La saison des feuilles dorées se transforme graduellement en celle du grésil glacial. Plus ils se rapprochent du Trophée NHK, plus les journées sont courtes, et certains jours, tel que celui-ci, le soleil n'apparaît pas du tout. Yuri essaye de ne pas y voir un signe de mauvais augure.

Le nombre quatre-vingt-douze est inscrit sur le tableau blanc. Yuri résiste à l'envie de serrer les doigts autour de son poignet et de marquer l'échéance en plantant ses ongles dans sa peau. À la place, il retire un élastique de son avant-bras et attache brusquement ses cheveux en une queue de cheval. Avec ce temps de merde, ses cheveux finissent toujours par friser.

— Comment ça va, tigrenok ? Stressé ?

Yuri pivote brusquement sur ses talons, faisant face à Mila. C'est facile pour elle de dire ça. Cette année, elle participe à la Coupe de Russie, ce qui, en plus de lui laisser un mois pour récupérer entre ses deux événements qualificatifs, ne l'oblige pas à sortir du territoire.

Sans attendre de réponse, elle lève la main pour aplatir les mèches pleines l'électricité statique sur le haut du crâne de Yuri. Il grimace.

— J'ai pas de temps à perdre à discuter avec une vieille chouette rabougrie, grogne-t-il. Vitya m'attend sur la glace.

Conformément aux mots de Yuri, Viktor est debout au centre de la piste. Otabek trace de larges cercles autour de lui. Ils sont les premiers arrivés, et, durant un instant, seules les lames des patins d'Otabek fendent le silence. Elles crissent, crissent, crissent, puis détonnent. Son quadruple Lutz est parfait. Yuri est quasiment de retour au point mort au niveau de son Axel, alors il se dit qu'il a raison de s'inquiéter.

Mila suit son regard. Elle envahi l'espace vital de Yuri pour murmurer :

— Et comment ça se passe avec lui ?

Yuri sait ce qu'elle veut demander et il n'a pas la réponse. L'aisance entre Otabek et lui va de pair avec la tension, Yuri est surpris qu'ils ne fassent pas des étincelles dès qu'ils se touchent. Ils n'ont jamais été doués lorsqu'il s'agit de se poser des limites, et même si Yuri essaye de se tenir éloigné, c'est difficile de se raisonner.

— Ça va mieux, élude-t-il.

Ils ont tous les deux d'autres choses en tête, ce n'est pas le moment de courir à la nouvelle catastrophe en remettant le sujet de leur relation sur le tapis.

Yuri est pour une fois heureux d'entendre Viktor s'impatienter et crier son prénom. Il se contente de hausser les épaules en direction de Mila, puis il évite le regard intrigué d'Otabek.


La brosse s'accroche dans les nœuds des cheveux de Yuri alors qu'il la manipule avec un peu trop de vigueur. À l'approche de la compétition, il déborde d'énergie négative. Il ne sait pas quoi faire de ses mains. Il demanderait bien à Beka de l'aider à se recoiffer, mais celui-ci s'occupe avec sa dombra. Les notes couvrent le bruit désagréable des picots qui arrachent de petites mèches. Yuri grimace à peine, mais Otabek, lorsqu'il remarque son agitation, ne masque pas la sienne.

— Tu vas te faire mal.

Afin de capter son attention, il tape la jambe de Yuri avec son pied. Il demande :

— Hé ? Qu'est-ce qu'il se passe ?

— Il ne nous reste plus qu'un seul jour avant de partir au Trophée.

Ce n'est pas la seule chose qui torture l'esprit de Yuri, mais c'est la première merde sur la haute pile de fumier qui l'empêche de respirer correctement. Les quelques canettes de RedBull entassées dans la nouvelle corbeille à papier (un achat utile selon Otabek) sont la preuve de ses insomnies… Et éventuellement l'une des raisons pour lesquelles il dort si mal (toujours selon Otabek).

