À la sortie de l'aéroport, Almaty est figée sous une couche de neige. Le souffle de Yuri forme de petits nuages blancs alors qu'il suit Otabek sur le parvis devant lequel sont alignés des taxis.

— Yura ? Est-ce que ça va ?

Otabek cesse de marcher, il relâche leurs bagages pour contempler Yuri d'un air inquiet. L'épuisement de la compétition et du voyage, et l'appréhension de revoir la famille d'Otabek.

— Euh… Ouais, ouais. Comment tu te sens, toi ?

Le vol était agité. Yuri les avait enroulés, lui et Otabek, dans une couverture, et avait tracé des formes abstraites sur l'avant-bras d'Otabek jusqu'à ce qu'il s'endorme sur son épaule. Yuri n'avait pas fermé l'œil du trajet.

Un haussement d'épaules fait office de réponse à la question de Yuri. Otabek se détourne et hèle un taxi. Yuri le regarde se pencher pour donner l'adresse au chauffeur, puis fourrer les valises dans le coffre. La tension qui avait quitté la ligne de ses épaules est de retour.

La circulation, habituellement lente, est encore pire à cause de la neige qui bloque les routes. Otabek est assis à l'autre bout de la banquette arrière, enfermé dans son silence. Yuri s'enfonce loin dans le siège en cuir, il regarde les bâtiments apparaître et disparaître dans la brume. Il connaît assez bien Almaty pour remarquer que quelque chose cloche, le véhicule ne s'enfonce pas dans le dédales des rues de la ville, mais s'éloigne sur le périphérique.

— Où est-ce qu'on va ? s'étonne Yuri.

Le coude d'Otabek repose sur la portière, sa joue repose sur sa main. Loin des lampadaires de la ville, son expression sombre est accentuée.

— J'ai réservé un hôtel près de l'aréna, répond-t-il.

— Hein ? On va pas chez tes parents ?

— J'ai pensé que l'hôtel serait une meilleure idée.

Surpris, Yuri ne répond rien. L'air à l'intérieur de l'habitacle paraît plus étouffant qu'il ne l'était dans l'avion, il se redresse avec gène sur le siège. Qu'est-ce que c'est que cette merde ? Jusqu'à présent, séjourner chez les parents d'Otabek n'avait jamais été un souci.


Yuri laisse ses chaussures et ses chaussettes traîner dans un coin et il enfonce les orteils dans le tapis persan qui prend les trois quart de la chambre. Les ornements peints au mur, les rideaux à pompons et le mobilier en bois foncé donnent une bonne idée de ce qui était luxueux il y a des années. Bon, ceci dit… La décoration est moche, mais ce n'est pas ce qui intrigue le plus Yuri.

— Il n'y a qu'un lit ?

— Oh… souffle Otabek. Je pensais que ça ne te dérangerait pas.

Un voile rose passe sur le visage d'Otabek, qui feint l'innocence en dépliant soigneusement sa veste et son pull.

— Tu es d'humeur câline, Altin ?

— Arrête de te foutre de ma gueule ! J'ai supposé que ça ne te gênerait pas.

C'est rare pour Yuri de réussir à troubler Otabek. Il se mord la langue pour ne pas céder à l'envie de le torturer, parce qu'au fond, il n'a pas tort. Ils ne dorment pas dans le même lit à l'appartement, mais ils ont la mauvaise habitude de le faire en compétition.

— Ça me gêne pas, abruti.

Pour souligner ses paroles, Yuri retire ses habits jusqu'à se retrouver en sous-vêtements, puis fouille dans sa valise pour en sortir un jogging. Otabek regarde la traînée de fringues laissée sur le sol, puis il fixe Yuri sans rien dire.

— Ton pantalon est trop grand, dit-il platement.

Yuri serre plus fort les ficelles autour de ses hanches et s'abstient de commentaires. Le jogging, comme la moitié de la garde robe de Yuri, appartient à Otabek. Il saute sur le lit et cache ses joues rouges sous la couette, mais ne se débat pas réellement lorsqu'Otabek le rejoint et glisse un bras autour de sa taille pour l'approcher de lui.


L'effervescence se fait ressentir dans l'aréna, elle fait bourdonner les membres de Yuri plus fort que les trois cafés qu'il a avalé depuis son réveil. Il n'a jamais eu l'occasion de voir Otabek concourir chez lui et l'ambiance est différente d'à l'internationale. Les fans d'Otabek sont bien plus calmes que les Yuri's Angels, mais tout aussi dévoués. Partout où Yuri pose les yeux, il remarque des peluches d'ours ou des banderoles, et le personnel de la salle traite Otabek avec un respect silencieux auquel même Viktor n'a pas le droit en Russie.

Quelques nouvelles têtes sont apparues pour les nationales, mais il n'y a aucune chance qu'ils puissent détrôner Otabek. Son attitude le laisse sous-entendre, il observe la patinoire avec un calme que Yuri n'a pas vu chez lui depuis des jours. Sa veste zippée grise est ouverte, et lorsqu'il bouge, elle laisse entrevoir son costume. Une chemise de velours d'un violet profond, avec des détails de dentelle et quelques pierres précieuses assorties à sa tenue pour le programme long. Un costume parfait pour un roi.

— Tu es encore avec moi, Yura ?

La dentelle est assez transparente pour laisser voir la peau bronzée en dessous. Yuri relève lentement le regard jusqu'au visage d'Otabek, qui cache mal sa moue amusée. C'est plus qu'évident qu'il était en train de se rincer l'œil. La subtilité, ce n'est pas son truc.

