— Je pense qu'on devrait avoir des règles, dit Yuri.

Otabek lève le nez de son téléphone. Sa main qui n'est pas occupée par le portable est posée sur la jambe de Yuri, qui la secoue pour lui faire comprendre de continuer ses caresses. Yuri lui adresse un large sourire, dévoilant ses canines pointues lorsqu'il reçoit l'attention qu'il réclame.

— Des règles ? demande Otabek.

— Pour sortir ensemble, répond Yuri.

— Pourquoi ce serait à toi de décider ?

— Parce que j'ai gagné les championnats nationaux.

Otabek le sait déjà : il n'avait pas lâché Yuri des yeux de toute la compétition, son regard doux mais intense comme un rayon de soleil durant l'hiver. Ça avait tiré plus de frissons à Yuri qu'il n'ose l'admettre.

— Et ? dit Otabek. Je les ai gagnées aussi.

En véritable chat domestiqué, Yuri étire les jambes lorsqu'Otabek chatouille un point particulièrement sensible derrière son genou.

— Ouais, si tu veux. Toujours est-il qu'il nous faudrait des règles.

— Bon… Lesquelles ?

— Pour commencer… Pas de surnoms. Je refuse qu'on soit ce couple niais.

— Pas de surnoms, Yuronka ?

Otabek passe les doigts sur les reliefs et crevasses de ses genoux, l'observant d'un air amusé. La chaleur gagne le visage de Yuri. Otabek n'a pas souvent utilisé ce diminutif affectueux, sauf quand…

— Pas de surnom, répète Yuri.

— Ça n'avait pas l'air de te déranger quand je l'utilisais.

Ouais, pour une bonne raison. Otabek le murmurait seulement contre sa peau nue, puis chassait toute contestation de sa part avec sa langue.

— Je ne sais pas de quoi tu parles, ment Yuri.

Otabek sourit. Son sourire est dangereux et Yuri est incapable d'y résister.

— Vraiment ? taquine Otabek.

Tout en parlant, il remonte les doigts sur la jambe de Yuri, traçant des cercles sur le haut de sa cuisse. Il s'est également penché vers Yuri, qu'il regarde en battant innocemment des cils.

— Beka ? Qu'est-ce que tu fiches ?

— J'argumente.

Le souffle d'Otabek caresse le visage de Yuri.

— Arrête ton cinéma, dit Yuri. Ça marchera pas.

Loin de se laisser démonter, Otabek dépose un baiser sur la joue de Yuri. Il embrasse ensuite la seconde, puis son nez, son menton, et enfin le pli entre ses sourcils froncés. La tendresse de ces gestes déstabilise Yuri plus que la ferveur des baisers qu'ils échangent dès qu'ils se regardent un peu trop longtemps.

— Tu es certain de ta règle, Yuronka ? Tu veux qu'on en discute ?

Otabek chasse la moue boudeuse des lèvres de Yuri en les frôlant des siennes. Yuri pose une main sur l'épaule d'Otabek et referme l'autre dans ses cheveux, sur lesquels il tire pour l'attirer contre lui. Il est à peine conscient de ses épaules qui cognent l'accoudoir du canapé alors qu'il retombe en arrière et plus que conscient du corps d'Otabek au-dessus du sien.

Ils se sont embrassés bien des fois depuis leur retour du Kazakhstan, mais Yuri ne s'y habitue pas. Il a l'impression d'être un gamin et de tout vivre avec l'intensité d'une première relation. Sa peau brûle partout où les mains d'Otabek touchent et son cœur bat fort dans ses tempes, masquant presque la manière dont Otabek gémit doucement son surnom contre sa bouche.

— Putain d'abruti, marmonne Yuri, lorsqu'il parvient enfin à respirer correctement.

— Convaincu ?

— Nouvelle règle. Les surnoms, c'est seulement à la maison.

— Je vais devoir m'abstenir devant Viktor et Katsuki, alors ?

Yuri laisse tomber son crâne sur le canapé dans un long grognement. Il avait oublié qu'ils ont rendez-vous chez le couple infernal.

— Si tu fais ça, c'est moi qui vais te larguer, dit Yuri.

— Est-ce que tu es ouvert aux négociations ?