Yuri continue à s'agiter, tapotant avec ses talons sur le bord de la table basse. Il renverse l'une des canettes entamées et jure copieusement. Otabek intervient à nouveau, tendant le bras pour lui fourrer sa dombra sous le nez.

— Tu veux essayer ? demande Otabek.

— C'est une véritable question ?

— Ça me change toujours les idées.

Il y a un vague silence alors que Yuri fixe l'instrument, l'observant comme s'il venait d'une autre planète. Il n'a pas la moindre idée de comment jouer.

— J'ai aucune patience, moi !

— Justement, ça te forcera à te focaliser sur autre chose.

Avec un sourire amusé, Otabek dépose la dombra sur les genoux de Yuri.

— Je t'assure que ce n'est pas bien compliqué.

Otabek ne s'embête pas à expliquer la technique, puisqu'il sait que Yuri n'a effectivement pas la patience nécessaire pour l'écouter, mais il le laisse se familiariser quelques minutes avec la dombra. Elle ne possède que deux cordes, mais ça suffit à donner du fil à retordre à Yuri.

Les sons qu'il joue sont désagréables, même lorsque Otabek lui explique sur quelles frêtes placer ses doigts et avec quelle force pincer les cordes. Yuri ravale la boule de colère qui grimpe dans son torse, il suit du mieux qu'il peut les conseils de Beka. Il n'a pas sa dextérité et sa coordination.

À vrai dire, Yuri est plus intéressé par la douceur des mains d'Otabek alors qu'il replace les siennes sur les cordes. Il loupe une note et ses joues rougissent. Il lâche un grognement frustré.

— J'y arrive pas ! Je vais foutre ton truc par la fenêtre !

— Tu te débrouillais pas si mal, encourage Otabek.

— Mais ça m'énerve !

Les plaintes enfantines de Yuri font apparaître des fossettes des deux côtés des joues de Beka ; il est habitué à ses caprices. Il se redresse contre l'accoudoir et écarte les genoux, invitant Yuri à s'asseoir entre eux.

— Je vais te montrer, ce sera plus simple.

Yuri obéit. Maintenant qu'il a retenu les quelques notes de l'introduction, Otabek le guide pour jouer le rythme correctement.

Au début, ce n'est pas très réussi. Les mains de Yuri sont crispées entre celles d'Otabek alors qu'il se demande s'il doit fuir le contact, ou du moins, lutter contre cette envie débile d'en avoir plus. Après de longues minutes d'essai et d'encouragements, Yuri parvient à suivre le rythme donné par Otabek.

— Merde ! s'enthousiasme Yuri. C'était pas trop mal !

— Je te l'avais dit ! Là… Essaye sans moi.

Otabek lâche Yuri, puis il pose les mains sur les cuisses de Yuri pour le laisser manipuler l'instrument seul. Yuri oublie momentanément de respirer. La respiration d'Otabek est chaude contre sa nuque. Le contact de ses doigts à travers son jeans réchauffe tout son corps.

Eh bah merde… Yuri ignore les poils qui se hérissent sur sa peau et mobilise toute sa concentration pour jouer les quelques notes d'introduction. Lorsqu'il y parvient, il tourne la tête et sourit avec enthousiasme, fier de son accomplissement. Il n'a même pas le temps de se sentir idiot de réagir comme un gosse, il est déstabilisé par la manière dont Otabek l'observe. Avec une tendresse inexplicable, une affection sans bornes qu'ils ne s'autorisaient jusqu'à présent pas à se montrer mutuellement. Yuri aimerait vraiment l'embrasser à nouveau.

Sans un mot, Otabek dégage un cheveux collé sur la joue de Yuri. La pulpe de ses doigts s'attarde sur la peau tiède. Le souffle qu'il retient fait trembler ses lèvres pincées. Otabek hésite, puis il recule lentement. Yuri ravale sa déception.

— Tu veux essayer d'apprendre la suite du morceau ? demande Otabek.


