Chapitre 58
Bobby lâcha la main de Aliénor lorsqu'elle sauta de joie à la vue de Frances Goren. Elle courut la rejoindre. Cela avait pris un peu de temps et de patience pour que sa fille se laisse totalement apprivoiser par sa mère. Dorénavant, Aliénor se laissait volontiers approcher par cette grand-mère de cœur. D'ailleurs, sa photo de jeune officier de la police était désormais cachée par une autre photo où il s'affichait avec un sourire béat avec sa fille dans les bras. Il passa le seuil, prêt à aller embrasser sa mère sur la joue, comme à son habitude, lorsque sa fille revint pour lui emprisonner la jambe, effrayée. Il ne mit pas longtemps à comprendre l'origine de son comportement lorsqu'il aperçut Franck assis dans l'un des fauteuils près du divan où sa mère était installée.
- Bonjour Bobby, le salua Franck en levant les yeux vers lui.
- Bonjour Franck, répondit Bobby d'un ton peu chaleureux.
Il sentit aussitôt la main de sa partenaire se poser sur le bas de son dos pour lui dire que tout allait bien.
- Bobby ! S'exclama sa mère en lui tendant les bras.
Il hissa sa fille à son cou pour répondre à l'invitation de sa mère et alla l'embrasser. Puis il alla s'asseoir dans le fauteuil opposé à son frère avec une Aliénor agrippée à lui. Alex, après avoir salué poliment Franck, s'assit aux côtés de Frances.
- Je suis contente de vous avoir tous avec moi ! S'exprima joyeusement Frances, la main sur le cœur. Surtout le jour de Noël ! Alex, ma fille, pensez-vous qu'il serait possible pour vous de prendre mes garçons en photo ensemble ? Je n'ai pas un cliché d'eux récent. En particulier avec leurs cheveux gris.
Les deux frères Goren se lancèrent un regard gêné par la remarque de leur mère.
- Bien sûr, Frances, acquiesça Alex d'un sourire.
- Tout ce que tu veux maman, ajouta Bobby.
C'était Noël, après tout. Si cela pouvait faire plaisir à leur mère, il prendrait la pose avec son frère bon gré mal gré. Depuis que Franck était réapparu dans sa vie, Bobby et lui ne s'était vus que deux fois. Bobby voulait aller doucement avec lui, voir s'il était capable de tenir la distance pour l'intégrer complètement dans sa vie. Il y avait toujours de la colère contre lui, mais elle se faisait moins vive. Ils avaient beaucoup discuté de l'origine de leur brouille pour mettre tout à plat entre eux. Cela ne s'était pas fait sans quelques heurts. Ils avaient encore trop de passif entre eux pour clore ce chapitre de leur vie et des efforts à fournir pour surpasser toutes leurs rancœurs.
- Bobby, se lança Franck, tu ne voudrais pas m'accompagner à la cafétéria ?
Goren sentit sa nuque se hérisser. Il jeta un coup d'œil vers sa compagne qui lui fit comprendre d'un subtil mouvement du menton -quelque peu autoritaire- d'y aller. Le message était clair. Elle gérait sa mère et Aliénor. Il n'était pas question qu'il se dérobe à la main que lui tendait son frère selon elle. Avec un soupir intérieur, il se leva et lui confia sa fille.
- Je te suis, déclara-t-il à l'attention de Franck.
Les deux frères quittèrent la chambre et marchèrent en silence, côte à côte, ne sachant pas vraiment quoi se dire. Ils se rendirent au rez-de-chaussé où se trouvait la cafétéria, firent la queue avant de passer leur commande pour tout le monde ainsi que quelques douceurs pour les accompagner. Franck s'empressa de payer. Bobby enfonça les mains dans ses poches et se mit à observer tout ce qu'il l'entourait, sauf son frère. Un malaise flottait entre eux et il ne savait pas comment s'en débarrasser pour alléger l'ambiance.
- Je suis désolé, fit Franck tout à coup, la tête baissée. J'aurais dû te prévenir que je passais..
Bobby inspira profondément avant de lui répondre :
- Non, c'est bon. Tu as tout autant le droit que moi de rendre-visite à maman. Surtout aujourd'hui. Elle est contente de nous voir ensemble. Depuis combien de temps, cela ne nous était-il pas arrivé ?
