Il se réveilla presque aussi fatigué que la veille au soir, l'abdomen noué d'anxiété. Il ne se souvenait pas vraiment de ce qui s'était passé avant qu'il ne s'endorme, du moins jusqu'à ce qu'il vit l'ombre de son pantalon recousu jeté en travers d'une chaise.

L'avait elle vraiment vu dans cet état ? Cela l'inquiétait plus qu'il ne voulait se l'avouer. Ses souvenirs était flous mais se rappelait de sa présence dans la pièce à plusieurs reprises. Tandis qu'il se relevait pour s'asseoir sa brûlure lui rappela ce qu'il avait oublié de faire la veille. Il hésita à sortir ses jambes nues de sous la couette avant de se rendre compte que l'entrée de sa chambre était recouverte d'un drap. Le geste était grandement apprécié.

La chambre était trop sombre, sans fenêtre et toutes bougies éteintes, impossible d'y voir correctement. Il y trouvait un certain réconfort, pour une fois qu'il était celui se trouvant dans l'anonymat de l'ombre, pas d'horrible monstres. Croisant les doigts pour qu'elle n'entre pas entre temps, il se leva et emmena la chaise vers l'entrée de la pièce afin de profiter un maximum de la lumière de la grande salle transparaissant au travers du tissus. Sa jambe blessée posée sur l'autre, il put alors examiner sa brûlure dans toute son ampleur. Elle semblait superficielle à première vue, pourtant elle n'en était pas moins douloureuse et dangereuse. Son regard parcourut la pièce à la recherche et il vit enfin les plantes posés sur sa table de chevet. Il ne les connaissait pas toutes, cela le chagrinait un peu, bien qu'il devait admettre être encore très loin d'être un maître alchimiste. L'aubergiste, s'était donnée tant de mal jusque là. Il n'avait pas envie de douter de son désir de l'aider.

« Ou alors je suis trop naïf et ça va encore m'attirer des ennuis. »

En effet la dernière femme ayant prétendu vouloir l'aider avait finit par l'emmener dans le trou de Nécromanciens pour lesquels il travaillait à présent. Au moins avaient-ils vu en lui plus qu'une âme bonne à remplir des gemmes et avaient fait de lui l'homme à tout faire, le laissant pratiquer l'alchimie de son côté lorsqu'il ne croulait pas sous les corvées.

Il était loin d'eux mais devrait être rentré d'ici dans la journée au trou humide et froid qui leur servait de repère. Cette seule pensée le dépitait au plus profond de son être. Pourtant, mieux valait être dépité que saisit d'effroi ou de pensée malsaines.

Sa méfiance amplifiée par ses réflexions il préféra ne se servir que des plantes dont il connaissait les propriétés, c'est-à-dire des Cosses, de la Mousse Barbue et des Tiges de Chardon. Certaines pour aider le corps à se reconstruire, d'autres pour combattre les restes de poison. Il y avait avec cela des fleurs bleues et jaunes qu'il avait vu en quantité sur les bords de routes mais dont il ne connaissait pas encore les effets et laissait donc de côté. Tous étaient des ingrédients facile à se procurer. Il notait dans un coin de tête qu'il serait utile à l'avenir de toujours en avoir sur lui.

Il écrasa les ingrédients pour faire sortir leur sève puis les appliqua sur sa blessure. Le contact lui arracha un sursaut de douleur. Elle fut néanmoins assez vite apaisée. Il trouva à côté des fleurs un bandage dont il se servit pour fixer les plantes contre la blessure jusqu'à ce qu'elles fassent complètement effet, lui permettant de se rhabiller pour ne pas perdre plus de temps.

La brûlure était la douleur la plus vive mais une fois calmée il ne put plus ignorer celle de son cou. Il était surpris de ne pas avoir pas eu d'avantage mal. Les vampires injectaient-ils un anesthésiant lors de leur morsure, à la manière des moustiques et chauve-souris ? Sans miroir il se sentait incapable de mesurer l'ampleur des dégâts. Il n'envisageait pas une seule seconde que montrer cela à l'aubergiste serait une bonne idée. Il appliqua les quelques restes de sève sur la plaie puis remonta son col et serra les dents. En espérant que la plaie ne s'infecterait pas le temps qu'il rentre.

Une fois toutes ses affaires récupérées, il jeta un regard teinté de regret aux fleur laissées sur la table de chevet. S'il n'avait pas l'intention de s'en servir, il se sentait pourtant coupable de refuser une partie de l'aide apportée. Puis cela lui ferait toujours des ingrédients gratuits en plus, il leur fit donc une petite place dans sa besace.

