche que de me retrouver dans une salle d'interrogatoire du FBI avec vous !
La souteneuse se redressa légèrement piquée que la présence des détectives ne soit pas dictée par leur seule curiosité de la rencontrer.
- J'ai mes raisons pour lesquelles j'ai réclamé à vous rencontrer.
- Ah ? Lança Alex soudainement désabusée avant de se tourner vers son partenaire. Goren, penses-tu que nous avons rempli notre part du contrat ?
- Il me semble.
- Bien ! Parce que j'ai des choses plus utiles à faire que de rester ici !
- Quoi ? S'écria Carlson, interloquée de voir Eames se lever de sa chaise. Qu'est-ce que vous faîtes ?
Bobby imita sa partenaire et rangea sa chaise.
- Nous en avons terminé ! Répondit froidement l'inspectrice. Vous souhaitez nous rencontrer et nous parler, c'est chose faire ! Il n'y a aucune autre clause dans le contrat que vous avez passé avec Byrne qui nous contraindrait à rester plus longtemps !
- Non ! Rugit la proxénète de colère. Vous resterez jusqu'à ce que je décide que notre entretien soit terminé !
Alex s'appuya de ses deux mains sur le dossier de la chaise, et soupira de lassitude, peu sensible à la rage soudaine de Carlson.
- Explique-moi Goren, toi qui est le profileur, pourquoi tous les criminels adorent s'écouter ou qu'ils arrivent à penser que nous les trouvons forcément intéressants ? Qu'ils se croient toujours au-dessus de la mêlée ? Alors qu'ils sont si ennuyeux. Comment s'appelait ce gars ? Tu sais, cet escroc belge ?
- Didier Foucault, répondit son partenaire sans réfléchir.
Eames s'éclaira au nom cité.
- Oui ! C'est ça ! Didier Foucault ! Lui aussi, Carlson, se pensait supérieur à tous les autres, encore plus face à nous ! A ses yeux, nous n'étions que deux officiers benêts. Il se croyait être un grand escroc, le meilleur ! Et pourtant, il n'a fallu qu'une simple provocation de mon partenaire pour le faire chuter ! Il est toujours actuellement derrière les barreaux et n'est pas près de les quitter !
- Belle anecdote, répliqua Carlson qui s'était efforcée de contenir sa colère pour retrouver un visage et une attitude avenante. A mon tour de vous raconter une histoire. Celle d'Amelia Dyer.
- L'ogresse de Reading. Une fermière de bébé.
- Détective Goren ! Lança ravie Carlson. Vous êtes aussi instruit que le laisse entendre votre réputation !
- C'était une ancienne infirmière sous l'ère victorienne, commença à expliquer Bobby à l'attention de sa partenaire. Comme l'époque fut marquée par un puritanisme très stricte, les orphelinats refusaient de prendre en charge les enfants de fille-mère ou nés de relations extra-conjugales. Ces fermières se voyaient confier ces enfants en échange d'argent pour les faire adopter, pendant que d'autres étaient simplement vendus à des couples qui ne pouvaient pas en avoir. Le plus souvent, malheureusement, ces fermières maltraitaient les bébés en les affamant ou en les abrutissant avec de l'alcool ou des opiacés. Dyer les tuait dès qu'ils lui étaient confiés puisqu'il lui était plus rentable de s'en débarrasser que d'utiliser l'argent pour s'en occuper et les nourrir. Au début, elle les étouffait avant de changer sa manière d'opérer en les étranglant avec un ruban blanc. On ne sait pas exactement le nombre de ses victimes qu'elle a laissé derrière elle durant les vingt années où elle fut fermière de bébés avant d'être arrêtée. Mais il se situerait entre deux cent et quatre cent.
La souteneuse applaudit de ses mains la leçon d'histoire. Eames était devenue de plus en plus mal à l'aise à l'écoute du récit de son partenaire. Un haut le cœur lui retourna l'estomac.
