Imperturbable, le train fend la nuit en direction de Moscou. En temps normal, Yuri aurait été bercé par le bruit des roues sur les rails, le bruit blanc des moteurs et ventilateurs auraient suffit à lui faire oublier ses pensées. Ce n'est pas le cas aujourd'hui.
La petite voix au fond de l'esprit de Yuri hurle à nouveau, et il réalise soudainement que, depuis quelques semaines, elle s'était tue. Ça a certainement quelque chose à voir avec la présence d'Otabek, pourtant serré contre lui sur la petite couchette. Son souffle est régulier, Yuri tente de calquer sa respiration sur la sienne. Ça ne fonctionne pas.
Tu pensais que tu allais t'en sortir, Yuri ? Tu pensais que tu étais fort ? Tu pensais que tu allais fuir ton mal-être ? Tu pensais que tu pouvais devenir quelqu'un ? Tu n'es rien, rien du tout.
Yuri aurait presque cru que, oui, il allait s'en sortir. Mais seulement voilà, l'obscurité est de plus en plus forte au fur et à mesure qu'ils se rapprochent de Moscou. C'est marrant, l'endroit où Yuri voulait un jour s'enfuir est devenu celui dans lequel il ne veut plus retourner. Il imagine ça comme un champ de bataille à chaque coin de rue, hanté par les fantômes qu'il n'a jamais su dompter. Grand-Père est mort. Diana les oublie, lui et Yuri.
Devoir faire face à l'appartement vide, c'est flippant. C'est comme s'ouvrir le torse à main nues et en sortir les organes. Toutes ces émotions qu'il voulait garder pour lui… Elles seront arrachées à son cœur comme sur une table d'autopsie. Yuri Nikolaevitch Plisetsky, plus merdique que jamais.
Le train passe sous un tunnel et les roues du wagon hurlent sur les rails. Otabek remue dans son sommeil, il serre Yuri plus fort par réflexe. Est-ce que ça va réellement bien se passer ? Est-ce que tu es assez fort pour tenir le coup ?
— Je me suis dit que tu préférerais dormir à l'hôtel ? demande Otabek.
Au-dessus de leurs têtes s'élève l'immeuble où Nikolaï résidait. Il a l'air encore plus délabré que dans les souvenirs de Yuri, la rouille descend des murs et des cages d'escaliers, laissant des traces rouge sombre pareilles à du sang sur toute la façade.
— Je veux y retourner juste pour un moment, dit Yuri.
Le regard de Yuri est braqué sur la fenêtre qui donne sur la cuisine où il avait tant de fois cuisiné avec son grand-père. Otabek serre ses doigts. Il avance de quelques pas, tourne la clé dans la porte du hall et commence à gravir l'escalier.
Avec chaque marche, le corps de Yuri s'alourdit, cloué au sol par le poids de toutes les émotions qui le rattrapent. Tu reviens te cacher ici comme un gosse trouillard ? Tu aimerais bien pouvoir pleurer dans les jupes de ta mère ? Tu sais que personne ne voulait d'un sale gamin comme toi. Nikolaï rêvait probablement aussi de se débarrasser de toi.
Yuri inspire un grand coup, il appuie sur la poignée. Une fois dans l'appartement, l'obscurité les avale directement. Ça fait longtemps que Diana a résilié le contrat d'électricité.
Afin de pouvoir progresser dans le salon encombré des derniers objets abandonnés ici, Yuri sort son téléphone et active la lampe torche. Il tâtonne jusqu'à la bibliothèque, devant laquelle il s'abaisse. Il n'avait pas pu emporter tous les bouquins en déménageant, il y en a beaucoup trop : il n'y a pas si longtemps, les babioles en tous genre, les cassettes et les livres couvraient chaque parcelle de la pièce. Yuri a clairement hérité des capacités de rangement de Nikolaï.
— Tu peux me tenir ça ? demande Yuri, en fourrant son portable dans les mains d'Otabek.