- Est-ce vraiment important de le savoir ?
Bobby offrit un sourire réconfortant.
- Pas vraiment.
- Maman m'a dit pour Alex et toi...
Bobby n'avait imposé qu'une seule et unique condition à son frère pour qu'il accepte de le rencontrer. C'était de se tenir éloigné de sa vie, en particulier de sa partenaire et de sa fille. Et qu'à la moindre incartade, au moindre signe lui prouvant une rechute, il couperait les ponts définitivement. Sur ce, Bobby lui avait expliqué ce qu'il avait fait depuis qu'il avait quitté la police militaire sans rentrer dans le détail, passant sous silence tout ce qu'il lui était arrivé depuis le début de l'année. Franck était trop synonyme de chaos à ses yeux pour le laisser enlaidir sa vie. Un égoïsme qu'il assumait pleinement. Il avait tout comme Aliénor besoin de stabilité et de sécurité. Ce qu'Alex lui apportait contrairement à son frère.
- Oui, répondit Bobby en se grattant la nuque, c'est récent.
- Tu as l'air heureux, lui fit remarquer Franck en le coupant. Je crois bien ne t'avoir jamais vu ainsi.
Bobby s'étonna de voir soudainement la sincérité des paroles de son frère se refléter dans ses yeux.
- Je le suis, Franck. Je suis heureux.
- C'est bien, tu le mérites. Je sais combien tu as sacrifié pour t'occuper de maman. Elle en est consciente, tu sais. Moi aussi. De tout ce que tu as fait. Elle est vraiment ravie de voir que tu as une famille à toi. Elle ne cesse de parler de ta fille et de ta compagne. Malgré ton déni évident, je ne m'étais pas trompé sur la situation lorsque j'ai repris contact.
Le serveur les héla que leur commande était prête, mettant fin à l'inconfort de Bobby au sujet de son aveuglement sur sa relation avec Alex. Franck se précipita pour récupérer le plateau.
- Cette petite fille... Fit l'aîné des Goren en revenant.
- Cookie ? Lança le détective sans réfléchir.
Bobby sourit lorsqu'il remarqua le haussement de sourcils songeur de son frère.
- Elle se prénomme Aliénor, fit-il doucement pour répondre à la question silencieuse. Cookie est le surnom que je lui ai donné car elle adore ces gâteaux.
Franck s'éclaira lorsqu'il comprit pourquoi son frère avait insisté pour prendre des cookies en plus des pâtisseries.
- Alex me dit que je suis sentimental avec ça. Mais c'est aussi la première chose que je lui ai offerte, bien avant la cravate, alors cela revêt une certaine forme de symbolisme pour moi, je suppose.
- C'est joli comme prénom Aliénor, commenta son frère. Elle a l'air vraiment adorable.
L'aîné des Goren ne creusa pas plus le sujet du surnom de la fillette, connaissant l'amour de Bobby pour les mots et l'importance de leur signification ou de leur symbole. C'était lui qui ressemblait plus à leur mère. Bobby ne put s'empêcher d'éprouver une once d'orgueil paternel au compliment. Il était sûrement aveuglé par l'amour qu'il portait envers Aliénor mais il était fier de sa progression et de la petite fille qu'elle était.
- Tu m'avais dit qu'elle était orpheline, reprit Franck, si je me souviens bien. Comment t'es tu retrouvé à l'accueillir ?
La question de son frère assombrit l'humeur de Bobby. Franck se serait mis une gifle s'il n'avait pas eu les mains occupées à porter le plateau pour sa curiosité. Il détourna le regard, coupable de n'avoir pas respecté la seule condition que son frère lui avait imposé pour qu'ils puissent se voir.
- Désolé Bobby... Je ne voulais pas m'immiscer dans ta vie... Oublie ma question et remontons. Maman doit s'impatienter.
