L'hiver est plus froid à Saint-Pétersbourg qu'il ne l'était à Moscou et la facture d'électricité fait comprendre à Yuri qu'il est également plus frais que les autres années. Il s'enroule dans sa couette, froisse le morceau de papier, puis le lance à travers sa chambre. Il ricoche sur le miroir sur pied recouvert de son plaid, puis sur le bord de la poubelle.
Yuri ne s'embête pas à le ramasser. Il se laisse tomber sur le matelas et ferme fort les paupières pour se protéger de la lumière d'au-dehors. Le centre-ville ne manque pas de luminosité, contrairement aux banlieues pourries dans lesquelles il a passé la moitié de sa vie. Ils ont déjà installé les putain de guirlandes lumineuses, et, cette année, elles sont clignotantes. Même avec les yeux clos, Yuri a l'impression de voir leurs ombres sur le plafond.
C'est peine perdue d'essayer de dormir. La voix d'Otabek, parvenant de l'autre pièce, ne suffit pas à le bercer. Il est au téléphone avec Kula et Yuri se sent encore plus merdique lorsqu'il se rend compte qu'il est envieux de son meilleur ami.
À l'approche du mois de décembre, le grand-père de Yuri lui manque plus que jamais. Certains soirs, il se sent tellement vide qu'il en vient même à regretter la présence de ses parents dans sa vie. C'est débile, hein ?
Ce matin, Viktor avait inscrit le mot soixante-quatorze sur son tableau blanc. Le compteur de jours sur le téléphone de Yuri lui balance le nombre seize au visage. Il a bien du mal à rester focalisé sur les compétitions, bien qu''il se prépare pour ce qui pourrait être le moment le plus important de sa vie.
L'esprit de Yuri est parasité par les mauvaises pensées, comme des cafards sortis d'entre les fêlures du mur pour grimper dans son cerveau. Il roule sur le ventre, s'appuie sur les coudes, et tire son carnet de sous son oreiller. Des pages sont arrachées, elles doivent traîner avec la feuille qu'il vient de jeter.
Yuri rédige trop de foutues listes. Il doit en commencer une nouvelle chaque jour, que ce soit pour faire ses courses, pour tenir ses plannings de repas, pour retoucher ses programmes, pour noter les conneries que lui dit Beka. C'est putain de stupide, parce qu'il sait que sa dernière liste ne l'a pas mené bien loin. Ce n'était que du vent, même s'il avait l'impression que pour prendre sa revanche sur la vie, qu'il se disait qu'il suffisait de rayer chaque point comme s'il abattait une à une les victimes d'une liste noire.
La feuille du carnet change de couleur en même temps que les lumières de la rue le font. Vert comme une issue de secours, rouge comme un panneau stop.
• Être sur le podium à chaque événement qualificatif.
• Me qualifier en finale.
• Botter le cul de Leroy au GPF.
• Puis leur botter le cul à tous aux JOs.
• Progresser sur le Quad Axel…?
• Régler mes comptes avec Mama.
• Dire adieu à Grand-Père.
• Avouer à Otabek ce que je ressens.
Yuri passe les doigts sur l'encre noire, le papier est creusé là où il a appuyé la mine trop fort. Il a modifié sa liste, mais ses problèmes restent les mêmes. Par où est-il censé commencer s'il veut les régler ?
La présence de Mila est annoncée par l'explosion d'une bulle de chewing-gum et par l'odeur chimique de la cerise. Elle se faufile à côté de Yuri sur les sièges en plastique et en fait claquer une deuxième à quelques millimètres de son visage. Yuri porte sa main à son oreille, il lui lance sa grimace la plus féroce.
— Tu me fais chier ! Qu'est-ce que tu me veux ?
Mila plonge une main dans sa poche, elle en ressort son téléphone. Elle le colle sous les yeux de Yuri pour lui montrer une photo. Les pixels rendent l'image difficile à décoder, mais Yuri reconnaît parfaitement les rues inondées de Tokyo.
— Tu m'avais pas dit qu'Otabek et toi avez défrayé la chronique ! piaille Mila.