C'est difficile de distinguer les titres des livres avec cette luminosité. Il y a de tout, des romans, des biographies, de la philosophie, des livres d'art, des trucs que Yuri ne pige même pas.
— Tu cherches quelque chose en particulier ?
— Ouais… répond Yuri. Il me faut Anna Karénine. Je sais pas ce que mes grand-parents trouvaient à Tolstoï, mais Grand-Père le lisait à ma grand-mère quand elle était…
La voix de Yuri déraille et s'éteint. Il reconnaît les lettres dorées sur la tranche du livre, abîmée sous la pulpe de ses doigts. La couverture, embossée d'ornements, est pleine de pliures. Le temps fait ses ravages, Yuri l'a bien souvent constaté.
— Tu as trouvé ce qu'il te faut ? murmure Otabek, un brin de tension dans la voix.
Yuri ravale difficilement le nœud de tristesse et d'angoisse qui bloque sa gorge, puis se relève. L'expression d'Otabek est tendue, il ose à peine parler à voix haute. Une drôle d'atmosphère plane à l'intérieur. Il fait si froid que Yuri pourrait presque distinguer leurs souffles se cristalliser dans l'air.
L'odeur de mildiou est de plus en plus forte, et, plus Yuri respire l'air renfermé, plus il a l'impression que la pièce entière est en décomposition. Le vent hiémal s'engouffre dans les craquelures de murs, un murmure qui intime à Yuri de s'enfuir. Il hoche la tête en direction d'Otabek et récupère son téléphone. Il ne veut pas s'attarder ici.
Les objets sont déformés par la lueur franche du téléphone. Le cœur de Yuri bat plus vite que de raison, ses muscles sont tendus par l'instinct de fuir. Ironique, après toutes ces fois où il s'est foutu de la gueule d'Otabek pour être une chochotte…
Yuri sursaute en croisant le regard de son propre reflet dans le miroir de l'entrée. Malgré le sentiment d'urgence qu'il ressent, il reste figé. Il n'arrive pas à détourner les yeux. Sa peau est pâle et cernée, il a l'air incroyablement triste. S'il y a un fantôme, ici, c'est lui. Il s'est laissé pourrir jusqu'à ne plus se reconnaître, à l'image de cet appartement qui tombe en ruines. Le pire, dans tout ça… C'est qu'il s'est infligé ça seul. Tu comprends enfin ce qui ne va pas chez toi ? Il t'a fallu combien de temps pour saisir que tout ce qu'il t'arrive est de ta faute ?
— Yura… Tu as récupéré ce que tu voulais, partons d'ici.
Il faut quelques secondes à Yuri pour réagir, alors Otabek serre les doigts autour de son poignet de l'entraîne à sa suite.
L'entrée du cimetière est partiellement camouflée par de larges arbres dont les branches sont secouées par le vent. Le portail grince lorsque Yuri le pousse, et il le sent résonner jusque dans ses os. Un crachin fin brouille sa progression dans les allées boisées, un dédale dans lequel il se retrouve difficilement. Il protège l'exemplaire d'Anna Karénine sous sa veste, plus précieux pour sa valeur sentimentale qu'il ne l'est pour ses lettrages dorés.
Ils passent les clôtures bleues qui entourent les tombes des grand-parents de Yuri. Sans un mot, Yuri tend le bras vers Otabek, qui lui passe son sac à dos. Il tire une bouteille de vodka et trois verres à shot en plastique. Il les remplit, en donne un à Otabek, en garde un autre et pose le dernier sur la tombe. Il tape son gobelet contre la pierre et avale le contenu d'une traite.
— Salut, Grand-Père…
Étrangement, poser les yeux sur le portrait de Nikolaï est plus aisé pour Yuri que de se regarder dans un miroir. Le visage de Grand-Père est familier, figé dans cette vision rassurante que Yuri garde de lui.
— Désolé, ça fait longtemps que je ne suis pas venu. Enfin… Je sais pas si je dois m'excuser, mais… En tout cas, j'ai pensé que tu aimerais que je lise un peu pour toi.