Avant que Yuri ne puisse répondre quoi que ce soit, les lèvres d'Otabek sont à nouveau sur les siennes. Ils décident qu'ils arriveront en retard.


Viktor ne manque jamais une occasion d'organiser un repas, spécifiquement si le repas en question nécessite d'ouvrir une ou plusieurs bouteilles de champagne. Ce qui explique pourquoi, ce trente-et-un décembre, Yuri est installé sur l'horrible sofa en forme de nuage de Viktor, à regarder l'autre-Yuuri courir d'un coin à l'autre de la grande cuisine ouverte. Peu importe combien de fois ils vont manger chez les Katsuki-Nikiforov, Katsudon se plie toujours en quatre pour être un hôte parfait. Et, peu importe combien de fois ils vont manger chez les Katsuki-Nikiforov, Yuri adore le regarder courir comme un poulet à qui on aurait coupé la tête.

— On ne devrait pas l'aider ? demande Otabek.

— Pourquoi ça ?

— Parce qu'ils ont eu la gentillesse de nous inviter et qu'on est des invités polis.

— Polis ? Toi, oui. Moi, non.

— Qu'est-ce qu'on ferait sans ton caractère doux et serviable ?

Yuri expédie son coude dans les côtes d'Otabek. Il se penche ensuite vers lui et murmure pour que lui seul puisse l'entendre :

— Oh ? C'est mon caractère qui t'a charmé ?

— Évidemment. C'est pour ça que j'ai voulu sortir avec toi.

— Cool. Je pensais que c'était uniquement pour mon cul.

Otabek se penche également et pose une main sur la hanche de Yuri, trop proche de ses fesses pour que ce soit purement platonique.

— Maintenant que tu en parles… murmure Otabek.

La porte d'entrée s'ouvre avec fracas, les forçant à se séparer.

Planté dans l'entrée, Viktor exhibe triomphalement le sachet plastique qu'il trimballe. Il avait omis d'acheter un dessert et s'est donc retrouvé coincé dans le rush des magasins durant des plombes.

Le regard de Viktor s'illumine exagérément au moment où il remarque Yuri et Otabek sur son immonde canapé. Il laisse son gâteau sur un coin de meuble, où il sera sans doute abandonné à son triste sort jusqu'à ce que Katsudon le retrouve, et fonce droit sur eux.

— Yura ! Otabek ! Content de voir que vous avez pu honorer mon invitation, cette fois-ci !

— Ne t'emballe pas trop, rétorque Yuri. C'est seulement pour la cuisine de ton mari.

— Merci de nous avoir invités, dit Otabek.

— Putain, quel fayot ! grogne Yuri. Tu joues les premiers de la classe !

— Tu vois, intervient Viktor, c'est pour ça qu'Otabek est ta meilleure moitié. Il faut bien qu'un de vous deux soit bien élevé.

Yuri se raidit et échange un regard incertain avec Otabek. S'ils se sont chamaillés à propos de règles idiotes qu'ils vont probablement ne pas suivre, ils n'ont pas encore réfléchi à discuter de leur relation à leur entourage. Otabek n'a pas vraiment eu le choix que de l'admettre à ses parents mais Yuri, lui, l'a toujours.

Face au silence bizarre qui plane sur la pièce, Viktor fait ce truc qui donne à Yuri envie de l'étriper. Il tape sa lèvre inférieure du bout de son index, l'air de réfléchir intensément.

— Qu'est-ce qu'il se passe ? minaude-t-il. J'ai dit quelque chose ?

Putain, non, Yuri s'est planté. C'est le ton mièvre de Viktor qui lui donne des envies de meurtre, pas ses mimiques idiotes.

— J'ai croisé beaucoup d'abrutis, mais tu es de loin le pire de tous ! s'exclame Yuri.

— Abruti ? geint Viktor. Moi qui pensait être une inspiration pour toi !

— Une inspiration pour quoi ? Pour être un gros casse-couilles ? Je ne pourrais jamais t'égaler !

Alerté par les haussements de voix, Katsudon lève la tête d'entre deux piles de saladiers sales. De bout de sa spatule, il désigne tour à tour Yuri, puis Viktor.

— Yura, plutôt que de martyriser mon mari, tu pourrais m'aider avec les pirojkis ! Vitya, plutôt que de faire tourner Yura en bourrique, tu pourrais mettre la table ! Otabek… Est-ce que tu pourrais ouvrir une bouteille, s'il-te-plaît ?