Les rumeurs vont vite. La preuve, il voit sur le fil de conversation que c'est Sara qui a partagé les photos avec Mila. Il n'y a pas de photos de leur repas partagé au restaurant, seulement de leur course à travers la ville, et Yuri ne peut qu'espérer que les spéculations ne vont pas bon train à leur propos.
— Parlons plutôt de ce qui est important, dit Yuri. Tu ne m'avais pas dit que tu parlais à nouveau à Sara.
— C'est… Compliqué.
— Tu peux définir compliqué ?
Mila appuie ses coudes sur ses genoux, puis son menton sur ses mains. Elle regarde dans le vague.
— Ce n'est pas parce qu'on s'aime bien que tout est facile, dit-t-elle. Entre la compétition, la distance, et tout le reste… Je n'en sais rien. Il faut qu'on réfléchisse à tout ça.
— Vous ne comptez pas vous mettre ensemble, alors ?
Suspicieuse, Mila tourne le visage vers Yuri.
— Tu es bien curieux ! Depuis quand ça t'intéresse ?
Cette fois, c'est Yuri qui détourne le regard. Il fixe ses bottes et hausse les épaules. Il n'est pas certain que Mila est de bon conseils lorsqu'il s'agit de relations sérieuses. Sur ce point, ils sont tous les deux catastrophiques.
— C'est à propos d'Otabek ? demande-t-elle.
— On ne sort pas ensemble, si c'est ta question.
— Mais tu le voudrais, non ?
L'aréna n'est jamais parfaitement calme, même lorsqu'elle n'est pas encore ouverte au public. Yuri n'a pas besoin de regarder Otabek pour savoir qu'il est sur la glace. Dès qu'ils partagent le même espace, il est incroyablement conscient de sa présence, comme si un fil rouge les liait. Un lien puissant et pourtant fragile qu'il a peur de briser.
— Tu l'as dit toi-même, c'est compliqué. Tout est parti en couille dans ma vie, j'ai l'impression qu'il est la seule bonne chose qu'il me reste.
— En quoi c'est problématique ?
— Si je veux être avec lui, il faut que je règle toute ma merde d'abord.
— Peut-être que tu veux résoudre le souci à l'envers. Tu penses que ça le gênerait de t'aider ?
— Non, admet-t-il. Mais ça me gêne de lui faire porter ce poids-là.
— Tu vois ça comme ça ? C'est ton ami, vous devriez partager les emmerdes autant que les joies… Encore plus si tu veux sortir avec lui.
Yuri tripote les lacets de ses patins. Ils sont fermement attachés, mais s'il ne s'occupe pas les mains, il va succomber à l'envie de se gratter jusqu'au sang.
— C'est pas si facile, tu sais ? dit Yuri.
— Je sais. Essaye quand même d'y penser, hein ?
Mila pose une main sur l'épaule de Yuri. Il a du mal à ne pas reculer. Il se sent comme un animal blessé et c'est vraiment putain de compliqué de se laisser approcher.
Yuri marche entre les tas de neige à moitié fondue, il grimace à cause l'odeur chlorée des produits de dégel mélangée à celle du benzène s'échappant des pots d'échappement des voitures. À l'abri des arcades des grands bâtiments, il évite la neige qui tombe, mais Beka marche sur le rebord du trottoir, attrapant les flocons sur sa langue tel un gosse découvrant son premier hiver.
— Pourquoi tu bouffes ça ? grogne Yuri. C'est plein de crasse !
Otabek le regarde comme s'il avait une troisième main sur le front et hausse les épaules comme si c'était une question débile.
— Tu vas bien te baigner dans la mer, rétorque-t-il.
— C'est quoi le rapport ?
— Les gens pissent dedans, c'est dégueulasse aussi.
— C'est…
Un argument recevable, mais Yuri ne tient pas particulièrement à l'avouer. De toute façon, il n'a pas le temps de le faire, la sonnerie de son téléphone lui coupe la parole. Il le tire de sa poche d'un geste brusque, persuadé que Viktor cherche à l'inviter pour une énième sortie à la con. Il faut dire que Vitya n'a pas arrêté de le harceler depuis leur retour de Tokyo, et puisqu'il part bientôt avec Katsudon à Sotchi pour la Coupe de Russie, il tient absolument à réunir la famille (dans ses mots, pas ceux de Yuri). À croire qu'ils ne se voient pas chaque jour au Sports Palace.