— Oh… Ouais, ouais. Désolé.

Pour cacher sa gène, Yuri sort son téléphone de sa poche. L'écran d'accueil est plein de notifications et la grimace de Yuri suffit à chasser ses rougissements.

— Diana ? demande Otabek.

— Non… Enfin, pas que.

— Viktor nous en veut ?

Viktor est resté en Russie pour préparer la compétition nationale russe avec le reste de ses élèves. Mila avait aidé Yuri à s'échapper de sa surveillance à l'aéroport d'Osaka (un autre service qu'il va devoir à Baba), mais Yuri ne doute pas que Viktor sait parfaitement où il se trouve.

— Ne t'inquiètes pas, dit Yuri. Je vais gérer Vitya. Occupe-toi plutôt de gagner cette compétition.

L'échauffement du groupe d'Otabek débute bientôt, Yuri ferait mieux de filer.

— Ça va le faire pour toi ? demande Yuri.

Yuri n'est pas le seul à ignorer son téléphone et il n'a pas encore vu les Altin dans les gradins.

— Je vais gagner, affirme soudainement Otabek.

Parfois, l'expression d'Otabek est étrangement intense. Enfin… Yuri le comprends un peu. Il est toujours fier de montrer ses médailles à Otabek, un peu comme un chat ramène fièrement ses trophées à son maître. Il avance d'un pas et murmure :

Davai, Beka.

À l'abri dans le couloir menant aux vestiaires, personne ne peut les voir. Ils hésitent un instant, puis Otabek serre Yuri contre lui. Même sans sa veste en cuir, son odeur est rassurante pour Yuri. Lorsqu'ils se séparent, il y a un autre moment de flottement. Avant d'y réfléchir, Yuri claque un baiser sur la joue d'Otabek et s'enfuit par la porte sans se retourner.


Vu la taille de l'Aréna, ce n'est pas difficile pour Yuri de se cacher en haut des gradins. Pour aujourd'hui, il est interdit de vêtements tape à l'œil, il porte des fringues noires tirées tout droit de la valise d'Otabek. Il a attaché ses cheveux longs et les a cachés sous sa capuche. Il ne préfère pas que la presse sache où il traîne juste avant le championnat de Russie. Il a le sentiment que, tôt ou tard, ils viendront de toute façon mettre leur nez dans sa relation avec Otabek.

Yuri déteste la manière dont les reporters se pointent comme des mouches attirées par l'odeur de la merde, mais ce n'est pas son problème le plus urgent. Il n'est pas toujours agréable avec Viktor, mais il le respecte assez pour lui expliquer où il a filé. Il sélectionne le nom de Vitya dans le répertoire, puis se force à appuyer sur le bouton appeler.

Seules quelques tonalités se font entendre avant que Viktor ne décroche.

— Yura ?

— Ouais, Vitya. C'est moi.

Quelques mots d'anglais se font entendre de l'autre côté de la ligne. Autour de Yuri, l'agitation monte et l'annonce au speakers annonce les cinq minutes d'entraînement du dernier groupe à passer sur la glace.

C'est Yura ! s'exclame Viktor, lui aussi en anglais. Oui, il va bien. Tu avais raison, il est à Almaty… Non, non, je ne sais pas ce qu'il a en tête. À quoi tu penses, Yura ? Tout le reste de l'équipe est en train de s'entraîner !

— J'avais envie de profiter de la beauté des paysages kazakhs, ironise-t-il. Qu'est-ce que tu penses que je suis en train de foutre ?

— Que tu es en train de poursuivre ta crise d'adolescence alors que tu as passé l'âge.

— Tu es mal placé pour me dire ça ! Tu es qui me me dire ça, Yakov ?

C'est un coup bas, ils le savent. Viktor ne mord pas à l'hameçon et parle posément :

— Le championnat débute dans sept jours. Je me suis toujours rendu aux compétitions dans le temps, je suggère que tu en fasses de même.

— Je suis assez grand pour le savoir. J'ai réservé des sessions sur la glace, je ne suis pas totalement con ! Évidemment que je vais m'entraîner et revenir dans les temps !

Viktor pousse un long soupir. Sa façon de détacher les syllabes lorsqu'il parle n'est pas musicale comme elle l'est d'habitude.

— Je suis sérieux. Est-ce que tu essayes de t'auto-saboter ?

Yuri serre les doigts autour du rebord du siège, le plastique colle sous ses doigts moites. Il ne peut pas en vouloir à Viktor de lui poser la question. Il s'est fait beaucoup de mal ces derniers temps, et beaucoup de ces choses se sont faites sous la surveillance de Viktor. Ils se sentent tous les deux responsables, mais Yuri apprend à admettre que ses conneries sont de sa propre faute.

— Je suis désolé, grommelle Yuri. Je voulais filer un coup de main à Beka. Tu sais que…

Qu'Otabek a besoin de quelqu'un à ses côtés ? Qu'il compte énormément pour Yuri ?

— J'aurais tout simplement aimé que tu me tiennes au courant, dit Viktor.

Quoi ?

— De quoi ?

— Je te fais confiance pour être suffisamment responsable et je sais que si tu es parti, c'est que c'est important pour toi. Tu l'as dis toi-même. Tu es suffisamment grand pour prendre tes décisions.

Yuri manque de lâcher son téléphone. Avec leur écart d'âge, Viktor se positionne dans le rôle de mentor, voire dans le rôle du grand frère pénible dont Yuri aimerait se débarrasser. Yuri a l'habitude des ordres et des taquineries. Il peut compter sur les doigts d'une seule main le nombre de fois où il a une conversation véritablement sincère avec Vitya. Parfois, il se dit même Viktor ne sait pas comment l'approcher, comme s'il tendait prudemment la main vers un animal sauvage.