La gorge de Yuri le brûle ; l'alcool et le sanglot qu'il retient. Il avale bruyamment sa salive, puis tourne les pages pour réciter le dernier chapitre. Lorsqu'il était gosse, il n'avait pas réellement compris pourquoi le livre et sa fin touchaient tant son grand-père. Il ne savait rien des passions destructrices des êtres humains, des amours passionnés ou innocents, charnels ou familiaux, ainsi que des douleurs déchirantes qui vont de paire avec eux.
L'amour et la mort ont souvent semblé impossible à dissocier pour Nikolaï comme pour Yuri. L'amour total et altruiste que Yuri ressent envers son grand-père a menacé de tout lui faire perdre, il réalise à présent que Nikolaï l'aimait sans doute avec la même intensité, celle avec laquelle il avait également aimé sa femme.
Yuri lit et lit, jusqu'à la dernière ligne, jusqu'à ce que son oesophage soit trop serré pour parler. Quand les mots meurent dans sa gorge et qu'Otabek pose une main sur son épaule, il se rappelle que d'autres formes d'amour valent la peine de continuer à vivre. Il ne peut qu'espérer que Nikolaï est fier de sa décision de continuer à se battre.
Petit à petit, alors que Yuri était en train de lire, les gouttes ont cessé de tomber. Haut dans le ciel, il arrive à distinguer quelques rayons de soleil qui percent l'armure grise des nuages pour s'échouer sur eux. Yuri n'est pas particulièrement croyant, il ne le sera sans doute jamais, mais, durant un instant, il aimerait croire que si le corps est mortel, l'âme est immortelle.
Les jambes tremblantes, Yuri s'agenouille et dépose le livre sur la tombe, ouvert sur la dernière page qu'il a lue. À vrai dire, il n'est pas seulement venu ici pour rendre hommage à Nikolaï. Il y a bien des choses qu'il a à lui dire. Merde, il faut que Yuri lui parle.
— Tu veux que je te laisse tranquille ? demande Otabek.
— Je… Non. Tu peux rester.
Yuri est vulnérable. Son instinct lui dit de repousser Otabek. Son cœur lui dicte de l'avoir à ses côtés. Qu'est ce que Yuri a à cacher, hein ? Plein de trucs, Yuri. Plein de trucs. Est-ce que tu penses vraiment qu'ils t'aimerons toujours si tu ouvres ta bouche ?
— Tu vois… J'ai longtemps pensé que tu ne pouvais pas être fier de moi. J'aurais voulu être un meilleur homme… Un meilleur petit-fils… Un meilleur fils. Et… Je n'en sais rien.
Le froid s'engouffre dans les vêtements de Yuri, les doigts d'Otabek serrent plus fort son épaule. Seul le murmure de Yuri, lourd dans le silence, dérange le paysage figé sous la glace.
— Je voulais te rendre fier. Je l'ai tellement souhaité que… Je me suis égaré, tu sais ? J'étais tellement en colère. De t'avoir perdu. Ça m'a rendu malade… Et puis… Je crois que j'ai voulu me punir. Parce que je t'ai laissé seul. Parce que j'ai pris toutes les mauvaises décisions.
Yuri reprend son souffle. Le soleil timide danse sur la tombe, et tellement de larmes menacent de quitter ses yeux qu'il ne sait pas si c'est son imagination ou la réalité.
— J'ai réalisé… J'ai réalisé que je ne suis pas en colère contre toi. Je suis en colère contre moi-même. Et encore… Non, je suis… Je suis triste. Je suis tellement putain de triste. Je suis tellement putain de triste que je ne sais plus comment réagir. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour toi avant de le faire pour moi et… J'ai eu l'impression que c'était pas assez. Mais… Ça l'était, hein ?
C'est dur de continuer à parler. Il a l'habitude de se pousser à bout chaque jour sur la glace, mais ça ? C'est pire que tout.