Yuri s'arrête net, les yeux sont rivés sur le téléphone. Son souffle se bloque dans sa gorge, la fumée des pots d'échappement lui rappelle soudainement celle des cigarettes. Diana n'a pas cherché à le joindre depuis leur rencontre à Moscou, et son prénom clignote à présent sur l'écran. Yuri est si surpris qu'il n'a pas le réflexe de rejeter l'appel. Il regarde le texte apparaître et disparaître juqu'à ce que l'écran vire au noir.
— Yura ? Tu es pâle tout d'un coup. Qu'est-ce qu'il t'arrive ?
La neige semble tomber au ralenti, s'accrochant dans ses cheveux sombres d'Otabek. Son ton a changé, passant de joueur à inquiet.
— Diana, souffle Yuri.
La vieille harpie appelle toujours dans les pires moments, et, signe de mauvais augure, le téléphone sonne à nouveau. Les jointures de Yuri deviennent blanches, il fourre l'appareil dans sa poche avec force.
— Tu ne réponds pas ? demande Otabek.
Le son répétitif est étouffé par le tissu, mais il rend quand même Yuri dingue. Il a envie de le balancer contre un mur. Il ne sait pas ce que sa mère veut et il ne peut pas se permettre de se prendre la tête avec ça maintenant.
— Pourquoi je le ferais ? Elle n'a jamais rien d'agréable à dire.
Surpris par la froideur de Yuri, Otabek cligne des paupières. Yuri hausse les épaules, puis recommence à marcher. Otabek lui emboîte le pas, il ne cherche pas à poursuivre la conversation avec Yuri. Il n'y a que sa génitrice pour lui faire sortir les griffes de cette façon, trop acérées même pour son meilleur ami.
Les appels vont sur la messagerie, Yuri regarde le chiffre sur l'icône rouge augmenter. Il n'en écoute aucun. Le compteur de jours affiche le nombre six. Il n'a rien rayé de sa liste.
— Surveille la position de tes pieds ! Reste concentré !
La voix de Viktor porte à travers l'aréna. Katsudon est revenu victorieux de la Coupe de Russie, alors Viktor est en bon chemin pour que tous ses étudiants soient sur le podium de la finale.
Vitya claque des mains pour souligner ses paroles et Yuri décrit un large cercle autour de lui, patinant plus vite pour prendre son élan. Quelques têtes sont tournés vers eux, Yuri fait de son mieux pour ignorer son petit public. Son quadruple Axel raté n'a pas fini d'attirer les curieux. Une seule question est sur toutes les lèvres, retranscrite sur les gros titres : est-ce qu'il peut réellement y parvenir, ou est-ce que ce n'est qu'une quête idiote ?
Les progrès sont revenus à Yuri à la sueur de son front, probablement également au prix de quelques larmes et gouttes de sang. Il est de retour au même niveau que durant l'été, mais ça n'empêche qu'il a ses bons et ses mauvais jours. Aujourd'hui, par exemple, est un mauvais jour. Peu importe combien de fois Yuri essaye, il n'y arrive tout simplement pas.
— On en a déjà parlé, dit Viktor. Essaye de commencer ta rotation pendant que tu t'élèves dans les airs. Recommence !
Yuri s'élance pour obéir, conscient d'un autre regard fixé sur sa nuque, un laser de sniper qui découpe l'os pour essayer de décrypter ses pensées. Il n'a pas besoin de se retourner pour voir Otabek, ni de croiser ses yeux pour savoir ce qu'il se dit. Au moment de leur dispute, ils n'avaient pas pesé leurs mots, mais il y avait un fond de vérité dans les paroles d'Otabek.