Une fois l'estomac rempli des plats préparés par Katsudon et sa troisième coupelle de champagne à la main, Yuri doit admettre que la soirée n'est pas tout à fait une séance de torture.

L'appartement de Vitya, avec son sapin touchant le plafond et ses guirlandes lumineuses sur chaque pan de mur, est bien plus festif que le leur. C'est moins déprimant d'être ici, à partager un repas avec les deux idiots, plutôt qu'à manger un plat à emporter devant de vieilles rediffusions de téléfilms. L'agitation autour de la table étouffe les pensées de Yuri, celles qui lui rappellent les personnes avec qui il ne peut plus fêter la nouvelle année.

Si cette liste de bon points ne suffit pas à convaincre Yuri, il lui suffit de jeter un œil à Otabek pour l'être. Contrairement à leur trou à rats, la température est agréable ici, alors Beka s'est débarrassé de son gros pull et a remonté ses manches sur ses coudes. Les deux premiers boutons de sa chemise bleu pastel sont ouverts, dévoilant plus de sa peau bronzée. La chaîne dorée de son collier disparaît entre les pans de tissu, invitant le regard de Yuri à descendre plus pas, là où la matière légère souligne les muscles de son torse…

Otabek remarque le regard insistant de Yuri, lâchant un rire discret. Yuri hésite à lui coller un grand coup de pied dans le tibia, mais, puisqu'il reluque toujours Otabek, il remarque qu'Otabek recommence à jouer avec ses bagues. Il n'a pas cessé de le faire depuis le début du repas, et, excepté pour le rire que Yuri lui a tiré, il est étrangement silencieux.

Est-il nerveux ? Est-ce parce qu'il a refusé de rentrer chez ses parents ? Ils ont fait de leur mieux pour lui changer les idées, et il semblait que ça fonctionnait. Est-ce à cause des blagues de Viktor, alors ? Il est lourd avec ses conneries, mais il n'est pas bien méchant.

Yuri sort discrètement son téléphone et ouvre son fil de discussion avec Otabek. Il jette un coup d'oeil autour de la table, puis tape :

[Yuri] : Beka ?

Viktor et Katsudon discutent de leur prochain voyage à Hasetsu, auquel ils ne participeront pas, préférant rester à Saint-Pétersbourg pour s'entraîner un maximum. Otabek a décroché de la conversation depuis de longues minutes, envoyant sans doute des messages à sa sœur pour passer le temps. Il ne lui faut que quelques secondes pour répondre à Yuri.

[Beka ? ?] : Yura ?

[Yuri] : ? ゚リᄑ? ゚リᄑ?

[Beka ? ?] : Ouah, des emoji. On est ce couple niais, alors ?

[Yuri] : Oui. Nouvelle règle : les emojis sont autorisés.

[Yuri] : Tu as un problème avec ça ?

[Beka ? ?] : Non. Règle acceptée.

[Yuri] : Parfait.

[Yuri] : Aussi… Est-ce qu'on devrait leur dire ?

[Beka ? ?] : Que les piroshkis étaient cramés ? Que Makkachin a volé du saumon quand ils avaient le dos tourné ? Que Viktor était déjà vivre il y a deux bouteilles ? Probablement.

[Yuri] : Oui, ça aussi.

[Yuri] : Mais non ! Qu'on est ensemble, merde !

Ils lèvent les yeux au même moment. Otabek hausse un sourcil surpris, mais ne laisse rien transparaître de plus. D'entre eux, Yuri est le plus réservé à ce sujet.

[Beka ? ?] : Tu sais ce que je ressens envers toi. Le choix te revient. On joue selon tes règles, non ? )))

Avant, Yuri pensait qu'il devait laisser ses relations bourgeonner en sécurité avant d'oser les exposer aux épreuves du monde. À présent, il en sait assez pour savoir que les choses cachées dans l'ombre finissent par flétrir.

— Yura ! piaille soudainement Viktor. Ce n'est pas poli d'envoyer des messages à table !

Yuri range promptement son téléphone dans sa poche, ce qui intéresse beaucoup son aîné, malheureusement assis à côté de lui. Viktor passe un bras autour des épaules de Yuri. Il sent le parfum cher et le champagne tout aussi cher. Dégueulasse.