L'ironie veut qu'ils soient de retour au Japon. Le pays agit comme une capsule temporelle, ils sont accueillis par l'agréable tiédeur de l'automne. Ici, les rues scintillent encore de feuilles dorées, qui s'envolent de chaque côté du taxi.


Physiquement, Yuri ne se sent plus aussi faible qu'en octobre. Mentalement, il se sent encore plus vulnérable que lors de sa précédente compétition. Il lisse les plis de son costume, les mains un peu tremblantes. Il ne pas éternellement jouer ce personnage d'enfant énervé sur la glace, il le sait bien. Ça n'empêche qu'il en veut encore à toutes les personnes qui l'ont tant blessé. Il aimerait se venger des juges, des entraîneurs, des personnes qui l'ont lâché. Il aimerait se venger de sa mère. Il aimerait se venger de Yakov et de Viktor. Parfois, il aimerait encore se venger d'Otabek.

Yuri est une bombe à retardement et son mécanisme infernal ne peut être stoppé que par lui-même. Combien de temps peut-il encore passer à se détester comme ça ? Combien de fois va-t-il encore sauter sur la glace pour se battre contre lui-même ?


Yuri est incapable de détourner les yeux d'Otabek lorsqu'Otabek patine. Le bleu irisé du velours de son costume ne peut qu'attirer l'œil, les manches bouffantes soulignant le moindre de ses mouvements. Un motif en fil d'or est cousu autour du col, accentué de pierres précieuses ainsi que d'un perlage fin. Yuri reconnaît le style des vêtements créés par la mère d'Otabek, grandioses et un peu prétentieux.

Au centre du col en V, Yuri remarque qu'une bague portée sur un collier repose sur le torse d'Otabek, secouée avec chacun de ses sauts. Il lui semble que c'est le bijou que son père lui avait offert. Il se demande pourquoi Otabek porte toujours ce truc. Sans doute pour se porter chance, plutôt que par réel désir de rendre hommage à son père.

À vrai dire… Ce n'est pas la seule chose qui interpelle Yuri. L'éclat des diamants ne suffit pas à cacher ce qu'Otabek ressent et c'est peut-être la première fois que Yuri ne se laisse pas éblouir par les apparences. Camouflée dans la mélancolie de la musique, comme Yuri l'avait repéré dans la vidéo qu'il avait vue d'Otabek cet été, il y a de la colère. Elle menace de sortir de sa tanière et de planter ses griffes dans la glace, se traduisant en un programme impeccable mais enragé.

La foule hurle sa satisfaction lorsqu'Otabek tombe dans sa position finale, s'efforçant de reprendre sa respiration. Yuri n'est pas certain qu'il a aimé le programme qu'il vient de voir.


La cérémonie de clôture s'éternise, Yuri peine à rester immobile durant la levée des drapeaux. En attendant l'arrivée des officiels, il louche vers Otabek et sur la pléiade de pierres précieuses cousues de son costume. Les diamants sont des faux, comme les sourires qu'ils affichent sur le podium. Leurs performances, elles, étaient véritables. Pour une fois, la sincérité est récompensée, puisqu'on leur passe une médaille au cou.


— Est-ce que tu sais où est Beka ?

Le hall de l'hôtel est plein à craquer, Yuri a dû jouer des coudes pour se faufiler jusqu'à Viktor. Un groupe d'inconnus est agglutiné autour de lui, comme des mouches autour d'un bout de viande. Yuri leur jette à tous des regards noirs, mais Viktor ne cesse de sourire.

— Je ne l'ai pas vu depuis la cérémonie, répond-t-il.

— Merde ! Il est introuvable !

— Il n'est pas remonté dans sa chambre ? Il…

— Il déteste les rassemblements de foule, termine Yuri. J'ai essayé, mais il n'y est pas non plus…

— Tu as essayé de l'appeler ?

— Tu penses pas que j'ai commencé par ça !

Frustré, Yuri tape impatiemment du pied. Viktor ne semble pas perturbé par la disparition soudaine de son médaillé d'argent et les vautours de journalistes cherchent déjà à refermer leurs griffes sur Yuri. Avant de se retrouver à devoir répondre à leurs questions, Yuri s'éclipse, non sans crier une dernière fois :

— Tu sais quoi ? Va te faire foutre, je vais le chercher moi-même !