Depuis la mort de Nikolaï, Yuri cherche à se blesser, c'est vrai. Il cherche une punition pour avoir abandonné son grand-père. Il veut une douleur plus facile à apprivoiser que celle du deuil. Mais il ne pense pas que ce soit la raison pour laquelle il persiste à tenter l'Axel.
Son but, c'est d'être le premier à le réussir, à marquer l'histoire. Ce serait obtenir compensation pour toutes les personnes qui ont douté de lui. Que diraient-elles de lui s'il réussissait ? Et que dirait sa mère ? Regretterait-elle de l'avoir abandonné ? Jalouserait-elle ce qu'il a su accomplir sans elle ? Craindrait-elle l'athlète dont elle ne voulait plus ? Pleurerait-elle l'enfant qu'elle a perdu ?
Merde. Merde, merde. Yuri ne peut pas penser à elle. Il trébuche sur ses propres pieds et fait un plat à travers la piste.
Le claquement de langue désapprobateur de Viktor fait plus mal à Yuri que le choc de la chute. Viktor s'approche lentement, mais n'aide pas Yuri à se lever.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? demande Viktor.
Yuri se redresse et hausse les épaules. Il essuie les pellicules de glace de son legging avec une grimace. Il va sans doute avoir un bleu le lendemain. Le regard d'acier de Viktor flétrit un instant avant de retrouver son éclat. Yuri n'est pas le seul à se cacher derrière une armure d'acier.
Vitya se penche, envahissant, comme toujours, l'espace personnel de Yuri. Il demande dans un murmure :
— Est-ce que ça ira ?
Viktor est-il inquiet à son propos, ou tout simplement à propos de la finale ? Les limites entre l'homme qui est l'entraîneur de Yuri et celui qui est son ami sont floues, et Yuri ne veut plus les tester. Il a été déçu trop de fois.
— Tout se passera bien, affirme Yuri.
Le carnet de Yuri est rangé dans son sac à dos, le sac à dos est coincé entre ses pieds. Il connaît la liste par cœur. Gagner la finale. Accepter les appels de Diana. Faire son deuil. Avoir une discussion sincère avec Otabek. Par où est-il censé commencer, hein ?
Au-delà du hublot, les nuages font disparaître le paysage. Les villes ne brillent plus depuis des heures, remplacées par la noirceur du début de soirée. Les cumuls s'effilochent dans la noirceur et Yuri se demande s'il pleut quelque part sur terre.
— Est-ce que ça va ?
Otabek est installé à côté de Yuri. Il a abandonné le parfum offert par son père et l'odeur de cuir de sa veste rassure un peu Yuri.
— Ça va, dit Yuri. J'aime pas les espaces clos.
L'avion rencontre des turbulences, et Otabek ferme la main autour de celle de Yuri, discrètement, en dessous des couvertures que la compagnie aérienne leur a données. Yuri a au moins une bonne excuse pour la manière dont son rythme cardiaque s'accélère. Par où est-il censé commencer, putain ?
Les néons d'Osaka sont brouillés par la crasse laissée sur la vitre par la neige polluée. C'est comme regarder le monde à travers un filtre de grain, l'ambiance est un peu dystopique. Otabek est debout devant la vitre, englobé dans un halo orangé. Il joue avec sa bague, celle accrochée à son cou à l'aide d'une chaîne. Depuis le canapé, où Yuri est affalé, elle paraît délavée.
— Stressé ? demande Yuri.
Quand Otabek se tourne, sa silhouette est tracée en contre-jour par les lumières clignotantes qui ont accompagné Yuri jusqu'ici. Elles virent à l'orange puis au rouge, encore et encore, comme une alarme. Il ne déchiffre pas assez bien les kanji pour comprendre ce que les enseignes lumineuses signifient, peut-être veulent-elles faire comprendre à Yuri de faire quelque chose au lieu de se larmoyer.
— Stressé, confirme Otabek.
— Tu n'as pas à t'en faire. Katsudon ne va pas nous passer devant à chaque fois, et, à nous deux, on va exploser Leroy. Il n'a aucune chance de monter sur le podium.
Otabek ne lâche pas Yuri du regard, puis, il avance lentement et vient s'asseoir à ses côtés. Pour ça, il doit retirer les pieds de Yuri du sofa et les poser sur ses cuisses.