Il eu un moment d'appréhension avant de soulever le rideau, comme si tous allaient se tourner vers lui avec un regard inquisiteur une fois sortit de la petite bulle confortable que lui procurait cette fine séparation. Il secoua la tête pour se raisonner et passa le pas de la porte avec autant de naturel que possible. Malheureusement pour lui, invoquer le naturel ne faisait que l'éloigner davantage. Il se sentit plus gauche que jamais lorsqu'il posa les pièces sur le comptoir.

Quelques septims roulèrent sur le bois pour tomber par terre ce qui l'obligea à se baisser. Bien sûr il se cogna la tête en se relevant. Il bredouilla ensuite des remerciements à l'aubergiste, rouge de honte. Il en avait donné bien plus que ce qu'il devait mais peu importe, ce serait juste un très gros pourboire. Tout ce qui lui importait à présent était de sortir le plus vite possible. Elle lui posa quelques questions sur son état et il expédia la conversation aussi vite que possible. Elle s'obstina pourtant à lui donner un cape en fourrure en apprenant son intention de s'enfoncer dans les régions glacées. Il ne put que l'accepter avec gêne et se rapprocha de la porte en hochant distraitement la tête pour faire miner de l'écouter. La porte fut refermée derrière lui avant qu'elle n'eut finit de dire au revoir, la laissant plantée derrière son comptoir.

Sur le palier il se maudit de son comportement, la fourrure encore dans les bras. Cela le prenait parfois. Il n'arrivait rien à faire contre tant qu'il ne s'éloignait pas de la situation pour se réfugier dans la solitude. Si probablement personne n'aurait remarqué son départ, il était à présent persuadé d'avoir attiré l'attention par sa sortie de scène.

Peut-être qu'il en imaginait un peu trop, malheureusement personne n'était là pour le raisonner.


« Jonna ! Me ferais-tu le plaisir de me remplir une autre pinte d'Hydromel ? »

Elle releva vers Lurbuk un air absent, il était venu jusqu'au comptoir pour l'embêter. L'argent était bien tout ce qui rendait cet Orc supportable à ses yeux. Elle se ressaisit et prit la choppe posée devant elle pour la remplir tandis qu'il sortait des septims de sa bourse.

« Un étrange voyageur que ce Bréton, n'est-ce pas ? Surtout vu l'état dans lequel il t'a laissée. »

Une idée se fraya un chemin dans la tête de l'Orc et il s'appuya sur le comptoir avec un sourire.

« Il te courtisait ? Un amant d'un soir? Tu as passé pas mal de temps avec lui derrière ce drap, hum ? »

Elle réagit immédiatement en posant la choppe si fort sur le bois qu'un peu d'Hydromel en déborda. Ce geste équivoque indiquait qu'il valait mieux ne pas poser trop de questions.

« Rien de tel. Il était juste blessé et avait besoin de soins.

-De soins… Je vois. » Il éclata d'un rire gras.

Elle aurait voulut l'attraper par les épaules pour le secouer un bon coup mais l'étrangeté de la situation l'avait laissée en quelque sorte pantelante. Peu importe les rumeurs, elle n'était pas mariée et ce voyageur ne repasserait probablement pas par le coin après avoir fait connaissances avec les Chaurus. Ce n'était pas la première fois que Lurbuk venait l'embêter à propos de ce genre de choses. Elle ferait avec, comme d'habitude.

Il était quand même étrange ce Jerian, pourquoi cachait-il sa blessure à l'épaule ?


Morthal n'était pas très remarquable par son architecture ou ses paysages alentours, ne bénéficiait d'aucune ressource attractive. Elle n'était pas non plus au centre d'un point de passage très fréquenté. Perdue entre des marais infestés de Vasard, Chaurus et Givrépeires à l'Ouest et de montagnes enneigées à l'Est, sa principale source de revenus et de nourriture provenait de la pêche et de la coupe de bois. Le reste du nécessaire était importé.

Mais aussi dangereux soient-ils, ces marais contenaient de nombreuses ressources prisées par les alchimistes et quasi-introuvables dans le reste de Bordeciel. Grelot-de-la-Mort, Mycènes des Marais et surtout Ninroots. Les plus téméraires pouvaient quand à eux se procurer de la Chitine de Chaurus, des pattes de Vasard et du venin de Givrépeire.