— Je réalise que tu ne voudrais pas que je me fasse autant de mal. Tu aurais voulu que je continue ce qui me passionne vraiment. Tu aurais voulu que je poursuive ma vie sans me torturer… Je veux essayer de continuer à vivre sans toi. Je vais le faire. Je vais me relever… Je vais…
Les branches crissent sur les clôtures. Le vent fait tourner les pages du livre. L'espace d'un instant, Yuri a peur que l'averse reprenne. Puis, il pose les yeux sur la page finale, distinguant une écriture qu'il reconnaît bien.
Yuri se penche pour lire, surpris, parce qu'il ne se souvient pas que Nikolaï avait annoté l'ouvrage. Les mots sont finement rédigés en écriture cursive tremblante, signe que le vieil homme s'était appliqué à écrire. Les phrases lisent :
« Yuri,
Les silences nous ont plus souvent défini notre relation que les paroles.
Je ne veux pas laisser mes silences se transformer en non-dits. Ils n'ont jamais signifié que je ne ressens rien, mais plutôt que je n'ai pas trouvé comment t'en parler. On dit souvent que c'est difficile pour un parent de dialoguer avec ses enfants… Et c'était pareil pour moi. Tu as toujours su me montrer que tu m'aimais, c'est à mon tour d'en faire de même.
Je t'aime plus que j'ai aimé quiconque. »
Les larmes de Yuri s'écrasent sur le papier et se diluent comme de l'encre claire. Quand il était gosse, il avait trouvé de nombreuses lettres, des petits mots laissés par son grand-père à sa grand-mère, cachés entre les livres de la bibliothèque. C'était des lettres idiotes et pleines de niaiseries qui lui avaient donné envie de croire en l'amour, en dépit de la relation catastrophique de ses propres parents. Il n'aurait jamais songé recevoir sa propre lettre.
Ça fait si longtemps que Yuri se sent défectueux, qu'il cherche les pièces les pièces manquantes à son être. Il avait songé trouver ce qui clochait chez lui en écrivant ses stupides listes, et, finalement, un début de réponse se cache dans les mots de quelqu'un d'autre.
Très vite, les sanglots secouent Yuri au point de faire trembler tout son corps. Otabek se baisse pour le prendre dans ses bras et il accepte son étreinte.
C'est à peine si Yuri réalise qu'ils marchent jusqu'à l'hôtel. Dans la salle d'eau, Otabek l'aide à se débarrasser de ses vêtements trempés, tout en le frôlant en des gestes délicats. Il passe ensuite un peignoir sur les épaules de Yuri, qui prononce un vague merci.
— Yura ? Yura, ça va ?
— Froid…
Yuri n'arrive pas à se réchauffer, comme si la pluie l'avait gagné jusqu'à la moelle.
— Je vais te faire couler un bain, dit Otabek. Ça va te réchauffer, tu te sentiras mieux.
Il fait signe à Yuri de s'asseoir sur le rebord de la baignoire, puis il ouvre le robinet. Il régulièrement la température du bout de son doigt parce qu'il sait que Yuri aime prendre ses bains à une température à la limite du tolérable. La buée ne tarde pas à couvrir les surfaces vitrées, et, quand le bain est plein, Yuri se glisse dans l'eau.
— Tu veux quelque chose d'autre ? demande Otabek. Un truc du minibar ? Quelque chose à manger ?
— Juste de l'eau. Et…
Yuri lève les yeux vers Otabek. Il dit à voix basse :
— J'aimerais bien que tu restes avec moi.
— Je suis là. Je ne vais nulle part.
— Non, genre… Tu veux bien venir dans l'eau avec moi ?
— Oh… Oui, attends. Je reviens tout de suite.
Conformément à ses paroles, Otabek revient une minutes plus tard, une bouteille à la main. Il la passe à Yuri, puis se débarrasse également de ses vêtements. Après avoir avalé de grandes gorgées d'eau, Yuri se décale pour laisser de la place à Otabek. Celui-ci comprend le message, il s'installe dans le dos de Yuri et passe ses deux bras autour de sa taille. Yuri laisse retomber son crâne contre son torse.
