Chapitre douze : Les morts ont toujours raison


Le lendemain, l'événement s'affichait à la Une de la Gazette du Sorcier. Dans un article solennel, Barnabas Cuffe et Rita Skeeter rapportaient le compte-rendu détaillé de la soirée. Allant de l'arrestation musclée d'Envy à Poudlard jusqu'à sa mort. Grâce à l'intervention efficace des Aurors et de l'équipe éducative, le prévenu — qui s'avéra être un hybride non identifié très dangereux — avait été appréhendé puis enfermé dans une cellule de haute sécurité à Azkaban. Son procès avait eu lieu pendant la nuit, et il avait subi le Baiser du Détraqueur tôt dans la matinée. Dans le but de garantir la sécurité du monde sorcier, évidemment.

Dans la Grande Salle, les élèves ne parlaient que de ça. Nombre d'entre eux ne savaient plus à qui accorder leur confiance.

Malgré le fait qu'ils croyaient au discours tenu sur « l'hybride » que les Gryffondors et Serdaigles avaient pu voir dans le parc depuis leurs tours et dont ils avaient rapporté le combat aux Serpentards et Poufsouffles, ils ne pouvaient décemment pas croire tout ce que la Gazette disait. Car, si toute cette version de Sketter et Cuffe avait pu les convaincre en s'appuyant sur ce dont ils avaient tous été témoins de près ou de loin, quelque chose dans cette version clochait.

Edward Elric n'était certainement pas mentionné tel qu'ils l'avaient tous vu. Dans cet article, la Gazette le décrivait comme un courageux jeune sorcier ayant failli sacrifier sa vie pour arrêter Envy. Le porte-parole du Ministère en vint même à féliciter l'acte héroïque du garçon dans un bref communiqué en rapport avec la sombre affaire. Il annonça également que le Ministère prendrait l'hospitalisation d'Edward en charge et le placerait sous sa protection le temps de sa convalescence.

Cette histoire ne collait pas. Pourquoi le Ministère et la Gazette tordaient-ils la réalité à ce point ? Que cherchaient-ils à accomplir en inversant les rôles ?

– Tout le monde sait que c'est complètement faux ! s'exclama Ron, pâle comme la mort. Ed a voulu sauver Envy ! On l'a vu s'interposer !

Pleurant à chaudes larmes, Luna et Hermione se tenaient dans les bras l'une de l'autre.

Il est en colère qu'Envy soit mort, expliqua Harry, blême, en se frottant la cicatrice. Ce n'était pas prévu. Ils devaient lui apporter Envy vivant.

– Ed l'avait dit. Vous-Savez-Qui les veut tous les deux. Il n'a pas pu obtenir les informations qu'Il voulait. Ça signifie que le Ministère va lui livrer Ed pendant qu'il sera « sous leur protection », réalisa Hermione en lâchant Luna, les poings tremblants. Que font les professeurs ? Pourquoi aucun d'entre eux ne fait quoi que ce soit pour le sauver ? Le professeur McGonagall doit savoir ce qu'il va se passer !

Les quatre amis observèrent la table des professeurs. Madame Pomfresh et le professeur McGonagall manquaient à l'appel.

– Vous ne trouvez pas que quelque chose sonne faux dans cette histoire, commenta soudain Luna en fronçant le nez, concentrée. Pourquoi ont-ils fait subir le Baiser du Détraqueur à Envy ?

– Parce qu'il s'est transformé en bête monstrueuse, peut-être, rétorqua Harry, d'un air pincé.

– Ça n'a pas de sens, si on y réfléchit, poursuivit la Serdaigle en secouant la tête. Si Vous-Savez-Qui veut Envy vivant et que le Ministère est sous son influence, pourquoi l'exécuter au lieu de le livrer ?

– Tu penses qu'Envy est vivant ? demanda Ron, perplexe.

– Non. Harry l'a dit, n'est-ce pas ? Il sent que Vous-Savez-Qui est en colère de ce qui s'est passé. Donc Envy est bien mort. Mais alors, qui a donné l'ordre de son exécution ? Personne ne voulait sa mort, puisque tout le monde avait besoin de lui pour une raison ou une autre.

Une étincelle d'espoir naquit dans les yeux d'Hermione.

– Tu penses que-

Soudain, des cris résonnèrent dans le hall. Toutes les têtes se tournèrent instinctivement vers la source de la commotion, pour bientôt voir apparaître Edward, en pyjama d'hôpital et le bras en écharpe. Ses yeux lançaient des éclairs, sa respiration erratique le faisait trembler de tous ses membres. Il avait l'air comme fou.

On se mit à chuchoter en le dévisageant. Certains professeurs se levèrent, tandis que Pomfresh et McGonagall arrivaient en courant, apparemment à la poursuite du blessé.