- Vous vous comparez à Dyer ? Lança Goren à Carlson en penchant légèrement la tête sur le côté, curieux par l'évocation de ces infanticides.
- Nous avons quelques points communs.
- La cupidité, lui rétorqua Goren.
- Oh ! Mais quel vilain mot ! S'exclama Carlson outrée.
- Vous avez exploité des enfants pour votre propre profit ! Éclata Eames avec horreur.
La Reine des Enfers se réinstalla plus confortablement sur sa chaise avant de chasser une poussière imaginaire de son chemisier. Elle était de nouveau comblée de l'attention que les deux détectives lui octroyaient.
- Je ne suis plus de première jeunesse, détective Eames. Je n'ai pas cette chance comme vous d'avoir une pension d'assurée pour mes vieux jours. Je suis comme tout le monde, j'ai des besoins à subvenir.
- Donc, vous kidnappez des enfants pour les exploiter afin de vous entretenir ? Fit Eames, glacée par le raisonnement de la femme. Au lieu de tout simplement vous trouver un boulot comme le commun des mortels ?
- Ne soyez donc pas si naïve ! Il y a des marchés pour tout dans ce monde ! Et, il y a beaucoup de demandes sur celui de la chair humaine. Je n'ai fait qu'y répondre en créant ma petite entreprise.
Un sourire malsain fleurit sur les lèvres de Carlson, dévoilant le monstre qui se cachait à l'intérieur d'elle. Elle ajouta d'une voix mielleuse :
- Comme Amelia.
- Ces enfants ne sont pas des marchandises ! S'emporta Alex.
Carlson ricanna.
- Qu'est-ce que c'est d'autre, alors ? L'être humain depuis la nuit des temps est un produit à exploiter : l'esclavage ou la prostitution en sont des exemples. Ces gamins de toutes manières étaient perdus !
- Non, ils n'étaient pas perdus! ! C'est vous qui les avez bousillés !
La colère creusa les traits de Carlson à la remarque de Eames.
- Avez-vous la moindre idée, détective, siffla-t-elle, de ce qui se passe au sein des foyers ou de ces familles d'accueil dans lesquelles ces enfants sont placés ? Vous n'imaginez pas ce que doit y faire un gosse pour survivre ! Entre mangé et être mangé, j'ai fait mon choix !
Sentant une faille en Carlson sur laquelle il pouvait travailler, Goren écarta la chaise de la table pour s'y asseoir à-nouveau.
- Annabelle, l'appela-t-il d'une voix basse et profonde pour attirer son attention, que s'est-il donc passé pour vous lorsque la protection de l'enfance vous a retiré de la garde de votre mère ?
Elle se tourna vers lui. Le masque de la femme affable se craquelait, le monstre tapis en elle n'était qu'une autre façade.
- J'ai fait ce qu'il fallait pour survivre ! Lui soutient-elle. J'ai dû garder d'affreux secrets nés dans l'obscurité ! Alors j'ai appris pour ne plus endurer, j'ai écouté aussi. Je n'ai compté sur personne pour me construire ! Et pierre après pierre, j'ai construit mon petit empire. Il n'y a a que le chantage, le sexe et l'argent qui compte dans ce monde !
- C'est à cause de ces secrets que vous vous êtes enfuis du foyer dans lequel vous avez été placée, Annabelle ? Que vous est-il arrivé ?
- Rien ! S'écria-t-elle.
- Il y a bien eu un élément déclencheur à votre fugue, insista Goren. Vous avez préféré vivre dans la rue en vendant votre corps au lieu de rester au sein du foyer ou d'être placée dans une famille d'accueil. C'est une grossesse que vous avez caché, n'est-ce pas ? Est-elle le résultat de vos abus, Annabelle ?
- Les services de protection de l'enfance n'en ont que le nom, détective Goren ! Cracha-t-elle.