— Ils ne sont pas les seules personnes à m'inquiéter, admet Otabek.
— Tout ira bien pour moi, Beka.
— Tu es certain de ça ?
— Ouais. Je ne vais pas tenter l'Axel, si c'est ce qui t'intéresse. C'est trop risqué pour le nombre de points que ça rapporte.
Lui et Viktor en ont discuté. Il n'a pas assez progressé. Il vaut mieux garder un saut qui pourrait lui valoir une majoration de points, plutôt que de tenter un truc qui va lui en coûter à coup sûr. Vitya est un énorme loser, mais là dessus, Yuri doit lui donner raison… Surtout lorsqu'il pense à l'armada de quads d'Otabek et aux performances de Katsudon. Pour l'instant, la priorité est de monter sur le podium pour maximiser les chances de Yuri d'être sélectionné pour les Jeux. Il compte maîtriser le saut d'ici là. Après tout, quel meilleur moment pour prouver sa valeur au monde entier ?
— Ce n'est pas seulement l'Axel qui m'inquiète, dit Otabek. Tu as tendance à te blesser lorsque tu as la tête ailleurs.
À l'aide de son pouce, Otabek trace des cercles concentriques sur la cheville de Yuri. Sous le tissu du leggings, la peau est rougie, marquée par les plis des bottes de ses patins. Lui et Otabek partagent les mêmes blessures.
— Tu penses que je dois appeler ma mère ? demande Yuri.
— Je pense qu'elle sait ce qu'elle fait et qu'elle veut te déstabiliser. C'était quand, la dernière fois qu'elle t'a appelée ?
— Le weekend des Mondiaux.
— Et pourquoi tu penses qu'elle t'appelle cette fois ?
— Pour discuter de l'appartement de Grand-Père. On en a pas discuté depuis que je l'ai envoyée chier.
— Elle sait que c'est le meilleur moyen de t'atteindre. Elle se ferait un plaisir de te voir te planter à cause d'elle.
Otabek en sait quelque chose. Il ne rentrera pas à Saint-Pétersbourg après la finale, il est attendu à Almaty pour la compétition nationale. Ce n'est pas l'événement en lui-même qui l'angoisse, puisque, comme c'est le cas pour Yuri, il est presque impossible de le détrôner à domicile. L'apparition de Zhenis à Tokyo était plus agressive qu'un simple appel, mais l'avertissement était strictement le même.
Les caresses d'Otabek se font distraites. Yuri se laisse bercer, il regarde les ombres s'étirer sur le plafond.
— Yura ?
Yuri se redresse sur les coudes. Combien de temps est-il resté figé là ?
— Ouais ?
— C'est toi et moi contre toute cette merde, dit Otabek, étendant sa main vers Yuri et Yuri entremêle leurs doigts.
Les passants se pressent sous leurs parapluies transparents alors que les flocons tombent sur la capuche de Yuri, les restaurants et bars aux alentours déversent leur musique dans la rue. Il se sent déconnecté de cette fébrilité, seul le froid qui gèle le bout de ses doigts le ramène à la réalité.
Yuri attrape son téléphone. Il est dix-neuf heures, il sort tout juste de l'entraînement. Il est treize heures à Moscou, Diana doit partir en pause déjeuner. Yuri efface les messages de son répondeur, parce qu'il ne peut pas la laisser gagner.
Alors qu'il s'apprête à faire demi-tour, des silhouettes bougent dans les flaques sur le parvis de l'aréna. L'agitation se rapproche soudainement de lui. Il entend les voix avant de réaliser ce qu'il se passe. Il y a des téléphones portables et des enregistreurs fourrés juste sous son nez. Il n'écoute même pas les questions qu'on lui pose. Il chasse les journalistes d'une main et se précipite à l'intérieur, parce qu'eux non plus, il ne peut pas les laisser gagner.