— Je te jure que je vais assurer, promet Yuri.

Pendant quelques instants, Yuri n'entend que le bruit lointain de discussions et de lames à l'autre bout du fil. Viktor hésite, puis il répond :

— Prend soin de toi, Yurachka. Occupe-toi également d'Otabek.

Il y a un autre silence, où Yuri est déstabilisé par la douceur avec laquelle Viktor a prononcé son surnom. Puis, Viktor ajoute d'une voix enjouée :

— Bien ! Si tu n'arrives pas premier à la compétition, je te vire de l'équipe ! À la semaine prochaine, Yura !


Le rythme de la musique augmente pour la seconde partie du programme court d'Otabek, et avec lui, le rythme cardiaque de Yuri accélère également. Le temps que Beka parvienne aux derniers éléments de son programme, Yuri peut à peine entendre le remix de Paint It Black, à la fois à cause des battements effrénés de son cœur, mais aussi à cause des hurlements de la foule.

Vêtu de son costume d'or et de perles, Otabek possède la glace plus qu'il ne la parcourt, lancé dans sa croisade. Yuri ne peut que le regarder silencieusement, les lèvres légèrement entrouvertes. Otabek se meut avec force et précision, avec la certitude d'un homme qui sait qu'il portera à nouveau sa couronne. Ici, il est le roi de son royaume et Yuri n'a d'autre choix que de l'adorer.

Une pluie d'oursons en peluche s'abat sur la salle, et le grondement du public ne s'arrête pas. Otabek ramasse l'une des mascottes, et il arrive à peine à se frayer un chemin jusqu'au bord de la piste. Le silence ne retombe que lorsqu'il s'assoit sur le banc du kiss and cry. Tout le monde sait qu'il va remonter en haut du classement, mais le silence est lourd dans l'aréna.

— Le score du programme court, s'il-vous-plaît…

Yuri serre les dents. Putain, qu'est-ce qu'ils attendent pour le donner alors que c'est évident ?

Imperturbable, Otabek jette un œil à la caméra, et bien qu'il ne puisse pas croiser le regard de Yuri, Yuri a bien du mal à ravaler les sentiments qui remontent de son ventre à son torse. Un mélange de fierté, de jalousie, de languissement, de désir. Aujourd'hui, ils ne sont pas compétiteurs, et Yuri peut se laisser aller à cette faiblesse.

— Il a obtenu 112.95. C'est un nouveau record personnel !


Yuri court à travers l'aréna, fouillant la foule des yeux à travers le rideau blond de ses cheveux. Otabek demeure introuvable bien qu'il soit libéré de ses obligations pour la journée et il ne répond pas à son téléphone.

Le hall se désemplit lentement, jusqu'à ce que Yuri aperçoive une silhouette familière qui dépasse de la foule. L'homme porte un costume alors que l'occasion n'est pas spéciale et des lunettes de soleil sont posées sur le haut du crâne alors qu'il n'y a pas de soleil. Ce sont deux choses que Yuri déteste à propos des Altin.

Yuri ralentit et longe le mur. Au fur et à mesure qu'il s'approche, il remarque que Zhenis n'est pas seulement accompagné de sa femme et de sa fille, mais aussi d'Otabek. Yuri est trop loin pour entendre leur discussion, mais peu importe ce que c'est, ça n'a pas l'air agréable. L'un des poings d'Otabek est serré et Yuri est certain que ses paumes doivent être moites.

Après l'intervention de Zhenis à Tokyo, Yuri veut pouvoir intervenir en cas de besoin, alors il avance le plus discrètement possible pour ne pas attirer son attention. Malheureusement, il est stoppé net dans sa progression.

— Yura ! Salut, Yura !

Avant que Yuri ne puisse dire quoi que ce soit, il se retrouve avec une poignée de cheveux dans la bouche. Il est presque projeté sur le sol par la force de l'impact avec Kulpynai, obligé de la serrer dans ses bras pour garder l'équilibre. Lorsqu'elle estime qu'elle l'a assez étouffé, elle recule d'un pas et s'exclame :

— Tu es plus petit !

Il faut quelques secondes à Yuri pour comprendre où elle veut en venir. Il étend le bras vers le front de l'adolescente et réalise avec surprise qu'elle a bien grandi en deux ans. Un rappel de l'été qu'il n'a pas passé en leur compagnie.

— C'est toi qui a poussé ! À ce rythme là, tu vas bientôt te cogner la tête dans les murs.

— Ha, ha ! Tes blagues sont toujours aussi drôles.

— Et toi, tu es toujours aussi…

Un raclement de gorge interrompt Yuri. Il avait momentanément oublié la présence du reste de la famille. Zhenis et Otabek le fixent d'un air impassible et Kymbat cache difficilement une moue amusée. Il grimace.

— Euh, bonsoir ! dit Yuri. Content de vous voir !

Seul un hochement de tête de la part de Zhenis répond aux salutations de Yuri. Un silence plane au-dessus d'eux, lourd et menaçant, à tel point qu'il force Yuri à se taire. Instinctivement, il recule vers Otabek. Zhenis pose une main sur l'épaule de sa cadette pour la rappeler à l'ordre. Il dit d'un ton plat :

— Nous allions partir. Nous nous reverrons demain, les garçons. Passe un bon séjour ici, Yurik.