— À quoi tu envoyais des messages, mon petit Yurachka ?

— En quoi ça te regarde, trouduc ?

— Serait-ce à Otabek ? Vous nous cachez un petit secret ?

Alarmé, Otabek s'est figé sur place, son portable à la main, les yeux exorbités. Pour quelqu'un d'extrêmement stoïque, il est incapable de mentir.

— Je t'ai déjà dit de laisser pisser, Vitya ! grogne Yuri. Est-ce que tu es déjà devenu sénile ou est-ce que tu es juste con ?

Viktor ignore complètement Yuri, puis interpelle son mari à la place :

— Regarde, ils sont à nouveau inséparables ! Il était temps ! Notre Yura était si triste cet été ! N'est-ce pas, Yuuri ?

— Vitya… soupire Katsudon.

— On va pas parler de ça ! s'écrie Yuri.

Pour cause, il passait toutes ses journées enfermé dans sa chambre et dans la patinoire et n'en sortait que pour hurler sur Viktor. Il ne tient pas à ce qu'Otabek connaisse les détails de son été passé à larmoyer comme un adolescent en pleine peine de cœur.

— Pourquoi ça ? demande Viktor, la bouche en cœur.

Viktor n'a pas lâché Yuri, il murmure maintenant à son oreille d'un ton conspirateur :

— Ça va plutôt bien entre vous, non ?

— C'est un interrogatoire ? Tu vas pas me lâcher, hein ?

— Je m'intéresse tout simplement à toi !

Le vieux con ébouriffe le haut des cheveux de Yuri, et il sent la colère bouillonner dans son torse. Qu'est-ce qui le retient d'étrangler Viktor maintenant ?

— Je n'ai rien à dire, affirme Yuri.

— Tu es certain. Tu sais que tu peux tout me dire.

Yuri s'extirpe des bras de Viktor, tappe son poing de manière dramatique sur la table et mugit de toutes ses forces :

— Putain, ta gueule ! Je sors avec Beka ! On sort ensemble, putain de merde !

Les exclamations de Yuri ramènent le calme autour de la table. Ni Viktor, ni l'autre-Yuuri ne semblent surpris. En revanche, Otabek l'est, comme s'il ne s'attendait pas à ce que Yuri l'admette réellement à voix haute.

— Euh… souffle Yuri.

Les visages se tournent ensuite vers Otabek, pour l'instant silencieux, jaugeant sa réaction. L'espace d'un instant, Yuri est effrayé qu'il saute de sa chaise pour s'enfuir.

— On sort ensemble, confirme Otabek, d'une voix douce.

Et puis, Otabek sourit. L'un de ces sourires sincères et profonds qui n'échappent que rarement à son contrôle parfait sur lui-même. L'un de ces sourires marquant les fossettes de ses joues et illuminant tout son visage. L'un de ces sourires qui donnent envie à Yuri de dire merde à la béanscience et de le saisir directement à ses lèvres.

C'est si rare et précieux que Yuri est prêt à affronter la honte qui brûle ses joues, l'énième bouteille que Viktor débouche pour fêter l'événement, et les regards pleins de fierté de Katsudon.


Les premières heures du matin sont bien avancées lorsqu'ils quittent l'appartement, mais durant la soirée de la nouvelle année, le jour et la nuit sont inextricables. Des pétards ne cessent d'exploser à travers les rues, toute la ville se colore de rouge et d'orange, rappelant un coucher de soleil tardif.

Enthousiaste, Yuri trottine à travers les rues. Il y a une bonne raison à sa bonne humeur, ils sortent tout juste d'un interminable tournoi de Mario Kart, dans lequel ils ont battu à plat de couture le couple Katsudon-Nikiforov. En plus, Viktor était assez bourré pour accepter de parier avec Yuri, ce qui signifie que Yuri a gagné le droit de choisir son costume pour les Jeux Olympiques.

— Pourquoi tu souris comme ça ? demande Otabek.

Yuri saute par-dessus une flaque de neige fondue, faisant s'entrechoquer le contenu de son sac à dos dans un cling sonore.

— J'ai chouré ses bouteilles à Vitya, se vante-t-il.