C'est rare que Viktor n'essaye pas de combler le silence de paroles futiles. Appuyé sur la rambarde bordant la piste, il analyse silencieusement les programmes des compétiteurs de ses élèves. Il ne prête pas attention à Yuri, ni même à son mari. C'est une bénédiction de ne pas entendre ses questions : si Yuri ressent moins de colère envers lui, il ne se sent pas prêt à lui parler à coeur ouvert.
Katsudon est debout à côté de Yuri, et comme toujours, il est agité. Yuri le comprendrait presque. Lui-même ne peut pas s'empêcher de faire les cent pas. Dans quelques minutes, Leroy quittera la glace, puis Otabek lui succédera. Yuri sera le suivant.
— Je te comprends, dit soudainement l'autre-Yuuri.
Yuri se fige, il regarde son homologue sans comprendre où veut en venir.
— J'ai été comme toi, reprend Katsudon. Je comprends ce que tu ressens.
— Moi, je comprends pas ce que tu dis, par contre.
— C'est étrange de se préoccuper de quelqu'un d'autre que de soi-même durant la compétition. C'est encore plus étrange de réaliser que la glace n'est plus l'unique chose importante dans la vie.
L'autre-Yuuri parle doucement, comme s'il avait peur des mots, ou peur que Viktor entende ses paroles. Sans y prêter attention, il fait tourner la bague à son annulaire. Yuri croit que c'est de l'or véritable. En tout cas, elle brille même sous l'éclairage pourri du bord de la piste.
— Je n'ai rien à voir avec toi, grogne Yuri. Encore moins avec toi et Vitya.
Yuri ment, ils le savent tous les deux. Otabek n'est pas la seule personne à qui il pense aujourd'hui, mais il occupe une plus grosse partie de son cerveau que ce qu'il voudrait. Yuri devrait être reconnaissant de bosser avec Viktor, parce que Yakov lui aurait botté le cul pour être obsédé par un mec au point d'être déstabilisé.
— Si tu le dis, dit Katsudon. Je pense quand même que tu devrais songer à ce que je t'ai dit.
L'air de rien, l'autre-Yuuri lisse la veste portant le logo de l'équipe japonaise. Yuri retire rageusement la sienne et grogne, vexé d'être percé à jour par son entourage :
— Je ne pensais pas pouvoir te détester plus que ce n'était déjà le cas, mais chaque jour, tu me donnes d'autres raisons de le faire.
Quand Otabek entre sur la glace, Yuri ne pense qu'à une chose. Est-ce qu'il sait à quel point ça fait mal d'aimer ? Est-ce qu'il sait à quel point ça fait mal de se laisser aimer ? Sans doute que oui, il le sait. Otabek n'a jamais été effrayé de ressentir pleinement ses émotions, en dépit de son masque de stoïcisme. Il les affronte sur la glace, comme Yuri devrait le faire.
Arriver en compétition, c'est un peu comme être plongé en pleine tempête. Tout s'enchaîne avec rapidité, une suite d'images floues et de sons brouillés. Les entraînements, les discussions forcées avec les compétiteurs, les interviews avec la presse. Puis, soudainement, Yuri se retrouve sur la glace, en plein dans l'œil du cyclone, seul avec ses émotions.
La première émotion qui le frappe, grondant au fond de lui tel le murmure qui parcourt les gradins, c'est la colère. Elle cherche à reprendre ses droits et il cherche désespérément à l'apprivoiser. Il croit, au final, qu'il déteste être comme ça. Il déteste être le punk russe, le garçon qui ressemble à son père, le gosse qui déçoit son entourage.
Quand Yuri hurlait et qu'il brisait des objets, sa mère lui disait toujours la même chose. Tu es comme ton père. Yuri n'a pas connu cet homme très longtemps, mais il en sait assez à son propos pour deviner que ce n'est pas un compliment. Nikolaï le disait aussi, bien que ce soit à demi-mots. Ta colère ne t'apportera jamais rien de bon, Yurachka.
Voilà le truc… Si Yuri se défait de sa colère, il ne sera rien de plus qu'une maison vide. Auparavant, tel l'appartement de Nikolaï, plein du sol au plafond, Yuri était rempli d'émotions. Petit à petit, avec chaque départ, avec chaque mort, avec chaque abandon, il s'est vidé. Les souris ont grignoté les tapis et les souvenirs, et tout ce qui était un jour spécial n'est plus, enterré six pieds sous terre et caché sous une couche de poussière.