L'utilisation faussement affectueuse du diminutif laisse un goût amer sur le palais de Yuri, comme l'expression peinée d'Otabek alors qu'il regarde son père s'éloigner.


[Kula] : Comment va mon frère ?

[Yuri] : C'est à toi de me le dire ! C'est avec vous qu'il parlait !

[Kula] : Il ne t'a rien dit ?

[Yuri] : ?

[Yuri] : Il t'a dit quelque chose à toi ?

[Kula] : Non je pensais qu'il se serait confié à toi

[Yuri] : Tu crois qu'il déprime ? ?

[Kula] : Je n'en sais rien (((((((((

[Yuri] : C'est l'heure d'une intervention spéciale ?

[Kula] : S'il-te-plait !


En plein milieu de la compétition, il n'y a pas grand chose que Yuri puisse faire pour remonter le moral d'Otabek. Après s'être rendu dans la rue pour téléphoner à Viktor et lui donner des nouvelles, il dévalise le distributeur automatique de l'hôtel. Il n'y a rien d'amusant comme c'était le cas au Japon, mais un peu de sucre fait généralement plaisir à Otabek.

Ils s'installent sur leur lit, Otabek casse le chocolat en petits morceaux sans y toucher et Yuri est enroulé dans la couette, déroulant sa page d'accueil Instagram sans regarder les publications. Il ne sait pas comment lancer la conversation avec Beka. Tout ce que Yuri a entendu de sa discussion avec ses parents, c'est quelques phrases en kazakh qu'il ne peut pas traduire.

Quand Otabek commence à froisser le papier aluminium de la tablette, Yuri perd patience. Il n'est pas doué lorsqu'il s'agit d'être subtil, de toute façon.

— Comment tu te sens ? demande-t-il.

Il regarde une goutte d'eau s'échapper des cheveux d'Otabek et tomber sur le matelas, puis il croise son regard fuyant.

— Bien, répond Otabek. Je suis en tête du classement, je n'ai aucune raison de m'en faire.

Yuri pose la tablette sur la table de chevet, puis il forme une boule avec le plastique, qu'il balance sur Otabek.

— Hé ! Qu'est-ce que j'ai fait ?

— Tu sais pourquoi tu le mérites ! s'écrie Yuri. Et tu sais ce que je voulais dire !

Otabek soupire, il vole un morceau des mains de Yuri, qu'il mastique longuement. Une fois la bouffe avalée, il doucement :

— J'étais sérieux. Je n'ai aucune raison de m'en faire.

— Tu n'es pas nerveux ?

— Peu importe les résultats, je sais que je serai assez bien placé pour que la Fédération m'envoie aux Jeux.

En l'absence d'un autre compétiteur d'excellence, il n'y a qu'Otabek pour porter le flambeau. Maintenant qu'il s'est classé premier au Grand Prix, les dés sont déjà jetés et sont truqués en sa faveur.

— Et ton père ? insiste Yuri.

— Je lui ai dit que j'allais gagner et que j'allais sans doute me qualifier.

— Qu'est-ce qu'il en pensait ?

— Pas grand chose, élude-t-il. Je crois…

Les mots s'éteignent dans la bouche d'Otabek, il recommence à déchirer l'emballage. Yuri pose la main sur la sienne, entrelaçant leurs doigts pour le forcer à arrêter de maltraiter le plastique.

— Tu crois quoi ? encourage Yuri.

— Je ne crois pas qu'il va tenir sa part du marché, dit Otabek.

— Tu penses qu'il veut te forcer la main pour que tu rentres à Almaty ?

— Sans doute.

Quelque part, Yuri s'en doutait. Les brochures des différentes universités d'Almaty sont soigneusement empilées sur la table basse de l'appartement de Saint-Pétersbourg.

— Il ne peut pas te forcer à quitter le patin ! rugit Yuri.

— Je le sais. C'est juste… C'est compliqué d'aller contre ses ordres.

— Pourquoi ? On trouvera une solution ! Avec la saison que tu as eu, les sponsors vont carrément te supplier d'accepter des contrats. Et puis, on peut continuer à partager l'appartement !

Les soudains éclats de voix de Yuri ont surpris Otabek, qui le fixe en clignant des yeux.

— Ce n'est pas le problème, Yura. Je sais qu'on peut s'en sortir, c'est plutôt… Tu sais, cet instinct que tu as de continuer à impressionner ta mère malgré tout ce qu'elle t'a fait ?

Yuri hoche lentement la tête.

— Je sais que je veux continuer le patin, avoue Otabek. Ce que je ne sais pas, c'est si je peux trouver la force de lui tenir tête et de le décevoir.

C'est une chose que Yuri peut comprendre. Nikolaï lui faisait office de figure paternelle, et, certains jours, il a encore peur de ne pas lui faire honneur. Et puis, il n'a jamais su oublier ses parents biologiques. Est-ce que son père, s'il est toujours en vie, le regarde parfois à la télévision ? Est-ce que sa mère va un jour regretter de l'avoir laissé tomber ?

— Comment est-ce que je peux t'aider ? demande Yuri, d'une petite voix.

— Il n'y a pas grand chose que tu puisses faire.

Est-ce qu'Otabek se sent comme Yuri ? Un animal enfermé dans une cage trop petite, une bête sauvage qui tire au bout d'une laisse ? Yuri a peut-être une grande gueule, mais il ne s'est jamais libéré de ses chaînes. Il est dressé pour plaire à ses maîtres.