– Vous ! tonna Edward en pointant Ombrage du doigt. Meurtrière ! Vous l'avez tué ! Vous avez tué Envy !

Sa misère suintait par tous les pores de sa peau. Il avait le visage défait et tordu dans une grimace douloureuse.

– Il était innocent !

Pomfresh attrapa le bras valide de son patient et essaya de le tirer vers la sortie. Il se débattit en continuant à crier son désespoir.

– Vous avez tué un innocent ! Ce n'est pas lui le monstre ! C'est vous ! Vous !

Hagrid et Flitwick accoururent pour prêter main-forte à Pomfresh et McGonagall tandis qu'Edward se débattait en donnant des coups de pieds et de poings. Finalement, Hagrid, pleurant muettement, parvint à le ceinturer et le traîna en évitant les coups perdus.

Dans le silence de mort, on entendit plus que les cris dévastés d'animal blessé d'Edward.

– Je vous tuerai ! Vous avez ma parole ! Ombrage ! Gladpy ! Mangemorts ! Je vous retrouverai ! Je vous massacrerai !

L'attroupement disparut dans le hall. Dès la fin du spectacle, la Grande Salle explosa en bavardages, plus forts et suspicieux que jamais.

La lueur d'espoir disparut des yeux d'Hermione.

– L'Ordre n'a pas simulé sa mort, n'est-ce pas ? lâcha-t-elle d'une voix tremblante. Envy... Envy est vraiment... Parti...

– Non ! On peut encore sauver Ed ! s'exclama Harry à voix basse. Il faut... Il faut qu'on fasse quelque chose. On doit le sauver. N'importe comment !

– C'est fini ! sanglota Hermione, entre chagrin et colère. Tu ne comprends pas ? On n'est que des enfants, on ne peut rien faire du tout ! Il n'y a plus rien à faire. Le ministère a gagné. Voldemort a gagné.


– J'ai le très grand regret d'avoir à vous partager une bien triste nouvelle, annonça le professeur McGonagall, le visage lisse et les yeux rouges, le soir même pendant le dîner. Votre camarade Edward Elric, élève de la maison Serdaigle en cinquième année, s'est fait interner au service psychiatrique de Sainte Mangouste cet après-midi, où il s'est donné la mort. J'ai bien conscience qu'Edward laisse un immense vide et une incommensurable tristesse dans son sillage, mais consolez-vous en pensant qu'il repose désormais en paix.

L'incrédulité explosa dans la Grande Salle. Edward Elric s'était suicidé. Impossible. Incroyable. Nombreux pleurèrent le camarade disparu et grandement regretté. Que ce soit à la table des Serdaigles, comme aux autres. Le préfet était apprécié de tous. Tous les professeurs ayant eu le Serdaigle comme élève pleuraient plus ou moins discrètement. Hagrid, lui, pleurait à chaudes larmes et se mouchait dans son habituel bruit de trompette. Personne ne pensa même à s'en amuser.

– Les obsèques auront lieu demain matin au cimetière de Pré-au-Lard. Pour l'occasion, ceux souhaitant rendre leurs derniers hommages sont cordialement invités à la cérémonie.

Ce soir-là, de nombreuses assiettes retournèrent intouchées aux cuisines et c'est les épaules basses que Harry, Hermione et Ron rentrèrent dans leur salle commune. Ils s'installèrent dans les dortoirs en silence à l'écart de la foule attristée, s'asseyant sur les lits des garçons. Malgré leur besoin de réconfort en s'échangeant des théories sur la survie de leurs deux amis, ils restèrent assis sans prononcer le moindre mot. Ils ne réalisaient pas encore. Edward. Mort. Non. Impossible.

– Ils sont là.

Le trio se tourna d'un même ensemble vers la porte, où apparurent Fred et George, suivis de Ginny puis du professeur McGonagall qui ferma soigneusement la porte derrière eux.

– Je suis consciente que vous n'avez pas besoin de préoccupation supplémentaire, déclara la directrice gravement. Malheureusement, la situation à Poudlard vient de connaître un grand bouleversement. Demain, après la cérémonie, vous partirez pour le quartier Général.

À l'entente de cette nouvelle, Harry éclata d'un rire sans joie, sous les regards interloqués de ses camarades et de la professeur.

– Ed avait raison sur toute la ligne. Il vous a dit que ça risquait d'arriver. Il vous l'a dit. Il savait qu'Ombrage réussirait à vous faire renvoyer du poste de directrice.

Choqués, les élèves se tournèrent vers la directrice pour avoir confirmation.