Otabek n'est pas dans la chambre, ni dans un coin du bar, ni même dans le sas d'entrée où se trouve les gachapon qu'il affectionne tant. Ce n'est pas son genre de disparaître, encore moins sans répondre au téléphone. Ils ont une victoire à célébrer, qu'est-ce qu'il fiche ?

L'air froid pique les joues de Yuri lorsqu'il quitte l'hôtel. Les grands bâtiments de verre absorbent la lumière des lampadaires, rendant la rue aussi sombre que la nuit. Il faut quelques secondes à Yuri pour s'y acclimater, puis pour repérer Otabek, presque invisible dans les couleurs grises que porte son équipe cette année.

Yuri s'approche à pas pressés, mais il s'arrête net. Otabek n'est pas seul. Un autre homme l'accompagne, sa tenue formelle contrastant avec les affaires de sport qu'Otabek porte. Aucun logo n'est visible sur les fringues, mais elles sont parfaitement ajustées et repassées. Son expression est fermée et lorsqu'il parle, Yuri voit ses dents blanches et parfaitement alignées.

Ils ne remarquent pas Yuri, qui est caché de leur vue par les taxis qui arrivent et partent de l'hôtel. Des bribes de conversation lui parviennent néanmoins :

— Je pensais que ça te satisferait, dit Otabek.

— Je ne t'ai rien demandé, et encore moins ça.

— J'ai… J'ai fait de mon mieux pour que tu sois fier. Est-ce que ce n'était pas assez ? Je te jure que je vais honorer ma part du marché.

La médaille d'argent dépasse du poing serré d'Otabek. La réponse à sa question est à peine intelligible à travers le bruit de la circulation :

— Nous verrons ça. Ce ne serait pas la première fois que tu me décevrais.

— Je…

Yuri décide qu'il en a assez entendu. Il contourne une grosse berline, marche d'un pas lourd jusqu'à eux et les interpelle :

— Hé, Beka. Bonsoir, Zhenis Aslanovitch.

Ils se tournent d'un même geste. Otabek a l'air d'une biche piégée par les phares d'une voiture et l'expression de Zhenis ne bouge pas d'un millimètre.

— Bonsoir, Yura. Cela fait longtemps.

Le ton décontracté de Zhenis crispe Yuri, mais il accepte sa main tendue. Une vague de parfum accompagne Zhenis alors qu'il fait un pas vers lui. Un truc trop fort et trop cher, comme ceux qu'il refile à son fils. Yuri retient le réflexe de tousser un grand coup.

— Ta prestation était bonne ce soir, dit Zhenis. Bravo.

Zhenis offre un autre faux sourire, ils sont monnaie courante entre eux. Yuri réplique de la même manière et le remercie comme s'il en avait quelque chose à foutre de son avis.

La brume sortant des bouches d'aération des immeubles noie leurs silhouettes. Un silence pesant flotte entre eux, tout aussi palpable. Zhenis a l'air de vouloir ajouter quelque chose, mais Yuri l'a certainement coupé en plein sermon. Il est hypocrite, il ne laissera pas Yuri voir au-delà de l'apparence polie et charmante de sa personne.

Après ce qui semble être une éternité passée à se fixer en silence, c'est un bref flash de lumière qui les sépare. Une Lexus est garée en double file et le chauffeur s'impatiente au volant.

— Je dois y aller, dit soudainement Zhenis. Je te reverrai en décembre, Beka. À bientôt, Yura. Bonne chance à vous deux pour la finale.

Il lève une main pour les saluer, puis s'éloigne. Il disparaît derrière la lueur des phares.

— Beka ? demande Yuri.

Otabek continue à scruter la pénombre, comme s'il avait peur que son père réapparaisse.

— Hm… ? souffle Otabek.

— Viens, on y va.