De la musique leur parvient depuis les nombreux bars bordant l'avenue. Otabek attrape le poignet de Yuri afin de le faire tourner sur lui-même. Après quelques tours, Otabek le fait ralentir juste assez pour lui demander :

— C'est tout ce qui te fait plaisir ?

— On a gagné à Mario Kart, dit Yuri.

— Ah oui ? C'est tout ?

— Ouais. Vitya était si bourré qu'il était pas loin de pleurer.

Les immeubles tournent et tournent, puis Otabek pose une main sur la hanche de Yuri pour bloquer son élan. Avec la vitesse, leurs torses s'entrechoquent.

— C'est tout ? répète Otabek.

— Tu ne penses pas ?

— Rien à voir avec le fait que tu m'as maté toute la soirée ?

— Rien.

— Rien à voir avec ta déclaration ?

Les débris de pétards abandonnés sur le sol jettent des étincelles, ou peut-être qu'elles se forment entre leurs corps lorsqu'ils improvisent une danse sur les notes portées par le vent. Ce soir, la météo est exceptionnellement clémente, seuls quelques flocons sauvages parsèment leurs cheveux et vêtements. C'est étrangement magique.

Yuri pose à son tour les mains sur la taille d'Otabek afin de le guider dans des pas plus lents. Il pose son front contre son épaule et ferme les yeux. Il est vaguement conscient des exclamations des passants, du passage des voitures. Il se sent en sécurité.

— Je suis content de leur avoir dit à propos de nous, dit-il à voix basse.

— Je ne pensais pas que tu allais le faire.

La musique continue, leurs mouvements cessent. Yuri pose les deux mains sur les joues d'Otabek, il abaisse son visage vers le sien.

— Je ne veux pas que tu penses que je vais flipper. Merde, je veux vraiment être avec toi.

Yuri avait tort de penser que ses sentiments étaient une faiblesse qu'il ne pouvait montrer à personne, que c'était une faille de montrer qu'il est un être humain plutôt qu'un simple robot avide de victoire. Putain, il a perdu tellement de temps en fuyant.

— Beaucoup de choses… Beaucoup de gens t'ont blessé, dit Otabek. Je sais pourquoi tu t'es renfermé sur toi-même.

— En réalité, je ne sais pas ce qui m'effrayait autant. Tu l'as dit… Quand je suis avec toi, j'ai l'impression de n'avoir peur de rien.

Avoir vu Otabek tenir tête à sa famille, ça a fait réfléchir Yuri. Ils ont vécu leur lot d'emmerdes, l'un comme l'autre, mais ils en sont ressortis plus forts. Si Yuri veut que leur relation tienne, il sait qu'il doit commencer par régler ses propres problèmes. Il ne devrait pas avoir à être privé de son soleil pour se décider à affronter l'obscurité en lui.

Yuri pose les deux paumes sur le torse d'Otabek, le repousse gentiment et lui fait signe de le suivre. Il se baisse plus loin dans la rue, devant un petit tas de pétards pas tout à fait éteints. Otabek s'approche et demande :

— Tu comptes faire exploser un truc ?

— Non, non. Pas de vandalisme ce soir, ironise Yuri.

Yuri ouvre la petite poche de son sac (à motif léopard, bien sûr) pour en tirer son carnet. Il arrache la page la plus récente, puis la tient au-dessus des braises. Il regarde les flammes dévorer le papier.

En quelques instants, la stupide liste de Yuri n'existe plus. Ce n'est pas comme si Yuri ne savait pas ce qu'il y a écrit dessus. Gagner les Jeux. Maîtriser le Quad Axel. Parler à Diana. Dire adieu à Grand-Père. Avouer à Otabek ses sentiments. C'est con, hein ? Il n'a pas besoin d'un bout de papier pour savoir quoi faire. Au fond, il a toujours su par où commencer.

— Beka… Si on doit être ensemble, il y a quelque chose que je dois faire avant.

— Oui ?

— Je voudrais retourner à Moscou. Je dois… Parler à Grand-Père. Je crois que je dois parler à ma mère aussi.

Une tache noire telle de l'encre demeure sur le bitume. Yuri se redresse et la frotte avec le bout de sa chaussure, les yeux rivés sur le sol.