Yuri ferme les yeux et s'immerge dans la présence d'Otabek. La chaleur revient progressivement dans ses membres et il cesse de trembler. Otabek dépose des baisers sur son crâne jusqu'à ce que ses muscles se détendent, qu'il se repose contre lui comme s'il était désossé.
— Tu te sens mieux ?
— Tu me tiens chaud, murmure Yuri.
Le petit rire d'Otabek les secoue tous les deux. Il tapote sur la tête de Yuri.
— Et là dedans ? Tu te sens mieux ?
C'est une bonne question. Yuri est vide. Tellement vide qu'il ne sait pas quoi en penser. Ça faisait des mois qu'il cherchait à se vider la tête ; il s'est épuisé à l'entraînement, il s'est empêché de dormir, il s'est bourré la gueule jusqu'au black out, il a repoussé les limites de son corps. Tout était bon pour survivre une nuit de plus, et, au petit matin, les pensées revenaient quand même, le cycle infernal recommençait. Un jour de plus, une semaine de plus, un mois de plus. Avant que Yuri ne le réalise, deux ans ont passé.
— J'avais besoin de lui parler, dit Yuri. J'avais besoin de ça pour réussir à avancer.
L'eau clapote alors qu'Otabek resserre les bras autour de Yuri. Il chuchote à l'oreille de Yuri :
— Je suis fier de toi.
— Je sais pas si tu devrais, je reste une couille molle. J'étais pas allé le voir depuis son enterrement.
— Tu as été fort, peu importe le temps que ça t'a demandé.
Fort. C'est ce qu'on avait dit à Yuri, lorsqu'il avait planifié la majorité des funérailles lui-même, qu'il avait classé les affaires dans l'appartement, qu'il avait géré la paperasse. Depuis qu'il est gosse, il est habitué aux responsabilités. Rien ne l'avait préparé à tout ça.
— Le plus dur… Le plus dur, c'est pas d'accepter qu'il est parti. Ça faisait longtemps que sa santé se détériorait. Le plus dur… C'est d'accepter que j'ai le droit d'avoir une vie sans lui.
C'est le genre de choses auxquelles on ne peut rien répondre, alors Otabek reste silencieux. Il serre Yuri plus fort, comme s'il pouvait prendre un peu de sa peine et la porter à sa place.
— Je me disais… souffle Otabek. L'appartement, si tu ne veux pas t'en séparer… Je pourrais t'aider à le payer.
— L'appartement ? Tu ferais ça pour moi ?
La surprise fait chevroter la voix de Yuri.
— Bien sûr, affirme Otabek, sans hésitation.
— Tu as tes propres problèmes à régler !
— Je trouverai des solutions. Tu n'as pas à porter tout ça seul.
Yuri se retourne comme il le peut dans la baignoire. Otabek porte son expression déterminée, celle qui fronce ses sourcils et plisse sa bouche et qui signifie qu'il a déjà pris sa décision.
— Beka…. Ça me touche, mais je dois régler tout ça moi-même. Je suis venu là pour ça…
— C'est pour cette raison que tu veux parler à ta mère ?
— Ouais, acquiesce Yuri. Ça fait trop longtemps que j'ai retardé cette échéance.
— Tu veux que je t'accompagne ?
— Tu ferais ça aussi ?
— Je suis là pour toi, répète Otabek.
Otabek ne laisse pas à Yuri le temps de le remercier. Il embrasse à nouveau ses cheveux, puis son front et ses pommettes. Yuri lève une main et la pose sur sa joue d'Otabek, aiguillant ses lèvres contre les siennes. Ils restent dans le bain jusqu'à ce que leurs corps pressés l'un contre l'autre ne suffisent plus à les réchauffer dans l'eau tiède.