Bobby enfonça ses mains dans les poches et soupira. Pouvait-il vraiment en vouloir à son frère de chercher à savoir ce qu'était devenue sa vie, de comment elle s'était transformée par un simple oui donné en réponse à une juge ? Il était peut-être temps à son tour de parcourir un petit bout de chemin pour aller à la rencontre de Franck. Il reconnaissait qu'il avait été dur avec lui, poussé par le besoin impérieux de se protéger lui, Aliénor et Alex. Alors que cela avait dû être difficile pour Franck de se prendre en main après des années d'addictions pour les arrêter complètement, puis de faire le premier pas pour reprendre contact. Après tout, cela faisait plus de trois ans qu'il était sorti de ses dépendances et qu'il avait un boulot régulier. Une réconciliation, cela devait provenir des deux parties pour que cela fonctionne.
- Non, ce n'est pas ça, Franck, se décida à déclarer Bobby après être resté un long moment silencieux.
Il respira profondément. C'était compliqué et rude pour lui de raconter l'origine douloureuse de sa rencontre avec Aliénor. Dans quelques jours, cela ferait un an qu'il avait serré contre lui une petite fille terrorisée, maltraitée et au bord de l'hypothermie, avec cette peur de lui faire du mal tant elle était frêle et qu'il sentait ses os sous sa peau. Même si elle ne ressemblait plus à ce qu'elle était lorsqu'il l'avait trouvé, les cicatrices sur ses poignets et ses chevilles restaient visibles comme pour ce tatouage qui ne permettait pas d'oublier le cauchemar qu'elle avait vécu. Bobby regrettait l'absence de sa partenaire à cet instant. Celle-ci lui aurait sûrement donné un coup de coude dans les côtes pour lui faire comprendre de se lancer au lieu de ruminer. Puis devant le comportement de Franck qui ne savait pas comment interpréter son immobilisme, il décida de se lancer :
- Aliénor a été l'une des victimes de ce réseau de traite d'êtres humains que la police a découvert en début d'année.
Après le choc de la révélation, Franck grimaça de dégoût.
- C'était partout dans les médias. Quelle horrible histoire... Pauvre petite...
Bobby acquiesça avant de poursuivre, un air encore plus grave sur le visage :
- Franck, Alex et moi sommes à l'origine de la découverte de ce réseau. C'est nous qui avons enquêté et libéré ces enfants...
La réaction de son frère fut étrange pour Bobby. Plusieurs émotions se disputaient sur son visage. De la surprise, de l'écœurement ainsi qu'une sorte d'admiration. Bobby sortit ses mains de ses poches et ses doigts recherchèrent la présence du bracelet aux perles multicolores qu'il avait toujours autour de son poignet.
- Et tout ça, c'est grâce à Cookie, continua-t-il en faisant rouler une perle sous le pouce et l'index. Elle avait réussi à s'échapper de la surveillance de ses bourreaux avant de trouver refuge dans une église où nous l'avons trouvée.
Bobby ferma les yeux, secouant la tête pour chasser les images difficiles qui commençaient à le submerger.
- C'est en cherchant ce qui lui était arrivé que nous sommes tombés sur ce réseau pédophile.
- Brave petite, commenta Franck toujours choqué par les révélations de son frère. Mais comment tu t'es retrouvé...
- J'ai été la première personne à qui Cookie a offert sa confiance pour se laisser approcher. Je me suis beaucoup occupé d'elle durant l'enquête car je n'ai pas pu me résigner à la laisser. C'est en cherchant ses origines que Alex a découvert que Cookie était une orpheline. Ses parents sont morts dans un accident de voiture. A contre-cœur, j'ai dû la laisser entièrement aux soins des services sociaux. Comme je m'inquiétais beaucoup pour elle, je suis allé assister à l'audience qui devait déterminer ce qu'elle allait devenir. La juge qui présidait, ce jour-là, a considéré ma présence comme un signe que j'étais le seul à me préoccuper réellement du sort de la fillette. Elle m'a alors proposé de me la confier.
- Et tu as accepté, termina Franck avec un sourire. Tu as toujours eu bon cœur. Et tu vas l'adopter ? Faire d'elle une Goren officiellement ?
- C'est déjà ma fille à mes yeux, Franck, lui répondit Bobby d'une manière brusque pour cacher l'émotion qui le gagnait. Je veux qu'elle le soit aux yeux de tous.