— J'aimerais que tu viennes avec moi, dit Yuri. J'ai besoin de tourner la page, mais… Je ne sais pas si je peux y arriver seul.

Otabek se glisse devant lui.

— Je t'ai dit que je serais toujours là pour toi, non ?

Afin de sceller cette promesse, Otabek se penche et donne un lent baiser à Yuri. La chaleur s'installe lentement sur la bouche de Yuri, puis dans le reste de son corps. Il ferme les yeux et se perd dans la sensation sèche mais agréable des lèvres d'Otabek sur les siennes. Les explosions au bout de la rue se font de plus en plus fortes, mais ils ne se séparent pas pour les regarder. Ils s'embrassent, s'embrassent et s'embrassent encore.

Quand Yuri ouvre les yeux, il est surpris par la puissance des feux d'artifice derrière Otabek. C'est dingue avec quelle vitesse on s'habitue à l'obscurité ; la moindre lumière paraît menaçante au point de vouloir s'en protéger. Mais avec Otabek, Yuri réalise qu'il n'a pas la moindre raison d'avoir peur.


Ce soir, il semble à Yuri que le monde entier se limite à Otabek. Il se fiche de savoir si les voisins entendent leur pas pressés dans le couloir ou si des yeux indiscrets voient la manière dont il presse Otabek contre les murs.

Otabek recule jusqu'à heurter la porte d'entrée, puis se sépare de la bouche Yuri le temps de fouiller dans sa poche et d'en tirer ses clés. Le porte-clé en forme de loutre tapote sur le reste du trousseau.

La porte résiste, puis s'ouvre d'un coup. Ils trébuchent à l'intérieur et leurs bouches se retrouvent instantanément, parce que, merde, rien d'autre importe pour Yuri. Rien ne compte excepté la promesse de la peau transpirante et des muscles chauds sous ses doigts. Ils ne se séparent que pour retirer leurs vêtements, et leurs fringues retracent leur parcours jusqu'à la chambre.

Ils se tiennent dans l'encadrement de la porte, essouflés. Le train de pensée de Yuri est ininterrompu, aussi chaotique que sa respiration. Beka, Beka, Beka—

— Beka… appelle-t-il.

Otabek jette un regard dans la chambre, avec son miroir caché, ses papiers au sol et ses draps défaits, puis, il le repose sur Yuri. Même s'ils ont du mal à se tenir éloignés l'un de l'autre, la chambre de Yuri est hors-limite, une tanière où il empêchait Otabek de pénétrer.

— Oui, souffle Otabek. Est-ce que tu veux…?

— Évidemment que ouais, putain.

Yuri tire Otabek dans la pièce et le retrouve sans attendre, plaquant tout son corps contre le sien. Ses lèvres sur les siennes, ses mains dans son dos, sa langue contre la sienne, sa peau pressée sur le moindre centimètre dénudé. Évidemment qu'il en a envie. Il ne relâche Otabek que pour le laisser se défaire de son sous-vêtement et s'asseoir sur le lit.

Il y a un moment où ils se contemplent sans rien dire. La poitrine d'Otabek s'élève de plus en plus vite, comme si un orage se formait à l'intérieur, matérialisé par un grondement lorsque Yuri grimpe sur ses cuisses et plonge le nez dans son cou pour le mordre.

Encouragé par les plaintes d'Otabek, Yuri plante ses dents dans la chair, puis lèche des traces humides, encore et encore. Une fois satisfait des marques, Yuri relève la tête pour les observer. Il aime la façon dont elles contrastent sur la peau, fraîches et foncées comme de l'encre sur du papier. D'ici la fin de la soirée, Yuri sait qu'il portera les mêmes traces rondes, des sceaux d'appartenance qui les lient l'un à l'autre, tels des sigils chargés d'énergie par la drôle de magie de cette soirée.

— S'il-te-plaît, soupire Otabek.

Otabek pose une paume sur la hanche de Yuri pour le guider, il emmêle la seconde dans ses cheveux pour guider son visage vers le sien. Yuri obéit à cette requête silencieuse, se mouvant contre Otabek jusqu'à ce que leur corps soient joints par la sueur et la salive. La sensation de friction est moindre dans cette position, mais ils peuvent s'embrasser sans relâche. Le frottement de leurs peaux pourrait presque satisfaire Yuri, jusqu'à ce qu'Otabek laisse tomber son crâne contre le mur et qu'il répète :

— S'il-te-plaît, Yura.