Yuri tire sa manche pour le forcer à bouger. Otabek jette un dernier coup d'œil à la rue maintenant vide, puis suit Yuri.


Ils ignorent l'invitation à sortir de Viktor, et, pour une fois, Otabek ne cherche pas à argumenter. Le métro les emmène jusqu'au centre ville et leur marche leur fait traverser un quartier résidentiel tout ce qu'il y a de plus normal. Puis, au détour d'une rue, Yuri s'engouffre entre les grilles d'un parc.

La brume s'est densifiée. Le ciel n'est pas visible depuis la terre, de longues tiges de bambou s'élèvent. Otabek se fige, le nez en l'air. Les troncs sont si grands qu'ils semblent rejoindre la voûte céleste, si grands qu'ils leur rappellent qu'ils ne sont que des hommes parmi les géants.

— Comment as-tu entendu parler de cet endroit ?

— Vitya, dit Yuri.

L'atmosphère est tamisée, seuls les insectes leur tiennent compagnie. Leur fredonnement accompagne le rythme de leurs pas.

— Pourquoi tu m'as emmené ici ? demande Otabek.

— Je me suis dit que tu aimerais bien.

— Parce que ?

— Parce que tu aimes bien les animaux.

— Et ? Je ne vois pas d'animaux.

— Ouais, je ne sais pas ! C'est la nature quand même ! Tu aimes bien les montagnes et toutes ces conneries.

Et toutes ces conneries…

Otabek émet un petit rire, il suit Yuri à travers le parc. Il n'y a pas grand chose à voir excepté la forêt de bambous, mais l'endroit est quasiment onirique. Ils ne peuvent plus distinguer les habitations, c'est comme s'ils étaient partis de Tokyo, éloignés de l'hôtel où les murs ont des oreilles.

— Tu ne m'avais pas dit que ton père allait débarquer au Trophée.

Yuri ne sait pas ce que Zhenis fout à Tokyo et il n'aime pas ça. Il tape dans un caillou, le bruit résonne dans le calme.

— Je n'étais pas au courant non plus avant de le voir dans les gradins. Je crois qu'il avait un rendez-vous d'affaires au Japon.

Pas étonnant. Durant tout le temps où Yuri a connu Otabek, son père a passé plus de temps à l'étranger qu'au Kazakhstan. C'est rare qu'il perdre du temps à assister aux compétitions. Il suffit qu'une simple recherche Google pour se tenir au courant de ce qu'il se passe dans la vie d'Otabek.

— Et qu'est-ce qu'il voulait ?

— Régler ses comptes, dit Otabek.

— Avec toi ? Qu'est-ce que tu as bien pu faire ?

— J'ai quitté Almaty en vitesse. Il n'est pas très content de moi.

— Tu fais ta crise d'adolescence à vingt-trois ans ? blague Yuri.

— Peut-être.

La plaisanterie ne fait pas rire Otabek. C'est tout simplement l'effet que son père fait aux gens.

— Comment tu te sens ? demande Yuri.

— Crevé. Comment tu te sens ?

— Paniqué.

La finale sera leur dernière chance de faire leurs preuves. C'est la première étape de la montagne impossible à gravir que semblent être les Jeux olympiques.

— Tu es impatient de partir en finale ?

— Je n'en sais rien, admet Yuri. C'est compliqué de ne pas céder à la pression.

Les enjeux d'argent, l'avenir de leur carrière, les avis des critiques, les problèmes de famille. Peu importe à quel point ils essayent de se vider l'esprit, ils ne sont jamais totalement seuls sur la glace.

— Pourtant, on dirait que tout ce que les gens racontent à ton propos ne te touchent pas, dit Otabek. Je me doute que ça te blesse, mais une fois sur la glace, tu me donnes l'impression que tout ça n'existe plus.

Cette fois, c'est Yuri qui laisse échapper un rire nerveux.

— Qu'est-ce qui te fait croire ça ?