Les lumières de la ville ne brillent pas à travers les rideaux, et, aussi tard dans la nuit, le monde est complètement noir. Otabek a l'air perdu dans la grande chambre parée d'or, incapable de fêter la victoire qu'il touche du bout des doigts.

Otabek s'allonge sur le matelas, il relève les yeux vers Yuri.

— En réalité… souffle-t-il. Il y a bien une chose que tu peux faire.

— Qu'est-ce que c'est ?

— Je veux bien que tu me tiennes contre toi.

La sincérité de sa demande surprend Yuri. Il s'allonge à ses côtés, passe la couette autour d'eux, puis un bras autour du corps d'Otabek. Il blottit le nez contre les cheveux rasés dans sa nuque, de la chair de poule naît sous son souffle. Beka est robuste contre son torse, pourtant, Yuri a peur de le briser avec son étreinte.


Yuri est forcé de quitter sa cachette au fond de la salle et de s'installer avec la famille d'Otabek au premier rang. Il a caché son visage avec l'un de ces masques en papier que Katsudon lui refile dès qu'il voyage.

En dépit de la fraîcheur, la sueur fait coller le pull de Yuri dans son dos. Le stress d'être repéré par un journaliste trop curieux n'est pas la seule chose qui le met mal à l'aise. Il est coincé entre Kula et Zhenis, et si la première est silencieuse, le second ne manque pas de lui faire la conversation.

— Dis-moi… Qu'est-ce qui t'amène au Kazakhstan ?

— Je pensais que ce serait sympa d'être présent pour soutenir Beka.

— Votre championnat national se tient dans quelques jours, non ?

Le ton de Zhenis est faussement intéressé et la gorge de Yuri est si sèche qu'il a du mal à parler.

— Si, si. Cette saison est importante pour lui, je voulais être là pour lui.

— Assez importante pour risquer de gâcher la tienne ? Tu es toujours aussi impulsif et impétueux, dis-moi !

Yuri serre les dents. Il aimerait lui dire d'aller se faire foutre, mais le regard furtif de Kula lui intime de se taire.

— Intéressant, conclut seulement Zhenis.

Yuri croise les bras sur son torse, il regarde obstinément devant lui. Il se souvient de la dernière fois où ils étaient assis ensemble dans un stade, à l'époque où il sortait encore avec Otabek. Il avait l'impression que Zhenis pouvait lire en eux, qu'il était conscient de leur petit secret, et, à cet instant, il ressent le même malaise.


Le visage fermé, le poing serré autour de son bouquet de fleurs, Otabek accepte la médaille qu'on passe autour de son cou. La célébration de sa victoire est d'ores et déjà gâchée par la pluie de critiques qu'il s'attend à recevoir de la part de son père.

Les applaudissements n'ont de cesse de résonner dans la patinoire, réverbérés de mur en mur comme des louanges. En temps normal, Yuri prendrait part à l'ovation, mais cette fois, les exclamations sont remplacées par de l'appréhension.


Les murs du restaurant sont couverts de larges fresques représentant les paysages montagneux de la région d'Almaty. Le plafond est soutenu par des piliers massifs autour desquels s'enroulent des ornements trop chargés et le sol est constitué de dalles de marbre blanc veiné de noir et de gris.

Yuri se tortille sur les coussins de son fauteuil. Il ne se sent pas à sa place, toujours fringué de ses vêtements de sport et avec ses cheveux emmêlés d'avoir été cachés dans un bonnet. Otabek s'est changé pour un costume qui ressemble à celui de son père et Kulpynai est habillée d'une robe qui lui donne l'air d'avoir quelques années de plus.

— C'est un plaisir de t'avoir avec nous pour le repas, Yurchik.

Les cheveux longs de Kymbat sont rassemblés dans une coiffure compliquée, dévoilent sa moue timide. Ses yeux, maquillés d'une touche de noir et d'or, sourient plus que sa bouche. Yuri a rarement le temps de discuter avec elle, mais il la trouve bien plus sincère que son mari.

— Tout le plaisir est pour moi, balbutie Yuri.

De plus en plus mal à l'aise, il retire la serviette pliée en forme de cygne qui est posée sur son assiette et la triture nerveusement. Il fait de son mieux pour tenir une conversation polie avec les parents d'Otabek, mais il y a un nombre limité de questions qu'il peut poser à propos des voyages de Zhenis, ou des clients célèbres de Kymbat, avant de commencer à rougir et à passer pour un con ignorant.

En conséquence, Yuri s'arrange pour détourner la conversation et discuter avec Kula. L'adolescente glousse, ravie de l'attention et lui parle avec enthousiasme des concerts prévus avec sa chorale. Pour le plus grand bonheur de ses parents, elle rêve d'entrer au conservatoire national situé à Almaty. Yuri n'hésite pas à lui poser des questions, et, malheureusement, il réalise le piège dans lequel il est tombé seulement lorsque Zhenis leur coupe la parole.

— C'est plutôt pas mal, dit-il. C'est une passion dans laquelle elle pourrait se spécialiser, contrairement aux lubies de Beka.

Le silence tombe instantanément autour de la table. Le patriarche ne s'en préoccupe pas, poursuivant sur sa lancée :

— Et toi, Yurik ? Qu'est-ce que tu comptes faire d'ici quelques années ?

— Euh… À vrai dire, je n'en sais rien.

— Tu n'as aucun plan de vie ?

— Bah… Non.

Question à la con. Yuri compte patiner aussi longtemps que possible et improviser ensuite.