Bobby resta silencieux, analysant le sens caché des paroles de Carlson et ce qu'il venait d'apprendre. Malgré la faille sous-jacente en elle, pas une seule fois, elle avait détourné le regard du sien. Il y avait quelque chose de tordu dans son raisonnement qui reflétait une horreur encore plus affreuse que ce qu'il avait pu imaginer. La seule motivation du gain n'expliquait pas tout. Quelque chose l'avait toujours gêné dans cette enquête. Seuls les orphelins placés sous l'autorité des services sociaux avaient été pris pour cible. Autrefois victime, Carlson était devenu un bourreau.
- Vous avez profité des défaillances du système, comprit-il tout à coup. Vous pensez avoir rendu service à la société en sacrifiant ces enfants.
Si elle continuait de le fixer, elle ne pipait plus un mot.
- Vous pensez avoir bien agi, continua Bobby, en mettant ces enfants pour les mettre à disposition de prédateurs sexuels afin d'assouvir leurs besoins, tout en prouvant qu'il était aisé de les kidnapper sans que cela n'attire l'attention de quiconque. C'est ainsi que vous vous vengez des services sociaux ? Parce qu'ils n'ont pas prêté l'attention à la petite fille que vous étiez après ce qu'il vous est arrivé dans ce foyer ?
- Aucunement ! Je n'ai fait cela que pour l'argent !
- Vous avez sacrifié l'innocence de tous ces gamins juste pour l'argent ! Clama Eames dont les jointures de ses mains étaient blanches à serrer le dossier de la chaise.
- L'innocence ? Se moqua dédaigneusement Carlson. Tous ces gamins l'ont perdu à la seconde même où ils ont atterri dans les mains répugnantes des services sociaux !
Affichant le dégoût que lui provoquait la proxénète, Eames leva les mains d'exaspération.
- J'en ai assez entendu ! Je ne vais pas gâcher plus de mon temps à vous écouter déblatérer des immondices !
Elle croisa le regard de son partenaire. Celui-ci hocha de la tête et dans la dignité elle quitta la salle d'interrogatoire sans demander son reste. Elle n'offrirait pas ce plaisir à Carlson de la voir se précipiter pour aller rendre tripes et boyaux. Goren scruta le monstre face à lui, puis se leva, décidé à suivre sa partenaire hors de cette pièce pour aller retrouver sa fille. Il n'avait pas envie de pousser plus loin l'interrogatoire, ni de pénétrer l'esprit tordu de Carlson.
- Si vous pensez réparer numéro trente-sept, détective Goren, vous n'y arriverez jamais. Elle est brisée à jamais.
- C'est ce que vous croyez ? Fit-il à Carlson, surpris d'une telle remarque de sa part. Que je l'ai recueillie pour cela ?
- J'ai fait mes propres recherches afin de savoir à qui j'avais affaire, détective Goren. Je sais tout de votre passé. La manière dont vous avez été blessé par votre famille. Vous êtes un survivant vous-aussi. Ce qui a créé chez vous un besoin de réparer les gens.
Bobby eut un petit sourire.
- Vous faites erreur, Annabelle. S'il y a bien une chose que j'ai apprise dans ma vie, c'est que l'on ne répare pas les gens. Vous avez tort sur mes raisons d'offrir un foyer à Aliénor. C'est une petite fille très forte. Il en faut de la volonté et du courage pour avoir survécu et s'être enfuie comme elle l'a fait.
Il se dirigea vers la porte. La main sur la poignée, il se retourna une dernière fois vers Carlson.
- Si l'on pense que les autres doivent être sauvés ou réparés, Annabelle, c'est peut-être que soi-même, on a besoin de l'être. Je suis sincèrement désolé pour vous si vous n'avez pas pu jusque-là vous sauver vous-même. Cependant, il n'y a pas d'âge pour commencer. Aliénor l'a bien fait, elle.
Quittant la pièce, Goren referma la porte derrière lui, soudainement très sereinement, faisant abstraction des appels colériques de Carlson pour le retenir. Il venait de clôturer à tout jamais cette enquête.