Ils s'arrêtent de marcher. Le vent fait voler quelques feuilles mortes, il s'engouffre sous la veste rouge et bleue de Yuri. Otabek le détaille de la tête aux pieds et Yuri se demande ce qu'il voit en lui. Est-ce qu'il sait à quel point il se sent faible ?

— Tu es tellement déterminé, dit Otabek. Tu n'as pas l'air effrayé, tu as toujours ce même regard…

— Tu comptes me ressortir ton discours sur mon regard de soldat ? soupire Yuri.

— Oui. Parce que c'est vrai.

— Non, c'est faux. Tu sais que je déteste cette comparaison… Tu devrais le comprendre plus que quiconque.

Le ton de Yuri est plus amer qu'il ne le voudrait. Otabek paraît surpris, il avait bruyamment sa salive. Yuri peut presque voir les rouages tourner dans son crâne.

— Yura… Tu n'as rien à voir avec lui. Tu sais que tu es plus fort qu'il ne l'a jamais été.

Yuri ricane plus fort. De la vapeur s'échappe de ses lèvres et des gouttes de pluie tombent sur son front.

Tout ce qu'il sait, c'est qu'ils ont tous les deux un père à chier. Ils sont amis depuis cinq ans, mais Yuri parle rarement ouvertement de son père à Otabek. Yuri lui-même ne se souvient pas de grand-chose à propos de lui. La représentation la plus claire qu'il a de lui est celle d'une main froide appuyant sa paume sur un feu chaud. Il faut admettre qu'il n'y a pas grand chose de plus à savoir à son propos. Il était à peine plus âgé que Yuri lorsqu'il s'était retrouvé avec un gosse dans les bras, puis il avait été enrôlé dans l'armée avant même que Yuri ne puisse apprendre à le connaître.

Son père n'est qu'un homme sans véritable visage avec une main froide. C'est tout ce qu'il sera, puisqu'il a choisi de ne pas revenir. Il a même cessé d'expédier des lettres. La dernière date du début de l'adolescence de Yuri. Il pourrait être mort quelque part sur le front, et Yuri n'en saurait rien, et il s'oblige à en avoir rien à foutre, et ça ne changerait de toute façon rien à sa vie.

Yuri serre le poing, puis le relâche.

— Beka… Pourquoi est-ce que tu crois autant en moi ?

— Tu sais pourquoi.

— Et tu sais pourquoi j'ai du mal à y croire. C'est difficile de croire que quelqu'un peut nous apprécier quand tout prouve qu'on est merdique.

Otabek a deux parents, mais leur présence a fait autant de ravages que l'absence de ceux de Yuri. Yuri se dit qu'ils ne se rendent pas compte de toutes les manières dont ça les a façonnés. Il suppose qu'il serait capable d'aimer sereinement Otabek si la guerre ne faisait rage au fond de lui. Comment pourrait-il aimer et s'autoriser à être aimé si même ses géniteurs n'ont pas voulu le faire ? Comment pourrait-il croire qu'il vaut quelque chose quand on lui fait comprendre le contraire ?

— Tu n'as pas besoin de l'approbation de ton père, dit Yuri. Tu as toujours su te débrouiller sans lui. On s'est toujours débrouillés sans eux… Et puis… On sera toujours ensemble quoi qu'il arrive, non ?

Otabek s'approche de Yuri et Yuri a l'impression de sentir la chaleur irradier de son corps. Il a envie de tout lui dire, d'avouer les conneries qu'il note en secret dans son carnet, d'admettre qu'il prendrait une putain de balle pour lui s'il le fallait.

— Ce sera le cas, murmure Otabek.

Les nuées recrachent finalement l'eau qu'elles retenaient. De toutes petites gouttelettes qui tombent sur eux. Yuri les sent à peine toucher son visage, mais ses vêtements se trempent peu à peu. C'est comme si le ciel rejetait tous les mots qu'ils ne savent pas dire. De tout petits mots qui s'écrasent entre eux.