— Vous n'avez aucune notion de la difficulté de la vie, les garçons. Enfin, c'est normal. Personne n'a posé de freins à vos idées folles, nous les premiers. Kymbat est la première à encourager Beka dans ses fantaisies.

La concernée baisse les yeux. La colère commence à bouillir dans le torse de Yuri. Ce mec n'a pas le droit de faire des suppositions à propos de la famille de Yuri, il a encore moins le droit de parler comme ça de la sienne.

— Sans vouloir vous vexer, Zhenis Aslanovitch, nous sommes plutôt doués. Je ne doute pas que nous allons avoir des opportunités de travail.

— Vous ne pourriez pas faire quelque chose de tangible ? Il y a d'autres sports qui sont plus…

— Papa, intervient faiblement Otabek, nous ne comptons pas changer de carrière. Nous aimons tous les deux patiner. Yura a raison. Il est plus que doué, et, honnêtement… Moi aussi. Je sais ce que je fais.

Zhenis avale une gorgée de vin, puis le repose avec une lenteur calculée. Il ne supporte pas qu'on l'interrompe. À ses côtés, Yuri peut sentir Beka et Kula se raidir. Il regarde le liquide rouge cogner sur les parois du verre de Zhenis. Pareillement, son sang ne fait qu'un tour dans ses veines. Il a envie de faire une putain de scène en plein milieu du restaurant, mais se canalise du mieux qu'il peut. Ça retomberait sur Otabek.

— Pourquoi es-tu si immature ? réprimande Zhenis. Depuis ton enfance, tu as toujours été l'enfant à problèmes. D'ici quelques années, tu auras déjà gâché un quart de ta vie.

Otabek pose brusquement ses couverts sur la table.

— Immature ? répète-t-il. Gâché ma vie ? J'ai… J'ai été qualifié pour les Jeux olympiques, tu sais ? Je voulais profiter du repas pour vous annoncer ça mais… Tu t'en fiches, non ? Peu importe ce que j'accomplis, ça t'es complètement égal.

La veille, Yuri et lui étaient restés debout jusqu'à tard, fixant le téléphone d'Otabek dans un silence tendu. Avec le peu d'athlètes gérés par la Fédération kazakhe, ils savaient que l'annonce allait être rapide. Lorsque que le message disant vous êtes sélectionné pour les Jeux olympiques d'Hiver 2022 lui était enfin parvenu, ils n'avaient pas su comment réagir.

— Tu ne ressens vraiment aucune fierté ? continue Otabek, sa voix se cassant sur la fin de la phrase.

— Fier de toi ? réplique son père. Pour ne faire que des choix futiles ?

— Qu'est-ce que j'ai fait de si mal ? De quels choix parles-tu ?

— Tu as choisi un sport sans mérite. Tu as choisi une carrière sans avenir. Tu as choisi de quitter le pays pour rejoindre ton ami. Tu as choisi d'être gay.

Par réflexe, Yuri croise les bras sur son torse. Le drapeau kazakh cousu sur le sweatshirt zippé qu'il porte est petit, mais tout le monde autour de la table doit l'avoir remarqué. Il s'était demandé si la famille d'Otabek avait deviné la véritable nature de leur relation. Il a enfin sa réponse.

— Je ne suis pas… murmure Otabek. Je n'ai pas choisi…

— Écoute, Beka. Nous t'aimons, mais c'est la dernière fois que nous allons avoir cette conversation.

Les pieds de la chaise d'Otabek grincent alors qu'il la recule pour se lever. Sa mère et sa sœur ont l'air horrifiées, mais à cet instant, elles sont toutes aussi désarmées que Yuri. Ils regardent la scène se dérouler comme si Otabek et Zhenis étaient les seuls dans la salle.

— Tu as raison. Papa, j'en ai assez entendu. Yura, on rentre à l'hôtel.

— Qu'est-ce que vous faites ? s'insurge Zhenis.

Otabek soutient le regard de son père. Il tire du col de sa chemise pour en dégager la bague que lui avait offerte son père, la passe au-dessus de sa tête, puis la pose à la place qu'il vient de quitter. Le silence autour de la table est fracassant.

— Nous partons, dit Otabek. Je ne veux pas rester ici. Je ne compte pas continuer à suivre tes ordres.

Finalement, la colère d'Otabek est bien différente de celle de Yuri. Ce n'est pas une tempête qui détruit tout sur son passage. C'est un grondement de tonnerre assez lointain pour ne rien abîmer, mais assez puissant pour être respecté.

Yuri jette un dernier coup d'œil à Kula, qui lui adresse un signe de tête, puis se précipite à la suite d'Otabek.


Les bourrasques de neige les accueillent à la sortie du restaurant. Elles sont si épaisses que Yuri peine à voir les quelques passants qui ont osé sortir.

— C'était… dit Yuri, en trottant pour rejoindre Otabek.

— Je suis désolé, coupe Otabek.

— Désolé de quoi ? C'était génial. Je n'aurais pas eu les couilles de faire ça !

— Tu n'aurais pas dû entendre tout ça et je n'aurais pas dû me donner en spectacle en public.

Ils progressent lentement sur le trottoir, la ville est enveloppée dans un linceul de neige blanche. Honnêtement, Yuri ne sait pas s'il doit se sentir triste, parce que…

— Ils savaient qu'on sortait ensemble, dit-il.

— Oui, répond Otabek.

— Tu leur en avait parlé.

— Plus ou moins.

Yuri s'arrête de marcher, il baisse les yeux. La neige est sale sous ses pieds.

— Je pensais que tu le cachais, dit-il. Je pensais que tu m'avais largué parce que tu avais honte de moi.