C'était les plantes qui avaient attiré Jerian dans ce trou perdu. A vrai dire on avait choisit la destination à sa place et les fruits de sa récolte ne seraient pas à son usage personnel. Étant donné sa situation compliquée, tant qu'il pouvait sortir et voir du pays, cela lui suffisait. En attendant il devrait avoir reprit la route dès que possible s'il voulait retrouver l'antre des Nécromanciens le soir même.

Il était encore trop tôt pour que les boutiques ouvrent. Il avait donc le temps de faire une petite balade pour se débarrasser des derniers flous du réveil. L'air glacial de l'aube le vidait de ses pensées et pourtant il ne pouvait lutter contre un certain sentiment de panique . Non pas aigu mais progressant de manière lente, profonde et sourde. Il regarda tout autour de lui, rien de particulièrement anormal à l'horizon, pourtant si ses sens se manifestaient c'est qu'il y avait forcément un problème. Bientôt la panique se mua en malaise, puis il réalisa.

Cette sensation prenait de l'ampleur au fur et à mesure que la lumière du jour révélait les couleurs ternes de la ville. Ses sensations de la veille lui revinrent à l'esprit et il ne put qu'arriver à ce constat glaçant : le goût du sang, la crainte du Soleil. La sanguinare vampiris faisait son chemin dans son corps. Il avait besoin de cette potion, vite.

Plus la balade se prolongeait, plus il s'attardait derrière l'ombre des bâtiments. Bien que leur effet soit minime. A force de parcourir les mêmes quelques rues encore et encore il commençait à attirer les regards suspicieux des gardes. Une réaction qui ne le surprit pas. Prendre le temps de déjeuner à l'auberge ou encore reprendre la route aurait été des comportements normaux. Ce n'était pas le cas de sortir pour errer dans les rues. Il devait de plus en plus ressembler à un criminel préparant son coup. Il craignait que bientôt ils ne l'arrêtent pour lui poser des questions.

Un bruit de serrure à sa gauche attira son attention et de la porte entrouverte il vit brièvement le visage d'une femme. C'était la porte de la Hutte du Thaumaturge, il supposait donc qu'il s'agissait de Lami. Il ne put retenir un soupir de soulagement et tenta de ne pas accélérer alors même que ses jambes étaient parcourues d'une excitation tendant à lui faire presser le pas. La guérison était proche, bientôt ses inquiétudes seraient derrières lui.

« Que puis-faire pour vous ? »

La pièce était faiblement éclairée ce qui lui faisait a Jerian un bien fou. Pourtant ses pensées se trouvaient à l'opposé des sensations de son corps, ce n'était pas une bonne chose que l'obscurité lui soit si plaisante. Néanmoins il s'autorisait à apprécier les diverses odeurs d'ingrédients. Elles lui rappelaient ses premiers cours d'Alchimie, lorsqu'il était encore bien au chaud et en sécurité dans la maison de ses parents, en Hauteroche. A peine plus d'un mois le séparait du moment où il avait quitté sa Province et pourtant il avait la sensation d'être parti il y une éternité.

« Auriez-vous des potions médicinales en stock ? »

Appréciant qu'il aille droit au but, Lami lui adressa son plus beau sourire commercial.

« Bien sûr. C'est ma meilleure source de recette ici. Avec toute cette humidité, ce froid et ces bêtes qui grouillent… Laissez-moi devinez Fièvre des Marais, Atonie ? »

Il déglutit malgré lui, elle ne devait surtout pas savoir. Malheureusement il ne savait pas mentir, seulement omettre une partie de la vérité.

« Je-Je ne préfère pas que vous le sachiez.

-Je vois …

-Non, ce n'est-pas ce que vous croyez !

-Permettez-moi de douter face à votre insistance à prouver le contraire. »

Il ne put empêcher son visage de se teinter d'une expression d'effroi. Il n'était pas sûr de ce qu'elle avait compris, mais elle avait compris. Il était foutu.

« Vous devriez tout de même prendre quelques précautions avant de faire de telles choses. Enfin, ça vous servira de leçon. »

Elle rit devant son visage incrédule. De toute évidence ils ne pensaient pas aux mêmes maladies honteuses. Peu importe, il était soulagé. Il était incapable d'inventer sur le tas et encore moins de rendre cela crédible. Peu importe si c'était peu flatteur, il ne lui avait pas donné son nom et n'avait nullement l'intention de revenir ici un jour.