Le temps que Zhenis disparaisse de la circulation et que Viktor aille se coucher, ils se réfugient dans un pub non loin de l'hôtel. Yuri critique la décoration à base de moquette kitsch et de photos de musiciens anglais volées sur Google Images jusqu'à ce qu'Otabek finisse par éclater de rire.

Ils passent le genre de musique d'Otabek aime bien, qui articule silencieusement les paroles, dodelinant lentement de la tête. La lumière filtrée leur donne l'impression qu'ils sont seuls malgré le brouhaha ambiant. Quand ils commandent un troisième verre, Yuri commence à se dire que la soirée n'est peut-être pas si mauvaise que ça.

En revenant du bar, Yuri se glisse à côté d'Otabek sur la banquette, faisant s'entrechoquer leurs cuisses. Il adresse un sourire en coin à Otabek, puis, il se penche vers lui pour voler une poignée de frites dans son assiette. Il n'a rien avalé depuis le début des épreuves et son ventre gargouille soudainement.

— Hé ! râle Otabek. Tu m'as dit que tu n'avais pas faim.

— C'était avant. Maintenant, j'ai faim.

— Tu es vraiment chiant ! C'est toujours pareil avec toi.

Yuri attrape une autre frite, et provoque, avant de la fourrer entre ses lèvres :

— Récupère la si ça ne te plaît pas.

— De quoi ?

Pour être honnête, Yuri ne sait pas trop ce qu'il est en train de faire. L'adrénaline de la compétition pulse encore dans ses veines et l'alcool ne l'aide pas à se calmer. Ils n'ont de cesse de trouver des excuses pour s'approcher et se frôler, Yuri ne peut pas résister à l'envie de taquiner Otabek. Il répète :

— Récupère la.

Otabek se glisse plus proche, soutenant le regard plein de défi de Yuri. Il hésite un instant, comme s'il testait leurs limites mutuelles. Ils n'ont pas le temps de poursuivre leur petit jeu, parce que des voix stridentes se font entendre, les forçant à se tourner vers la porte.

— C'est ici !

C'est là que Yurachka a été vu ! C'est partout sur Twitter !

— Regardez à l'intérieur !

Le japonais de Yuri est plus que basique, mais il n'a pas besoin de tout comprendre pour comprendre que ses fans viennent de leur mettre le grappin dessus. Avec leurs vestes d'équipe respectives, ils ne sont pas bien discrets. Il agrippe l'épaule d'Otabek pour le forcer à s'abaisser sous la table. S'ils ne veulent pas finir en top tweets durant quarante-huit heures et risquer de se retrouver une nouvelle fois en gros titres, ils n'ont qu'une seule solution.

Yuri sourit, dévoilant ses canines pointues. Il murmure :

— Dîner et filer ?

Pour la seconde fois en une seule journée, Otabek ne contredit pas ses fausses bonnes idées. La moue ravie de Yuri s'agrandit.

— À… Un… Deux… Trois… On y va, Beka !

Yuri attrape la main d'Otabek pour l'entraîner hors du bar. Les exclamations des Yuri's Angels les poursuivent et ils détalent de plus belle. L'averse ne s'est pas calmée, elle fait danser les reflets des néons sur le béton. Yuri ne distingue pas grand chose, mais son instinct le guide dans les rues.

Le temps qu'ils parviennent à l'hôtel, essoufflés, l'odeur de l'orage flotte dans l'air. Désagréable comme de la Javel, mais bizarrement douce. Ils laissent des traces de pas sales sur les tapis trop chers du hall, font la course pour appuyer sur le bouton de l'ascenseur et s'amusent du regard éberlué du réceptionniste lorsque les portes se referment. Ils ne s'arrêtent pas de rire.


Les grandes baies vitrées de la chambre montrent le déluge qui s'abat sur Tokyo. Otabek accroche sa veste trempée sur une chaise et se défait de ses chaussures. Yuri laisse tomber la sienne sur le sol, manquant de se prendre les pieds dedans lorsqu'Otabek avance vers lui.

— Je pensais que je n'allais plus avoir à te courir après, dit Otabek.