Le moteur du bus gronde à travers les rues. La ville est un amas de chantiers en construction et de bâtiments aux fenêtres blanchies à la peinture. Le soleil peine à se lever derrière les usines, masqué par la brume matinale.
Yuri plonge le nez dans son gobelet de café, qu'il serre fort entre ses doigts. Ça sent les grains cramés et chaque goutte sur son estomac vide lui serre le bide. Comment pouvait-il affronter ce sentiment chaque matin en rejoignant Diana à la patinoire ? Comment faisait-il pour ravaler sa nausée, pour faire taire ses angoisses ?
Tu dois comprendre, Yuri, que ta famille n'a jamais voulu de toi. Ils savent que tu es ingrat, que tu es inutile, que tu es indigne. Tu…
— Tu sais que, de tous les chats, ce sont les servals qui ont les plus grandes oreilles ? dit soudainement Otabek.
Yuri cligne des yeux. Il les détache du paysage pour les poser sur Otabek.
— Ils sont mignons, continue-t-il. Ils ronronnent comme des chats de compagnie, même s'ils font bien dix fois la taille d'un félin domestiqué.
— Qu'est-ce que tu racontes ? demande Yuri.
— Tu les aimerais bien. Ils adorent se crêper le chignon entre eux, mais ils se font plus de peur que de mal avec leurs grognements et leurs poils hérissés sur le dos. Ce ne sont pas tout à fait des animaux de compagnie, ceci dit… Ils sont de très bons chasseurs, ils sont presque impossibles à apprivoiser. Il faut être très chanceux pour y parvenir.
— C'est une de tes théories sur moi ?
— Je te parle juste de chats.
Le masque d'innocence d'Otabek ne tarde pas à être fissuré d'un léger ricanement. Yuri l'observe un instant, interdit, mais sourit à son tour. Le rire idiot d'Otabek est contagieux.
La patinoire où enseigne Diana n'est pas encore ouverte. Sans chercher à trouver une sonnette, Yuri frappe violemment des poings sur les vitres, cherchant à attirer l'attention de l'agent à l'accueil. Le son de ses talons résonne dans le hall, puis elle ouvre la porte d'un geste brusque. Yuri reconnaît la vieille harpie qui les a accueilli à leur dernier passage ici.
— Les horaires d'ouvertures s— Ah.
Elle ne fait qu'un pas sur le parvis avant de se figer, redressant ses lunettes sur son nez. Elle aussi, n'a pas oublié leur rencontre.
— Vous voulez que j'appelle votre mère ?
Yuri échange un coup d'œil avec Otabek, qui hoche la tête.
— Ouais.
Sans laisser le temps à la femme de répondre, il la bouscule pour rentrer. Il se dirige droit vers l'ascenseur, Otabek sur les talons. S'il s'arrête ne serait-ce qu'un instant, il va céder et faire demi-tour. Les portes se referment derrière eux, Yuri toise du regard son reflet dans les miroirs. C'est maintenant ou jamais.
La porte du bureau de Diana, au fond du couloir, est déjà ouverte. Elle ne détourne pas les yeux de son ordinateur quand ils s'installent sur les fauteuils. Yuri ne sait pas si c'est une technique d'intimidation ou si elle s'en tape réellement, mais il sent son rythme cardiaque s'accélérer d'un coup.
— Salut, Diana.
Les touches du clavier cliquent et cliquent, elle termine de taper sa phrase avant de reculer dans sa chaise de bureau, puis de prendre le temps de s'allumer une clope. Yuri en profite pour l'observer. De nouvelles rides se creusent autour de sa bouche et il y a toujours plus de maquillage autour de ses yeux.
— Bonjour, Yura.
C'est à peine si elle jette un œil à Otabek, qu'elle ne salue pas. Elle tire sur sa cigarette et Yuri se retient de tousser, haussant un sourcil critique. Putain, qu'est-ce qu'il peut détester cette odeur.
— Qu'est-ce que tu fais ici ? demande-t-elle.
— Il faut que je te parle.