– Vous allez vous faire renvoyer ? s'exclamèrent Ginny et Ron. Ils ne peuvent pas faire ça !

– J'ai bien peur qu'ils en aient le pouvoir, admit McGonagall en se raidissant. Demain midi, après les obsèques d'Edward, le professeur Ombrage annoncera mon renvoi et sa prise de position en tant que directrice de Poudlard. Pour cette raison, tous les élèves en rapport avec l'Ordre du Phénix seront envoyés en sécurité. Vos valises devront être prêtes avant le départ pour Pré-au-Lard, où des membres de l'Ordre vous feront prendre des Portoloins.

– Est-ce que c'est un plan de Dumbledore ? demanda brusquement Harry, s'attirant une nouvelle fois les regards écarquillés de ses amis.

– Pourquoi cette question ? interrogea McGonagall en l'observant par-dessus ses lunettes.

– J'aimerais savoir.

– Non, il s'agit d'un plan préparé par Edward, Envy et Mr Scrimgeour.

Harry acquiesça, des idées plein la tête. Une semaine auparavant, Edward lui avait fait part de ses prévisions qui aujourd'hui s'avéraient. Il lui avait réellement dit la vérité, lorsqu'il avait posé toutes les questions qui le tiraillaient. Dans ces conditions, pourquoi ne pas le croire concernant Dumbledore ? Sans compter qu'il avait grandement réfléchi depuis l'éclat d'Edward dans la Grande Salle le matin même. La révélation l'avait frappé quand il avait réalisé ce que le blond avait publiquement dénoncé.

« Ombrage ! Gladpy ! Mangemorts ! »

Pourquoi Edward réclamait-il vengeance auprès de l'Auror chargée de la protection d'Envy durant des mois ?

« Malefoy a mentionné "une espionne" »

« Dumbledore travaillait sur un plan secret depuis la rentrée »

« Il m'a dit que ce plan mettait la vie d'Envy en danger et qu'il l'utilisait en tant qu'appât. »

Harry n'était pas un idiot, loin de là. Il savait faire deux et deux. Il comprenait enfin. Il comprenait pourquoi, quand Edward avait appris la vérité, Dumbledore avait dû lui effacer la mémoire. Il comprenait pourquoi Dumbledore avait si honte d'avouer ce qu'il avait fait à qui que ce soit. Il comprenait pourquoi, lors de l'arrestation d'Envy, Gladpy n'avait pas réagi.

Lorsqu'Harry sortit de sa réflexion, il tenta de reprendre le fil de la conversation, qui avait basculé vers des questions techniques sur le déroulement précis de leur évasion du lendemain.

– Professeur, apostropha-t-il en serrant les poings sur ses genoux. Et pour Envy ?

McGonagall le dévisagea avec un profond regret, les yeux soudain brillants.

– Selon l'usage, son corps sera inhumé à Florence, dans le caveau familial des Alighieri.

Les yeux de Harry s'humidifièrent à la nouvelle, mais il combattit les larmes vaillamment.

– Ils seront séparés, alors, murmura-t-il en baissant les yeux sur ses mains crispées.

L'atmosphère s'appesantit. Personne ne répondit.


Comme prévu, les funérailles d'Edward eurent lieu le lendemain matin.

Les yeux rougis sans la moindre honte, Ron, Harry et Hermione se tenaient par la main de toutes leurs forces tandis qu'ils gravissaient la douce colline menant au cimetière sorcier de Pré-au-lard. Entourés par la famille Weasley au complet et suivis par Tonks, ils avançaient machinalement dans l'allée gravillonnée, sans la moindre énergie, encore sonnés par cette tragédie.

Les épais nuages couvraient le soleil comme de coutume, alors que tous s'asseyaient sur les nombreuses chaises placées pour l'occasion. Assis au premier rang, Harry se retourna pour observer la foule. Beaucoup de monde s'était réuni. Luna Lovegood et son père, les jumelles Patil, Lavande Brown, Neville Londubat, et de nombreux autres élèves venus de toutes maisons confondues. Des professeurs de Poudlard s'étaient déplacés. Parmi eux, Hagrid pleurait en silence, le visage luisant de larmes. Flitwick, affligé de chagrin, s'affaissait progressivement contre le professeur Chourave, alors que McGonagall lui tapotait maladroitement le dos. Même Mrs Pince était présente, enveloppée d'un long voile sombre et la mine blême.

Harry reconnut même Florian Fortarôme, du chemin de traverse. Viktor Krum, assis au troisième rang, salua brièvement Harry d'un hochement de tête grave, avant de se pencher vers ses parents.

Des murmures s'élevèrent soudain un peu partout.

–... Albus Dumbledore...

–... Il est venu...

–... Où était-il pendant tout ce temps ?