— Ils l'avaient deviné. Spécifiquement mon père… Il ne comprenait pas pourquoi je choisissais d'être gay alors que j'aurais pu sortir avec une fille.

— C'était lui qui t'avait dit de me larguer ?

Otabek glisse les mains dans ses poches.

— On était… On était pas discrets, hein ? Il m'avait foutu la pression pour rompre et j'aurais pu lui tenir tête. J'aurais dû le faire… Mais il m'avait foutu toutes ses idées à la con dans la tête.

— Je pensais… Je pensais que c'était ta décision à toi ! Pas la sienne !

— Honnêtement… J'étais presque soulagé qu'il me force la main. J'étais… J'étais tellement effrayé.

— Qu'ils réagissent mal à ta bisexualité ?

— D'assumer ce que je voulais vraiment. Qui je voulais réellement. Je commençais à peine à me faire un nom, et j'étais tétanisé à l'idée de ruiner la réputation de mes parents. Mon père m'a dit que tu étais une distraction du patin… C'était plus simple de le croire que de me résoudre à la réalité.

Les flocons gelés brûlent la peau de Yuri là où ils la touchent. Il cherche ses mots. Il n'a jamais avoué son orientation sexuelle à Nikolaï et il n'a jamais ressenti le besoin de le faire, parce que le vieil homme n'en aurait eu rien à foutre. Il garde son homosexualité un secret à cause des sponsors et des juges de l'ISU, mais pas par peur de la réaction de ses proches. Il ne sait pas ce qu'Otabek a ressenti lorsqu'il a confronté son père.

— J'ai rejeté la faute sur toi, murmure Yuri.

— Je ne t'en veux pas pour ça. On était immatures. Je ne sais pas si on était prêts pour une relation sérieuse.

— C'est vrai qu'on l'était. Je voulais tellement t'impressionner, et j'étais charmé parce que tu me suivais dans mes conneries. Putain, je voulais t'apprendre tous mes tours de passe-passe juste parce que je pensais que tu trouvais ça cool.

— Tu penses qu'on aurait réussi à faire marcher notre relation ? demande Otabek, soudainement sérieux. En dehors des tours de passe-passe ?

Yuri pense à toutes ces fois où il a évité les conversations sérieuses avec Otabek, toutes ces fois où il a préféré l'entraîner dans ses courses poursuites à la place.

— Je n'en sais rien, Beka. Tout ce que je voulais, c'était m'amuser.

— Moi aussi, mais… J'ai tellement regretté mon choix. Alors, quand tu as commencé à me repousser, ça m'a rendu malade de regrets et de jalousie.

— Je ne le pensais pas vraiment. Je voulais te faire du mal.

— Tu étais blessé.

— J'étais égoïste et immature. Tu as raison là-dessus. J'ai agi comme si toutes tes décisions tournaient autour de moi et je n'ai pas pensé à tes sentiments.

— Mes sentiments envers toi n'ont jamais changé, confesse Otabek.

Les roues des voitures écrasent la neige. Le bruit des pas de Yuri est étouffé alors qu'il s'avance vers Otabek. Tout autour d'eux est gelé, mais son visage rougit.

— Tu veux toujours être avec moi ? interroge Yuri.

— Bien sûr.

— Tu n'as pas peur des conséquences ?

— Je n'ai pas peur. Quand on est ensemble, on est indestructibles.

Yuri saute dans les bras d'Otabek. La poudreuse jaillit sous ses bottes et éclabousse leurs vêtements.

— Je veux toujours être avec toi, dit Yuri.

Les bras d'Otabek sont fermement serrés autour de la taille de Yuri. Otabek le soulève et les fait tourner sur eux-mêmes, comme si c'était une scène débile de sitcom. L'avenue est floue, les panneaux en néons se fondent les uns dans les autres. Almaty est un mélange de lumières étranges. Quand Otabek repose Yuri, Yuri rit à gorge déployée.

— Je le veux vraiment, Beka. Putain, j'en peux plus de courir.

Tout est sombre, excepté pour Otabek, éclairé par les lueurs brumeuses. Pour Yuri, il semble plus lumineux que jamais.

— Tu arrêtes vraiment de fuir ? demande Otabek.

Yuri ne répond pas, il n'hésite pas non plus. Il s'élance une seconde fois sur Otabek, il le projette dans un tas de poudreuse. Ils roulent l'un contre l'autre, envoyant des particules blanches et grises partout, comme s'ils faisaient exploser la boule à neige dans laquelle ils étaient enfermés depuis si longtemps. Les lèvres d'Otabek sont violacées contre celles de Yuri et Yuri les embrasse jusqu'à les engourdir encore plus.


Ils avaient seize et dix huit ans la première fois qu'ils étaient sortis ensemble. Ils étaient jeunes et cons. La seconde fois, à dix neuf et vingt deux ans, ils le sont encore. Ils gloussent bêtement et claquent la porte de la chambre derrière eux. La pièce faite de décorations d'or les accueille avec une vague de chaleur qui contraste avec la froid des rues d'Almaty.

Ils s'embrassent de manière désordonnée, à l'image de leur relation. C'est la peur, c'est l'adrénaline. C'est la rancoeur, c'est l'affection. C'est la haine, c'est l'amour.

Yuri pose les deux mains sur les deux joues d'Otabek. Il parle à voix basse et chaque mot échoue sur les lèvres d'Otabek, comme des baisers qu'il n'offre pas tout à fait.