Si Yuri tient autant à garder l'appartement de Nikolaï, s'il tient autant à se cacher derrière sa colère, c'est par pur égoïsme. Il s'est attaché à des armoires vides, à des notes effacées, à des boîtes de thés pourries. Nikolaï est mort et Yuri est vide sans lui.
Ça fait mal, si mal que Yuri ne peut le montrer que lorsqu'il enfile un costume et fait semblant de jouer un rôle. Creuser au fond de lui pour accepter cette peine, c'est aussi froid et cruel que de mettre les pieds dans une tombe.
Arrivé aux dernières secondes de sa performance, Yuri a l'impression de ne plus pouvoir tenir debout. Tout son être est douloureux, chaque articulation et muscle semble se rebeller contre lui. Ça fait putain de mal. Ça fait putain, putain de mal.
Posté sur l'estrade installée dans le salle du banquet, Viktor est lancé dans un grand discours sur l'amitié, le courage, le travail, l'espoir, et l'amour. Puisque ses trois élèves ont terminé sur le podium du Grand Prix Final, ou parce qu'il est Viktor Nikiforov, la salle l'écoute poliment. Même Yuri fait semblant de l'applaudir lorsqu'il s'incline en guise de conclusion.
Ça fait une éternité que le banquet a débuté et Yuri n'en peut plus. Vêtu d'un costume noir et de sa médaille de bronze, il a posé pour les photos, discuté avec les futurs sponsors, fait semblant de rire aux blagues de Vitya et avalé la bouffe trop riche sans se plaindre.
Les chandeliers s'éteignent, les spots de la scène s'allument. Le DJ embauché pour la soirée installe son matériel, le barman remplit des coupelles de champagne à ras bord. Mila est la première à aller danser, ses talons hauts claquent sur la piste en parquet lustré.
Yuri plante ses semelles sur la moquette dans un coin de la salle. Il déteste ce genre d'événements. Heureusement, Otabek ne tarde pas à apparaître, deux coupelles de champagne en main.
— Putain, merci, dit Yuri.
— À ce point ? s'amuse Otabek.
— L'amour est un autre mot pour signifier l'amitié ? Ce discours était à gerber.
— C'était mignon. Il ne pense pas à mal.
— Mouais, si tu veux. Il est niais à mourir.
Otabek laisse échapper un rire qu'il cache dans sa coupelle.
La musique est à chier, mais la plupart des patineurs s'en foutent. Mila passe les bras autour du cou de Sara pour l'attirer dans une danse scandaleuse, Viktor fait boire du champagne à Katsudon à même le verre. Yuri les observe sans même chercher à camoufler son dégoût, muré dans le silence jusqu'à ce qu'Otabek demande :
— Tu veux danser ?
Sans hésiter, Yuri pose son verre, puis marche à reculons vers la piste, dans l'intention qu'Otabek le suive. Les lumières phosphorescentes font ressortir le jaune de la médaille sur le bleu nuit du costume d'Otabek. Yuri enroule les doigts autour du ruban, forçant Otabek à faire un pas vers lui.
— Encore bravo pour ta victoire. Tu l'as vraiment méritée.
— Merci, Yura.
Les lèvres d'Otabek s'étirent en un sourire. Il imite le mouvement de Yuri, tirant légèrement sur sa médaille, et ils se retrouvent à danser plus proche l'un de l'autre qu'ils ne le devraient.
— Comment tu te sens ? demande Otabek.
Avoir été doublé par Katsuki n'est pas aussi énervant que ce à quoi s'attendait Yuri. Techniquement, la troisième place lui permettra d'atteindre ses objectifs, et ce n'est pas si mal, surtout à la suite d'une mauvaise saison. Il doit également avouer qu'Otabek et l'autre-Yuuri méritent leur position dans le classement.