Les questions chuchotées s'enchaînaient, sans réponses. L'allure droite et loin de paraître malade, l'ancien directeur de Poudlard vint se placer au premier rang, de l'autre côté de l'allée où se trouvaient Harry, Hermione et Ron. Harry le fixa en serrant la mâchoire. Sa cicatrice lui faisait affreusement mal, mais il comprit rapidement que ce n'était dû à rien d'autre que sa propre rancune envers le mage.

Hermione renifla soudain bruyamment. Ron resserra sa prise sur la main de la sorcière qui se pelotonna contre lui, en pleurant silencieusement.

Le regard d'Harry se durcit à la vue de Pius Thickness et de Dolores Ombrage. Le duo s'assit au deuxième rang, derrière Dumbledore. La mort d'Edward était de leur faute, alors pourquoi les autorisait-on à assister à la cérémonie ? Il aurait voulu leur hurler de déguerpir, de laisser leur ami reposer en paix, mais le chagrin nouait sa gorge. De plus, il aurait été idiot de provoquer un esclandre ici, alors que Voldemort tenait le monde entre ses mains. Des Mangemorts pouvaient décider à tout instant que Harry présentait une proie facile.

Bientôt, tous les sièges furent remplis. Dumbledore se leva alors pour faire face à l'assemblée en se tenant à côté du trou béant dans lequel Edward ne tarderait pas à disparaître.

La main de Hermione se ferma sur son genou et le serra spasmodiquement, observant de ses yeux écarquillés quelque chose dans l'allée centrale. Lorsque Harry suivit son regard, son souffle se coupa.

Là, Sirius et Remus, les mines graves, avançaient entre les rangs, leurs baguettes levées tandis qu'ils lévitaient un objet à hauteur de leurs hanches.

À chaque rangée, les regards se tournèrent sur la boîte, et les visages se firent plus sombres. Harry comprit qu'il s'agissait des derniers hommages.

Le cercueil arriva au troisième rang et soudain, Luna éclata en sanglots, le regard brusquement détourné de la boîte. Elle se blottit contre son père, qui resserra ses bras autour d'elle.

Sirius et Remus arrivèrent au deuxième rang, et Harry entendit le hoquet de Molly derrière eux. Bill et Charlie lui serrèrent les mains, chacun de leur côté.

Finalement, les deux sorciers atteignirent le premier rang. Harry se força à regarder. Il entendit à peine le sanglot mal réprimé de Ron.

Là, couché au fond de la boîte, entouré de lys et les mains croisées sur son ventre, reposait Edward. Le visage pâle et les paupières closes, il donnait l'impression de dormir, plus paisible qu'ils ne l'aient jamais vu. Ses longs cheveux blonds bordaient son visage, lui donnant un air angélique difficile à regarder sans être pris au cœur.

Ils ne reverraient plus jamais ses yeux. Ils n'entendraient plus jamais sa voix.

Les larmes de Harry s'échappèrent contre son gré, brûlantes sur ses joues. Hermione ne cessait de se moucher discrètement. Les deux Maraudeurs déposèrent le cercueil au fond du trou, puis Sirius vint s'asseoir à côté de Harry et lui prit la main en le regardant avec compassion. Remus rejoignit les Weasley.

– Si nous sommes réunis ici aujourd'hui, c'est pour rendre un dernier hommage à Edward Elric. Nous connaissons tous son humour, sa franchise, sa loyauté et son esprit brillant. Pourtant, aujourd'hui, dans ces circonstances tragiques, c'est de son courage dont nous devons nous souvenir. Le courage a bien des formes, et Edward les incarnait toutes, de la plus commune, à la plus héroïque. Edward Elric avait le courage de mettre sa vie en péril pour sauver ses amis. Edward Elric avait le courage d'abandonner derrière lui ceux qu'il aimait, pour le bien d'un seul. Edward Elric avait le courage d'admettre ses erreurs. Edward Elric avait le courage de lutter contre le Mal, même moqué ou méprisé ou dédaigné. Ce courage sans bornes manquera à toute notre communauté, dans ces heures sombres.

Dumbledore marqua une pause, le regard tourné vers le cercueil.

– Ce courage, pourtant, se manifestait de la plus merveilleuse des manières dans sa relation avec Envy Alighieri. Car Edward Elric avait le courage de pardonner. Edward Elric avait le courage d'aimer. Sans limites quant à l'âge, au statut social et à l'espèce. Edward Elric était un jeune homme capable de tendre la main à son ennemi pour lui accorder la rédemption.

Dumbledore s'arrêta en détournant le regard.