— Tu veux ta putain de liste des raisons pour lesquelles je t'aime bien ? Tu veux savoir si j'ai un foutu crush sur toi ?

— En fait… rit Otabek. Oui, j'aimerais bien.

Otabek relève la tête et la laisse tomber contre la porte, l'air suffisant. Cette fois, Yuri se dit qu'Otabek a bien le droit de l'être.

— Merde, murmure Yuri. Tout m'a manqué à propos de toi. Ton visage, tes mains. Ta peau, sa texture. Ta voix, le ton que tu utilises. Ta puissance, ton calme. Toutes les conneries qu'on a faites ensemble et toutes les choses qu'on va encore vivre ensemble.

Surpris par sa propre spontanéité, Yuri s'immobilise. Otabek le fixe, ne bougeant pas non plus.

— Et ce crush, alors ? demande-t-il à voix basse.

Yuri fait un pas de plus vers Otabek et écrase leurs lèvres ensemble. Le souffle qu'ils partagent est une brise d'été, le signe d'une saison où tout pousse avec vigueur. Yuri trace des chemins humides le long de la gorge d'Otabek et pense à tous ces soirs où ils s'allongeaient dans les herbes hautes et regardaient les étoiles entre deux baisers timides.

Ce soir, les rivières sont faites de lumière artificielle, coulant sur le corps d'Otabek alors que Yuri retire son blaser, puis glisse les mains sous sa chemise pour dévoiler son torse. Dehors, la tombée de la nuit est bleue et violette, mais les tons oranges et jaunes de la pièce modifient la réalité.

Ils s'embrassent et s'embrassent encore. Ils s'approchent et se repoussent tels des aimants. Ils se cherchent et se trouvent jusqu'à ce que l'électricité entre eux devienne insupportable. Là, Yuri attrape l'un des poignets d'Otabek et recule en entraînant Otabek à sa suite. Quand l'arrière de ses mollets heurte le matelas, Yuri échange leurs places, puis appuie sa paume sur le torse d'Otabek pour le forcer à s'asseoir.

Yuri s'abaisse à genoux pour l'aider à retirer le reste de ses vêtements. Voir Otabek comme ça, seulement vêtu des lumières dorées, donne envie à Yuri de l'habiller de ses baisers.

— Laisse-toi faire, souffle Yuri. Je veux m'occuper de toi.

— C'est ma récompense pour m'être qualifié aux Jeux ?

Malgré la plaisanterie, la voix d'Otabek est tout aussi chaude que sa peau sous les doigts de Yuri. Il les remonte du mollet jusqu'à la moitié de la cuisse et un frisson traverse le corps entier d'Otabek.

— Un peu, rit Yuri.

Il embrasse les cuisses d'Otabek, tour à tour. Il se repaît de l'expression fascinée d'Otabek. Il admet, tout en frottant le nez contre le creux de son genou :

— Et puis… Tu sais pas à quel point tu m'as manqué. Tu sais pas à quel point j'ai envie de toi.

— Vraiment ? Tu as aussi une liste pour ça ?

— Je t'emmerde, tu sais très bien que tu me fais bander.

— C'est agréable de l'entendre, surtout avec ton vocabulaire poétique.

Yuri mord dans la chair tendre pour faire taire Otabek. Celui-ci émet un son à mi-chemin entre un rire et un gémissement.

— Ne me fais pas changer d'avis, ordonne Yuri.

Yuri ponctue sa phrase d'un énième baiser. Il laisse des marques de dents sur la peau d'Otabek, savoure chacun de ses soupirs comme s'ils étaient un prix à gagner.

Prosterné sur le tapis hideux, Yuri glisse les lèvres de plus en plus haut. Il laisse le goût de sel de plus en plus prononcé de la peau d'Otabek, et lorsqu'il trouve l'endroit chaud entre ses cuisses, Otabek referme les doigts sur ses cheveux, prenant une profonde inspiration. Otabek est appuyé de l'autre main sur le matelas, tendu comme une corde de guitare proche de se rompre.

La peau est douce alors que Yuri le glisse délicatement entre ses lèvres. Il fait jouer sa langue autour de son sexe jusqu'à ce qu'il se gorge pleinement de sang et qu'il soit obligé de fermer les doigts autour de la base pour compléter ses caresses. Il aime sentir le poids de son sexe dans sa bouche, il aime savoir qu'il lui fait cet effet là.

— Yura… Tu es incroyable.

Ils ne brisent pas le contact visuel. Ils étaient devenus assez intimes à Hasetsu pour que Yuri sache qu'Otabek apprécie lorsque Yuri l'observe sous ses paupières mi-closes et l'expression d'Otabek confirme de ce sentiment. C'est comme si un fil sous tension était tiré entre eux, qu'il crépitait avec chaque mouvement de hanches d'Otabek.

— Tu es parfait, soupire encore Otabek. Ta bouche est parfaite.

Les joues de Yuri sont rougies par les mots d'éloges, il ferme les yeux. Il est guidé par les gémissements d'Otabek, électrisé par cette envie de lui donner du plaisir plutôt que de chercher le sien. Otabek ne lâche les cheveux de Yuri que pour les dégager de son visage et les rassembler sur le haut de son crâne. Les suppliques ne cessent pas, jointes par les soupirs étouffés de Yuri. Il accepte le déluge de compliments comme on accueille la pluie après une longue période de sécheresse.

Otabek jouit, tremblant comme s'il avait été frappé par le tonnerre. Yuri ouvre complètement les yeux, il cherche le regard d'Otabek. La tempête de sentiments qu'il y voit lui semble être la plus belle chose au monde.