Le cœur de Yuri s'emballe, un oiseau proche de s'échapper avant la tempête. Avant, il avait peur de toucher Otabek, peur de le salir de ses mains. A présent, lorsqu'ils sont ensemble, Yuri a l'impression que tout ce qu'il touche devient de l'or. Il n'a plus aucune raison de résister à leurs désirs inassouvis.

Sans se sortir des bras d'Otabek noués autour de son dos, Yuri se penche et tend le bras pour atteindre la table de chevet. Il en sort un flacon, qu'il lâche sur le lit avec un soupçon d'impatience. Otabek laisse échapper un rire.

— Quoi ?

— Rien, rit Otabek. Il y a des choses que tu sais ranger à leur place.

Yuri se mord la lèvre, retenant également un rire.

— Nouvelle règle, dit-il. Pas de sarcasme si tu veux qu'on baise.

— Ça, je ne vais pas le discuter.

Les mains d'Otabek ne quittent Yuri que pour manipuler la bouteille et réchauffer le gel entre ses doigts. Ils frôlent le dernier nodule de la colonne vertébrale de Yuri, taquins, puis se frayent un chemin entre ses fesses. Otabek touche Yuri avec une patience que Yuri apprend encore à posséder, bougeant et courbant ses doigts à la perfection.

Avec chaque mouvement des doigts d'Otabek, des petites pulsations électriques remontent dans le dos de Yuri. De bout des ongles, Yuri trace des figures rouges sur le torse d'Otabek, pareilles à des figures de Lichtenberg. Elles marqueront Otabek quelques heures, la preuve de la passion qui les a foudroyées.

Yuri halète, abaissant les hanches contre la main qui le torture, et avant qu'il ne le remarque, c'est lui qui supplie.

— Beka, Bek—ah, s'il-te-plaît.

— Tu en veux plus ?

— S'il-te-plaît, oui, s'il-te-plaît.

Yuri frémit, depuis le creux de ses reins jusqu'en haut de son corps. Otabek glisse un autre doigt en lui et il geint ouvertement, un mélange de plaisir et de frustration.

— Non, soupire Yuri. C'est toi que je veux.

En dépit des plaintes de Yuri, Otabek le taquine encore un moment, doux et bienveillant dans chacun de ses gestes. Les baisers sont laborieux et bordéliques, de plus en plus pressés. Avec chaque balancement désespéré des hanches de Yuri, ils échouent sur leurs mentons et le bout de leurs nez.

— Tu te sens prêt ? articule difficilement Otabek, entre deux baisers.

Putain, ouais, Yuri l'est. Il fait signe à Otabek de s'allonger sur le matelas, puis s'installe à califourchon sur ses hanches. Yuri abaisse le bassin, il accepte progressivement son sexe en lui, centimètre par centimètre. Il est plus que prêt, mais il veut torturer Otabek comme Otabek l'a fait.

— Tu m'accueilles parfaitement, marmonne Otabek. J'aime te sentir comme ça. C'est tellement excitant…

— Putain, dit Yuri, arrête de parler.

— Tu n'aimes pas ?

— Ferme-la, Beka. Ferme-la et bouge.

Les muscles du torse d'Otabek se relâchent lorsque Yuri se relève et se contractent lorsqu'il s'abaisse. Otabek ne bouge pas, il lève une main et frôle les bleus qui forment un collier dans le cou de Yuri. Bleu, violet, rouge. Puis, il caresse le corps de Yuri jusqu'à échouer sur sa taille. Il y a une tendresse dans les gestes d'Otabek que Yuri n'ose pas contredire. Il se balance sur les hanches d'Otabek, lascivement, au même rythme que les lueurs des guirlandes changent sur leurs peaux. Bleu, violet, rouge.

— Tu es toujours aussi doux ? souffle Otabek, taquin malgré les accents rauques de sa voix.

— Seulement avec mon mec, rétorque Yuri.

— Ton ? Tu veux bien le redire ?

— Mon mec, soupire-t-il.