– Edward était un protecteur. Nombre d'entre vous ignorent avoir été sauvés, un jour ou l'autre, par ce jeune homme désintéressé dont l'unique désir résidait dans les notions de justice et de paix. Moi-même, je lui dois le salut de mon âme. Edward Elric n'était pas un élève ordinaire. Il possédait cet étrange pouvoir de s'attirer les amitiés les plus fidèles. Je regretterai son départ jusqu'à mon propre trépas pour cette raison. Car il était un ami très cher, sincère et fidèle.

Un faible sourire orna les lèvres du mage.

– Nous regrettons Edward. Ceux qui l'ont vraiment connu ne peuvent que le regretter. Toutefois, nous ne devons pas sombrer dans le désespoir de cette tragique perte. Car je n'oublierai jamais les paroles prononcées par Edward lui-même un jour où je ressentais de vifs regrets et un chagrin immense, annonça-t-il avant de se racler la gorge. « Ne pleurez pas les morts. Ne vous apitoyez pas sur votre sort. Tant que vous avez deux jambes solides, continuez à avancer. Continuer sans jamais vous arrêter. Allez de l'avant sans regarder en arrière ». Ces paroles, trop sages, et venant d'une jeune âme ayant déjà surmonté trop obstacles, je ne les oublierai jamais.

Dumbledore marqua une nouvelle pause puis sourit doucement.

– Tout comme je n'oublierai jamais la multitude de souvenirs heureux que j'ai forgés en sa compagnie. Comme cette fois-là, quand malgré les efforts réunis du professeur McGonagall et de moi-même, Edward et le professeur Flitwick gagnèrent haut la main une série de jeux en nous faisant passer pour de parfaits ignorants.

Harry aperçut le directeur des Serdaigles sourire à ce lointain souvenir.

– Ou encore cette fois-ci, où Edward et son compagnon de fortune habituel ont bu quelques Bièraubeurre de trop et pris la décision discutable de proposer une valse à notre cher professeur Rogue. À leurs risques et périls.

Des rires épars secouèrent tous ceux connaissant Rogue, même de réputation.

– Ou encore cette fois-là, où Edward et moi-même avons par mégarde inspiré un gaz d'hilarité — courtoisie de Miss Lovegood ici présente — nous faisant chanter à tue-tête l'hymne de notre très chère Poudlard.

Au second et premier rang, les membres de l'Ordre du Phénix ayant connaissance de cet incident sourire avec nostalgie tandis que des rires incrédules jaillissaient de part et d'autre.

– Tous ces récits rocambolesques et bon enfant, je les garderai précieusement en mémoire.

Malgré sa rancœur, Harry sentit son cœur se serrer en voyant la profonde peine du vieux mage.

Leur enfance était morte avec Edward. Aujourd'hui signait le dernier jour de l'innocence.


La cérémonie tourna court. Bientôt, les partisans de l'Ordre du Phénix quittèrent Pré-au-Lard par Portoloin, emportant légalement Hermione et les enfants Weasley, qui avaient les autorisations parentales nécessaires, et moins légalement Harry, qui ignorait si les Dursley consentiraient à le laisser quitter son école, même en situation de vie ou de mort. Heureusement pour le jeune sorcier, l'Ordre avait enfin compris que demander l'avis de son oncle et de sa tante n'apportait jamais rien de bon.

Ils se retrouvèrent très vite parqués dans la cuisine du quartier général à siroter distraitement le thé que Mrs Weasley avait insisté pour leur faire boire. Sirius et Remus restèrent en leur compagnie, aucun ne pipant mot. L'ambiance avait changé du tout au tout depuis leur arrivée. Harry remarqua aussitôt l'évolution de l'humeur de Hermione, qui désormais avait cessé de pleurer et gardait une expression étrangement résolue, les sourcils froncés et les poings serrés autour de sa tasse.

Harry ignorait ce qu'elle préparait, mais il savait qu'il pourrait compter sur elle lorsqu'il se déciderait finalement à parler de ce qu'Edward et Envy lui avaient révélé. Mais avant cela, il devait extrêmement bien choisir à qui partager ces informations. Une semaine avait passé depuis que ses défunts amis lui avaient fait part d'une liste de personnes à qui il pouvait accorder sa confiance. À cette époque, il l'avait trouvé restreinte. Aujourd'hui, il comprenait ce qu'ils avaient voulu dire en lui assurant que « c'est déjà beaucoup ».

Hermione, Ron, Sirius, Molly, Hagrid et Remus.

Pour mener à bien les projets germant dans son esprit depuis l'exécution d'Envy, Harry savait pertinemment que les quatre derniers noms ne pouvaient être conservés sur cette liste. Pas à moins de risquer de produire les prédictions d'Edward sur l'explosion de la faible harmonie que l'Ordre du Phénix maintenait tant bien que mal.