Tandis qu'elle se retournait pour fouiller dans ses étagères il laissa son regard parcourir les divers récipients, instruments et ingrédients avec un regard affectueux. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas eu l'occasion de se servir d'un tel arsenal. Pas depuis que… Un autre soupir. Une fois de plus tout semblait le ramener à ses regrets d'être parti.

Contre la petite fiole rouge il échangea ses derniers septims. Il aurait espéré pouvoir se procurer quelques potions supplémentaires. Il fit donc avec les moyens qui lui restaient.

Il sortit de sa sacoche les diverses fleurs que l'aubergiste lui avait donné pour questionner l'alchimiste. Des Lys des Cimes, fleurs communes que l'on trouvait sur tout les bords de chemins lui expliqua t-on. Qu'elles soient faciles à se procurer ne les rendaient pas moins efficaces et chaque couleur avait ses propres effets.

« Il en existe des violettes, bleues, rouges et jaunes. Vous pouvez en trouvez un peu partout en Bordeciel. Toutefois, vous n'en trouverez pas de toutes les couleurs au même endroit. Cela peut parfois arriver, mais la plupart du temps chaque région recueille des conditions plus favorables à une couleur qu'à une autre. Vous trouverez en abondance des Lys rouges dans la Brèche, des bleus près de Blancherive. De même vous ne trouverez pas ces fleurs dans des zones enneigées toute l'année. Profitez-en donc lorsque vous irez dans le Sud. Elles se conservent très bien une fois séchées. Sinon, vous pouvez toujours vous en procurer chez des alchimistes comme moi pour une poignée de septims. »

Réalisant qu'elle ne s'arrêtait plus de parler elle se tut un instant, gênée, avant de lancer :

« Oh mais ce sont justes des choses que j'ai appris dans des livres. Je ne vais pas vous embêter plus avec ça. »

A la surprise de Lami, Jerian répondit avec un enthousiasme lui conférant une assurance qu'il connaissait rarement :

« Cela ne m'ennuie pas du tout ! Parler alchimie, ahah, non. Ça ne m'ennuiera jamais. Dites moi, qu'est-ce que je peux faire avec ces Lys des Cimes là ? »

Elle parut surprise. Puis répondit avec un sourire en s'appuyant sur son comptoir avant de relancer cette conversation passionnante. Depuis le départ de la prêtresse de Kynareth qui lui avait enseignée les bases de l'alchimie, depuis la mort d'Alva, victime d'un inconnu agissant au nom de la justice du Jarl, elle n'avait plus croisé personne avec qui discuter sérieusement du sujet. Ainsi elle fut ravie d'apprendre à Jerian qu'il pouvait à partir de ses fleurs fabriquer des potions aidant son corps à purger le pison et à se régénérer. Elle devança même ses demandes en lui proposant d'utiliser son matériel pour fabriquer lesdites potions, lui fournissant en échange de quelques Mycènes-des-Marais et Grelots-de-la-Mort les ingrédients manquants.

Malheureusement, son mari Jorgen, rentré entre temps pour prendre du matériel, ne semblait pas ravi de cette visite. Bien qu'il était rarement de bonne humeur.

Il s'adossa à une poutre en regardant le Bréton d'un œil mauvais. Si au départ Jerian tenta de l'ignorer, il finit par se sentir bien trop mal à l'aise pour rester concentré sur la conversation. Il sentait les deux yeux lui brûler le dos et ses entrailles commençaient à se nouer. Mais il n'y avait là aucune magie en œuvre, il en était sûr. Il ne fut bientôt plus en mesure de continuer la discutions et écourta ce moment qu'il aurait pourtant aimé prolonger.

Le frêle Bréton ne faisait pas le poids face à l'imposant Nordique. Il s'esquiva avec un air désolé à Lami, pour avoir coupé une conversation passionnante. Ainsi qu'à Jorgen, pour avoir eu le culot de faire sourire sa femme. Même s'il ne pensait pas vraiment qu'il y avait raison de s'excuser.

Cela ne l'empêcha pas de refermer la porte derrière lui avec un air ravi. Il venait d'avoir la première conversation réellement intéressante depuis un mois. Dommage que cela ait pris fin de manière si abrupte.

Il jeta un regard sur la rue grise et triste. Il n'avait plus rien à faire à Morthal. La sortie était juste à sa gauche, il était temps de reprendre la route. Sa sacoche alourdie par les nouvelles fioles lui rappelait néanmoins qu'il devait se hâter de prendre sa potion loin des regards. En espérant qu'il ne serait pas trop tard.