Alex referma en douceur la porte d'entrée afin de ne pas réveiller Aliénor endormie dans les bras de son père. Elle enclencha les verrous puis se tourna vers son partenaire. Il semblait tout autant épuisé qu'elle par leur journée. Celle-ci avait été plutôt rude pour leurs émotions, même si elle s'était finalement terminée par une bonne note. Après l'interrogatoire, le débriefing et les rapports, ils avaient partagé un dîner avec Benson et Munch pour célébrer, non pas pour la clôture de cette épouvantable enquête, mais la fillette. Sa vie, ses victoires sur ses monstres.
Aliénor gémit dans son sommeil. Aussitôt Bobby entreprit de la bercer et de lui murmurer des paroles rassurantes. Alex secoua la tête pour se sortir de sa léthargie. Elle retira les baskets de la petite fille puis aida Bobby à retirer leurs manteaux. Laissant, comme d'habitude, ses chaussures en vrac, Bobby s'avança en direction des chambres. La détective se dépêcha de laisser ses affaires dans l'entrée. Elle retenu son partenaire par le pan de sa veste alors qu'il poussait la porte de la chambre de la fillette.
- Alex ? Fit-il surpris en se tournant vers elle.
- Laisse Aliénor dormir avec nous cette nuit, Bobby...
Il eut un mouvement d'hésitation. Alex le connaissait assez pour savoir qu'il ne quitterait pas le chevet de sa fille de la nuit. Pour s'assurer qu'elle va bien, pour faire taire ses peurs et ses angoisses, pour tenir éloigner les ténèbres. Comme Alex, il ressentait à-nouveau pleinement la violence et l'horreur vécue par la fillette. Les images de tous ces enfants maltraités et abusés revenaient la hanter. Elle avait pourtant essayé d'enfermer toutes ces images dérangeantes et d'épouvantes dans une boîte, de rendre muet les cris et les pleurs.
- Tu es sûre ?
Le ton de la voix de Bobby s'était teinté d'inquiétude. Alex ressentait ce besoin impératif d'être tous les trois, dans la chaleur de leur cocon. A l'abri de tout.
- Oui, lui répondit-elle.
Sans un mot de plus, elle poussa la porte de la chambre, troqua ses vêtements, qu'elle laissa en un tas informe sur le sol, contre un short et un tee-shirt, puis se glissa entre les draps. Elle s'efforça de ne pas gesticuler pour chercher une position confortable qu'elle ne trouverait pas. Veuve, elle avait dû réapprendre à dormir seule. Et voilà qu'en à peine quelques nuits à partager à-nouveau un lit, elle ne pouvait plus se passer de Bobby, de sa masse, de son odeur et de sa chaleur. Elle se pencha, fouilla dans ses vêtements pour dégoter son téléphone.
Alex tapait son dernier message lorsque Bobby déposa Aliénor, désormais en pyjama, à ses côtés. Le message envoyé, elle abandonna son téléphone, s'enroula dans la couette avec la fillette. Elle poussa un soupir d'aise quand elle sentit le matelas, derrière elle, ployer. Deux bras puissants se glissèrent autour de sa taille et la rapprochèrent d'un large torse. Toute la tension accumulée de la journée s'évapora d'un seul coup.
- J'ai prévenu Ross que nous serions absents du bureau demain, murmura-t-elle alors qu'un nez se nichait avec délice dans son cou. Je lui ai fait un bref résumé de notre journée pour lui expliquer.
Bobby ne répondit pas. Il se contenta de resserrer son étreinte, rapprochant un peu plus contre son cœur Alex et Aliénor. Ne cherchant pas à lutter contre l'indolence qui le submergeait, Bobby expira tout l'air de ses poumons, finissant de se détendre complètement. La sensation d'être à sa place l'emplit de ce sentiment, autrefois si abstrait, mais si palpable aujourd'hui, qu'était le bonheur. Il connaissait à reconnaître cette émotion comme une amie, sans en être effrayé. Il ne fuyait plus, luttait contre ses émotions négatives qui surgissaient tel un pantin hors de sa boîte, vivait ses liens affectifs et amoureux comme une liberté et non un emprisonnement ou comme un étranglement. Il commençait à entrevoir le chemin qu'il avait parcouru ces derniers mois, les ruines de ses défenses abattues. Tellement de choses lui étaient arrivées. Belles et merveilleuses. Il était devenu un père pour Aliénor, qui, si on le lui permettait, deviendrait une Goren à part entière. Et Alex lui démontrait chaque jour à quel point il était à elle et à personne d'autre.