Bobby n'attendit pas la réponse. Il reprit sa marche vers l'ascenseur. Il avait ce besoin vital de voir Aliénor, de constater qu'elle était bien réelle dans sa vie et non une chimère inventée par la folie dont il pourrait être atteint. Franck le rattrapa tout en maintenant un équilibre précaire des gobelets sur le plateau. Les deux frères regagnèrent en silence le troisième étage où se situait la chambre de leur mère. Franck n'essaya pas de relancer la conversation. Même après toutes ces années d'absence, il connaissait encore assez bien son frère. Et il lui était reconnaissant qu'il lui confie l'histoire difficile de Aliénor, lui laissant entrevoir une partie de sa vie. Il comprenait son désir de l'en tenir éloigné, ayant été jusque-là qu'une source de déception et de souffrance. Aujourd'hui, il voulait être à la hauteur de la confiance que son frère venait de lui témoigner. Il voulait sincèrement retrouver son petit frère -qui n'était plus aussi petit- et rattraper tout ce temps perdu.
- Franck... L'appela Bobby pour l'arrêter alors qu'ils étaient à quelques mètres de la chambre de leur mère.
- Oui ?
Bobby baissa la tête et se passa une main nerveuse sur la nuque.
- Alex et moi cherchons un lieu près de mon nouveau travail afin d'emménager ensemble. Une fois que nous serons installés, tu viendrais dîner ? Peut-être avec maman, si elle en a la force ?
Son frère bégaya de surprise d'une telle proposition complètement inattendue et encore irréelle, il y a encore quelques secondes.
- Il faut que j'en parle avec Alex tout d'abord, continua Bobby. Voir si elle d'accord et que nous discutions si c'est une bonne chose pour Cookie qu'elle te connaisse en tant qu'oncle. Je ne déciderais rien sans l'avis d'Alex et je n'irais jamais contre sa décision.
Bobby marqua une pause, racla le sol du bout de sa chaussure.
- Alex est très importante pour moi. Je ne la perdrais pas pour toi, Franck. Tu sais c'est à elle que tu dois la chance que je veuille bien te revoir.
- Je comprends Bobby, réussit à répondre l'aîné des Goren. Ce sera avec plaisir. Même si cela ne fait pas, je suis content que tu me fasses cette proposition. Ça compte énormément pour moi.
Bobby lui sourit doucement, puis rentra dans la chambre. Alex et sa mère discutaient vivement tandis que Aliénor avait sorti un livre de jeux de son sac à dos pour s'occuper. Cette dernière se précipita vers lui. Il la prit dans ses bras pour un câlin, soulagé de constater qu'elle était bien réelle. Il entendit Franck poser le plateau sur la table basse. S'asseyant dans le fauteuil avec sa fille sur ses genoux, il rencontra le regard de sa partenaire. Soucieuse, elle se pencha légèrement pour lui toucher la main. Il lui assura d'un sourire que tout allait bien avant de porter son attention sur le jeu de réflexion que Aliénor lui montrait afin qu'il l'aide. Franck servit les boissons.
Frances Goren regarda longuement tour à tour ses deux petits garçons devenus des hommes, chacun ayant trouvé, après tant d'égarements, le chemin de leur vie. Et qui surtout semblait raccommoder le lien familial qu'ils avaient rompu. Elle entendit la compagne de son benjamin entamer la conversation avec son aîné. Elle soupira d'aise. Elle pouvait partir tranquille. Son vœu après des années à prier venait de se réaliser. La famille Goren était réunie. En paix. Elle s'était même agrandie pour son plus grand plaisir. Comme quoi les miracles de Noël pouvaient réellement exister.
- Peux-tu rester quelques minutes de plus ? Demanda Frances Goren à son benjamin.
Surpris, Bobby leva les yeux alors qu'il aidait sa fille à finir de boutonner son manteau. Sa mère l'observait avec une drôle de lueur dans les yeux. Alex comprit d'elle-même que Frances voulait un tête à tête avec son fils. Elle tendit la main à la fillette.
- Tu viens Ally ?
Bobby poussa légèrement sa fille vers sa compagne.
- Je vous suis, lui assura-t-il.
- A bientôt Frances, la salua d'un sourire Alex.