— Maintenant ? Tu m'as bien fait comprendre que tu ne comptais pas discuter.
— Ouais, maintenant. Je voulais discuter en mes termes, pas quand ça t'arrange toi.
Un long soupir s'échappe des lèvres de Diana, comme si elle ne savait pas que ses appels avaient presque coûté ses médailles à Yuri, comme si elle ne réalisait pas qu'elle jouait avec lui. Elle regarde Yuri de haut en bas, cachée sous ses cheveux longs, avec un regard d'acier. Est-ce que Yuri lui ressemble, comme la presse l'a toujours raconté ? Lui, trouve que ses traits sont froids au point d'en être repoussants, en dépit de la beauté qu'il a hérité d'elle.
— Bien… acquiesce-t-elle. Qu'est-ce que tu voulais me dire ? Tu as une explication pour le fait que tu as coupé les ponts durant des mois ?
Yuri serre les dents au point de pouvoir les entendre grincer. Un lion vit dans la cage formée par son torse, une bête qui tourne en rond et qui rêve de sauter à la gorge de sa mère. Et fais le, fais le, fais le. Dis-lui à quel point tu la détestes. Dis-lui tout ce qu'elle t'a fait subir. Dis-lui que tu peux plus te voir dans un miroir. Dis-lui que c'est à cause d'elle que t'es comme ça.
— Est-ce que tu réalises que je me suis éloigné de toi pour mon propre bien ? demande Yuri. Reprendre contact avec toi… Ça m'a foutu dans un état que j'ai détesté.
— Pourquoi est-ce que tu voudrais t'éloigner de moi ? Je suis ta mère.
— Garde ton baratin pour quelqu'un d'autre. Tu n'es pas la mère impliquée que tu prétends être.
— Je suis… commence Diana.
— Non, l'interrompt Yuri. Laisse-moi parler. Tu es manipulatrice et tu as essayé de contrôler ma vie. Tu m'as rejeté lorsque j'ai voulu prendre mes propres décisions.
La voix de Yuri est posée, il en est le premier surpris. Il n'a pas envie d'être comme elle, de prendre plaisir à écraser les autres en étant cruel. Le visage de Diana tressaille et sa cigarette tremble entre ses lèvres.
— Tu es mon seul enfant. Je n'aurais jamais cherché à te faire du mal.
— Et pourtant, tu l'as fait. Y'a tellement de trucs que… Que t'as fait. Que j'oublie pas. Je ne peux pas m'empêcher de te détester pour ça.
— Qu'est-ce que tu essayes de me dire ?
— Que je ne veux plus te voir.
Yuri détache lentement les mots, les expirant en même temps que sa mère souffle de la fumée grise. Il espère qu'ils sont tout aussi toxiques pour elle.
— Tu ne peux pas dire ça, dit Diana. Je reste la personne qui t'a élevée. Qui t'a tout donné.
L'est-elle ? Yuri s'est construit sans elle. Il s'est construit sur les ruines qu'elle avait laissées.
Le papier de la cigarette brûle lentement sans que Diana y touche. Il s'effrite lentement en cendres qui tombent sur le bureau. Ils ont vu leur relation disparaître progressivement, il est trop tard pour y faire quoi que ce soit. Yuri aurait pensé ressentir une colère monstre, frapper sur la table, hurler au visage de sa mère, mais il est étrangement calme.
— Je m'en fiche… dit-il. J'ai déjà décidé.
— Pourquoi réagis-tu ainsi ? Ne t'ai-je réellement rien apporté de bon ?
Yuri aimerait dire que sa mère a l'air triste. Honnêtement, elle semble en colère, comme si son jouet préféré venait de casser. Il n'est plus son petit soldat de fer.
— Mama…
Comment est-ce qu'il est censé dire ça ? Les non-dits entre eux sont un pistolet qu'ils se font passer sans appuyer sur la détente. Maintenant que Yuri s'est ouvert jusqu'au cœur et qu'il ne trouve plus rien à recoudre, il peut tout faire exploser sans crainte.