— Soit pas relou. Ce n'était pas de ma faute, pour une fois.

Otabek avance encore vers Yuri, le poussant à reculer jusqu'à ce que son dos cogne contre la vitre et qu'il soit piégé entre elle et le corps d'Otabek. Si ce n'était pour le sourire qu'Otabek n'arrive pas à cacher, Yuri pourrait croire qu'il est réellement énervé.

Les roulements de l'orage marquent le passage des secondes. Incroyablement longues lorsqu'ils sont aussi proches. Otabek ne lâche pas Yuri du regard.

— Quoi ? provoque Yuri.

— Rien. Tu ne t'es pas essuyé la bouche.

Le pouce d'Otabek essuie la lèvre inférieure de Yuri. Lorsqu'Otabek retire son doigt, Yuri plante ses dents dedans par réflexe. Ils se fixent toujours.

Les éclairs tracent des formes à l'horizon, ils écrivent les phrases qu'ils ne prononcent pas. Les paupières d'Otabek papillonnent en une question silencieuse. Yuri passe les bras autour de sa nuque pour y répondre. Juste comme ça, leur volonté cède. Et, juste comme ça, ils s'embrassent.

La vitre est glaciale dans le dos de Yuri, Otabek est incroyablement chaud contre son torse. Le sang bat si fort à ses oreilles qu'il n'entend plus l'orage. Ils ne se séparent que pour reprendre leur souffle, leurs respirations chaotiques font office de bourrasques.

Le désir qu'ils ressentent l'un pour l'autre est un pistolet toujours chargé et prêt à tirer. Ils connaissent les risques, mais lorsque leurs pupilles se dilatent et que les poils se hérissent sur leurs nuques, c'est difficile de réfléchir à quoi que ce soit. Yuri plonge le nez dans le cou d'Otabek. Il le veut tellement qu'il aimerait pouvoir le dévorer morceau par morceau, cellule par cellule. Comme ça, il pourrait enfin le posséder. Il plante les dents à l'endroit où palpite sa jugulaire, puis il lèche la marque d'indentation. Otabek gémit.

— Putain, Yura…

Le son agit comme un avis de tempête pour Yuri. Il relève la tête, soudainement conscient de leurs gestes. Le jogging gris d'Otabek ne cache pas qu'il est à moitié dur et Yuri ne sait pas s'il a le droit de le toucher.

— Beka…

Yuri pose une main sur le torse d'Otabek, il le repousse doucement. Otabek passe le bout de sa langue sur ses lèvres. Il lui faut quelques secondes de plus pour réaliser ce qu'il vient de passer.

— Merde, souffle-t-il. Merde, désolé.

— Non, non. J'en ai envie aussi. Je pense juste que…

— Ce n'est pas le moment ?

Yuri laisse échapper un rire nerveux et murmure :

— Ouais.

Ils savent tous les deux ce qu'il s'est passé la dernière fois qu'ils ont voulu jouer sans définir de règles. À contrecœur, Yuri s'extirpe de leur étreinte.

— J'ai besoin d'une douche, dit Yuri. Je crois bien que toi aussi.

Otabek baisse brièvement les yeux, à peine gêné, puis demande :

— Séparément ou ensemble ?

— Séparément ! Je ne fais pas confiance à tes mains baladeuses.

Yuri ramasse ses affaires, hésitant un dernier instant. Son lit est couvert de bordel, mais celui d'Otabek est parfaitement fait. Il demande doucement :

— Par contre… On pourrait dormir ensemble ?

Ce serait repousser une limite de plus, mais Yuri est trop faible pour s'éloigner complètement.

— On ne devait pas rester séparés ? répond Otabek.

— Si tu promets de garder tes mains baladeuses pour toi, pas forcément.

Un sourire s'installe lentement sur le visage d'Otabek alors qu'il s'assoit sur le rebord de son matelas. Il lève les deux paumes en l'air en signe d'innocence.

— Je serai juste là, dit-il.