Hermione et Ron, donc. Comme toujours.

Le regard de Harry glissa sur la droite de Hermione. Pouvait-il demander l'aide de Luna également ? Elle avait été très proche d'Edward et devait tout autant que lui désirer que justice soit faite. Sans compter qu'étant la fille de l'éditeur du Chicaneur, elle pourrait grandement aider à faire éclater la vérité au grand jour par le biais du journal.

Harry acquiesça pour lui-même. Oui, il l'inclurait dans les confidences.

Un raclement de gorge les extirpa tous de leurs pensées moroses. Tonks se tenait dans l'encadrement de la porte, le visage crispé en une sorte de sourire montrant à quel point elle désirait se retenir de joindre ses larmes aux leurs.

– J'ai deux colis, hum, de la part de Rogue. C'est... les... affaires d'Ed et... d'Envy.

– Et Greta ? s'enquit Luna en se levant.

L'animal bondit soudain sur la table, ayant sûrement reconnu son nom. Luna la récupéra pour la serrer dans ses bras en la caressant. Pendant ce temps, Tonks déposa les cartons sur la table. Elle ne les ouvrit pas.

– Rogue ne savait pas vraiment quoi en faire. Il a dit qu'il fallait que l'on vérifie s'il n'y avait rien en rapport avec l'Ordre ou... autres. Vous pouvez garder ce qui appartient-tenait à Ed, puisque personne ne le réclamera. Mais les affaires d'Envy devront retourner à sa famille, termina Tonks, mal à l'aise, avant de reprendre, à débit très rapide. Mais si vous n'êtes pas en état, je trouverais quelqu'un d'autre ! Ne vous sentez surtout pas obligés ou —

– Nous le ferons, la coupa Hermione avec détermination en tirant la première boîte au centre du cercle. Merci, Tonks.

La jeune Auror bascula d'un pied à l'autre, incertaine, puis décida de partir. Ginny et les jumeaux semblèrent hésiter à faire de même, n'ayant pas forcément été très proches des deux garçons. Toutefois, ils décidèrent de rester.

– Bon, eh bien, allons-y, balbutia Hermione avant d'enlever le couvercle. Il y a un sortilège d'extension indétectable.

– Un quoi ? demanda Harry, interloqué.

– La boîte est plus grande à l'intérieur, expliqua Ron en se penchant sur le carton. Ça, c'est Envy.

Il sortit une robe de sorcier luxueuse et la posa sur le côté. Puis ils firent de même avec la dizaine d'autres tenues, avant de tomber sur un pull tricoté main vert orné d'un grand dragon bleu. Molly s'excusa avant de quitter la pièce. Ginny suivit sa mère quelques secondes plus tard pour la réconforter. Ron prit soin de dissimuler le pull sous le tas de vêtements pendant que Harry commençait à distribuer les manuels scolaires. Ils ne pensaient pas trouver quoi que ce soit de compromettant pour l'Ordre là-dedans, mais ils ne s'en appliquèrent pas moins.

La gorge de Harry se serra lorsqu'il aperçut des « conversations » entre Edward et Envy, qui avaient apparemment pris l'habitude de communiquer par des dessins pendant les cours. Il reconnut plusieurs fois des palmiers qui faillirent lui arracher un piètre sourire.

Au bout du compte, cette cherche s'avéra inutile.

– Il ne reste plus que ce livre, conclut Sirius en piochant au fond du carton. « Compréhension des sentiments, émotions et paradoxes humains pour vampires, gobelins et autres créatures » signé Rothmilda Gargarmirt. Apparemment, il l'a beaucoup lu.

En effet, la couverture et de nombreuses pages étaient racornies, et les notes dans les marges rendaient certains passages illisibles.

– Ed lui a offert à Noël, il y a trois ans, expliqua Hermione, plongée dans ses pensées. C'était quand ils ont commencé à être amis.

Ron et Harry échangèrent un regard.

– Ed savait vraiment depuis le début, commenta Ron en fixant le livre. Il aidait Envy à devenir humain.

Le sujet tabou venait d'être posé sur la table, malgré deux jours passés à l'éviter avec application.

– Ça ne sert à rien de refuser d'en parler, poursuivit Ron en voyant des regards se détourner. Pourquoi on ne pourrait pas en parler, d'ailleurs ? Le pays entier sait. Peut-être même le monde entier, en réalité, si on y réfléchit bien.

– Qu'est-ce que cela changerait pour toi d'en parler ? demanda Remus d'un ton calme.

La bouche de Ron se tordit et il scruta Remus avec ressentiment.