La détective attrapa le sac à dos que son partenaire lui tendait pendant que la fillette disait "au revoir" d'un signe de la main. Puis elle entraîna Aliénor avec elle vers les ascenseurs en évoquant le sujet du film qu'ils regarderaient tous ensemble ce soir pour la distraire du fait que son père ne les accompagnait pas. Bobby se retrouva alors seul avec sa mère, son frère étant parti un peu plus tôt.
- Que se passe-t-il, maman ? L'interrogea-t-il d'une voix qui trahissait son inquiétude.
Elle balaya son angoisse d'une main.
- Je n'ai pas le droit de t'avoir quelques minutes à moi toute seule ? Lui répliqua-t-elle d'un ton sec.
- Il ne s'agit pas de cela... Soupira-t-il.
Frances se leva du divan et grimaça sous l'effort. Aussitôt, Bobby se précipita pour l'aider à se tenir debout.
- Aide-moi à m'allonger, s'il te plaît.
Bobby accompagna doucement sa mère, un bras autour de sa taille jusqu'à son lit. Tout en la soutenant, il souleva les draps et les jeta au pied du lit. Elle s'y assit et il l'aida à s'allonger en soulevant ses jambes avant de la caler confortablement contre l'oreiller. Puis, il rabattit les draps sur elle
- Merci Bobby. Tu es un bon garçon. Tu l'as toujours été pour moi.
Elle l'incita d'une tape sur le lit à venir s'y asseoir. Il lui obéit sans un mot alors qu'elle se tournait vers sa table de chevet. Elle en ouvrit le tiroir et y trouva un petit boîtier. Elle attrapa une des mains de son fils et lui déposa à l'intérieur de la paume ce qu'elle venait de récupérer. Elle lui referma les doigts dessus.
- C'est à toi, désormais. Elle te revient.
- Maman, non...
- Pas de mais ou que ce soit d'autre ! Tonna-t-elle d'un ton sévère pour couper la chique à son fils avant de se radoucir. Bobby, tu t'es occupé de moi depuis que tu es tout petit. Tu n'as jamais cessé de le faire. Il est temps pour toi que tu t'occupes de toi et de ta famille.
Tremblant, Bobby ouvrit la petite boîte que sa mère venait de lui offrir. Comme il s'y attendait, il y trouva sa bague de fiançailles. Sa gorge se noua.
- Je ne peux pas... Commença-t-il à dire..
Sa mère posa ses mains fines et ridées par le temps sur les siennes, refermant par la même occasion le couvercle sur la bague.
- Tu en as plus besoin que moi, lui expliqua-t-elle en remontant les doigts vers sa joue. Que ce soit à Alex ou à Ally à qui tu la confieras, ce sera le plus beau cadeau que tu pourras me faire.
Bobby ferma les yeux puis pencha la tête, accentuant la caresse de sa mère. Cela faisait tellement longtemps qu'il n'avait pas eu un tel geste de tendresse de sa part.
- Je suis tellement fière de ce que tu es Bobby, poursuivit-elle. Tu es un homme épanoui grâce à Ally et Alex. Elles ont réussi là où j'ai échoué.
- Maman, non ! Se défendit Bobby en s'écartant d'elle. Je ne peux pas te laisser dire une telle chose !
Il ouvrit les yeux et sentit une grosse boule se former dans son estomac. Sa mère pleurait.
- Si, ma maladie ne peut pas tout t'excuser. J'aurais dû...
Bobby fit taire sa mère en la prenant doucement dans ses bras.
- Tu sais ce que dirait Alex dans un moment comme celui-ci ? Quelque chose dans le genre :"personne n'est capable de revenir dans le passé et d'y changer quoi que ce soit, alors cessez de vous torturer les Goren pour rien !".
- Elle est tellement terre à terre cette femme, renifla Frances en riant doucement. Elle est faite pour toi décidément.
Et Bobby serra sa mère un peu plus fort contre lui.
Aliénor était blottie contre Alex lorsque Bobby les trouva près de l'ascenseur. La fillette lui tendit les bras dès qu'elle aperçut. Il la serra contre son cœur, toujours aussi retourné par l'incroyable moment qu'il venait de partager avec sa mère. Sa compagne, inquiète de son silence et de son comportement, se hissa sur la pointe des pieds et lui posa une main sur la joue pour attirer son attention.