Les foutues bagues d'Otabek s'enfoncent dans les hanches de Yuri alors qu'il l'aide à se positionner correctement sur ses cuisses. Il rejoint enfin les mouvements de Yuri avec son bassin. Les muscles de Yuri brûlent à force d'effort, et il se laisse tomber vers l'avant, une paume de chaque côté du visage d'Otabek.

— Tu es si beau, souffle Otabek. J'aime te voir comme ça.

Les cheveux de Yuri tombent autour du visage d'Otabek, ses lèvres frôlent les siennes à chaque coup de rein. Ils ne se quittent pas du regard. Plus que jamais, Yuri est mis à nu par les yeux d'Otabek.

C'est intime, plus intime que les autres fois qu'ils ont couché ensemble. Certainement parce que Yuri a accepté d'avoir perdu leur jeu dangereux. Il sent Otabek contre lui, à l'intérieur de lui, et il ne veut rien de plus que ça. Est-ce qu'Otabek sait que Yuri n'a toujours désiré que lui ? Est-ce qu'il sait qu'il l'aime tellement que Yuri ne peut plus fuir ses sentiments ?

— Je te veux tellement… murmure Yuri.

Otabek cherche délicatement les lèvres de Yuri, en tenant son visage au creux de sa paume, et Yuri esquisse un sourire contre sa bouche. Et puis, le sentiment d'urgence les rattrape. Yuri est plus que conscient de leurs halètement mêlés, du claquement de leurs peaux l'une contre l'autre. C'est obscène, mais c'est beau.

Piégé dans les bras d'Otabek, Yuri se laisse totalement posséder. Leurs mouvements se font de plus en plus désordonnés, Otabek glisse une main entre eux pour la refermer autour du sexe de Yuri. La sensation électrique gonfle et devient toute puissante.


— Nouvelle règle, annonce Otabek.

— Hein ?

Yuri pose les deux tasses de thé qu'il vient de préparer et se tourne. Tout juste sorti de sa douche, Otabek est vêtu d'une serviette à sa taille et des marques de morsure sur son cou. Otabek désigne les vêtements qui traînent sur le sol et dit :

— Je garde mon bordel dans mes valises, tu pourrais laisser le tien dans ta chambre.

— Hé, grogne Yuri, c'est pas seulement à moi !

Pour justifier ses paroles, Yuri fouille dans les fringues qu'ils ont abandonnées la veille. Il ramasse le pantalon, qu'il lance en direction d'Otabek. Otabek l'attrape juste avant de se le prendre en plein visage. Indifférent aux taquineries, il le pose sur un rebord de chaise et fouille dans sa valise pour chercher des fringues propres. Avec le peu d'espace qu'ils ont dans l'appartement, il n'a jamais vraiment déballé ses affaires.

— Hé, Beka ? Tu sais à quoi je pense ?

— Une autre règle à la con ?

— Non, non ! Je suis sérieux, pour une fois !

Otabek se relève, il hausse un sourcil en direction de Yuri.

— C'est vrai que c'est le bordel, dit Yuri, les joues subitement rouges. Alors… Qu'est-ce que tu penserais d'utiliser mes placards ?

Ça fait un an qu'ils ont emménagé ici, un an passé à définir et redéfinir les limites de leur relation. Il est grand temps d'avoir cette conversation, alors pourquoi Yuri ne peut-il pas s'empêcher de rougir ?

— Dis-donc, ronronne Otabek, ça devient officiel entre nous ? C'est quoi, la prochaine étape ? Aller acheter des meubles ensemble ?

— Ne te fous pas de ma gueule ! J'allais te proposer de dormir dans mon lit, mais tu ne le mérite pas !

— Tu es ouvert aux négociations ?

Un début de sourire au visage, Otabek s'avance petit à petit vers Yuri, le forçant à reculer jusqu'à ce qu'il soit coincé contre la table. Yuri passe les deux bras autour de son cou, un air de défi au visage.

— Convainc-moi.

Otabek répond à la provocation avec enthousiasme. La serviette tombe au sol avec le reste de leur bordel.

Ce chapitre tombe dans le parfait timing ! Joyeuse nouvelle année :-)
Pour l'occasion, j'ai également posté une histoire bonus (située largement après cette histoire), nommée "Blue Dress" !
Comme toujours, n'hésitez pas à laisser un petit mot, et à bientôt.