— Pas trop mal, admet Yuri. Je suis content de ma performance. C'est juste…
Avant, Nikolaï aurait été la première personne que Yuri aurait contactée en sortant de la glace. Yuri a la certitude que ses programmes peuvent le qualifier pour Tokyo, il aurait aimé que son grand-père puisse les voir.
— Je pensais à… Il me manque, tu sais.
La musique ne suffit pas à masquer la manière dont la voix de Yuri se brise. Il passe une main nerveuse dans ses cheveux. Otabek les avait tressés de manière à ce qu'ils forment une couronne autour de son crâne, alors Yuri ne peut même pas camoufler ses yeux brillants avec.
— Je sais… souffle Otabek.
Il entraîne Yuri dans une étreinte et murmure dans ses cheveux :
— C'est le meilleur programme que j'ai vu de toi. Il aurait été fier de toi.
Yuri ne sait pas si ces mots suffisent à apaiser son cœur, mais les bras d'Otabek autour de sa taille calment le tremblement de son corps. Yuri relève la tête, il essuie ses larmes du revers de la main, reprenant contenance avant de se retrouver à pleurer.
— Et toi… Comment tu te sens ?
— Bien, dit Otabek. Mais je n'ai pas envie d'être demain matin.
Putain, c'est vrai. Yuri en avait presque oublié qu'ils ne vont pas pouvoir rentrer ensemble. Le vol d'Otabek est prévu tôt le lendemain et l'idée qu'il reparte chez ses parents, même brièvement, serre l'estomac de Yuri.
— Beka… Justement, je pensais à un truc. Tu sais, je pourrais venir avec toi.
Surpris, Otabek loupe un pas.
— Hein ? dit Otabek. Tu veux m'accompagner aux nationales ?
— Pourquoi pas ?
— Bah… Tes nationales sont juste après les miennes.
Yuri hausse les épaules.
— Ce n'est pas grave, je trouverais bien un endroit où m'entraîner. C'est toi et moi contre toute cette merde, ou je sais plus quel truc niais, non ? Je vais pas te laisser partir seul !
— Quand même… Tu ne risques pas de te faire engueuler par Viktor ?
— Vitya ? Le mec qui a tout lâché pour partir dans un autre pays parce qu'il avait un vilain crush sur Katsudon ? Il serait content de voir que j'ai enfin appris un truc de lui !
Otabek reste quelques instants silencieux, mais c'est trop tard pour que Yuri rattrape sa bourde.
— Tu as un vilain crush sur moi au point de vouloir faire ça pour moi ? demande Otabek. Tu ne m'avais pas dit que tu ne m'aimais même plus bien ?
— Je…
Ils ont recommencé à bouger, porté par le rythme des autres danseurs. Du coin de l'œil, Yuri observe la foule, où personne ne leur prête attention. Au centre de la piste, Sara et Mila sont éclairées par tous les tons de l'arc-en-ciel. Elles s'embrassent comme si elles étaient seules au monde, et lorsqu'elles se séparent, leur sourire fait naître un sentiment de jalousie dans le torse de Yuri. Putain, c'est ça qu'il veut vivre.
Cette pensée fait instantanément rougir Yuri, parce que ce n'est ni le moment, ni l'endroit pour parvenir à cette conclusion. Évidemment, ça n'échappe pas à Otabek.
— Je te taquinais juste, dit Otabek. Tu n'as pas besoin de me répondre.
L'expression d'Otabek s'est adoucie. Yuri passe sa langue sur ses lèvres, il cherche ses mots.
— Ouais, je sais… Euh, je vais te proposer un truc… Si tu acceptes que je viennes à Almaty, je répondrai à ta question.
— Tu es un négociateur intraitable.
Yuri gonfle les joues dans une moue boudeuse. Il faut bien qu'il retourne la situation à son avantage.
— C'est pour ça que tu as besoin de moi à tes côtés, argumente Yuri. Alors, tu veux que je t'accompagne ou non ?
Otabek rit, de façon soudaine et incontrôlée. Dans les moments comme celui-ci, où il laisse tomber toutes ses défenses, Yuri se dit qu'Otabek est tout aussi amouraché qu'il ne l'est.
— Oui Yura, dit Otabek.