- Tout va bien ? Lui demanda-t-elle lorsqu'elle croisa son regard.
Pour réponse, il porta tout le poids de la petite fille de son côté droit afin d'attraper la main d'Alex dans la sienne pour déposer un baiser à l'intérieur du poignet. Cette dernière se sentit rougir de cette douce attention avant de vérifier qu'il n'y avait personne qu'il connaissait autour d'eux pour avoir été témoin de cette scène.
- Bobby, le gronda-t-elle doucement.
Il sourit et noua leurs doigts. Elle finit par appuyer sur le bouton pour appeler l'ascenseur. Ils n'attendirent pas longtemps. Alors qu'Alex allait pénétrer dans la cabine vide, Bobby l'a retint, le temps de lui poser une question qu'il n'arriva pas à retenir.
- Tu penses qu'un jour, tu pourrais prendre le nom de Goren ?
Si sa compagne était surprise d'une telle question, elle n'en fit rien paraître. Terriblement gêné, Bobby se retint de se précipiter dans l'ascenseur pour faire comme si de rien ne s'était passé. Les portes de l'ascenseur se refermèrent laissant le silence s'éterniser. Bobby sentit une sueur froide glisser le long de son dos. Est-ce que cette question posée sur un coup de tête ferait fuir Alex, détruirait ce qu'ils étaient en train de construire ? Il n'avait jusque-là jamais pensé au mariage. Il n'y avait pas vraiment réfléchi. Ce concubinage semblait leur convenir à tous les deux. Et puis beaucoup de couples à l'heure actuelle vivaient très bien sans ce statut marital. Celui-ci lui avait toujours paru inaccessible, n'ayant, sans doute, pas trouvé jusque-là une une femme avec qui il souhaitait réellement se lier. Mais l'arrivée de Aliénor avait bousculé tant de choses dans sa vie. Et à vrai dire, le contenu de sa poche lui donnait la sensation de le brûler.
- Tu ne penses pas qu'une mini Goren suffira à t'occuper ? Finit par répondre Alex.
- Vous me suffisez toutes les deux.
Alex ne rebondit pas à sa réponse, restant stoïque. Bobby se traita de fou pour avoir évoqué ce sujet et s'être laissé imaginer une telle bénédiction avec elle.
- Désolé, je ne voulais pas... Balbutia-t-il. Ce n'est pas très important... Juste une idée stupide...
Légèrement blessé par la mutisme de sa compagne, Bobby dénoua leurs doigts mais à sa grande surprise, elle reprit sa main avec autorité dans la sienne.
- Je ne crois pas t'avoir dit pourquoi je ne porte pas le nom de Joe.
Bobby s'était posé la question lorsqu'il avait appris qu'elle était veuve. Cependant, Alex ne s'était jamais définie au travers d'un homme. Et parce que proche de son père, il lui semblait qu'elle voulait garder l'héritage de ce nom. Si pour Joe, elle n'avait pas été prête à renoncer au nom de son père, qui était-il pour qu'elle le fasse demain ? Le nom de Goren n'avait certainement pas le même éclat, ni la même considération que celui des Eames. Alex prit une profonde respiration et reprit :
- Parce que je ne voulais pas que les gens pensent que j'étais la femme de, et puis sa veuve. Je suis une personne. J'ai une identité propre.
Bobby acquiesça. Il comprenait parfaitement. Encore plus dans leur monde. Lorsqu'elle avait été promue inspectrice, il n'y avait pas encore beaucoup de femmes accédant à cette fonction. Loin d'être soumise aux membres masculins de leur force policière, elle avait dû se faire un nom et une place en luttant chaque seconde pour prouver sa valeur et qu'elle n'avait pas besoin d'un homme pour faire son boulot.