– Tout ! Je veux comprendre pourquoi Envy a été tué. Je veux savoir pourquoi Vous-Savez-Qui le voulait tellement qu'il en est mort. Je veux comprendre pourquoi ! Quand Envy nous a avoué qu'il n'était pas humain, il était mort de peur. Il était terrifié parce que si quelqu'un découvrait la vérité, on lui enlèverait ses droits, on le séparerait d'Ed, on le traiterait comme un animal et on l'utiliserait comme un cobaye ! Et là, il s'est passé quoi ? Tout ça ! Oh, mais quelle chance pour lui d'avoir été abattu comme un elfe de maison avant qu'on puisse l'utiliser pour des expériences !

– Ronald !

Mrs Weasley et Ginny venaient de rentrer dans la cuisine. La mère de famille eut l'air scandalisée des propos de son fils cadet.

– C'est vrai ! Qu'est-ce que j'ai dit de mal ? C'est la vérité ! On était là, Hermione, Harry, Fred, George, Ginny ! On a tout vu depuis notre salle commune ! Ils ont torturé Envy ! Ils l'ont brûlé vif, maman ! Moi, j'ai entendu ses hurlements de douleur et à chaque fois que je ferme les yeux — À chaque fois... Il... C'était un meurtre. Ils l'ont tué !

Les yeux de Ron s'embuèrent de larmes contenues qu'il essuya rageusement d'un revers de manche.

– Envy était notre ami. Il a sauvé Harry des dizaines de fois ! C'était un héros, lui aussi ! Mais tout le monde s'en fiche ! Personne ne veut parler de ce qu'il s'est passé parce qu'ils ont tous peur ! Moi, je veux en parler ! Je veux que la Gazette arrête de le faire passer pour un monstre ! Je veux qu'on dise la vérité au monde entier, bordel !

Mrs Weasley ne le reprit par sur son langage. À la place, elle prit son fils dans ses bras et le serra de toutes ses forces, malgré les protestations de Ron.

– On ne peut rien faire, mon chéri. Je suis tellement désolée. L'Ordre a des priorités, et malheureusement, restaurer la mémoire d'Envy n'en fait pas partie.

– C'est injuste !

– Tant que ceux qui l'aimaient se souviendront de qui il était vraiment, commença Remus.

– Je m'en fiche de ça ! s'écria Ron en s'arrachant à l'étreinte de sa mère. Moi, je sais qui il était et je veux que tout le monde le sache aussi ! Envy n'était pas un monstre. Envy, c'était le gars qui disait tout ce qu'il pensait, peu importe si on le détestait pour ça ! Envy, c'était le gars qui chantait à tue-tête sous la douche ! Envy, c'était le gars qui adorait sincèrement les cours de Hagrid, même si tout le monde les déteste ! Envy, c'était le gars qui a sauvé Sirius de sa vie de fugitif ! Envy, c'était le gars qui a sauvé une famille de Moldus contre un groupe de Mangemorts ! Est-ce que ça vous fait penser à un monstre ? Non ! Je refuse qu'on continue à traîner son nom dans la boue ! Parce que... il était bien plus humain que certains « vrais » humains. Parce que... Envy, c'était le gars qui aimait Ed.

Ron plaqua sa main sur la table dans un bruit qui les fit tous sursauter. Puis il baissa la tête et quitta la cuisine en claquant la porte derrière lui.

Là où il avait frappé la table reposait un morceau de papier chiffonné. Harry l'attrapa et ferma les yeux avant de le reposer à sa place initiale.

Alors, ils purent voir apparaître Edward, souriant et détendu, dont le visage se tournait vers l'objectif pour rire au nez du photographe.

Hermione partit à la suite de Ron.

Personne ne parla pendant un long moment. Se sentant de trop, Fred, George et Ginny quittèrent la pièce. Mrs Weasley, visiblement plus pour s'occuper que par empressement, s'attela à la tâche, pour remettre les affaires dans la boîte, afin qu'elle soit retournée à Tonks au plus vite. Un certain calme s'installa entre les cinq dernières personnes présentes. Luna caressait Greta affectueusement, alors que le chat dormait sur ses genoux, Remus lisait les notes du livre d'Envy et Sirius regardait dans le vide, les mains croisées devant lui.

Quant à Harry, la culpabilité le rongeait. Depuis les confessions d'Envy, sa peur du garçon l'avait envahi un peu plus chaque jour, sans qu'il ne partage ses sentiments encombrants avec quiconque avant sa confrontation avec Edward. S'il n'avait rien dit avant cela, c'était parce qu'il savait, au fond de lui, que Ron et Hermione ne partageaient pas la même vision d'Envy que lui. Il savait, depuis le début, que ses deux meilleurs amis s'étaient montrés entièrement sincères en disant à Envy qu'ils l'acceptaient tel qu'il était.