— Je veux plus jouer à tes jeux, dit-il. À vrai dire… Je suis venu régler un dernier truc… Je vais revendre l'appartement de Grand-Père. Je vais le revendre, et ensuite, j'aurai plus rien à faire avec toi.
— Tu comptes faire quoi ? Tu refusais coûte que coûte mes propositions de vente.
— C'est pas pour toi que je fais ça, j'en ai rien à foutre que tu gardes ton club de merde.
— Pourquoi est-ce que tu fais ça ?
Les yeux de sa mère brillent, mais il n'y a pas une seule once de remords dans ses pupilles.
— Je fais ça pour Nikolaï, parce qu'il n'aurait pas voulu qu'on s'entretue à cause de son appartement. Je fais ça pour moi, parce que je veux pouvoir avancer.
La clope s'est consumée entre les doigts de Diana, et l'expression qu'elle porte est de plus en plus féroce. C'est de la rage, la même que Yuri a tant de fois contemplé dans la glace.
— Tu es venu jusqu'ici pour m'humilier ? provoque-t-elle. Tu voulais faire ton cirque devant ton petit camarade ?
— Otabek, rectifie Yuri. Tu connais son prénom, utilise-le.
— Veux-tu prouver à Otabek que tu es plus fort que moi ? Pourquoi l'as-tu emmené ici ?
— Il est là…
Yuri se tourne vers Otabek. Celui-ci est immobile, impassible. Une présence stable dans la vie de Yuri.
— Il est là parce qu'il est la seule famille que j'ai.
Sur ces mots, Yuri se redresse. Il pose une main sur l'épaule d'Otabek pour lui faire comprendre qu'il est temps de partir.
— Yurachka ? Qu'est-ce que tu fais ?
— On s'en va.
Diana se lève brusquement. Sa chaise de bureau tombe dans un bruit sourd.
— Tu ne peux pas faire ça ! s'écrie-t-elle. Tu ne peux pas me laisser !
— Désolé.
Des traces de mascara coulent sur les joues de Diana, Yuri ne sait pas si elle prétend pleurer ou si elle est réellement triste. Elle est impuissante face à l'indifférence de Yuri, alors, elle décide d'utiliser sa dernière arme. Elle essuie ses larmes, et crache, ses mots remplis d'un venin incroyable :
— Tu ne l'es pas. Tu sais… J'ai toujours su que tu étais comme ton père. J'avais raison, tu vas m'abandonner comme il l'a fait.
Yuri serre le poing, là où la brûlure l'a marqué à vie. Il n'a jamais oublié que son père est un homme froid et lâche. Il n'a jamais oublié que, malgré la leçon qu'il a voulu lui enseigner, il a fui la Russie pour éviter la responsabilité d'avoir une famille.
— C'est parce que je ne suis ni comme lui, ni comme toi, que je vais enfin vivre pour moi.
Et si ça signifie couper les ponts avec sa mère, il est prêt à vivre avec les conséquences.
— Aurevoir, Mama, ajoute-t-il d'une voix tremblante.
Il se détourne, refusant d'accorder un dernier regard à sa mère. Il referme la porte derrière lui et avance dans la lumière vive du couloir.
Le temps qu'ils rentrent, les flaques ont commencé à sécher devant l'hôtel. Recroquevillé sur le lit, Yuri pleure toutes les gouttes que les nuages ne rejettent plus. Il est épuisé. En vingt-quatre heures, il a l'impression d'avoir vécu toutes les étapes du deuil. Déni, colère, marchandage, dépression. Tout un processus qui a duré plus de deux ans et qui culmine aujourd'hui, avec la dernière étape. L'acceptation.
Yuri est prêt à dire au revoir à son grand-père. Quelques mois auparavant, il se serait senti horriblement seul face à cette réalisation. Là, avec chaque larme qui lui échappe, il se sent soulagé. Là, avec les doigts d'Otabek qui les essuient, il sait qu'il n'est plus seul.