Alex serra leurs doigts un peu plus fort avant de poursuivre :
- Certain te diront que le choix de porter le nom de son futur mari, c'est la marque d'un désir partagé, d'une volonté d'engagement dans une véritable aventure amoureuse. Que deux noms dans un couple, c'est deux personnes alors qu'avec un seul, c'est ne plus faire qu'un. Cependant, un nom, je le vois plus comme la mémoire familiale, une mosaïque de fragments d'images, d'impressions, de sensations, de souvenirs et de parfums. Je sais que tu comprends plus que quiconque ce que j'essaye de te dire.
Plus que bien même. C'était ce qui l'avait retenu pour entamer la procédure d'adoption de Aliénor. Il ne serait jamais son père biologique. Il n'y aurait jamais un lien de sang entre eux deux, seulement l'amour qui les reliait. Alors effacer le dernier lien qui la rattachait toujours à ses parents, en lui donnant son nom, avait été une décision qu'il n'avait pas pris à la légère. La détective tourna son buste d'un mouvement brusque vers lui. Elle regarda son compagnon droit dans les yeux.
- Je ne suis pas une fleur à ta boutonnière, Bobby ! Lança-t-elle d'un ton tranchant.
Bobby tapa des pieds, mal à l'aise. Il n'avait jamais considéré Alex comme une récompense. Il ne voulait pas la marquer, ni la faire sienne, comme si elle n'était qu'une chose, une possession. Il y avait bien trop d'admiration et de respect pour cette femme extraordinaire. Elle n'était pas "sa" femme, mais "la" femme avec laquelle il voulait évoluer, vieillir et élever Aliénor.
- Je suis désolé, Alex. Je ne voulais pas insinuer que tu...
- Bobby, le coupa Alex qui avait retrouvé une partie de sa douceur, je ne suis pas contre une union avec toi. Je veux juste que tu saches que je n'ai pas besoin de formaliser le fait que nous sommes une famille. Nous faisons partie du même clan, toi, moi et Ally.
Bobby finit par sourire. Sa partenaire pouvait être aussi douce qu'implacable, aussi forte et farouche la plupart du temps et se laisser à la fragilité quelques minutes dans ses bras. Mais s'il avait bien appris une chose sur elle, au cours de toutes ces années à ses côtés, c'est qu'elle ne serait jamais docile. Elle lui tiendrait tête et serait dure avec lui si elle pensait que c'était nécessaire. Et c'est ce qu'il aimait chez elle, sa force de caractère.
- Je n'en attendais pas moins de ta part, Eames.
- J'ai bien fini par tomber amoureuse de toi, Goren. Tu as bien du temps devant toi pour qu'un jour on reconsidère notre situation, non ?
Le cœur de Bobby cessa de battre à cette réponse. Alex n'avait pas dit non. Il n'y avait rien de catégorique. Elle souhaitait simplement que ce soit un engagement suite à une décision commune. Il fallait que ce choix soit éclairé, sans contrainte, sans aveuglement. Cette décision devait être avant tout le fruit de leur complicité. Au-delà de l'engagement émotionnel, cette décision aurait un impact sur le long terme, et ne les impliquait pas seulement eux-même. Aliénor en serait touchée d'une manière ou d'une autre.
- Tant que le boomerang me reviendra, murmura Bobby.
Leur relation impliquait l'attraction, l'intérêt l'un pour l'autre, mais aussi la confiance et l'engagement. Bobby avait besoin de sécurité, de savoir que si jamais il se disputait avec Alex ou qu'il était en désaccord avec elle, ils feraient de leur mieux pour arranger les choses. De s'assurer qu'elle soit là quels que soient les défis auxquels ils pourraient être confrontés, qu'ils se soutiendraient quoi qu'il arrive. Tel un coéquipier qui n'abandonnerait pas son égal.
Alex appuya sur le bouton pour appeler l'ascenseur.
- Oh ! Pour cela, tu n'as pas à t'inquiéter Goren ! Je suis une fille tenace si tu ne l'as pas déjà remarqué !
Les portes de la cabine s'ouvrirent.
- On rentre à la maison, lança-t-elle pour clore leur conversation, ou vous préférez, toi et Ally que l'on aille dîner à l'extérieur ce soir ?
Bobby se pencha vers sa compagne, le cœur débordant de gratitude envers elle. Il déposa un baiser sur sa tempe. Il aimait beaucoup entendre ça d'elle. Rentrer à la maison. Chez eux.