Harry, lui, avait menti.

Maintenant, il regrettait amèrement. Car comme Ron venait si justement de le dire, Envy était franc. S'il trouvait le comportement de ses amis idiots, il le leur disait. Harry, lui, n'avait pas eu ce courage. Désormais, il était trop tard pour demander pardon. Qu'il se batte ou non pour réhabiliter le nom d'Envy n'y changerait rien.

Envy, lui, était mort.

– Harry.

Surpris, le jeune sorcier s'aperçut que Luna venait de se glisser dans la chaise à côté de la sienne. Elle lui prit la main doucement et la serra quelques secondes avant de la lâcher.

– Tu veux bien m'aider avec les affaires d'Ed ?

Harry accueillit la distraction avec un mélange de soulagement et d'appréhension. Ensemble, ils déballèrent les quelques vêtements avec parmi eux la robe bordeaux du bal des Trois Champions et deux pulls tricotés par Mrs Weasley. Cette fois, la sorcière était préparée et ne fit que renifler dans son mouchoir en voyant ses créations.

– Coup de foudre ministériel ? lut Sirius avec une touche d'incrédulité. Je n'imaginais pas ça dans les lectures d'Ed !

Luna releva vivement la tête en entendant le titre du livre.

– Mon père l'a écrit pendant la Première Guerre. C'est un rapport codé sur le Département des Mystères.

Aussitôt, elle reçut l'attention générale.

– Vraiment ? Où a-t-il déniché ça ? interrogea Remus.

– Il a commencé à s'intéresser à ce Département après avoir rencontré un Langue de plomb lors de l'enquête sur le meurtre de Barty Croupton l'an dernier. Comme ce livre a été retiré de la vente il y a quinze ans, Ed s'est tourné vers moi et je lui ai donné un exemplaire que mon père avait gardé.

– Et il y a réellement des informations pertinentes dans ce roman ? continua Remus, dont la curiosité était piquée.

– Quand Ed a réussi à le décoder, il m'a dit être satisfait du résultat.

– En tout cas, il a l'air de vraiment en être satisfait, renchérit Sirius en sortant un second exemplaire en tous points identique au premier.

– Oh ? Il m'a dit qu'il ne l'avait trouvé nulle part. D'où vient le deuxième ?

– D'après ce qu'il y a d'écrit sur la première page, il appartenait à Nicolas Flamel.

Le nom fit tilt chez Harry. Il se souvenait d'une vision qu'il avait eu l'an passé, d'une conversation entre Voldemort et Barty Croupton Junior sur les fuites d'un dossier concernant Edward et Envy. Apparemment, les deux garçons avaient un lien avec Flamel. Voldemort pensait même que l'alchimiste leur avait transmis le secret de la fabrication de la pierre philosophale. D'ailleurs, Envy avait dit en début d'année que peu importe le plan mis en place par Malefoy et Goyle, ça ne serait pas dans le but de le tuer, mais de l'enlever pour lui soutirer ses secrets. Harry croyait désormais dur comme fer que l'un de ces secrets consistait notamment à celui de l'immortalité prétendument offerte par la Pierre.

S'il repensait à tous les indices lâchés au détour de conversations par Envy et Edward, il comprenait également la raison de la fureur monstre de Voldemort en apprenant leur mort, deux jours plus tôt. Avec Envy mystérieusement exécuté sur les ordres de provenance inconnue et Edward mystérieusement suicidé alors qu'ils étaient tous les deux sur le point de tomber entre les mains des Mangemorts, Voldemort avait de quoi devenir fou. Ces deux disparitions n'étaient pas dues à des erreurs ni au hasard. Quelqu'un voulait à tout prix empêcher le secret de l'immortalité d'être divulgué à Voldemort.

« Il est prêt à sacrifier des alliés, des vies, en toute connaissance de cause. »

Était-ce possible que... ?

Harry déglutit difficilement.

– J'aimerais garder les livres d'Ed.

Sirius lui tendit les deux exemplaires du « Coup de foudre ministériel » ainsi que la copie des « Contes de Beedles le Barde ». Pour ce qui était des carnets de bord tenus scrupuleusement par Edward tout au long de cette année scolaire, Remus les mit de côté à cause de leur contenu potentiellement sensible. Bien que Harry doute fortement que quelqu'un d'autre que leur propriétaire puisse un jour les déchiffrer.

En feuilletant les contes, une feuille volante s'en échappa. Harry l'attrapa au vol et reconnut l'une des photographies de l'album offert à Envy en quatrième année. Il dévisagea les miniatures d'Envy, Edward et de Florian Fortarôme pendant un moment, avant de ranger le cliché entre deux pages.