Alex avait raison. Ils avaient besoin de tout ça, ce soir. D'effacer l'horreur de leur journée en étant entouré par l'amour et la tendresse qui les liait tous les trois.
- Je suis sûre qu'Ally serait d'accord avec moi, tu fais un excellent oreiller, Bobby.
Il rit, faisant doucement vibrer la masse compacte qu'ils étaient devenus, accrochés les uns aux autres. Jamais, au grand jamais, en croisant le regard si féroce de cette femme la première fois, il n'aurait imaginé qu'elle serait amené un jour à lui faire une telle révélation.
- Bobby...
Il ressentit son hésitation soudaine, alors il fit glisser ses doigts sous le tee-shirt pour commencer à dessiner des arabesques sur la peau afin de l'apaiser.
- Tu te rappelles de quoi nous avons parlé, reprit-elle après quelques minutes, un peu plus tôt dans la journée ?
Bobby se força à sortir de ses hypnotiques caresses qu'il prodiguait pour se concentrer sur la conversation.
- De changement ? Hasarda-t-il en se souvenant de la conclusion de leur discussion.
- Oui, j'ai pris une décision.
Bobby se crispa légèrement.
- Laquelle ?
- Mais, elle va devoir se faire à une condition.
- Tout ce que...
- Ce sera certainement la première d'une longue liste, Bobby.
A vrai dire, il s'en fichait un peu. Il était prêt à faire des concessions si cela lui permettait de garder Alex dans sa vie et dans son cœur.
- Cela va nous bousculer, le prévint-elle avant d'ajouter vivement, mais dans le bon sens.
- D'accord...
- Je suis prête à le faire.
- Prête à quoi, Alex ?
- Prête à passer l'examen de sergent.
- Vraiment ? S'exclama Bobby en se redressant.
Alex grogna de perdre sa couverture humaine. Elle attrapa un pli du tee-shirt de son partenaire pour le forcer à se recoucher.
- Cela n'a rien d'extraordinaire, non plus.
Bobby se saisit du menton de sa compagne pour croiser leurs regards.
- Alex... Si tu...
- Non, le coupa-t-elle. J'en ai envie.
Depuis leur dispute qui avait été le point de basculement de leur relation, Bobby n'avait plus osé aborder ce sujet précisément.
-J'ai compris certaines choses, il y a quelque temps, expliqua-t-elle, et j'ai réalisé que je devais moi-aussi évoluer...
Bobby comprenait ce qu'elle voulait dire. Il en était passé par là, ces derniers mois. Cela impliquait plus qu'un changement. Mais Alex avait raison, ils devaient avancer. Ils avaient un monde de possibilité à explorer désormais. Un avenir à construire.
- Et cela se fera à quelle condition ce changement ? Murmura-t-il en passant les doigts dans les cheveux blonds de sa partenaire.
Alex lui offrit l'un de ses plus magnifiques sourires lorsqu'elle comprit qu'il lui signifiait qu'il était d'accord avec elle sur le sujet des changements.
- Que tu me laisses enfin un peu de place dans tes placards ! Je ne veux plus vivre avec mes sacs et mes valises chez toi !
Bobby sentit sa gorge s'obstruer d'un amas d'émotions.
- Boomerang... Souffla-t-il.
Cette incroyable femme lui faisait comprendre qu'elle comptait bien rester avec Aliénor et lui. Elle s'ancrait définitivement dans leur vie. Que son choix était immuable. C'était tout ce à quoi Bobby aspirait en vérité.
